Les illusions perdues, Honoré de Balzac


treilles qui, vu la réputation du maître, avaient une appétissante couleur locale. Au fond, et adossé au noir
mur mitoyen, s’élevait un appentis en ruine où se trempait et se façonnait le papier. Là, était l’évier sur lequel
se lavaient avant et après le tirage les Formes, ou, pour employer le langage vulgaire, les planches de
caractères ; il s’en échappait une décoction d’encre mêlée aux eaux ménagères de la maison, qui faisait croire
aux paysans venus les jours de marché que le diable se débarbouillait dans cette maison. Cet appentis était
flanqué d’un côté par la cuisine, de l’autre par un bûcher. Le premier étage de cette maison, au-dessus duquel
il n’y avait que deux chambres en mansardes, contenait trois pièces. La première, aussi longue que l’allée,
moins la cage du vieil escalier de bois, éclairée sur la rue par une petite croisée oblongue, et sur la cour par un
oeil-de-boeuf, servait à la fois d’antichambre et de salle à manger. Purement et simplement blanchie à la
chaux, elle se faisait remarquer par la cynique simplicité de l’avarice commerciale : le carreau sale n’avait
jamais été lavé ; le mobilier consistait en trois mauvaises chaises, une table ronde et un buffet situé entre
deux portes qui donnaient entrée dans une chambre à coucher et dans un salon ; les fenêtres et la porte
étaient brunes de crasse ; des papiers blancs ou imprimés l’encombraient la plupart du temps ; souvent le
dessert, les bouteilles, les plats du dîner de Jérôme-Nicolas Séchard se voyaient sur les ballots. La chambre à
coucher, dont la croisée avait un vitrage en plomb qui tirait son jour de la cour, était tendue de ces vieilles
tapisseries que l’on voit en province le long des maisons au jour de la Fête-Dieu. Il s’y trouvait un grand lit à
colonnes garni de rideaux, de bonnes-grâces et d’un couvre-pieds en serge rouge, deux fauteuils vermoulus,
deux chaises en bois de noyer et en tapisserie, un vieux secrétaire, et sur la cheminée un cartel. Cette
chambre, où se respirait une bonhomie patriarcale et pleine de teintes brunes, avait été arrangée par le sieur
Rouzeau, prédécesseur et maître de Jérôme-Nicolas Séchard. Le salon, modernisé par feu madame Séchard,
offrait d’épouvantables boiseries peintes en bleu de perruquier ; les panneaux étaient décorés d’un papier à
scènes orientales, coloriées en bistre sur un fond blanc ; le meuble consistait en six chaises garnies de basane
bleue dont les dossiers représentaient des lyres. Les deux fenêtres grossièrement cintrées, et par où l’oeil
embrassait la place du Mûrier, étaient sans rideaux ; la cheminée n’avait ni flambeaux, ni pendule, ni glace.
Madame Séchard était morte au milieu de ses projets d’embellissement, et l’Ours ne devinant pas l’utilité
d’améliorations qui ne rapportaient rien, les avait abandonnées. Ce fut là que, pede titubante, Jérôme-Nicolas
Séchard amena son fils, et lui montra sur la table ronde un état du matériel de son imprimerie dressé sous sa
direction par le prote.

  • Lis cela, mon garçon, dit Jérôme-Nicolas Séchard en roulant ses yeux ivres du papier à son fils et de
    son fils au papier. Tu verras quel bijou d’imprimerie je te donne.
  • Trois presses en bois maintenues par des barres en fer, à marbre en fonte…
  • Une amélioration que j’ai faite, dit le vieux Séchard en interrompant son fils.
  • Avec tous leurs ustensiles : encriers ; balles et bancs, etc., seize cents francs ! Mais, mon père, dit
    David Séchard en laissant tomber l’inventaire, vos presses sont des sabots qui ne valent pas cent écus, et dont
    il faut faire du feu.
  • Des sabots ? … s’écria le vieux Séchard, des sabots ? … Prends l’inventaire et descendons ! Tu vas
    voir si vos inventions de méchante serrurerie manoeuvrent comme ces bons vieux outils éprouvés. Après, tu
    n’auras pas le coeur d’injurier d’honnêtes presses qui roulent comme des voitures en poste, et qui iront encore
    pendant toute ta vie sans nécessiter la moindre réparation. Des sabots ! Oui, c’est des sabots où tu trouveras
    du sel pour cuire des oeufs ! des sabots que ton père a manoeuvrés pendant vingt ans, et qui lui ont servi à te
    faire ce que tu es.
    Le père dégringola l’escalier raboteux, usé, tremblant, sans y chavirer ; il ouvrit la porte de l’allée qui
    donnait dans l’atelier, se précipita sur la première de ses presses sournoisement huilées et nettoyées, il montra
    les fortes jumelles en bois de chêne frotté par son apprenti.

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