détestable genre de conversation lui procurait quelques succès auprès des femmes, il les faisait rire. Monsieur
du Châtelet commençait à lui donner des inquiétudes. En effet, intriguées par le dédain du fat des
contributions indirectes, stimulées par son affectation à prétendre qu’il était impossible de le faire sortir de
son marasme, et piquées par son ton de sultan blasé, les femmes le recherchaient encore plus vivement qu’à
son arrivée depuis que madame de Bargeton s’était éprise du Byron d’Angoulême. Amélie était une petite
femme maladroitement comédienne, grasse, blanche, à cheveux noirs, outrant tout, parlant haut, faisant la
roue avec sa tête chargée de plumes en été, de fleurs en hiver ; belle parleuse, mais ne pouvant achever sa
période sans lui donner pour accompagnement les sifflements d’un asthme inavoué.
Monsieur de Saintot, nommé Astolphe, le Président de la Société d’Agriculture, homme haut en couleur,
grand et gros, apparut remorqué par sa femme, espèce de figure assez semblable à une fougère desséchée,
qu’on appelait Lili, abréviation d’Elisa. Ce nom, qui supposait dans la personne quelque chose d’enfantin,
jurait avec le caractère et les manières de madame de Saintot, femme solennelle, extrêmement pieuse, joueuse
difficile et tracassière. Astolphe passait pour être un savant du premier ordre. Ignorant comme une carpe, il
n’en avait pas moins écrit les articles Sucre et Eau-de-vie dans un Dictionnaire d’agriculture, deux oeuvres
pillées en détail dans tous les articles des journaux et dans tous les anciens ouvrages où il était question de ces
deux produits. Tout le Département le croyait occupé d’un Traité sur la culture moderne. Quoiqu’il restât
enfermé pendant toute la matinée dans son cabinet, il n’avait pas encore écrit deux pages depuis douze ans. Si
quelqu’un venait le voir, il se laissait surprendre brouillant des papiers, cherchant une note égarée ou taillant
sa plume ; mais il employait en niaiseries tout le temps qu’il demeurait dans son cabinet : il y lisait
longuement le journal, il sculptait des bouchons avec son canif, il traçait des dessins fantastiques sur son
garde-main, il feuilletait Cicéron pour y prendre à la volée une phrase ou des passages dont le sens pouvait
s’appliquer aux événements du jour ; puis le soir il s’efforçait d’amener la conversation sur un sujet qui lui
permît de dire : – Il se trouve dans Cicéron une page qui semble avoir été écrite pour ce qui se passe de nos
jours. Il récitait alors son passage au grand étonnement des auditeurs, qui se redisaient entre eux : –
Vraiment Astolphe est un puits de science. Ce fait curieux se contait par toute la ville, et l’entretenait dans ses
flatteuses croyances sur monsieur de Saintot.
Après ce couple, vint monsieur de Bartas, nommé Adrien, l’homme qui chantait les airs de basse-taille
et qui avait d’énormes prétentions en musique. L’amour-propre l’avait assis sur le solfége : il avait
commencé par s’admirer lui-même en chantant, puis il s’était mis à parler musique, et avait fini par s’en
occuper exclusivement. L’art musical était devenu chez lui comme une monomanie ; il ne s’animait qu’en
parlant de musique, il souffrait pendant une soirée jusqu’à ce qu’on le priât de chanter. Une fois qu’il avait
beuglé un de ses airs, sa vie commençait : il paradait, il se haussait sur ses talons en recevant des
compliments, il faisait le modeste : mais il allait néanmoins de groupe en groupe pour y recueillir des
éloges ; puis, quand tout était dit, il revenait à la musique en entamant une discussion à propos des difficultés
de son air ou en vantant le compositeur.
Monsieur Alexandre de Brebian, le héros de la sépia, le dessinateur qui infestait les chambres de ses
amis par des productions saugrenues et gâtait tous les albums du Département, accompagnait monsieur de
Bartas. Chacun d’eux donnait le bras à la femme de l’autre. Au dire de la chronique scandaleuse, cette
transposition était complète. Les deux femmes, Lolotte (madame Charlotte de Brebian) et Fifine (madame
Joséphine de Bartas), également préoccupées d’un fichu, d’une garniture, de l’assortiment de quelques
couleurs hétérogènes, étaient dévorées du désir de paraître Parisiennes, et négligeaient leur maison où tout
allait à mal. Si les deux femmes, serrées comme des poupées dans des robes économiquement établies,
offraient sur elles une exposition de couleurs outrageusement bizarres, les maris se permettaient, en leur
qualité d’artistes, un laissez-aller de province qui les rendait curieux à voir. Leurs habits fripés leur donnaient
l’air des comparses qui dans les petits théâtres figurent la haute société invitée aux noces.
Parmi les figures qui débarquèrent dans le salon, l’une des plus originales fut celle de monsieur le comte
de Sénonches, aristocratiquement nommé Jacques, grand chasseur, hautain, sec, à figure hâlée, aimable
comme un sanglier, défiant comme un Vénitien, jaloux comme un More, et vivant en très-bonne intelligence
avec monsieur du Hautoy, autrement dit Francis, l’ami de la maison.
Madame de Sénonches (Zéphirine) était grande et belle, mais couperosée déjà par une certaine ardeur de
foie qui la faisait passer pour une femme exigeante. Sa taille fine, ses délicates proportions lui permettaient
d’avoir des manières langoureuses qui sentaient l’affectation, mais qui peignaient la passion et les caprices
toujours satisfaits d’une personne aimée.
Francis était un homme assez distingué, qui avait quitté le consulat de Valence et ses espérances dans la
diplomatie, pour venir vivre à Angoulême auprès de Zéphirine, dite aussi Zizine. L’ancien consul prenait soin
du ménage, faisait l’éducation des enfants, leur apprenait les langues étrangères, et dirigeait la fortune de
monsieur et de madame de Sénonches avec un entier dévouement. L’Angoulême noble, l’Angoulême
administratif, l’Angoulême bourgeois avaient long-temps glosé sur la parfaite unité de ce ménage en trois
personnes ; mais, à la longue, ce mystère de trinité conjugale parut si rare et si joli, que monsieur du Hautoy
eût semblé prodigieusement immoral s’il avait fait mine de se marier. Quand Jacques chassait aux environs,
chacun lui demandait des nouvelles de Francis, et il racontait les petites indispositions de son intendant
volontaire en lui donnant le pas sur sa femme. Cet aveuglement paraissait si curieux chez un homme jaloux,
que ses meilleurs amis s’amusaient à le faire poser, et l’annonçaient à ceux qui ne connaissaient pas le mystère
afin de les amuser. Monsieur du Hautoy était un précieux dandy dont les petits soins personnels avaient
tourné à la mignardise et à l’enfantillage. Il s’occupait de sa toux, de son sommeil, de sa digestion et de son
manger. Zéphirine avait amené son factotum à faire l’homme de petite santé : elle le ouatait, l’embéguinait, le
médicinait ; elle l’empâtait de mets choisis comme un bichon de marquise ; elle lui ordonnait ou lui
défendait tel ou tel aliment ; elle lui brodait des gilets, des bouts de cravates, et des mouchoirs ; elle avait
fini par l’habituer à porter de si jolies choses qu’elle le métamorphosait en une sorte d’idole japonaise. Leur
entente était d’ailleurs sans mécompte : Zizine regardait à tout propos Francis, et Francis semblait prendre
ses idées dans les yeux de Zizine. Ils blâmaient, ils souriaient ensemble, et semblaient se consulter pour dire
le plus simple bonjour.
Le plus riche propriétaire des environs, l’homme envié de tous, monsieur le marquis de Pimentel et sa
femme, qui réunissaient à eux deux quarante mille livres de rente, et passaient l’hiver à Paris, vinrent de la
campagne en calèche avec leurs voisins, monsieur le baron et madame la baronne de Rastignac, accompagnés
de la tante de la baronne, et de leurs filles, deux charmantes jeunes personnes, bien élevées, pauvres, mais
mises avec cette simplicité qui fait tant valoir les beautés naturelles. Ces personnes, qui certes étaient l’élite
de la compagnie furent reçues par un froid silence et par un respect plein de jalousie, surtout quand chacun vit
la distinction de l’accueil que leur fit madame de Bargeton. Ces deux familles appartenaient à ce petit nombre
de gens qui, dans les provinces, se tiennent au-dessus des commérages, ne se mêlent à aucune société, vivent
dans une retraite silencieuse et gardent une imposante dignité. Monsieur de Pimentel et monsieur de
Rastignac étaient appelés par leurs titres ; aucune familiarité ne mêlait leurs femmes ni leurs filles à la haute
coterie d’Angoulême, ils approchaient trop la noblesse de cour pour se commettre avec les niaiseries de la
province.
Le Préfet et le Général arrivèrent les derniers, accompagnés du gentilhomme campagnard qui, le matin,
avait apporté son mémoire sur les vers à soie chez David. C’était sans doute quelque maire de canton
recommandable par de belles propriétés ; mais sa tournure et sa mise trahissaient une désuétude complète de
la société : il était gêné dans ses habits, il ne savait où mettre ses mains, il tournait autour de son
interlocuteur en parlant, il se levait et se rasseyait pour répondre quand on lui parlait, il semblait prêt à rendre
un service domestique ; il se montrait tour à tour, obséquieux, inquiet, grave, il s’empressait de rire d’une
plaisanterie, il écoutait d’une façon servile, et parfois il prenait un air sournois en croyant qu’on se moquait de
lui. Plusieurs fois dans la soirée, oppressé par son mémoire, il essaya de parler vers à soie ; mais l’infortuné
monsieur de Séverac tomba sur monsieur de Bartas qui lui répondit musique et sur monsieur de Saintot qui
lui cita Cicéron. Vers le milieu de la soirée, le pauvre maire finit par s’entendre avec une veuve et sa fille,
madame et mademoiselle du Brossard qui n’étaient pas les deux figures les moins intéressantes de cette
société. Un seul mot dira tout : elles étaient aussi pauvres que nobles. Elles avaient dans leur mise, cette
prétention à la parure qui révèle une secrète misère. Madame du Brossard vantait fort maladroitement et à
tout propos sa grande et grosse fille, âgée de vingt-sept ans, qui passait pour être forte sur le piano ; elle lui
faisait officiellement partager tous les goûts des gens à marier, et, dans son désir d’établir sa chère Camille,
elle avait dans une même soirée prétendu que Camille aimait la vie errante des garnisons, et la vie tranquille
des propriétaires qui cultivent leur bien. Toutes deux, elles avaient la dignité pincée, aigre-douce des
personnes que chacun est enchanté de plaindre, auxquelles on s’intéresse par égoïsme, et qui ont sondé le vide
des phrases consolatrices par lesquelles le monde se fait un plaisir d’accueillir les malheureux. Monsieur de
Séverac avait cinquante-neuf ans, il était veuf et sans enfants ; la mère et la fille écoutèrent donc avec une
dévotieuse admiration les détails qu’il leur donna sur ses magnaneries.
- Ma fille a toujours aimé les animaux, dit la mère. Aussi, comme la soie que font ces petites bêtes
intéresse les femmes, je vous demanderai la permission d’aller à Séverac montrer à ma Camille comment ça
se récolte. Camille a tant d’intelligence qu’elle saisira sur-le-champ tout ce que vous lui direz. N’a-t-elle pas
compris un jour la raison inverse du carré des distances ?
Cette phrase termina glorieusement la conversation entre monsieur de Séverac et madame du Brossard,
après la lecture de Lucien.
Quelques habitués se coulèrent familièrement dans l’assemblée, ainsi que deux ou trois fils de famille,
timides, silencieux, parés comme des châsses, heureux d’avoir été conviés à cette solennité littéraire. Toutes
les femmes se rangèrent sérieusement en un cercle derrière lequel les hommes se tinrent debout. Cette
assemblée de personnages bizarres, aux costumes hétéroclites, aux visages grimés, devint très-imposante
pour Lucien, dont le coeur palpita quand il se vit l’objet de tous les regards. Quelque hardi qu’il fût, il ne
soutint pas facilement cette première épreuve, malgré les encouragements de sa maîtresse, qui déploya le
faste de ses révérences et ses plus précieuses grâces en recevant les illustres sommités de l’Angoumois. Le
malaise auquel il était en proie fut continué par une circonstance facile à prévoir, mais qui devait effaroucher
un jeune homme encore peu familiarisé avec la tactique du monde. Lucien, tout yeux et tout oreilles,
s’entendait appeler monsieur de Rubempré par Louise, par monsieur de Bargeton, par l’Evêque, par quelques
complaisants de la maîtresse du logis, et monsieur Chardon par la majorité de ce redouté public. Intimidé par
les oeillades interrogatives des curieux, il pressentait son nom bourgeois au seul mouvement des lèvres ; il
devinait les jugements anticipés que l’on portait sur lui avec cette franchise provinciale, souvent un peu trop
près de l’impolitesse. Ces continuels coups d’épingle inattendus le mirent encore plus mal avec lui-même. Il
attendit avec impatience le moment de commencer sa lecture, afin de prendre une attitude qui fît cesser son
supplice intérieur ; mais Jacques racontait sa dernière chasse à madame de Pimentel ; Adrien s’entretenait
du nouvel astre musical, de Rossini, avec mademoiselle Laure de Rastignac ; Astolphe qui avait appris par
coeur dans un journal la description d’une nouvelle charrue en parlait au baron. Lucien ne savait pas, le
pauvre poète, qu’aucune de ces intelligences, excepté celle de madame de Bargeton, ne pouvait comprendre la
poésie. Toutes ces personnes, privées d’émotions, étaient accourues en se trompant elles-mêmes sur la nature
du spectacle qui les attendait. Il est des mots qui, semblables aux trompettes, aux cymbales, à la grosse caisse
des saltimbanques, attirent toujours le public. Les mots beauté, gloire, poésie, ont des sortiléges qui séduisent
les esprits les plus grossiers.
Quand tout le monde fut arrivé, que les causeries eurent cessé, non sans mille avertissements donnés aux
interrupteurs par monsieur de Bargeton, que sa femme envoya comme un suisse d’église qui fait retentir sa
canne sur les dalles, Lucien se mit à la table ronde, près de madame de Bargeton, en éprouvant une violente
secousse d’âme. Il annonça d’une voix troublée que, pour ne tromper l’attente de personne, il allait lire les
chefs-d’oeuvre récemment retrouvés d’un grand poète inconnu. Quoique les poésies d’André de Chénier
eussent été publiées dès 1819, personne, à Angoulême, n’avait encore entendu parler d’André de Chénier.
Chacun voulut voir, dans cette annonce, un biais trouvé par madame de Bargeton pour ménager
l’amour-propre du poète et mettre les auditeurs à l’aise. Lucien lut d’abord le Jeune Malade, qui fut accueilli
par des murmures flatteurs ; puis l’Aveugle, poème que ces esprits médiocres trouvèrent long. Pendant sa
lecture, Lucien fut en proie à l’une de ces souffrances infernales qui ne peuvent être parfaitement comprises
que par d’éminents artistes, ou par ceux que l’enthousiasme et une haute intelligence mettent à leur niveau.
Pour être traduite par la voix, comme pour être saisie, la poésie exige une sainte attention. Il doit se faire entre
le lecteur et l’auditoire une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des sentiments n’ont
plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-t-elle, le poète se trouve alors comme un ange essayant de
chanter un hymne céleste au milieu des ricanements de l’enfer. Or, dans la sphère où se développent leurs
facultés, les hommes d’intelligence possèdent la vue circumspective du colimaçon, le flair du chien et l’oreille
de la taupe ; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour d’eux. Le musicien et le poète se savent aussi
promptement admirés ou incompris, qu’une plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie ou
ennemie. Les murmures des hommes qui n’étaient venus là que pour leurs femmes, et qui se parlaient de leurs
affaires, retentissaient à l’oreille de Lucien par les lois de cette acoustique particulière ; de même qu’il voyait
les hiatus sympathiques de quelques mâchoires violemment entrebâillées, et dont les dents le narguaient.
Lorsque, semblable à la colombe du déluge, il cherchait un coin favorable où son regard pût s’arrêter, il
rencontrait les yeux impatientés de gens qui pensaient évidemment à profiter de cette réunion pour
s’interroger sur quelques intérêts positifs. A l’exception de Laure de Rastignac, de deux ou trois jeunes gens et
de l’Evêque, tous les assistants s’ennuyaient. En effet, ceux qui comprennent la poésie cherchent à développer
dans leur âme ce que l’auteur a mis en germe dans ses vers ; mais ces auditeurs glacés, loin d’aspirer l’âme du
poète, n’écoutaient même pas ses accents. Lucien éprouva donc un si profond découragement, qu’une sueur
froide mouilla sa chemise. Un regard de feu lancé par Louise, vers laquelle il se tourna, lui donna le courage
d’achever ; mais son coeur de poète saignait de mille blessures.
