Les illusions perdues, Honoré de Balzac
Les illusions perdues, Honoré de Balzac
- Trouvez-vous cela bien amusant, Fifine ? dit à sa voisine la sèche Lili qui s’attendait peut-être à des
tours de force.
- Ne me demandez pas mon avis, ma chère, mes yeux se ferment aussitôt que j’entends lire.
- J’espère que Naïs ne nous donnera pas souvent des vers le soir, dit Francis. Quand j’écoute lire après
mon dîner, l’attention que je suis forcé d’avoir trouble ma digestion.
- Pauvre chat, dit Zéphirine à voix basse, buvez un verre d’eau sucrée.
- C’est fort bien déclamé, dit Alexandre ; mais j’aime mieux le whist.
En entendant cette réponse, qui passa pour spirituelle à cause de la signification anglaise du mot,
quelques joueuses prétendirent que le lecteur avait besoin de repos. Sous ce prétexte, un ou deux couples
s’esquivèrent dans le boudoir. Lucien, supplié par Louise, par la charmante Laure de Rastignac et par
l’Evêque, réveilla l’attention, grâce à la verve contre-révolutionnaire des Iambes, que plusieurs personnes,
entraînées par la chaleur du débit, applaudirent sans les comprendre. Ces sortes de gens sont influençables par
la vocifération comme les palais grossiers sont excités par les liqueurs fortes. Pendant un moment où l’on prit
des glaces, Zéphirine envoya Francis voir le volume, et dit à sa voisine Amélie que les vers lus par Lucien
étaient imprimés.
- Mais, répondit Amélie avec un visible bonheur, c’est bien simple, monsieur de Rubempré travaille
chez un imprimeur. C’est, dit-elle en regardant Lolotte, comme si une jolie femme faisait elle-même ses
robes.
- Il a imprimé ses poésies lui-même, se dirent les femmes.