Pendant que Lucien courait à sa torture chez madame de Bargeton, sa soeur avait pris une robe de
percaline rose à mille raies, son chapeau de paille cousue, un petit châle de soie ; mise simple qui faisait
croire qu’elle était parée, comme il arrive à toutes les personnes chez lesquelles une grandeur naturelle
rehausse les moindres accessoires. Aussi, quand elle quittait son costume d’ouvrière, intimidait-elle
prodigieusement David. Quoique l’imprimeur se fût résolu à parler de lui-même, il ne trouva plus rien à dire
quant il donna le bras à la belle Eve pour traverser l’Houmeau. L’amour se plaît dans ces respectueuses
terreurs, semblables à celles que la gloire de Dieu cause aux Fidèles. Les deux amants marchèrent
silencieusement vers le pont Sainte-Anne afin de gagner la rive gauche de la Charente. Eve, qui trouva ce
silence gênant, s’arrêta vers le milieu du pont pour contempler la rivière qui de là jusqu’à l’endroit où se
construisait la poudrerie, forme une longue nappe où le soleil couchant jetait alors une joyeuse traînée de
lumière.
- La belle soirée ! dit-elle en cherchant un sujet de conversation, l’air est à la fois tiède et frais, les
fleurs embaument, le ciel est magnifique. - Tout parle au coeur, répondit David en essayant d’arriver à son amour par analogie. Il y a pour les gens
aimants un plaisir infini à trouver dans les accidents d’un paysage, dans la transparence de l’air, dans les
parfums de la terre, la poésie qu’ils ont dans l’âme. La nature parle pour eux.
Et elle leur délie aussi la langue, dit Eve en riant. Vous étiez bien silencieux en traversant l’Houmeau.
Savez-vous que j’étais embarrassée… - Je vous trouvais si belle que j’étais saisi, répondit naïvement David.
- Je suis donc moins belle en ce moment ? lui demanda-t-elle.
- Non ; mais je suis si heureux de me promener seul avec vous, que…
Il s’arrêta tout interdit et regarda les collines par où descend la route de Saintes. - Si vous trouvez quelque plaisir à cette promenade, j’en suis ravie, car je me crois obligée à vous
donner une soirée en échange de celle que vous m’avez sacrifiée. Eu refusant d’aller chez madame de
Bargeton, vous avez été tout aussi généreux que l’était Lucien en risquant de la fâcher par sa demande. - Non pas généreux, mais sage, répondit David. Puisque nous sommes seuls sous le ciel, sans autres
témoins que les roseaux et les buissons qui bordent la Charente, permettez-moi, chère Eve, de vous exprimer
quelques-unes des inquiétudes que me cause la marche actuelle de Lucien. Après ce que je viens de lui dire,
mes craintes vous paraîtront, je l’espère, un raffinement d’amitié. Vous et votre mère, vous avez tout fait pour
le mettre au-dessus de sa position ; mais en excitant son ambition, ne l’avez-vous pas imprudemment voué à
de grandes souffrances ? Comment se soutiendra-t-il dans le monde où le portent ses goûts ? Je le
connais ! il est de nature à aimer les récoltes sans le travail. Les devoirs de société lui dévoreront son temps,
et le temps est le seul capital des gens qui n’ont que leur intelligence pour fortune ; il aime à briller, le monde
irritera ses désirs qu’aucune somme ne pourra satisfaire, il dépensera de l’argent et n’en gagnera pas ; enfin,
vous l’avez habitué à se croire grand, mais avant de reconnaître une supériorité quelconque, le monde
demande d’éclatants succès. Or, les succès littéraires ne se conquièrent [Coquille du Furne : conquèrent.] que dans la
solitude et par d’obstinés travaux. Que donnera madame de Bargeton à votre frère en retour de tant de
journées passées à ses pieds ? Lucien est trop fier pour accepter ses secours, et nous le savons encore trop
pauvre pour continuer à voir sa société, qui est doublement ruineuse. Tôt ou tard cette femme abandonnera
notre cher frère après lui avoir fait perdre le goût du travail, après avoir développé chez lui le goût du luxe, le
mépris de notre vie sobre, l’amour des jouissances, son penchant à l’oisiveté, cette débauche des âmes
poétiques. Oui, je tremble que cette grande dame ne s’amuse de Lucien comme d’un jouet : ou elle l’aime
