qui tient le milieu entre le bouchon des provinces et la guinguette de Paris, ils allaient jusqu’à cent sous
partagés entre David et les Chardon. David savait un gré infini à Lucien d’oublier, dans ces champêtres
journées, les satisfactions qu’il trouvait chez madame de Bargeton et les somptueux dîners du monde. Chacun
voulait alors fêter le grand homme d’Angoulême.
Dans ces conjonctures, au moment où il ne manquait presque plus rien au futur ménage, pendant un
voyage que David fit à Marsac pour obtenir de son père qu’il vînt assister à son mariage, en espérant que le
bonhomme, séduit par sa belle-fille, contribuerait aux énormes dépenses nécessitées par l’arrangement de la
maison, il arriva l’un de ces événements qui, dans une petite ville, changent entièrement la face des choses.
Lucien et Louise avaient dans du Châtelet un espion intime qui guettait avec la persistance d’une haine
mêlée de passion et d’avarice l’occasion d’amener un éclat. Sixte voulait forcer madame de Bargeton à si bien
se prononcer pour Lucien, qu’elle fût ce qu’on nomme perdue. Il s’était posé comme un humble confident de
madame de Bargeton ; mais s’il admirait Lucien rue du Minage, il le démolissait partout ailleurs. Il avait
insensiblement conquis les petites entrées chez Naïs, qui ne se défiait plus de son vieil adorateur ; mais il
avait trop présumé des deux amants dont l’amour restait platonique, au grand désespoir de Louise et de
Lucien. Il y a en effet des passions qui s’embarquent mal ou bien, comme on voudra. Deux personnes se
jettent dans la tactique du sentiment, parlent au lieu d’agir, et se battent en plein champ au lieu de faire un
siége. Elles se blasent ainsi souvent d’elles-mêmes en fatiguant leurs désirs dans le vide. Deux amants se
donnent alors le temps de réfléchir, de se juger. Souvent des passions qui étaient entrées en campagne,
enseignes déployées, pimpantes, avec une ardeur à tout renverser, finissent alors par rentrer chez elles, sans
victoire, honteuses, désarmées, sottes de leur vain bruit. Ces fatalités sont parfois explicables par les timidités
de la jeunesse et par les temporisations auxquelles se plaisent les femmes qui débutent, car ces sortes de
tromperies mutuelles n’arrivent ni aux fats qui connaissent la pratique, ni aux coquettes habituées aux
manéges de la passion.
La vie de province est d’ailleurs singulièrement contraire aux contentements de l’amour, et favorise les
débats intellectuels de la passion ; comme aussi les obstacles qu’elle oppose au doux commerce qui lie tant
les amants, précipitent [Coquille du Furne : précipite.] les âmes ardentes en des partis extrêmes. Cette vie est basée sur
un espionnage si méticuleux, sur une si grande transparence des intérieurs, elle admet si peu l’intimité qui
console sans offenser la vertu, les relations les plus pures y sont si déraisonnablement incriminées, que
beaucoup de femmes sont flétries malgré leur innocence. Certaines d’entre elles s’en veulent alors de ne pas
goûter toutes les félicités d’une faute dont tous les malheurs les accablent. La société qui blâme ou critique
sans aucun examen sérieux les faits patents par lesquels se terminent de longues luttes secrètes, est ainsi
primitivement complice de ces éclats ; mais la plupart des gens qui déblatèrent contre les prétendus
scandales offerts par quelques femmes calomniées sans raison n’ont jamais pensé aux causes qui déterminent
chez elles une résolution publique. Madame de Bargeton allait se trouver dans cette bizarre situation où se
sont trouvées beaucoup de femmes qui ne se sont perdues qu’après avoir été injustement accusées.
Au début de la passion, les obstacles effraient les gens inexpérimentés ; et ceux que rencontraient les
deux amants, ressemblaient fort aux liens par lesquels les Lilliputiens avaient garrotté Gulliver. C’était des
riens multipliés qui rendaient tout mouvement impossible et annulaient les plus violents désirs. Ainsi,
madame de Bargeton devait rester toujours visible. Si elle avait fait fermer sa porte aux heures où venait
Lucien, tout eût été dit, autant aurait valu s’enfuir avec lui. Elle le recevait à la vérité dans ce boudoir auquel
il s’était si bien accoutumé, qu’il s’en croyait le maître ; mais les portes demeuraient consciencieusement
ouvertes. Tout se passait le plus vertueusement du monde. Monsieur de Bargeton se promenait chez lui
comme un hanneton sans croire que sa femme voulût être seule avec Lucien. S’il n’y avait eu d’autre obstacle
que lui, Naïs aurait très-bien pu le renvoyer ou l’occuper ; mais elle était accablée de visites, et il y avait
d’autant plus de visiteurs que la curiosité était plus éveillée. Les gens de province sont naturellement taquins,
ils aiment à contrarier les passions naissantes. Les domestiques allaient et venaient dans la maison sans être
appelés ni sans prévenir de leur arrivée, par suite de vieilles habitudes prises, et qu’une femme qui n’avait rien
à cacher leur avait laissé prendre. Changer les moeurs intérieures de sa maison, n’était-ce pas avouer l’amour
dont doutait encore tout Angoulême ? Madame de Bargeton ne pouvait pas mettre le pied hors de chez elle
sans que la ville sût où elle allait. Se promener seule avec Lucien hors de la ville était une démarche
décisive : il aurait été moins dangereux de s’enfermer avec lui chez elle. Si Lucien était resté après minuit
chez madame de Bargeton, sans y être en compagnie, on en aurait glosé le lendemain. Ainsi au dedans
comme au dehors, madame de Bargeton vivait toujours en public. Ces détails peignent toute la province : les
fautes y sont ou avouées ou impossibles.
Louise, comme toutes les femmes entraînées par une passion sans en avoir l’expérience, reconnaissait
une à une les difficultés de sa position ; elle s’en effrayait. Sa frayeur réagissait alors sur ces amoureuses
discussions qui prennent les plus belles heures où deux amants se trouvent seuls. Madame de Bargeton n’avait
pas de terre où elle pût emmener son cher poète, comme font quelques femmes qui, sous un prétexte
habilement forgé, vont s’enterrer à la campagne. Fatiguée de vivre en public, poussée à bout par cette tyrannie
dont le joug était plus dur que ses plaisirs n’étaient doux, elle pensait à l’Escarbas, et méditait d’y aller voir
son vieux père, tant elle s’irritait de ces misérables obstacles.
Châtelet ne croyait pas à tant d’innocence. Il guettait les heures auxquelles Lucien venait chez madame
de Bargeton, et s’y rendait quelques instants après, en se faisant toujours accompagner de monsieur de
Chandour, l’homme le plus indiscret de la coterie, et auquel il cédait le pas pour entrer, espérant toujours une
surprise en cherchant si opiniâtrement un hasard. Son rôle et la réussite de son plan étaient d’autant plus
difficiles, qu’il devait rester neutre, afin de diriger tous les acteurs du drame qu’il voulait faire jouer. Aussi,
pour endormir Lucien qu’il caressait et madame de Bargeton qui ne manquait pas de perspicacité, s’était-il
attaché par contenance à la jalouse Amélie. Pour mieux faire espionner Louise et Lucien, il avait réussi
depuis quelques jours à établir entre monsieur de Chandour et lui une controverse au sujet des deux
amoureux. Du Châtelet prétendait que madame de Bargeton se moquait de Lucien, qu’elle était trop fière, trop
bien née pour descendre jusqu’au fils d’un pharmacien. Ce rôle d’incrédule allait au plan qu’il s’était tracé, car
il désirait passer pour le défenseur de madame de Bargeton. Stanislas soutenait que Lucien n’était pas un
amant malheureux. Amélie aiguillonnait la discussion en souhaitant savoir la vérité. Chacun donnait ses
raisons. Comme il arrive dans les petites villes, souvent quelques intimes de la maison Chandour arrivaient au
milieu d’une conversation où du Châtelet et Stanislas justifiaient à l’envi leur opinion par d’excellentes
observations. Il était bien difficile que chaque adversaire ne cherchât pas des partisans en demandant à son
voisin : – Et vous, quel est votre avis ? Cette controverse tenait madame de Bargeton et Lucien
constamment en vue. Enfin, un jour du Châtelet fit observer que toutes les fois que monsieur de Chandour et
lui se présentaient chez madame de Bargeton et que Lucien s’y trouvait, aucun indice ne trahissait de relations
suspectes : la porte du boudoir était ouverte, les gens allaient et venaient, rien de mystérieux n’annonçait les
jolis crimes de l’amour, etc. Stanislas, qui ne manquait pas d’une certaine dose de bêtise, se promit d’arriver le
lendemain sur la pointe du pied, ce à quoi la perfide Amélie l’engagea fort.
Ce lendemain fut pour Lucien une de ces journées où les jeunes gens s’arrachent quelques cheveux en se
jurant à eux-mêmes de ne pas continuer le sot métier de soupirant. Il s’était accoutumé à sa position. Le poète
qui avait si timidement pris une chaise dans le boudoir sacré de la reine d’Angoulême, s’était métamorphosé
en amoureux exigeant. Six mois avaient suffi pour qu’il se crût l’égal de Louise, et il voulait alors en être le
maître. Il partit de chez lui se promettant d’être très-déraisonnable, de mettre sa vie en jeu, d’employer toutes
les ressources d’une éloquence enflammée, de dire qu’il avait la tête perdue, qu’il était incapable d’avoir une
pensée ni d’écrire une ligne. Il existe chez certaines femmes une horreur des partis pris qui fait honneur à leur
délicatesse, elles aiment à céder à l’entraînement, et non à des conventions. Généralement, personne ne veut
d’un plaisir imposé. Madame de Bargeton remarqua sur le front de Lucien, dans ses yeux, dans sa
physionomie et dans ses manières, cet air agité qui trahit une résolution arrêtée : elle se proposa de la
déjouer, un peu par esprit de contradiction, mais aussi par une noble entente de l’amour. En femme exagérée,
elle s’exagérait la valeur de sa personne. A ses yeux, madame de Bargeton était une souveraine, une Béatrix,
une Laure. Elle s’asseyait, comme au Moyen-Age, sous le dais du tournoi littéraire, et Lucien devait la
