apporter à sa campagne par les charrettes qui y reviendraient à vide. Il livra les trois chambres du premier
étage tout nues à son fils, de même qu’il le mit en possession de l’imprimerie sans lui donner un centime pour
payer les ouvriers. Quand David pria son père, en sa qualité d’associé, de contribuer à la mise nécessaire à
l’exploitation commune, le vieux pressier fit l’ignorant. Il ne s’était pas obligé, dit-il, à donner de l’argent en
donnant son imprimerie ; sa mise de fonds était faite. Pressé par la logique de son fils, il lui répondit que,
quand il avait acheté l’imprimerie à la veuve Rouzeau, il s’était tiré d’affaire sans un sou. Si lui, pauvre
ouvrier dénué de connaissances, avait réussi, un élève de Didot ferait encore mieux. D’ailleurs David avait
gagné de l’argent qui provenait de l’éducation payée à la sueur du front de son vieux père, il pouvait bien
l’employer aujourd’hui.
- Qu’as-tu fait de tes banques ? lui dit-il en revenant à la charge afin d’éclaircir le problème que le
silence de son fils avait laissé la veille indécis. - Mais n’ai-je pas eu à vivre, n’ai-je pas acheté des livres ? répondit David indigné.
- Ah ! tu achetais des livres ? tu feras de mauvaises affaires. Les gens qui achètent des livres ne sont
guère propres à en imprimer, répondit l’Ours.
David éprouva la plus horrible des humiliations, celle que cause l’abaissement d’un père : il lui fallut
subir le flux de raisons viles, pleureuses, lâches, commerciales par lesquelles le vieil avare formula son refus.
Il refoula ses douleurs dans son âme, en se voyant seul, sans appui, en trouvant un spéculateur dans son père
que, par curiosité philosophique, il voulut connaître à fond. Il lui fit observer qu’il ne lui avait jamais
demandé compte de la fortune de sa mère. Si cette fortune ne pouvait entrer en compensation du prix de
l’imprimerie, elle devait au moins servir à l’exploitation en commun. - La fortune de ta mère ? dit le vieux Séchard, mais c’était son intelligence et sa beauté !
A cette réponse, David devina son père tout entier, et comprit que, pour en obtenir un compte, il faudrait
lui intenter un procès interminable, coûteux et déshonorant. Ce noble coeur accepta le fardeau qui allait peser
sur lui, car il savait avec combien de peines il acquitterait les engagements pris envers son père. - Je travaillerai, se dit-il. Après tout, si j’ai du mal, le bonhomme en a eu. Ne sera-ce pas d’ailleurs
travailler pour moi-même ? - Je te laisse un trésor, dit le père inquiet du silence de son fils.
David demanda quel était ce trésor. - Marion, dit le père.
Marion était une grosse fille de campagne indispensable à l’exploitation de l’imprimerie : elle trempait
le papier et le rognait, faisait les commissions et la cuisine, blanchissait le linge, déchargeait les voitures de
papier, allait toucher l’argent et nettoyait les tampons. Si Marion eût su lire, le vieux Séchard l’aurait mise à la
composition.
Le père partit à pied pour la campagne. Quoique très-heureux de sa vente, déguisée sous le nom
d’association, il était inquiet de la manière dont il serait payé. Après les angoisses de la vente, viennent
toujours celles de sa réalisation. Toutes les passions sont essentiellement jésuitiques. Cet homme, qui
regardait l’instruction comme inutile, s’efforça de croire à l’influence de l’instruction. Il hypothéquait ses
trente mille francs sur les idées d’honneur que l’éducation devait avoir développées chez son fils. En jeune
homme bien élevé, David suerait sang et eau pour payer ses engagements, ses connaissances lui feraient
