trouver des ressources, il s’était montré plein de beaux sentiments, il payerait ! Beaucoup de pères, qui
agissent ainsi, croient avoir agi paternellement, comme le vieux Séchard avait fini par se le persuader en
atteignant son vignoble situé à Marsac, petit village à quatre lieues d’Angoulême. Ce domaine, où le
précédent propriétaire avait bâti une jolie habitation, s’était augmenté d’année en année depuis 1809, époque
où le vieil Ours l’avait acquis. Il y échangea les soins du pressoir contre ceux de la presse, et il était, comme il
le disait, depuis trop long-temps dans les vignes pour ne pas s’y bien connaître.
Pendant la première année de sa retraite à la campagne, le père Séchard montra une figure soucieuse
au-dessus de ses échalas ; car il était toujours dans son vignoble, comme jadis il demeurait au milieu de son
atelier. Ces trente mille francs inespérés le grisaient encore plus que la purée septembrale, il les maniait
idéalement entre ses pouces. Moins la somme était due, plus il désirait l’encaisser. Aussi, souvent accourait-il
de Marsac à Angoulême, attiré par ses inquiétudes. Il gravissait les rampes du rocher sur le haut duquel est
assise la ville, il entrait dans l’atelier pour voir si son fils se tirait d’affaire. Or les presses étaient à leurs
places ; l’unique apprenti, coiffé d’un bonnet de papier, décrassait les tampons ; le vieil Ours entendait crier
une presse sur quelque billet de faire part, il reconnaissait ses vieux caractères, il apercevait son fils et le
prote, chacun lisant dans sa cage un livre que l’Ours prenait pour des épreuves. Après avoir dîné avec David,
il retournait alors à son domaine de Marsac en ruminant ses craintes. L’avarice a comme l’amour un don de
seconde vue sur les futurs contingents, elle les flaire, elle les pressent. Loin de l’atelier où l’aspect de ses
outils le fascinait en le reportant aux jours où il faisait fortune, le vigneron trouvait chez son fils d’inquiétants
symptômes d’inactivité. Le nom de Cointet frères l’effarouchait, il le voyait dominant celui de Séchard et fils.
Enfin il sentait le vent du malheur. Ce pressentiment était juste, le malheur planait sur la maison Séchard.
Mais les avares ont un dieu. Par un concours de circonstances imprévues, ce dieu devait faire trébucher dans
l’escarcelle de l’ivrogne le prix de sa vente usuraire. Voici pourquoi l’imprimerie Séchard tombait, malgré ses
éléments de prospérité.
Indifférent à la réaction religieuse que produisait la Restauration dans le gouvernement, mais également
insouciant du Libéralisme, David gardait la plus nuisible des neutralités en matière politique et religieuse. Il
se trouvait dans un temps où les commerçants de province devaient professer une opinion afin d’avoir des
chalands, car il fallait opter entre la pratique des Libéraux et celle des Royalistes. Un amour qui vint au coeur
de David et ses préoccupations scientifiques, son beau naturel l’empêchèrent d’avoir cette âpreté au gain qui
constitue le vrai commerçant, et qui lui eût fait étudier les différences qui distinguent l’industrie provinciale
de l’industrie parisienne. Les nuances si tranchées dans les Départements disparaissent dans le grand
mouvement de Paris. Ses concurrents, les frères Cointet se mirent à l’unisson des opinions monarchiques, ils
firent ostensiblement maigre, hantèrent la cathédrale, cultivèrent les prêtres, et réimprimèrent les premiers
livres religieux dont le besoin se fit sentir. Les Cointet prirent ainsi l’avance dans cette branche lucrative, et
calomnièrent David Séchard en l’accusant de libéralisme et d’athéisme. Comment, disaient-ils, employer un
homme qui avait pour père un septembriseur, un ivrogne, un bonapartiste, un vieil avare qui devait lui laisser
des monceaux d’or ? Ils étaient pauvres, chargés de famille, tandis que David était garçon et serait
puissamment riche ; aussi n’en prenait-il qu’à son aise, etc. Influencés par ces accusations portées contre
David, la Préfecture et l’évêché finirent par donner le privilége de leurs impressions aux frères Cointet.
Bientôt ces avides antagonistes, enhardis par l’incurie de leur rival, créèrent un second journal d’annonces. La
vieille imprimerie fut réduite aux impressions de la ville, et le produit de sa feuille d’annonces diminua de
moitié. Riche de gains considérables réalisés sur les livres d’église et de piété, la maison Cointet proposa
bientôt aux Séchard de leur acheter leur journal, afin d’avoir les annonces du département et les insertions
judiciaires sans partage. Aussitôt que David eut transmis cette nouvelle à son père, le vieux vigneron,
épouvanté déjà par les progrès de la maison Cointet, fondit de Marsac sur la place du Mûrier avec la rapidité
du corbeau qui a flairé les cadavres d’un champ de bataille.
Laisse-moi manoeuvrer les Cointet, ne te mêle pas de cette affaire, dit-il à son fils.
