Manon Lescaut
D’antoine François Prévost
SUR L’ABBÉ PRÉVOST ET SES OUVRAGES.
On a comparé souvent l’impression mélancolique que
produisent sur nous les bibliothèques où sont entassés les
travaux de tant de générations défuntes, à l’effet d’un
cimetière peuplé de tombes. Cela ne nous a jamais semblé
plus vrai que lorsqu’on y entre, non avec une curiosité
vague ou un labeur trop empressé, mais guidé par une
intention particulière d’honorer quelque nom choisi, et par
un acte de piété studieuse à accomplir envers une mémoire.
Si pourtant l’objet de notre étude, ce jour-là, et en quelque
sorte de notre dévotion, est un de ces morts fameux et si
rares dont la parole remplit les temps, l’effet ne saurait être
ce que nous disons : l’autel alors nous apparaît trop
lumineux ; il s’en échappe incessamment un puissant éclat
qui chasse bien loin la langueur des regrets et ne rappelle
que des idées de durée et de vie. La médiocrité, non plus,
n’est guère propre à faire naître en nous un sentiment
d’espèce si délicate ; l’impression qu’elle cause n’a rien que
de stérile, et ressemble à de la fatigue ou à de la pitié. Mais
ce qui nous donne à songer plus particulièrement, et ce qui
suggère à notre esprit mille pensées d’une morale
pénétrante, c’est quand il s’agit d’un de ces hommes en
partie célèbres et en partie oubliés, dans la mémoire
desquels, pour ainsi dire, la lumière et l’ombre se joignent ;
dont quelque production toujours debout reçoit encore un
vif rayon qui semble mieux éclairer la poussière et
l’obscurité de tout le reste ; c’est quand nous touchons à
l’une de ces renommées recommandables et jadis brillantes,
comme il s’en est vu beaucoup sur la terre, belles
aujourd’hui, dans leur silence, de la beauté d’un cloître qui
tombe, et à demi couchées, désertes et en ruines. Or, à part
un très-petit nombre de noms grandioses et fortunés qui, par
l’à-propos de leur venue, l’étoile constante de leurs destins,
et aussi l’immensité des choses humaines et divines qu’ils
ont les premiers reproduites glorieusement, conservent ce
privilège éternel de ne pas vieillir, ce sort un peu sombre,
mais fatal, est commun à tout ce qui porte dans l’ordre des
lettres le titre de talent et même celui de génie. Les
admirations contemporaines les plus unanimes et les mieux
méritées ne peuvent rien contre la résignation la plus
humble, comme la plus opiniâtre résistance ne hâte ni ne
retarde ce moment inévitable où le grand poëte, le grand
écrivain, entre dans la postérité, c’est-à-dire où les
générations dont il fut le charme et l’âme, cédant la scène à
d’autres, lui-même il passe de la bouche ardente et confuse
des hommes à l’indifférence, non pas ingrate, mais
respectueuse, qui, le plus souvent, est la dernière
consécration des monuments accomplis. Sans doute
quelques pèlerins du génie, comme Byron les appelle,
viennent encore et jusqu’à la fin se succéderont à l’entour ;
mais la société en masse s’est portée ailleurs et fréquente
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d’autres lieux. Une bien forte part de la gloire de Walter
Scott et de Chateaubriand plonge déjà dans l’ombre. Ce
sentiment, qui, ainsi que nous le disons, n’est pas sans
tristesse, soit qu’on l’éprouve pour soi-même, soit qu’on
l’applique à d’autres, nous devons tâcher du moins qu’il
nous laisse sans amertume. Il n’a rien, à le bien prendre, qui
soit capable d’irriter ou de décourager ; c’est un des mille
côtés de la loi universelle. Ne nous y appesantissons jamais
que pour combattre en nous l’amour du bruit, l’exagération
de notre importance, l’enivrement de nos œuvres. Prémunis
par là contre bien des agitations insensées, sachons nous
tenir à un calme grave, à une habitude réfléchie et naturelle,
qui nous fasse tout goûter selon la mesure, nous permette
une justice clairvoyante, dégagée des préoccupations
superbes, et, en sauvant nos productions sincères des
changeantes saillies du jour et des jargons bigarrés qui
passent, nous établisse dans la situation intime la meilleure
pour y épancher le plus de ces vérités réelles, de ces beautés
simples, de ces sentiments humains bien ménagés, dont,
sous des formes plus ou moins neuves et durables, les âges
futurs verront se confirmer à chaque épreuve l’éternelle
jeunesse.
Cette réflexion nous a été inspirée au sujet de l’abbé
Prévost, et nous croyons que c’est une de celles qui, de nos
jours, lui viendraient le plus naturellement à lui-même, s’il
pouvait se contempler dans le passé ; non pas que, durant le
cours de sa longue et laborieuse carrière, il ait jamais
positivement obtenu ce quelque chose qui, à un moment
déterminé, éclate de la plénitude d’un disque éblouissant, et
qu’on appelle la gloire : plutôt que la gloire, il eut de la
célébrité diffuse, et posséda les honneurs du talent, sans
monter jusqu’au génie. Ce fut pourtant, si l’on parle un
instant avec lui la langue vaguement complaisante de
Louis XIV, ce fut, à tout prendre, un heureux et facile
génie, d’un savoir étendu et lucide, d’une vaste mémoire,
inépuisable en œuvres, également propre aux histoires
sérieuses et aux amusantes, renommé pour les grâces du
style et la vivacité des peintures, et dont les productions, à
peine écloses, faisaient, disait-on alors, les délices des
cœurs sensibles et des belles imaginations. Ses romans, en
effet, avaient un cours prodigieux ; on les contrefaisait de
toutes parts, quelquefois on les continuait sous son nom, ce
qui est arrivé pour le Cléveland. Les libraires demandaient
du l’abbé Prévost, comme précédemment du Saint-
Évremond ; lui-même il ne les laissait guère en souffrance,
et ses œuvres, y compris le Pour et Contre et l’Histoire
générale des Voyages, vont beaucoup au delà de cent
volumes. De tous ces estimables travaux, parmi lesquels on
compte une bonne part de créations, que reste-t-il dont on se
souvienne et qu’on réalise ? Si dans notre jeunesse nous
nous sommes trouvés à portée de quelque ancienne
bibliothèque de famille, nous avons pu lire Cléveland, le
Doyen de Killerine, les Mémoires d’un Homme de qualité,
que nous recommandaient nos oncles ou nos pères ; mais, à
part une occasion de ce genre, on les estime sur parole, on
ne les lit pas. Que si par hasard on les ouvre, on ne va
presque jamais jusqu’à la fin, pas plus que pour l’Astrée ou
pour Clélie ; la manière en est déjà trop loin de notre goût,
et rebute par son développement, au lieu de prendre ; il n’y
a que Manon Lescaut qui réussisse toujours dans son
accorte négligence, et dont la fraîcheur sans fard soit
immortelle. Ce petit chef-d’œuvre échappé en un jour de
bonheur à l’abbé Prévost, et sans plus de peine assurément
que les innombrables épisodes, à demi réels, à demi
inventés, dont il a semé ses écrits, soutient à jamais son
nom au-dessus du flux des années, et le classe de pair, en
lieu sûr, à côté de l’élite des écrivains et des inventeurs.
Heureux ceux qui, comme lui, ont eu un jour, une semaine,
un mois dans leur vie, où à la fois leur cœur s’est trouvé
plus abondant, leur timbre plus pur, leur regard doué de plus
de transparence et de clarté, leur génie plus familier et plus
présent ; où un fruit rapide leur est né et a mûri sous cette
harmonieuse conjonction de tous les astres intérieurs ; où,
en un mot, par une œuvre de dimension quelconque, mais
complète, ils se sont élevés d’un jet à l’idéal d’eux-mêmes !
Bernardin de Saint-Pierre dans Paul et Virginie, Benjamin
Constant par son Adolphe, ont eu cette bonne fortune, qu’on
mérite toujours si on l’obtient, de s’offrir, sous une
enveloppe de résumé admirable, au regard sommaire de
l’avenir. On commence à croire que, sans cette tour solitaire
de René, qui s’en détache et monte dans la nue, l’édifice
entier de Châteaubriand se discernerait confusément à
distance. L’abbé Prévost, sous cet aspect, n’a rien à envier à
tous ces hommes. Avec infiniment moins d’ambition
qu’aucun, il a son point sur lequel il est autant hors de
ligne : Manon Lescaut subsiste à jamais, et, en dépit des
révolutions du goût et des modes sans nombre qui en
éclipsent le vrai règne, elle peut garder au fond sur son
propre sort cette indifférence folâtre et languissante qu’on
lui connaît. Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu
faible peut-être et par trop simple de métaphysique et de
nuances ; mais quand l’assaisonnement moderne se sera
évaporé, quand l’enluminure fatigante aura pâli, cette fille
incompréhensible se retrouvera la même, plus fraîche
seulement par le contraste. L’écrivain qui nous l’a peinte
restera apprécié dans le calme, comme étant arrivé à la
profondeur la plus inouïe de la passion par le simple naturel
d’un récit, et pour avoir fait de sa plume, en cette
circonstance, un emploi cher à certains cœurs dans tous les
temps. Il est donc de ceux que l’oubli ne submergera pas,
ou qu’il n’atteindra du moins que quand, le goût des choses
saines étant épuisé, il n’y aura plus de regret à mourir.
Mais si la postérité s’en tient, dans l’essor de son coup
d’œil, à cette brève compréhension d’un homme, à ce relevé
rapide d’une œuvre, il y a jusque dans son sein des
curiosités plus scrupuleuses et plus patientes qui éprouvent
le besoin d’insister davantage, de revenir à la connaissance
des portions disparues, et de retrouver épars dans
l’ensemble, plus mélangés sans doute, mais aussi plus
étalés, la plupart des mérites dont la pièce principale se
compose. On veut suivre dans la continuité de son tissu, on
veut toucher de la main, en quelque sorte, l’étoffe et la
qualité de ce génie dont on a déjà vu le plus brillant
échantillon, mais un échantillon, après tout, qui tient
étroitement au reste, et n’en est d’ordinaire qu’un accident
mieux venu. C’est ce que nous tâchons de faire aujourd’hui
pour l’abbé Prévost. Un attrait tout particulier, dès qu’on l’a
entrevu, invite à s’informer de lui et à désirer de
l’approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse
décente de son langage, laissent transpirer à son insu une
sensibilité intérieure profondément tendre, et, sous la
généralité de sa morale et la multiplicité de ses récits, il est
aisé de saisir les traces personnelles d’une expérience bien
douloureuse. Sa vie, en effet, fut pour lui le premier de ses
romans et comme la matière de tous les autres. Il naquit, sur
la fin du dix-septième siècle, en avril 1697, à Hesdin, dans
l’Artois, d’une honnête famille et même noble ; son père
était procureur du roi au bailliage. Le jeune Prévost fit ses
premières études chez les Jésuites de sa ville natale, et plus
tard alla doubler sa rhétorique au collège d’Harcourt à
Paris. On le soigna fort, à cause des rares talents qu’il
produisit de bonne heure, et les Jésuites l’avaient déjà
entraîné au noviciat, lorsqu’un jour (il avait seize ans), les
idées de monde l’ayant assailli, il quitta tout pour s’engager
en qualité de simple volontaire. La dernière guerre de
Louis XIV tirait à sa fin ; les emplois à l’armée étaient
devenus très-rares ; mais il avait l’espérance, commune à
une infinité de jeunes gens, d’être avancé aux premières
occasions ; et, comme lui-même il l’a dit par la suite en
réponse à ceux qui calomniaient cette partie de sa vie, « il
n’était pas si disgracié du côté de la naissance et de la
fortune qu’il ne pût espérer de faire heureusement son
chemin. » Las pourtant d’attendre, et la guerre d’ailleurs
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finissant, il retourna à la Flèche chez les Pères Jésuites, qui
le reçurent avec toutes sortes de caresses ; il en fut séduit au
point de s’engager presque définitivement dans l’ordre : il
composa, en l’honneur de saint François-Xavier, une ode
qui ne s’est pas conservée. Mais une nouvelle inconstance
le saisit, et, sortant encore une fois de la retraite, il reprit le
métier des armes avec plus de distinction, dit-il, et
d’agrément, avec quelque grade par conséquent,
lieutenance ou autre. Les détails manquent sur cette époque
critique de sa vie[1]. On n’a qu’une phrase de lui qui donne
suffisamment à penser et qui révèle la teinte et la direction
de ses sentiments durant les orages de sa première
jeunesse : « Quelques années se passèrent, dit-il (à ce métier
des armes) ; vif et sensible au plaisir, j’avouerai, dans les
termes de M. de Cambrai, que la sagesse demandait bien
des précautions qui m’échappèrent. Je laisse à juger quels
devaient être, depuis l’âge de vingt à vingt-cinq ans, le cœur
et les sentiments d’un homme qui a composé le Cléveland à
trente-cinq ou trente-six. La malheureuse fin d’un
engagement trop tendre me conduisit enfin au tombeau :
c’est le nom que je donne à l’ordre respectable où j’allai
m’ensevelir, et où je demeurai quelque temps si bien mort,
que mes parents et mes amis ignorèrent ce que j’étais
devenu. » Cet ordre respectable dont il parle, et dans lequel
il entra à l’âge de vingt-quatre ans environ, est celui des
Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur ; il y resta
cinq ou six ans dans les pratiques religieuses et dans
l’assiduité de l’étude ; nous le verrons plus tard en sortir.
Ainsi cette âme passionnée, et par trop maniable aux
impressions successives, ne pouvait se fixer à rien : elle
était du nombre de ces natures déliées qu’on traverse et
qu’on ébranle aisément sans les tenir ; elle avait puisé dans
l’ingénuité de son propre fonds et avait développé en elle,
par l’excellente éducation qu’elle avait reçue, mille
sentiments honnêtes, délicats et pieux, capables, ce semble,
à volonté, de l’honorer parmi les hommes ou de la sanctifier
dans la retraite, et elle ne savait se résoudre ni à l’un ni à
l’autre de ces partis. Elle en essayait continuellement tour à
tour ; la fragilité se perpétuait sous les remords ; le monde,
ses plaisirs, la variété de ses événements, de ses peintures,
la tendresse de ses liaisons, devenaient, au bout de quelques
mois d’absence, des tentations irrésistibles pour ce cœur
trop tôt sevré, et, d’une autre part, aucun de ces biens ne
parvenait à le remplir au moment de la jouissance. Le
repentir alors et une sorte d’irritation croissante contre un
ennemi toujours victorieux le rejetaient au premier choc
dans des partis extrêmes dont l’austérité ne tardait pas à
mollir ; et, après une lutte nouvelle, un sens contraire au
précédent, il retombait encore de la cellule dans les
aventures. On a conservé de lui le fragment d’une lettre
écrite à l’un de ses frères au commencement de son entrée
chez les Bénédictins : elle se rapporte au temps de son
séjour à Saint-Ouen, vers 1721. Il y touche cet état moral de
son âme en traits ingénus et suaves qui marquent assez qu’il
n’est pas guéri : « Je connais la faiblesse de mon cœur, et je
sens de quelle importance il est pour son repos de ne point
m’appliquer à des sciences stériles qui le laisseraient dans la
sécheresse et dans la langueur ;
il faut, si je veux être
heureux dans la religion, que je conserve dans toute sa force
l’impression de grâce qui m’y a amené ; il faut que je veille
sans cesse à éloigner tout ce qui pourrait l’affaiblir. Je
n’aperçois que trop tous les jours de quoi je redeviendrais
capable si je perdais un moment de vue la grande règle, ou
même si je regardais avec la moindre complaisance
certaines images qui ne se présentent que trop souvent à
mon esprit, et qui n’auraient encore que trop de force pour
me séduire, quoiqu’elles soient à demi effacées. Qu’on a de
peine, mon cher frère, à reprendre un peu de vigueur quand
on s’est fait une habitude de sa faiblesse, et qu’il en coûte à
combattre pour la victoire quand on a trouvé longtemps de
la douceur à se laisser vaincre ! »
L’idéal de l’abbé Prévost, son rêve dès sa jeunesse, le
modèle de félicité vertueuse qu’il se proposait et
qu’ajournèrent longtemps pour lui des erreurs trop vives,
c’était un mélange d’étude et de monde, de religion et
d’honnêtes plaisirs, dont il s’est plu en beaucoup
d’occasions à flatter le tableau. Une fois engagé dans des
liens indissolubles, il tâcha que toute image trop émouvante
et trop propice aux désirs fût soigneusement bannie de ce
plan un peu chimérique, où le devoir était la mesure de la
volupté. On aime à s’étendre avec lui, en plus d’un endroit
des Mémoires d’un homme de qualité et de Cléveland, sur
ces promenades méditatives, ces saintes lectures dans la
solitude, au milieu des bois et des fontaines, une abbaye
toujours dans le fond ; sur ces conversations morales entre
amis, qu’Horace et Boileau ont marquées, nous dit-il,
comme un des plus beaux traits dont ils composent la vie
heureuse. Son christianisme est doux et tempéré, on le voit ;
accommodant, mais pur ; c’est un christianisme formel qui
ordonne à la fois la pratique de la morale et la croyance
des mystères ; d’ailleurs, nullement farouche, fondé sur la
grâce et sur l’amour, fleuri d’atticisme, ayant passé par le
noviciat des Jésuites et s’en étant dégagé avec candeur, bien
qu’avec un souvenir toujours reconnaissant. Gresset, dans
plusieurs morceaux de ses épîtres, nous en donnerait
quelque idée que Prévost certainement ne désavouerait pas.
Blandus hones, hilarisque tamen cum pondere virtus.
Boileau, plus sévère et aussi humain, Boileau, que je me
reproche de n’avoir pas assez loué autrefois sur ce point,
non plus que sur quelques autres, a été inspiré de cet esprit
de piété solide dans son épitre à l’abbé Renaudot.
L’admirable caractère de Tiberge, dans Manon Lescaut, en
offre en action toutes les lumières et toutes les vertus
réunies. Du milieu des bouleversements de sa jeunesse et
des nécessités matérielles qui en furent la suite, Prévost
tendit d’un effort constant à cette sagesse pleine d’humilité,
et il mérita d’en cueillir les fruits dès l’âge mûr. Il conserva
toute sa vie un tendre penchant pour ses premiers maîtres, et
les impressions qu’il avait reçues d’eux ne le quittèrent
jamais. Il est possible, à la rigueur, que la philosophie, alors
commençante, l’ait séduit un moment dans l’intervalle de sa
sortie de la Flèche à son entrée chez les Bénédictins, et que
le personnage de Cléveland représente quelques souvenirs
personnels de cette époque. Mais, au fond, c’était une
nature soumise, non raisonneuse, altérée des sources
supérieures, encline à la spiritualité, largement crédule à
l’invisible ; une intelligence de la famille de Malebranche
en métaphysique ; une de ces âmes qui, ainsi qu’il l’a dit de
sa Cécile, se portent d’une ardeur étonnante de sentiments
vers un objet qui leur est incertain pour elles-mêmes ; qui
aspirent au bonheur d’aimer sans bornes et sans mesure, et
s’en croient empêchées par les ténèbres des sens et le poids
de la chair. Il obéit à un élan de cette voix mystique en
entrant chez les Bénédictins : seulement il compta trop sur
ses forces, ou peut-être, parce qu’il s’en défiait beaucoup, il
se hâta de s’interdire solennellement toute récidive de
défaillance. Le sacrifice une fois consommé, la conscience
lucide lui revint : « Je reconnus, dit-il, que ce cœur si vif
était encore brûlant sous la cendre. La perte de ma liberté
m’affligea jusqu’aux larmes. Il était trop tard. Je cherchai
ma consolation, durant cinq ou six ans, dans les charmes de
l’étude ; mes livres étaient mes amis fidèles, mais ils étaient
morts comme moi ! »
L’étude, en effet, qui, suivant sa propre expression, a des
douceurs, mais mélancoliques et toujours uniformes ; ce
genre d’étude surtout, héritage démembré des Mabillon,
austère, interminable, monotone comme une pénitence, sans
mélange d’invention et de grâces, pouvait suffire
uniquement à la vie d’un dom Marten, non à celle de dom
Prévost. Il y était propre toutefois, mais il l’était aussi à trop
d’autres matières plus attrayantes. On l’occupa
successivement dans les diverses maisons de l’ordre : à
Saint-Ouen de Rouen, où il eut une polémique à son
avantage avec un jésuite appelé Le Brun ; à l’abbaye du
Bec, où, tout en approfondissant la théologie, il fit
connaissance d’un grand seigneur retiré de la cour qui lui
donna peut-être la pensée de son premier roman ; à Saint-
Germer, où il professa les humanités ; à Évreux et aux
Blancs-Manteaux de Paris, où il prècha avec une vogue
merveilleuse ; enfin, à Saint-Germain-des-Prés, espèce de
capitale de l’ordre, où on l’appliqua en dernier lieu au
Gallia Christiana, dont un volume presque entier, dit-on,
est de lui. Il commença dès lors, selon toute apparence, à
rédiger les Mémoires d’un Homme de qualité, et en même
temps, par la multitude d’histoires intéressantes qu’il
contait à ravir, il faisait le charme des veillées du cloître. Un
léger mécontentement, qui n’était qu’un prétexte, mais en
réalité ses idées, dont le cours le détournait plus que jamais
ailleurs, l’engagèrent à solliciter de Rome sa translation
dans une branche moins rigide de l’ordre ; ce fut pour
Cluny qu’il s’arrêta. Il obtint sa demande ; le bref devait
être fulminé par l’évêque d’Amiens à un jour marqué ;
Prévost y comptait, et de grand matin il s’échappa du
couvent en laissant pour les supérieurs des lettres où il
exposait ses motifs. Par l’effet d’une intrigue qu’il avait
ignorée jusqu’au dernier moment, le bref ne fut pas fulminé,
et sa position de déserteur devint tellement fausse, qu’il n’y
vit d’autre issue qu’une fuite en Hollande. Le général de la
congrégation tenta bien une démarche amicale pour lui
rouvrir les portes ; mais Prévost, déjà parti, n’en fut pas
informé. Ce grand pas une fois fait, il dut en accepter toutes
les conséquences. Riche de savoir, rompu à l’étude, propre
aux langues, regorgeant en quelque sorte de souvenirs et
d’aventures éprouvées ou recueillies qui s’étaient amassées
en lui dans le silence, il saisit sa plume facile et courante
pour ne la plus abandonner ; et par ses romans, ses
compilations, ses traductions, ses journaux, ses histoires, il
s’ouvrit rapidement une large place dans le monde littéraire.
Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ ; il avait trente et un
ans, et demeura ainsi hors de France au moins six années,
tant en Hollande qu’en Angleterre. Dès les premiers temps
de son exil, nous voyons paraître de lui les Mémoires d’un
Homme de qualité, un volume traduit de l’Histoire
universelle du président de Thou, une Histoire métallique
du royaume des Pays-Bas, également traduite. Cléveland
vint ensuite, puis Manon et le Pour et Contre, dont la
publication, commencée en 1733, ne finit qu’en 1740.
Prévost était déjà rentré en France lorsqu’il publia le Doyen
de Killerine, en 1735. Comme ceci n’est pas un inventaire
exact, ni même un jugement général des nombreux écrits de
notre auteur, nous ne nous arrêterons qu’à ceux qui nous
aideront à le peindre.
Les Mémoires d’un Homme de qualité nous semblent,
sans contredit, et Manon à part, – Manon qui n’en est du
reste qu’un charmant épisode par post-scriptum, – nous
semblent le plus naturel, le plus franc, le mieux conservé
des romans de l’abbé Prévost ; celui où, ne s’étant pas
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encore blasé sur le romanesque et l’imaginaire, il se tient
davantage à ce qu’il a senti en lui ou observé à l’entour.
Tandis que, dans ses romans postérieurs, il se perd en des
espaces de lieu considérables, et se prend à des personnages
d’outre-mer, qu’il affuble de caractères hybrides, et dont la
vraisemblance, contestable dès lors, ne supporte pas un
coup d’œil aujourd’hui ; dans ses Mémoires, au contraire, il
nous retrace en perfection, et sans y songer, les manières et
les sentiments de la bonne société vers la fin du règne de
Louis XIV. Le côté satirique que préfère Le Sage manque
ici tout à fait ; la grossièreté et la licence, qui se faisaient
jour à tout instant sous ces beaux dehors, n’y ont aucune
place. J’omets toujours Manon et son Paris du temps du
système, son Paris de vice et de boue, où toutes les ordures
sont entassées, quoique d’occasion seulement, remarquez-le
bien, quoique jetées là sans dessein de les faire ressortir, et
d’un bout à l’autre éclairées d’un même reflet sentimental.
Mais le monde habituel de Prévost, c’est le monde honnête
et poli, vu d’un peu loin par un homme qui, après l’avoir
certainement pratiqué, l’a regretté beaucoup du fond de la
province et des cloîtres ; c’est le monde délicat, galant et
plein d’honneur, tel que Louis XIV aurait voulu le fixer,
comme Boileau et Racine nous en ont décoré l’idéal ; qui
est à portée de la cour, mais qui s’en abstient souvent ; où
Montausier a passé, où la régence n’est point parvenue.
Prévost tourne en plein ses récits au noble, au sérieux, au
pathétique, et s’enchante aisément. Son roman, – oui, son
roman, nonobstant la fille de joie et l’escroc que vous en
connaissez, – procède en ligne assez directe de l’Astrée, de
la Clélie et de ceux de Mme de La Fayette. De composition
et d’art dans le cours de son promis ouvrage, non plus que
dans les suivants, il n’y en a pas l’ombre ; le marquis
raconte ce qui lui est arrivé, à lui, et ce que d’autres lui ont
raconté d’eux-mêmes ; tout cela se mêle et se continue à
l’aventure ; nulle proportion de plans ; une lumière
volontiers égale ; un style délicieux, rapide, distribué au
hasard, quoique avec un instinct de goût inaperçu ;
enjambant les routes, les intervalles, les préambules, tout ce
que nous décririons aujourd’hui ; voyageant par les
paysages en carrosse bien roulant et les glaces levées ;
sautant, si l’on est à bord d’un vaisseau, sur une infinité de
cordages et d’instruments de mer, sans désirer ni savoir en
nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire,
s’épanouissant mille fois sur quelques scènes de cœur
renouvelées à profusion, et dont les plus touchantes ne sont
pas même encadrées. L’ouvrage se partage nettement en
deux parts : l’auteur, voyant que la première avait réussi, y
rattacha l’autre. Dans cette première, qui est la plus courte,
après avoir moralisé au début sur les grandes passions, les
avoir distinguées de la pure concupiscence, et s’être efforcé
d’y saisir un dessein particulier de la Providence pour des
fins inconnues, le marquis raconte les malheurs de son père,
les siens propres, ses voyages en Angleterre, en Allemagne,
sa captivité en Turquie[2], la mort de sa chère Sélima qu’il y
avait épousée et avec laquelle il était venu à Rome. C’est
l’inconsolable douleur de cette perte qui lui fait dire avec un
accent de conviction naïve bien aussi pénétrant que nos
obscurités fastueuses : « Si les pleurs et les soupirs ne
peuvent porter le nom de plaisirs, il est vrai néanmoins
qu’ils ont une douceur infinie pour une personne
mortellement affligée[3] » Jeté par ce désespoir au sein de la
religion, dans l’abbaye de…, où il séjourne trois ans, le
marquis en est tiré, à force de violences obligeantes, par M.
le duc de…, qui le conjure de servir de guide à son fils dans
divers voyages. Ils partent donc pour l’Espagne d’abord,
puis visitent le Portugal et l’Angleterre, le vieux marquis
sous le nom de M. de Renoncour, le jeune sous le titre de
marquis de Rosemont. Les conseils du mentor à son élève,
son souci continuel et respectueux pour la gloire de cet
aimable marquis ; ce qu’il lui recommande et lui permet de
lecture, le Télémaque, la Princesse de Clèves ; pourquoi il
lui défend la langue espagnole ; son soin que chez un
homme de cette qualité, destiné aux grandes affaires du
monde, l’étude ne devienne pas une passion comme chez un
suppôt d’université ; les éclaircissements qu’il lui donne sur
les inclinations des sexes et les bizarreries du cœur, tous ces
détails ont dans le roman une saveur inexprimable, qui,
pour le sentiment des mœurs et du ton d’alors, fait plus, et à
moins de frais, que ne pourraient nos flots de couleur
locale. L’amour du marquis pour dona Diana, l’assassinat
de cette beauté, et surtout le mariage au lit de mort, sont
d’un intérêt qui, dans l’ordre romanesque, répond assez à
celui de Bérénice en tragédie. Après le voyage d’Espagne et
de Portugal, et durant la traversée pour la Hollande, M. de
Renoncour rencontre inopinément dans le vaisseau ses deux
neveux, les fils d’Amulem, frère de Sélima ; et cette
