L’éditeur au lecteur
Combien je désirerais qu’il nous restât sur les derniers joursde notre malheureux ami assez de renseignements écrits de sa propremain, pour que je ne fusse pas obligé d’interrompre par des récitsla suite des lettres qu’il nous a laissées !
Je me suis attaché à recueillir les détails les plus exacts dela bouche de ceux qui pouvaient être le mieux informés de sonhistoire. Ces détails sont uniformes : toutes les relationss’accordent entre elles jusque dans les moindres circonstances. Jen’ai trouvé les opinions partagées que sur la manière de juger lescaractères et les sentiments des personnes qui ont joué ici quelquerôle.
Il ne nous reste donc qu’à raconter fidèlement tout ce que cesrecherches multipliées nous ont appris, en faisant entrer dans cerécit les lettres qui nous sont restées de celui qui n’est plus,sans dédaigner le plus petit papier conservé. Il est si difficilede connaître la vraie cause, les véritables ressorts de l’actionmême la plus simple, lorsqu’elle provient de personnes qui sortentde la ligne commune !
Le découragement et le chagrin avaient jeté des racines de plusen plus profondes dans l’âme de Werther, et peu à peu s’étaientemparés de tout son être. L’harmonie de son intelligence étaitentièrement détruite ; un feu interne et violent, qui minaittoutes ses facultés les unes par les autres, produisit les plusfunestes effets, et finit par ne lui laisser qu’un accablement pluspénible encore à soutenir que tous les maux contre lesquels ilavait lutté jusqu’alors. Les angoisses de son cœur consumèrent lesdernières forces de son esprit, sa vivacité, sa sagacité. Il neportait plus qu’une morne tristesse dans la société, de jour enjour plus malheureux, et toujours plus injuste à mesure qu’ildevenait plus malheureux. Au moins, c’est ce que disent les amisd’Albert. Ils soutiennent que Werther n’avait pas su apprécier unhomme droit et paisible qui, jouissant d’un bonheur longtempsdésiré, n’avait d’autre but que de s’assurer ce bonheur pourl’avenir. Comment aurait-il pu comprendre cela, lui qui chaque jourdissipait tout, et ne gardait pour le soir que souffrance etprivation ! Albert, disent-ils, n’avait point changé en si peude temps ; il était toujours le même homme que Werther avaittant loué, tant estimé au commencement de leur connaissance. Ilchérissait Charlotte par-dessus tout ; il était fierd’elle ; il désirait que chacun la reconnut pour l’être leplus parfait. Pouvait-on le blâmer de chercher à détourner jusqu’àl’apparence du soupçon ? Pouvait-on le blâmer s’il se refusaità partager avec qui que ce fût un bien si précieux, même de lamanière la plus innocente ? Ils avouent que, lorsque Werthervenait chez sa femme, Albert quittait souvent la chambre ;mais ce n’était ni haine ni aversion pour son ami : c’étaitseulement parce qu’il avait senti que Werther était gêné en saprésence.
Le père de Charlotte fut attaqué d’un mal qui le retint dans sachambre. Il envoya sa voiture à sa fille ; elle se renditauprès de lui. C’était par un beau jour d’hiver ; la premièreneige était tombée en abondance, et la terre en était couverte.
Werther alla rejoindre Charlotte le lendemain matin, pour laramener chez elle si Albert ne venait pas la chercher.
Le beau temps fit peu d’effet sur son humeur sombre ; unpoids énorme oppressait son âme, de lugubres images lepoursuivaient, et son cœur ne connaissait plus d’autre mouvementque de passer d’une idée pénible à une autre.
Comme il vivait toujours mécontent de lui-même, l’état de sesamis lui semblait aussi plus agité et plus critique : il crut avoirtroublé la bonne intelligence entre Albert et sa femme ; ils’en fit des reproches auxquels se mêlait un ressentiment secretcontre l’époux.
En chemin, ses pensées tombèrent sur ce sujet. « Oui, sedisait-il avec une sorte de fureur, voilà donc cette union intime,si entière, si dévouée, ce vif intérêt, cette foi si constante, siinébranlable ! Ce n’est plus que satiété etindifférence ! La plus misérable affaire ne l’occupe-t-ellepas plus que la femme la plus adorable ! Sait-il apprécier sonbonheur ? Sait-il estimer au juste ce qu’elle vaut ? Ellelui appartient… Eh bien ! elle lui appartient… Je sais celacomme je sais autre chose ; je croyais être fait à cette idée,et elle excite encore ma rage, elle m’assassinera !… Et sonamitié à toute épreuve qu’il m’avait jurée, a-t-elle tenu ? Nevoit-il pas déjà une atteinte à ses droits dans mon attachementpour Charlotte, et dans mes attentions un secret reproche ? Jem’en aperçois, je le sens, il me voit avec peine, il souhaite queje m’éloigne, ma présence lui pèse. »
Quelquefois il ralentissait sa marche précipitée ;quelquefois il s’arrêtait, et semblait vouloir retourner sur sespas. Il continuait cependant son chemin, toujours livré à cesidées, à ces conversations solitaires ; et il arriva enfin,presque malgré lui, à la maison de chasse.
Il entra, et demanda le bailli et Charlotte. Il trouva tout lemonde dans l’agitation. L’aîné des fils lui dit qu’il venaitd’arriver un malheur à Wahlheim, qu’un paysan venait d’êtreassassiné. Cela ne fit pas sur lui une grande impression. Il serendit au salon, et trouva Charlotte occupée à dissuader le bailli,qui, sans être retenu par sa maladie, voulait aller sur les lieuxfaire une enquête sur le crime. Le meurtrier était encore inconnu.On avait trouvé le cadavre, le matin, devant la porte de la fermeoù cet homme habitait. On avait des soupçons : le mort étaitdomestique chez une veuve qui, peu de temps auparavant, en avait euun autre à son service, et celui-ci était sorti de la maison parsuite de mécontentement grave.
À ces détails, il se leva précipitamment, « Est-ilpossible ! s’écria-t-il ; il faut que j’y aille, je nepuis différer d’un moment. » Il courut à Wahlheim. Bien dessouvenirs se retraçaient vivement à son esprit : il ne douta pasune minute que celui qui avait commis le crime ne fût le jeunehomme auquel il avait parlé bien des fois, et qui lui était devenusi cher.
En passant sous les tilleuls pour se rendre au cabaret où l’onavait déposé le cadavre, Werther se sentit troublé à la vue de celieu jadis si chéri. Ce seuil où les enfants avaient si souventjoué, était souillé de sang. L’amour et la fidélité, les plus beauxsentiments de l’homme, avaient dégénéré en violence et en meurtre.Les grands arbres étaient sans feuillage et couverts defrimas ; la haie vive qui recouvrait le petit mur du cimetièreet se voûtait au-dessus avait perdu son feuillage, et les pierresdes tombeaux se laissaient voir, couvertes de neige, à travers lesvides.
Comme il approchait du cabaret, devant lequel le village entierétait rassemblé, il s’éleva tout à coup une grande rumeur. On vitde loin une troupe d’hommes armés, et chacun s’écria que l’onamenait le meurtrier. Werther jeta les yeux sur lui, et il n’eutplus aucune incertitude. Oui, c’était bien ce valet de ferme quiaimait tant cette veuve, et que, peu de jours auparavant, il avaitrencontré livré à une sombre tristesse, à un secret désespoir.
« Qu’as-tu fait, malheureux ! » s’écria Werther ens’avancent vers le prisonnier. Celui-ci le regarda tranquillement,se tut, et répondit enfin froidement : « Personne ne l’aura, ellen’aura personne. » On le conduisit au cabaret, et Werther s’éloignaprécipitamment.
Tout son être était bouleversé par l’émotion extraordinaire etviolente qu’il venait d’éprouver. En un instant il fut arraché à samélancolie, à son découragement, à sa sombre apathie. L’intérêt leplus irrésistible pour ce jeune homme, le désir le plus vif de lesauver, s’emparèrent de lui. Il le sentait si malheureux, il letrouvait même si peu coupable, malgré son crime ; il entraitsi profondément dans sa situation, qu’il croyait que certainementil amènerait tous les autres à cette opinion. Déjà il brûlait deparler en sa faveur ; déjà le discours le plus animé sepressait sur ses lèvres ; il courait en hâte a la maison dechasse, et répétait à demi-voix, en chemin, tout ce qu’ilreprésenterait au bailli.
Lorsqu’il entra dans la salle, il aperçut Albert, dont laprésence le déconcerta d’abord ; mais il se remit bientôt, etavec beaucoup de feu il exposa son opinion au bailli. Celui-cisecoua la tète à plusieurs reprises ; et quoique Werther mitdans son discours toute la chaleur de la conviction, et toute lavivacité, toute l’énergie qu’un homme peut apporter à la défensed’un de ses semblables, cependant, comme on le croira sans peine,le bailli n’en fut point ébranlé. Il ne laissa même pas finir notreami ; il le réfuta vivement, et le blâma de prendre unmeurtrier sous sa protection ; il lui fit sentir que de cettemanière les lois seraient toujours éludées, et que la sûretépublique serait anéantie ; il ajouta que d’ailleurs, dans uneaffaire aussi grave, il ne pouvait rien faire sans se charger de laplus grande responsabilité, et qu’il fallait que tout se fit avecles formalités légales.
Werther ne se rendit pas encore, mais il se borna alors àdemander que le bailli fermât les yeux, si l’on pouvait faciliterl’évasion du jeune homme. Le bailli lui refusa aussi cela. Albert,qui prit enfin part à la conversation, exprima la même opinion queson beau-père. Werther fut réduit au silence ; il s’en allanavré de douleur, après que le bailli lui eut encore répétéplusieurs fois : « Non, rien ne peut le sauver ! »
Nous voyons combien il fut frappé de ces paroles dans un petitbillet que l’on trouva parmi ses papiers, et qui fut certainementécrit ce jour-là :
« On ne peut te sauver, malheureux ! Je le vois bien, on nepeut te sauver. »
Ce qu’avait dit Albert en présence du bailli sur l’affaire duprisonnier avait singulièrement mortifié Werther. Il avait cru yremarquer quelque allusion à lui-même et à ses propressentiments ; et quoique, après y avoir plus mûrement réfléchi,il comprît bien que ces deux hommes pouvaient avoir raison, ilsentait cependant qu’il serait au-dessus de ses forces d’enconvenir.
Nous trouvons dans ses papiers une note qui a trait à cetévénement, et qui exprime peut-être ses vrais sentiments pourAlbert :
« À quoi sert de me dire et de me répéter : Il est honnête etbon ! Mais il me déchire jusqu’au fond du cœur ; je nepuis être juste ! »
La soirée étant douce et le temps disposé au dégel, Charlotte etAlbert s’en retournèrent à pied. En chemin, Charlotte regardait çaet là, comme si la société de Werther lui eut manqué. Albert se mità parler de lui. Il le blâma, tout en lui rendant justice. Il envint à sa malheureuse passion, et souhaita pour lui-même qu’il fûtpossible de l’éloigner. « Je le souhaite aussi pour nous,dit-il ; et, je t’en prie, tâche de donner une autre directionà ses relations avec toi, et de rendre plus rares ses visites simultipliées. Le monde y fait attention, et je sais qu’on en a déjàparlé. » Charlotte ne dit rien. Albert parut avoir senti ce silence: au moins depuis ce temps il ne parla plus de Werther devant elle,et, si elle en parlait, il laissait tomber la conversation, ou lafaisait changer de sujet.
La vaine tentative que Werther avait faite pour sauver lemalheureux paysan était comme le dernier éclat de la flamme d’unelumière qui s’éteint : il n’en retomba que plus fort dans ladouleur et l’abattement. Il eut une sorte de désespoir quand ilapprit qu’on l’appellerait peut-être en témoignage contre lecoupable, qui maintenant avait recours aux dénégations.
Tout ce qui lui était arrivé de désagréable dans sa vie active,ses chagrins auprès de l’ambassadeur, tous ses projets manqués,tout ce qui l’avait jamais blessé, lui revenait et l’agitaitencore. Il se trouvait par tout cela même comme autorisé àl’inactivité ; il se voyait privé de toute perspective, etincapable, pour ainsi dire, de prendre la vie par aucun bout. C’estainsi que, livré entièrement à ses sombres idées et à sa passion,plongé dans l’éternelle uniformité de ses douloureuses relationsavec l’être aimable et adoré dont il troublait le repos, détruisantses forces sans but, et s’usant sans espérances, il sefamiliarisait chaque jour avec une affreuse pensée et s’approchaitde sa fin.
Quelques lettres qu’il a laissées, et que nous insérons ici,sont les preuves les plus irrécusables de son trouble, de sondélire, de ses pénibles tourments, de ses combats, et de son dégoûtde la vie.
12 décembre.
« Cher Wilhelm, je suis dans l’état où devaient être cesmalheureux qu’on croyait possédés d’un esprit malin. Cela me prendsouvent. Ce n’est pas angoisse, ce n’est point désir : c’est unerage intérieure, inconnue, qui menace de déchirer mon sein, qui meserre la gorge, qui me suffoque ! Alors je souffre, jesouffre, et je cherche à me fuir, et je m’égare au milieu desscènes nocturnes et terribles qu’offre cette saison ennemie deshommes.
« Hier soir, il me fallut sortir. Le dégel était survenusubitement. J’avais entendu dire que la rivière était débordée, quetous les ruisseaux jusqu’à Wahlheim s’étaient gonflés, et quel’inondation couvrait toute ma chère vallée. J’y courus après onzeheures. C’était un terrible spectacle !… Voir de la cime d’unroc, à la clarté de la lune, les torrents rouler sur les champs,les prés, les haies, inonder tout, le vallon bouleversé, et à saplace une mer houleuse livrée aux sifflements aigus du vent… Etlorsque, après une profonde obscurité, la lune reparaissait, etqu’un reflet superbe et terrible me montrait de nouveau les flotsroulant et résonnant à mes pieds, alors il me prenait unfrissonnement, et puis bientôt un désir… Ah ! les brasétendus, j’étais là devant l’abîme, et je brûlais de m’y jeter… dem’y jeter ! Je me perdais dans l’idée délicieuse d’yprécipiter mes tourments, mes souffrances, avec du bruit, comme desvagues. Oh !… et tu n’eus pas la force de lever le pied et definir tous tes maux… Mon sablier n’est pas encore à sa fin, je lesens ! O mon ami ! combien volontiers j’aurais donné monexistence d’homme, pour, avec l’ouragan, déchirer les nuées,soulever les flots ! Serait-il possible que ces délices nedevinssent jamais le partage de celui qui languit aujourd’hui danssa prison ?
« Et quel fut mon chagrin, en abaissant mes regards sur unendroit où je m’étais reposé avec Charlotte, sous un saule, aprèsnous être promenés à la chaleur ! Cette petite place étaitaussi inondée, et à peine je reconnus le saule ! « Et sesprairies, pensai-je, et les environs de la maison de chasse !Comme le torrent doit avoir arraché, détruit nos berceaux ! »Et le rayon doré du passé brilla dans mon âme… comme à unprisonnier vient un rêve de troupeau, de prairies, d’honneurs.J’étais debout là… Je ne m’en veux pas, car j’ai le courage demourir… J’aurais dû… Et me voilà comme la vieille qui demande sonbois aux haies et son pain aux portes, pour soutenir et prolongerd’un instant sa triste et défaillante existence. »
14 décembre.
« Qu’est-ce, mon ami ? Je suis effrayé de moi-même. L’amourque j’ai pour elle n’est-il pas l’amour le plus saint, le plus pur,le plus fraternel ? Ai-je jamais senti dans mon âme un désircoupable ?… Je ne veux point jurer… Et maintenant desrêves ! Oh ! que ceux-là avaient raison qui attribuaientces effets opposés à des forces diverses ! Cette nuit… jetremble de te le dire… je la tenais dans mes bras étroitementserrée contre mon sein, et je couvrais sa belle bouche, sa bouchebalbutiante d’amour, d’un million de baisers. Mon œil nageait dansl’ivresse du sien. Dieu ! serait-ce un crime que le bonheurque je goûte encore à me rappeler intimement tous ces ardentsplaisirs ? Charlotte ! Charlotte !… C’est fait demoi !… mes sens se troublent. Depuis huit jours je ne penseplus. Mes yeux sont remplis de larmes. Je ne suis bien nulle part,et je suis bien partout… Je ne souhaite rien, ne désire rien. Ilvaudrait mieux que je partisse. »
La résolution de sortir du monde s’était accrue et fortifiéedans l’âme de Werther au milieu de ces circonstances. Depuis sonretour auprès de Charlotte, il avait toujours considéré la mortcomme sa dernière perspective, et comme une ressource qui ne luimanquerait pas. Mais il s’était cependant promis de ne point s’yporter avec violence et précipitation, et de ne faire ce pasqu’avec la plus grande conviction et le plus grand calme.
Son incertitude, ses combats avec lui-même, paraissent dansquelques lignes qui sans doute commençaient une lettre à sonami ; le papier ne porte pas de date :
« Sa présence, sa destinée, l’intérêt qu’elle prend à mon sort,expriment encore les dernières larmes de mon cerveau calciné.
« Lever le rideau et passer derrière… voilà tout ! Pourquoifrémir ? pourquoi hésiter ? Est-ce parce qu’on ignore cequ’il y a derrière ?… parce qu’on n’en revient point ?…et que c’est le propre de notre esprit de supposer que tout estconfusion et ténèbres là où nous ne savons pas d’une manièrecertaine ce qu’il y a ? »
Il s’habitua de plus en plus à ces funestes idées, et chaquejour elles lui devinrent plus familières. Son projet fut arrêtéenfin irrévocablement ; on en trouve la preuve dans cettelettre à double entente qu’il écrivit à son ami :
20 décembre.
« Cher Wilhelm, je rends grâce à ton amitié d’avoir si biencompris ce que je voulais dire. Oui, tu as raison, il vaudraitmieux pour moi que je partisse. La proposition que tu me fais deretourner vers vous n’est pas tout à fait de mon goût : au moins jevoudrais faire un détour, surtout au moment où nous pouvons espérerune gelée soutenue et de beaux chemins. Je suis aussi très-contentde ton dessein de venir me chercher ; accorde-moi seulementquinze jours, et attends encore une lettre de moi qui te donne desnouvelles ultérieures. Il ne faut pas cueillir le fruit avant qu’ilsoit mûr, et quinze jours de plus ou de moins font beaucoup. Tudiras à ma mère qu’elle prie pour son fils, et que je lui demandepardon de tous les chagrins que je lui ai causés. C’était mondestin de faire le tourment des personnes dont j’aurais dû faire lajoie. Adieu, mon cher ami. Que le ciel répande sur toi toutes sesbénédictions ! Adieu. »
Nous ne chercherons pas à rendre ce qui se passait à cetteépoque dans l’âme de Charlotte, et ce qu’elle éprouvait à l’égardde son mari et de son malheureux ami, quoique en nous-mêmes nousnous en fassions bien une idée, d’après la connaissance de soncaractère. Mais toute femme douée d’une belle âme s’identifieraavec elle et comprendra ce qu’elle souffrait.
Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle était très-décidée à toutfaire pour éloigner Werther. Si elle temporisait, son hésitationprovenait de compassion et d’amitié ; elle savait combien ceteffort coûterait à Werther, elle savait qu’il lui serait presqueimpossible. Cependant elle se vit bientôt forcée de prendre unedétermination : Albert continuait à garder sur ce sujet le mêmesilence qu’elle avait elle-même gardé ; et il lui importaitd’autant plus de prouver par ses actions combien ses sentimentsétaient dignes de ceux de son mari.
Le jour que Werther écrivit à son ami la dernière lettre quenous venons de rapporter était le dimanche avant Noël ; ilvint le soir chez Charlotte, et la trouva seule. Elle s’occupait depréparer les joujoux qu’elle destinait à ses frères et sœurs pourles étrennes. Il parla de la joie qu’auraient les enfants, et de cetemps où l’ouverture inattendue d’une porte et l’apparition d’unarbre décoré de cierges, de sucreries et de pommes, nous causentles plus grands ravissements5. « Vous aussi, dit Charlotte encachant son embarras sous un aimable sourire, vous aussi, vousaurez vos étrennes, si vous êtes bien sage : une petite bougie, etpuis quelque chose encore. — Et qu’appelez-vous être biensage ? s’écria-t-il : comment dois-je être ? commentpuis-je être ? — Jeudi soir, reprit-elle, est la veille deNoël ; les enfants viendront alors, et mon père aveceux ; chacun aura ce qui lui est destiné. Venez aussi… maispas avant… » Werther était interdit. « Je vous en prie,continua-t-elle, qu’il en soit ainsi ; je vous en prie pourmon repos. Cela ne peut pas durer ainsi, non, cela ne se peut pas.» Il détourna les yeux de dessus elle, et se mit à marcher à grandspas dans la chambre, en répétant entre les dents : « Cela ne peutpas durer ! » Charlotte, qui s’aperçut de l’état violent oùl’avaient mis ces paroles, chercha, par mille questions, à ledistraire de ses pensées ; mais ce fut en vain. « Non,Charlotte, s’écria-t-il, non, je ne vous reverrai plus ! —Pourquoi donc, Werther ? reprit-elle. Vous pouvez, vous deveznous revoir ; seulement soyez plus maître de vous !Oh ! pourquoi êtes-vous né avec cette fougue, avec cetemportement indomptable et passionné que vous mettez à tout ce quivous attache une fois ! Je vous en prie, ajouta-t-elle eu luiprenant la main, soyez maître de vous ! Que de jouissancesvous assurent votre esprit, vos talents, vos connaissances !Soyez homme, rompez ce fatal attachement pour une créature qui nepeut rien que vous plaindre ! » Il grinça les dents, et laregarda d’un air sombre. Elle prit sa main. « Un seul moment decalme, Werther ! lui dit-elle. Ne sentez-vous pas que vousvous abusez, que vous courez volontairement à votre perte ?Pourquoi faut-il que ce soit moi, Werther ! moi qui appartiensà un autre, précisément moi ! Je crains bien, oui, je crainsque ce ne soit cette impossibilité même de m’obtenir qui rende vosdésirs si ardents ! » Il retira sa main des siennes, et, laregardant d’un œil fixe et mécontent : « C’est bien, s’écria-t-il,c’est très-bien ! Cette remarque est peut-être d’Albert ?Elle est profonde ! très-profonde ! — Chacun peut lafaire, reprit-elle. N’y aurait-il donc, dans le monde entier,aucune femme qui pût remplir les vœux de votre cœur ? Gagnezsur vous de la chercher, et je vous jure que vous la trouverez.Depuis longtemps, pour vous et pour nous, je m’afflige del’isolement où vous vous renfermez. Prenez sur vous ! Unvoyage vous ferait du bien, sans aucun doute. Cherchez un objetdigne de votre amour, et revenez alors : nous jouirons tousensemble de la félicité que donne une amitié sincère.
— On pourrait imprimer cela, dit Werther avec un sourire amer,et le recommander à tous les instituteurs. Ah ! Charlotte,laissez-moi encore quelque répit : tout s’arrangera ! — Ehbien, Werther ! ne revenez pas avant la veille de Noël !» Il voulait répondre ; Albert entra. On se donna le bonsoiravec un froid de glace. Ils se mirent à se promener l’un à côté del’autre dans l’appartement d’un air embarrassé. Werther commença undiscours insignifiant, et cessa bientôt de parler. Albert fit demême, puis il interrogea sa femme sur quelques affaires dont ill’avait chargée. En apprenant qu’elles n’étaient pas encorearrangées, il lui dit quelques mots que Werther trouva bien froidset même durs. Il voulait s’en aller, et il ne pouvait pas. Ilbalança jusqu’à huit heures, et son humeur ne fit que s’aigrir.Quand on vint mettre le couvert, il prit sa canne et son chapeau.Albert le pria de rester ; mais il ne vit dans cetteinvitation qu’une politesse insignifiante : il remerciatrès-froidement, et sortit.
Il retourna chez lui, prit la lumière des mains de sondomestique qui voulait l’éclairer, et monta seul à sa chambre. Ilsanglotait, parcourait la chambre à grands pas, se parlait àlui-même à haute voix et d’une manière très-animée. Il finit par sejeter tout habillé sur son lit, où le trouva son domestique, quiprit sur lui d’entrer sur les onze heures pour lui demander s’il nevoulait pas qu’il lui tirât ses bottes. II y consentit, et lui ditde ne point entrer le lendemain matin dans sa chambre sans avoirété appelé.
Le lundi matin, 21 décembre, il commença à écrire à Charlotte lalettre suivante, qui, après sa mort, fut trouvée cachetée sur sonsecrétaire, et qui fut remise à Charlotte. Je la détacherai ici parfragments, comme il parait l’avoir écrite :
« C’est une chose résolue, Charlotte, je veux mourir, et je lel’écris sans aucune exaltation romanesque, de sang-froid, le matindu jour où je te verrai pour la dernière fois. Quand tu liras ceci,ma chère, le tombeau couvrira déjà la dépouille glacée dumalheureux qui ne connaît pas de plaisir plus doux, pour lesderniers moments de sa vie, que de s’entretenir avec toi. J’ai euune nuit terrible et aussi bienfaisante. Elle a fixé, affermi marésolution. Je veux mourir ! Quand je m’arrachai hier d’auprèsde toi, quelle convulsion j’éprouvais dans mon âme ! quelhorrible serrement de cœur ! comme ma vie, se consumant prèsde toi sans joie, sans espérance, me glaçait et me faisaithorreur ! Je pus à peine arriver jusqu’à ma chambre. Je mejetai à genoux, tout hors de moi ; et, ô Dieu ! tum’accordas une dernière fois le soulagement des larmes les plusamères. Mille projets, mille idées se combattirent dans monâme ; et enfin il n’y resta plus qu’une seule idée, bienarrêtée, bien inébranlable. Je veux mourir ! Je me couchai, etce matin, dans tout le calme du réveil, je trouvai encore dans moncœur cette résolution ferme et inébranlable. Je veux mourir !…Ce n’est point désespoir, c’est la certitude que j’ai fini macarrière, et que je me sacrifie pour toi. Oui, Charlotte, pourquoite le cacher ? il faut que l’un de nous trois périsse, et jeveux que ce soit moi. O ma chère ! une idée furieuse s’estinsinuée dans mon cœur déchiré, souvent… de tuer ton époux… toi…moi !… Ainsi soit-il donc ! Lorsque, sur le soir d’unbeau jour d’été, tu graviras la montagne, pense à moi alors, etsouviens-toi combien de fois je parcourus cette vallée. Regardeensuite vers le cimetière, et que ton œil voie comme le vent bercel’herbe sur ma tombe, aux derniers rayons du soleil couchant…J’étais calme en commençant, et maintenant ces images m’affectentavec tant de force que je pleure comme un enfant. »
Sur les dix heures, Werther appela son domestique ; et, ense faisant habiller, il lui dit qu’il allait faire un voyage dequelques jours ; qu’il n’avait qu’à nettoyer ses habits etpréparer tout pour faire les malles. Il lui ordonna aussi dedemander les mémoires des marchands, de rapporter quelques livresqu’il avait prêtés, et de payer deux mois d’avance à quelquespauvres qui recevaient de lui une aumône chaque semaine.
Il se fit apporter à manger dans sa chambre ; et aprèsqu’il eut dîné, il alla chez le bailli, qu’il ne trouva pas à lamaison. Il se promena dans le jardin d’un air pensif : il semblaitqu’il voulût rassembler en foule tous les souvenirs capablesd’augmenter sa tristesse.
Les enfants ne le laissèrent pas longtemps en repos. Ilscoururent à lui en sautant, et lui dirent que quand demain, etencore demain, et puis encore un jour, seraient venus, ilsrecevraient de Charlotte leur présent de Noël ; et là-dessusils lui étalèrent toutes les merveilles que leur imagination leurpromettait. « Demain, s’écria-t-il, et encore demain, et puisencore un jour ! » Il les embrassa tous tendrement, et allaitles quitter, lorsque le plus jeune voulut encore lui dire quelquechose à l’oreille. Il lui dit en confidence que ses grands frèresavaient écrit de beaux compliments du jour de l’an ; qu’ilsétaient longs ; qu’il y en avait un pour le papa, un pourAlbert et Charlotte, et un aussi pour M. Werther, et qu’on lesprésenterait de grand matin, le jour de Noël.
Ces derniers mots l’accablèrent : il leur donna à tous quelquechose, monta à cheval, les chargea de faire ses compliments, etpartit les larmes aux yeux.
Il revint chez lui vers les cinq heures, recommanda à laservante d’avoir soin du feu et de l’entretenir jusqu’à la nuit. Ildit au domestique d’emballer ses livres et son linge, et d’arrangerses habits dans sa malle. C’est alors vraisemblablement qu’ilécrivit le paragraphe qui suit de sa dernière lettre à Charlotte:
« Tu ne m’attends pas. Tu crois que j’obéirai, et que je ne teverrai que la veille de Noël. Char-« lotte ! aujourd’hui oujamais. La veille de Noël tu tiendras ce papier dans ta main, tufrémiras, et tu le mouilleras de tes larmes. Je le veux, il lefaut ! Oh ! que je suis content d’avoir pris monparti ! »
Cependant Charlotte se trouvait dans une situation bien triste.Son dernier entretien avec Werther lui avait mieux fait sentirencore combien il lui serait difficile de l’éloigner ; ellecomprenait mieux qu’elle ne l’avait fait jusque-là tous lestourments qu’il aurait à souffrir pour se séparer d’elle. Elleavait dit, comme en passant, en présence de son mari, que Wertherne reviendrait point avant la veille de Noël ; et Albert étaitmonté à cheval pour aller chez un bailli du voisinage terminer uneaffaire qui devait le retenir jusqu’au lendemain.
Elle était seule, aucun de ses frères n’était autour d’elle.Elle s’abandonna tout entière à ses pensées, qui erraient sur sasituation présente et sur l’avenir. Elle se voyait liée pour la vieà un homme dont elle connaissait l’amour et la fidélité, et qu’elleaimait de toute son âme ; à un homme dont le caractèrepaisible et solide paraissait formé par le ciel pour assurer lebonheur d’une honnête femme ; elle sentait ce qu’un tel épouxserait toujours pour elle et pour sa famille. D’un autre côté,Werther lui était devenu si cher, et dès le premier instant lasympathie entre eux s’était si bien manifestée, leur longue liaisonavait amené tant de rapports intimes, que son cœur en avait reçudes impressions ineffaçables. Elle était accoutumée à partager aveclui tous ses sentiments et toutes ses pensées ; et son départla menaçait de lui faire un vide qu’elle ne pourrait plus remplir.Oh ! si elle avait pu dans cet instant le changer en un frère,combien elle eût été heureuse ! s’il y avait eu moyen de lemarier à une de ses amies ! si elle avait pu aussi espérer derétablir entièrement la bonne intelligence entre Albert etlui !
Elle passa en revue dans son esprit toutes ses amies : elletrouvait toujours à chacune d’elles quelque défaut, et il n’y eneut aucune qui lui parût digne.
Au milieu de toutes ses réflexions, elle finit par sentirprofondément, sans oser se l’avouer, que le désir secret de son âmeétait de le garder pour elle-même, tout en se répétant qu’elle nepouvait, qu’elle ne devait pas le garder. Son âme si pure, sibelle, et toujours si invulnérable à la tristesse, reçut en cemoment l’empreinte de cette mélancolie qui n’entrevoit plus laperspective du bonheur. Son cœur était oppressé, et un sombre nuagecouvrait ses yeux.
Il était six heures et demie lorsqu’elle entendit Werther monterl’escalier ; elle reconnut à l’instant ses pas et sa voix quila demandait. Comme son cœur battit vivement à son approche etpeut-être pour la première fois ! Elle aurait volontiers faitdire qu’elle n’y était pas ; et quand il entra, elle lui criaavec une espèce d’égarement passionné : « Vous ne m’avez pas tenuparole ! — Je n’ai rien promis, » fut sa réponse. — « Au moinsauriez-vous dû avoir égard à ma prière ; je vous avais demandécela pour notre tranquillité commune. »
Elle ne savait que dire ni que faire, quand elle pensa à envoyerinviter deux de ses amies, pour ne pas se trouver seule avecWerther. Il déposa quelques livres qu’il avait apportés, et endemanda d’autres. Tantôt elle souhaitait voir arriver ses amies,tantôt qu’elles ne vinssent pas, lorsque la servante rentra, et luidit qu’elles s’excusaient toutes deux de ne pouvoir venir.
Elle voulait d’abord faire rester cette fille, avec son ouvrage,dans la chambre voisine, et puis elle changea d’idée. Werther sepromenait à grands pas. Elle se mit à son clavecin, et commença unmenuet ; mais ses doigts se refusaient. Elle se recueillit, etvint s’asseoir d’un air tranquille auprès de Werther, qui avaitpris sa place accoutumée sur le canapé.
« N’avez-vous rien à lire ? » dit-elle. Il n’avait rien. «Ici, dans mon tiroir, continua-t-elle, est votre traduction dequelques chants d’Ossian : je ne l’ai point encore lue, carj’espérais toujours vous l’entendre lire vous-même ; mais celan’a jamais pu s’arranger.» Il sourit, et alla chercher soncahier.
Un frisson le saisit en y portant la main, et ses yeux seremplirent de larmes quand il l’ouvrit ; il se rassit, et lut:
« Étoile de la nuit naissante, te voilà qui étincelles àl’occident, tu lèves ta brillante tête sur la nuée, tu t’avancesmajestueusement le long de la colline. Que regardes-tu sur labruyère ? Les vents orageux se sont apaisés ; le murmuredu torrent lointain se fait entendre ; les vagues viennentexpirer au pied du rocher, et les insectes du soir bourdonnent dansles airs. Que regardes-tu, belle lumière ? Mais tu souris ettu t’en vas joyeusement. Les ondes t’entourent, et baignent tonaimable chevelure. Adieu, tranquille rayon. Et toi, parais, toisuperbe lumière de l’âme d’Ossian.
« Et elle paraît dans tout son éclat. Je vois mes amis morts.Ils s’assemblent à Lora, comme aux jours qui sont passés. Fingalvient, comme une humide colonne de brouillard. Autour de lui sontses héros ; voilà les bardes ! Ullin aux cheveux gris,majestueux Ryno, Alpin, chantre aimable, et toi, plaintiveMinona ! comme vous êtes changés, mes amis, depuis les joursde fêtes de Selma, alors que nous nous disputions l’honneur duchant, comme les zéphyrs du printemps font, l’un après l’autre,plier les hautes herbes sur la colline !
« Alors Minona s’avançait dans sa beauté, le regard baissé, lesyeux pleins de larmes ; sa chevelure flottait, en résistant auvent vagabond qui soufflait du haut de la colline. L’âme desguerriers devint sombre quand sa douce voix s’éleva ; car ilsavaient vu souvent la tombe de Salgar, ils avaient souvent vu lasombre demeure de la blanche Colma. Colma était abandonnée sur lacolline, seule avec sa voix mélodieuse ; Salgar avait promisde venir, mais la nuit se répandait autour d’elle.
Écoutez de Colma la voix, lorsqu’elle était seule sur lacolline.
COLMA.
« Il fait nuit. Je suis seule, égarée sur l’orageuse colline. Levent souffle dans les montagnes. Le torrent roule avec fracas desrochers. Aucune cabane ne me défend de la pluie, ne me défend surl’orageuse colline.
« O lune ! sors de tes nuages ! paraissez, étoiles dela nuit ! Que quelque rayon me conduise à l’endroit où monamour repose des fatigues de la chasse, son arc détendu à côté delui, ses chiens haletants autour de lui ! Faut-il, faut-il queje sois assise ici seule sur le roc au-dessus du torrent ! Letorrent est gonflé et l’ouragan mugit. Je n’entends pas la voix demon amant.
« Pourquoi tarde mon Salgar ? a-t-il oublié sapromesse ? Voilà bien le rocher et l’arbre, et voici lebruyant torrent. Salgar, tu m’avais promis d’être ici à l’approchede la nuit. Hélas ! où s’est égaré mon Salgar ? Avec toije voulais fuir, abandonner père et frère, les orgueilleux !Depuis longtemps nos familles sont ennemies, mais nous ne sommespoint ennemis, ô Salgar !
« Tais-toi un instant, ô vent ! silence un instant, ôtorrent ! que ma voix résonne à travers la vallée, que monvoyageur m’entende ! Salgar, c’est moi qui appelle. Voicil’arbre et le rocher. Salgar, mon ami, je suis ici : pourquoi neviens-tu pas ?
« Ah ! la lune paraît, les flots brillent dans ta vallée,les rochers blanchissent ; je vois au loin… Mais je ne le voispas sur la cime; ses chiens devant lui n’annoncent pas son arrivée.Faut-il que je sois seule ici !
« Mais qui sont ceux qui là-bas sont couchés sur labruyère ?… Mon amant, mon frère !… Parlez, ô mesamis ! Ils se taisent. Que mon âme est tourmentée !…Ah ! ils sont morts ; leurs glaives sont rougis ducombat. O mon frère ! mon frère ! pourquoi as-tu tué monSalgar ? O mon Salgar, pourquoi as-tu tué mon frère ?Vous m’étiez tous les deux si chers ! Oh ! tu étais beauentre mille sur la colline ; il était terrible dans le combat.Répondez-moi, écoutez ma voix, mes bien-aimés ! Mais,hélas ! ils sont muets, muets pour toujours ; leur seinest froid comme la terre.
« Oh ! du haut du rocher de la colline, du haut de la cimede l’orageuse montagne, parlez, esprits des morts ! parlez, jene frémirai point. Où êtes-vous allés reposer ? dans quellecaverne des montagnes dois-je vous trouver ? Je n’entendsaucune faible voix ; le vent ne m’apporte point la réponse desmorts.
« Je suis assise dans ma douleur ; j’attends le matin dansles larmes. Creusez le tombeau, vous les amis des morts ; maisne le fermez pas jusqu’à ce que je vienne. Ma vie disparaît commeun songe. Pourrais-je rester en arrière ? Ici je veux demeureravec mes amis, auprès du torrent qui sort du rocher. Lorsqu’il faitnuit sur la colline et que le vent arrive en roulant par-dessus labruyère, mon esprit doit se tenir sous le vent et plaindre la mortde mes amis. Le chasseur m’entendra de sa cabane de feuillage,craindra ma voix et l’aimera ; car elle sera douce, ma voix,en pleurant mes amis : ils m’étaient tous les deux sichers !
« C’était là ton chant ! ô Minona ! douce fille deThormann. Nos larmes coulèrent pour Colma, et notre âme devintsombre.
« Ullin parut avec la harpe, et nous donna le chant d’Alpin. Lavoix d’Alpin était douce, l’âme de Ryno était un rayon defeu ; mais tous deux déjà habitaient l’étroite maison desmorts, et leur voix était morte à Selma.
Un jour Ullin, revenant de la chasse, avant que les deux hérosfussent tombés, les entendit chanter tour à tour sur la colline.Leurs chants étaient doux, mais tristes. Ils plaignaient la mort deMorar, le premier des héros. L’âme de Morar était comme l’âme deFingal, son glaive comme le glaive d’Oscar. Mais il tomba, et sonpère gémit, et sa sœur pleura, et Minona pleura, Minona, la sœur duvaleureux Morar. Devant les accords d’Ullin, Minona se retira,comme la lune à l’ouest, qui prévoit l’orage, cache sa belle têtedans un nuage. Je pinçai la harpe avec Ullin pour le chant desplaintes.
RYNO.
« Le vent et la pluie sont apaisés, le zénith est serein, lesnuages se dissipent ; le soleil, en fuyant, éclaire la collinede ses derniers rayons ; la rivière coule toute rouge de lamontagne dans la vallée. Doux est ton murmure, ô rivière !mais plus douce est la voix d’Alpin, quand il fait entendre unchant funèbre. Sa tête est courbée par l’âge, et son œil creux estrouge de pleurs. Alpin, excellent chanteur, pourquoi, seul sur lasilencieuse colline, gémis-tu comme un coup de vent dans la forêt,comme une vague sur un rivage lointain ?
ALPIN.
« Mes pleurs, Ryno, sont pour la mort ; ma voix est auxhabitants de la tombe. Jeune homme, tu es svelte sur la colline,beau parmi les fils des bruyères ; mais tu tomberas commeMorar, et sur ton tombeau l’affligé viendra s’asseoir. Les collinest’oublieront. Ton arc est là, attaché à la muraille, détendu.
« Tu étais svelte, ô Morar ! comme un chevreuil sur lacolline, terrible comme le météore qui brille la nuit au ciel. Toncourroux était un orage ; ton glaive dans le combat étaitcomme l’éclair sur la bruyère ; ta voix, semblable au torrentde la forêt après la pluie, au tonnerre roulant sur les collineslointaines. Beaucoup tombaient devant ton bras ; la flamme deta colère les consumait. Mais, quand tu revenais de la guerre, tavoix était paisible, ton visage semblable au soleil après l’orage,à la lune dans la nuit silencieuse, ton sein calme comme le lacquand le bruit du vent est apaisé.
« Étroite est maintenant ta demeure, obscur ton tombeau : avectrois pas je mesure ta tombe. O toi qui étais si grand !quatre pierres couvertes de mousse sont ton seul monument : unarbre effeuillé, l’herbe haute que le vent couche, indiquent àl’œil du chasseur le tombeau du puissant Morar. Tu n’as pas de mèrepour te pleurer, pas d’amante qui verse des larmes sur toi. Elleest morte, celle qui te donna le jour ; elle est tombée, lafille de Morglan.
« Quel est ce vieillard appuyé sur son bâton ? qui est-il,cet homme dont la tête est blanche et dont les yeux sont rougis parles larmes ? C’est ton père, ô Morar ! le père d’aucunautre fils. Il entendit souvent parler de ta vaillance, des ennemistombés sous tes coups ; il entendit la gloire de Morar !Ah ! pourquoi a-t-il entendu sa chute ? Pleure, père deMorar, pleure ! mais ton fils ne t’entend pas. Le sommeil desmorts est profond ; leur oreiller de poussière est creusé bas.Il n’entendra plus jamais ta voix, il ne se réveillera plus à tavoix. Oh ! quand fait-il jour au tombeau, pour dire à celuiqui dort : Réveille-toi !
« Adieu, le plus généreux des hommes ! adieu, guerrierfameux ! Jamais plus le champ de bataille ne te verra ;jamais plus la sombre forêt ne brillera de l’éclat de ton acier. Tun’as laissé aucun fils, mais tes chants conserveront ton nom ;les temps futurs entendront parler de toi, ils connaîtrontMorar !
« Les guerriers s’affligèrent : mais Armin surtout poussa dedouloureux soupirs. Ce chant lui rappelait aussi, à lui, la mortd’un fils, et le ramenait aux jours de sa jeunesse. Carmor étaitprès du héros, Carmor, le prince de Galmal. « Pourquoi cessanglots? dit-il ; est-ce ici qu’il faut pleurer ? lamusique et les chants ne sont-ils pas pour fondre l’âme et laranimer ? Le léger nuage de brouillard qui s’élève du lactombe sur la vallée et humecte les fleurs ; et à l’instant lesoleil revient dans sa force, dissipe le brouillard, et les fleursreverdissent. Pourquoi es-tu si triste, ô Armin ! toi quirègnes sur Gorma, qu’environnent les flots ? »
ARMIN.
« Oui, je suis triste, et j’ai bien des raisons de l’être.Carmor, tu n’as point perdu de fils ! tu n’as point perdu defille éclatante de beauté ! Le brave Colgar vit, et Amiraaussi, la plus belle des femmes. Les branches de ta racefleurissent, ô Carmor ; mais Armin est le dernier de sasouche ! Ton lit est noir, ô Daura ! sombre est tonsommeil dans le tombeau ! Quand te réveilleras-tu, avec teschants, avec ta voix mélodieuse ? Levez-vous, vents del’automne ! soufflez, soufflez sur l’obscure bruyère !écumez, torrents de la forêt ! hurlez, ouragans, à la cime deschênes! voyage à travers des nuages déchirés, ô lune ! montreet cache alternativement ton pâle visage ! rappelle-moi lanuit terrible où mes enfants périrent, où Arindal le fort tomba, oùs’éteignit Daura la chérie !
« Daura, ma fille, tu étais belle, belle comme la lune sur lescollines de Fura, blanche comme la neige tombée, douce comme lesouffle du matin. Arindal, ton arc était fort, ton javelot rapidedans les airs, ton regard comme la nue qui presse les flots, tonbouclier comme un nuage de feu dans l’orage.
« Armar, fameux dans les combats, vint, rechercha l’amour deDaura, et fut bientôt aimé. Leurs amis étaient joyeux et pleinsd’espérance.
« Érath, fils d’Odgall, frémissait de rage, car son frère avaitété tué par Armar. Il vint déguisé en batelier. Sa barque étaitbelle sur les vagues ; il avait les cheveux blanchis parl’âge, et son visage était grave et tranquille. « O la plus belledes filles ! dit-il, aimable fille d’Armin, là-bas sur lerocher, non loin du rivage, Armar attend sa Daura. Je viens, toison amour, pour t’y conduire sur les flots roulants. »
« Elle y alla, elle appela Armar. La voix du rocher seule luirépondit. Armar, mon ami, mon amant, pourquoi me tourmentes-tuainsi ? Écoute-moi donc, fils d’Arnath écoute-moi. C’est Dauraqui t’appelle. »
« Érath, le traître, fuyait en riant vers la terre. Elle élevaitsa voix, elle appelait son père et son frère : « Arindal !Armin ! aucun de vous ne viendra-t-il donc sauver saDaura ? »
« Sa voix traversa la mer ; Arindal, mon fils, descendit dela colline, couvert du butin de sa chasse, ses flèches retentissantà son côté, son arc à la main, et cinq dogues noirs autour de lui.Il aperçut l’imprudent Érath sur le rivage, le saisit, etl’enchaîna, entourant fortement ses bras, et repliant étroitementles liens autour de ses hanches. Érath, ainsi enchaîné, remplissaitles airs de ses gémissements.
« Arindal pousse la barque au large, et s’élance vers Daura.Tout à coup Armar survient furieux, il décoche une flèche ; letrait siffla et tomba dans ton cœur, à Arindal, mon fils ! Omon fil s! tu péris du coup destiné à Érath. La barque atteignit lerocher, et en même temps Arindal tomba et expira. Le sang de tonfrère coulait à tes pieds, ô Daura ! quelle fut tadouleur !
« La barque fut brisée, les flots l’engloutirent. Armar seprécipite dans la mer pour sauver sa Daura ou mourir. Soudain uncoup de vent tombe de la colline sur les flots ; Armar estsubmergé et ne reparaît plus.
« J’ai entendu les plaintes de ma fille se désolant sur lerocher battu des vagues : ses cris étaient aigus, et revenaientsans cesse ; et son père ne pouvait rien pour elle !Toute la nuit je restai sur le rivage, je la voyais aux faiblesrayons de la lune ; toute la nuit j’entendis ses cris ;le vent soufflait, et la pluie tombait par torrents. Sa voix devintfaible avant que le matin parût, et finit par s’évanouir comme lesouffle du soir dans l’herbe des rochers. Épuisée par la douleur,elle mourut, et laissa Armin seul. Ma force dans la guerre estpassée, mon orgueil de père est tombé.
« Lorsque les orages descendent de la montagne, lorsque le ventdu nord soulève les flots, je m’assieds sur le rivage retentissant,et je regarde le terrible rocher. Souvent, quand la lune commence àrenaître dans le ciel, j’aperçois dans le clair-obscur les espritsde mes enfants marchant ensemble dans une triste concorde. »
Un torrent de larmes qui coula des yeux de Charlotte, et quisoulagea son cœur oppressé, interrompit la lecture de Werther. Iljeta le manuscrit, lui prit une main, et versa les pleurs les plusamers. Charlotte était appuyée sur l’autre main, et cachait sonvisage dans son mouchoir. Leur agitation à l’un et à l’autre étaitterrible : ils sentaient leur propre infortune dans la destinée deshéros d’Ossian ; ils la sentaient ensemble, et leurs larmes seconfondaient. Les lèvres et les yeux de Werther se collèrent sur lebras de Charlotte, et le brûlaient. Elle frémit, et vouluts’éloigner ; mais la douleur et la compassion la tenaientenchaînée, comme si une masse de plomb eût pesé sur elle. Ellechercha, en suffoquant, à se remettre, et en sanglotant elle lepria de continuer ; elle priait d’une voix céleste. Werthertremblait, son sein voulait s’ouvrir ; il ramassa ses chants,et lut d’une voix entrecoupée :
« Pourquoi m’éveilles-tu, souffle du printemps ? Tu mecaresses et dis : « Je suis chargé de la rosée du ciel. » Mais letemps de ma flétrissure est proche ; proche est l’orage quiabattra mes feuilles. Demain viendra le voyageur, viendra celui quim’a vu dans ma beauté ; son œil me cherchera autour de lui, ilme cherchera et ne me trouvera point. »
Toute la force de ces paroles tomba sur l’infortuné. Il en futaccablé. Il se jeta aux pieds de Charlotte dans le dernierdésespoir ; il lui prit les mains, qu’il pressa contre sesyeux, contre son front. Il sembla à Charlotte qu’elle sentaitpasser dans son âme un pressentiment du projet affreux qu’il avaitformé. Ses sens se troublèrent ; elle lui serra les mains, lespressa contre son sein ; elle se pencha vers lui avecattendrissement, et leurs joues brûlantes se touchèrent. L’universs’anéantit pour eux. Il la prit dans ses bras, la serra contre soncœur, et couvrit ses lèvres tremblantes et balbutiantes de baisersfurieux, « Werther ! dit-elle d’une voix étouffée et en sedétournant, Werther ! » et d’une main faible elle tâchait del’écarter de son sein. « Werther ! » s’écria-t-elle enfin, duton le plus imposant et le plus noble. Il ne put y tenir. Il lalaissa aller de ses bras, et se jeta à terre devant elle comme unforcené. Elle s’arracha de lui, et, toute troublée, tremblanteentre l’amour et la colère, elle lui dit : « Voilà la dernièrefois, Werther ! vous ne me verrez plus. » Et puis, jetant surle malheureux un regard plein d’amour, elle courut dans la chambrevoisine, et s’y renferma. Werther lui tendit les bras, et n’osa pasla retenir. Il était par terre, la tête appuyée sur le canapé, etil demeura plus d’une demi-heure dans cette position, jusqu’à cequ’un bruit qu’il entendit le rappelât à lui-même : c’était laservante qui venait mettre le couvert. Il allait et venait dans lachambre ; et lorsqu’il se vit de nouveau seul, il s’approchade la porte du cabinet, et dit à voix basse : « Charlotte !Charlotte ! seulement encore un mot, un adieu. » Elle garda lesilence. Il attendit, il pria, puis attendit encore ; enfin ils’arracha de cette porte en s’écriant : « Adieu, Charlotte! adieupour jamais ! »
Il se rendit à la porte de la ville. Les gardes, qui étaientaccoutumés à le voir, le laissèrent passer sans lui rien dire. Iltombait de la neige fondue. Il ne rentra que vers les onze heures.Lorsqu’il revint à la maison, son domestique remarqua qu’il n’avaitpoint de chapeau ; il n’osa l’en faire apercevoir. Il ledéshabilla : tout était mouillé. On a trouvé ensuite son chapeausur un rocher qui se détache de la montagne et plonge sur lavallée. On ne conçoit pas comment il a pu, par une nuit obscure etpluvieuse, y monter sans se précipiter.
Il se coucha, et dormit longtemps. Le lendemain matin, sondomestique le trouva à écrire, quand son maître l’appela pour luiapporter son café. Il ajoutait le passage suivant de sa lettre àCharlotte :
« C’est donc pour la dernière fois, pour la dernière fois quej’ouvre les yeux ! Hélas ! ils ne verront plus lesoleil ; des nuages et un sombre brouillard le cachent pourtoute la journée. Oui, prends le deuil, ô nature ! ton fils,ton ami, ton bien-aimé, s’approche de sa fin. Charlotte, c’est unsentiment qui n’a point de pareil, et qui ne peut guère se comparerqu’au sentiment confus d’un songe, que de se dire : Ce matin est ledernier ! Le dernier, Charlotte ! je n’ai aucune idée dece mot : le dernier ! Ne suis-je pas là dans toute maforce ? et demain, couché, étendu sans vie sur la terre !Mourir ! qu’est-ce que cela signifie ? Vois-tu, nousrêvons quand nous parlons de la mort. J’ai vu mourir plusieurspersonnes ; mais l’homme est si borné qu’il n’a aucune idée ducommencement et de la fin de son existence. Actuellement encore àmoi, à toi ! à toi ! ma chère ; et un moment deplus… séparés… désunis… peut-être pour toujours ! Non,Charlotte, non… Comment puis-je être anéanti ? Nous sommes,oui… S’anéantir ! qu’est-ce que cela signifie ? C’estencore un mot, un son vide que mon cœur ne comprend pas… Mort,Charlotte ! enseveli dans un coin de la terre froide, siétroit, si obscur ! J’eus une amie qui fut tout pour majeunesse privée d’appui et de consolations. Elle mourut, je suivisle convoi, et me tins auprès de la fosse. J’entendis descendre lecercueil, j’entendis le frottement des cordes qu’on lâchait etqu’on retirait ensuite ; et puis la première pelletée de terretomba, et le coffre funèbre rendit un bruit sourd, puis plus sourd,et plus sourd encore, jusqu’à ce qu’enfin il se trouvât entièrementcouvert ! Je tombai auprès de la fosse, saisi, agité,oppressé, les entrailles déchirées. Mais je ne savais rien sur monorigine, sur mon avenir. Mourir ! tombeau ! Je n’entendspoint ces mots !
« Oh ! pardonne-moi ! pardonne-moi ! Hier !…ç’aurait dû être le dernier moment de ma vie. O ange ! ce futpour la première fois, oui, pour la première fois, que ce sentimentd’une joie sans bornes pénétra tout entier, et sans aucun mélangede doute, dans mon âme : Elle m’aime ! elle m’aime ! Ilbrûle encore sur mes lèvres, le feu sacré qui coula par torrentsdes tiennes ; ces ardentes délices sont encore dans mon cœur.Pardonne-moi ! pardonne-moi !
«Ah ! je le savais bien que tu m’aimais ! Tes premiersregards, ces regards pleins d’âme, ton premier serrement de main,me l’apprirent ; et cependant, lorsque je t’avais quittée, ouque je voyais Albert à tes côtés, je retombais dans mes doutesrongeurs.
« Te souvient-il de ces fleurs que tu m’envoyas le jour de cetteennuyeuse réunion, où tu ne pus me dire un seul mot, ni me tendrela main ? Je restai la moitié de la nuit à genoux devant cesfleurs, et elles furent pour moi le sceau de ton amour. Mais,hélas ! ces impressions s’effaçaient, comme insensiblements’efface dans le cœur du chrétien le sentiment de la grâce de sonDieu, qui lui a été donné avec une profusion céleste dans desaintes images, sous des symboles visibles.
« Tout cela est périssable ; mais l’éternité même ne pourrapoint détruire la vie brûlante dont je jouis hier sur tes lèvres etque je sens en moi ! Elle m’aime ! ce bras l’apressée ! ces lèvres ont tremblé sur ses lèvres ! cettebouche a balbutié sur la sienne ! Elle est à moi ! Tu esà moi ! oui, Charlotte pour jamais !
« Qu’importe qu’Albert soit ton époux ? Époux !… Cetitre serait donc seulement pour ce monde… Et pour ce monde aussije commets un péché en l’aimant, en désirant de t’arracher, si jepouvais, de ses bras dans les miens ! Péché ! soit. Ehbien, je m’en punis. Je l’ai savouré, ce péché, dans toutes sesdélices célestes ; j’ai aspiré le baume de la vie et versé laforce dans mon cœur. De ce moment tu es à moi, à moi, ôCharlotte ! Je pars devant. Je vais rejoindre mon père, tonpère ; je me plaindrai à lui ; il me consolera jusqu’àton arrivée : alors je vole à ta rencontre, je te saisis, etdemeure uni à toi en présence de l’Éternel, dans des embrassementsqui ne finiront jamais.
« Je ne rêve point, je ne suis point dans le délire ! Prèsdu tombeau, je vois plus clair. Nous serons, nous nous reverrons!Nous verrons ta mère. Je la verrai, je la trouverai. Ah !j’épancherai devant elle mon cœur tout entier. Ta mère ! taparfaite image ! »
Vers les onze heures, Werther demanda à son domestique si Albertn’était pas de retour. Le domestique répondit que oui, qu’il avaitvu passer son cheval. Alors Werther lui donna un petit billet noncacheté, qui contenait ces mots :
« Voudriez-vous bien me prêter vos pistolets pour un voyage queje me propose de faire ? Adieu. »
La pauvre Charlotte avait peu dormi la nuit précédente. Cequ’elle avait craint était devenu certain, et ses appréhensionss’étaient réalisées d’une manière qu’elle n’avait pu ni prévoir nicraindre. Son sang si pur, et qui coulait avec tant de douceur,était maintenant dans un trouble fiévreux, et mille sentimentsdéchiraient son noble cœur. Était-ce le feu des embrassements deWerther qu’elle sentait dans son sein ? Était-ce indignationde sa témérité ? Était-ce une fâcheuse comparaison de son étatactuel avec ces jours d’innocence, de calme et de confiance enelle-même ? Comment se présenterait-elle à son mari ?comment lui avouer une scène qu’elle pouvait si bien avouer, et quepourtant elle n’osait pas s’avouer à elle-même ? Ils s’étaientsi longtemps contraints l’un et l’autre sur ce point !serait-elle la première à rompre le silence, et précisément aumoment où elle aurait à faire à son époux une communication siinattendue ? Elle craignait déjà que la seule nouvelle de lavisite de Werther ne produisit sur lui une fâcheuse impression :que serait-ce s’il en apprenait le fatal résultat ?Pouvait-elle espérer que son mari verrait cette scène dans son vraijour, et la jugerait sans prévention ? et pouvait-elle désirerqu’il lût dans son âme ? D’un autre côté, pouvait-elledissimuler avec un homme devant lequel elle avait toujours étéfranche et transparente comme le cristal, à qui elle n’avait jamaiscaché et ne voulait jamais cacher aucune de ses affections ?Toutes ces réflexions l’accablèrent de soucis, et la jetèrent dansun cruel embarras. Et toujours ses pensées revenaient à Werther,qui était perdu pour elle, qu’elle ne pouvait abandonner, qu’ilfallait pourtant qu’elle abandonnât, et à qui, en la perdant, il nerestait plus rien.
Quoique l’agitation de son esprit ne lut permit pas de s’enrendre compte, elle sentait confusément combien pesait alors surelle la mésintelligence qui existait entre Albert et Werther. Deshommes si bons, si raisonnables, avaient commencé, pour de secrètesdifférences de sentiments, à se renfermer tous deux dans un mutuelsilence, chacun pensant à son droit et au tort de l’autre ; etl’aigreur s’était tellement accrue peu à peu, qu’il devenaitimpossible, au moment critique, de défaire le nœud d’où toutdépendait. Si une heureuse confiance les eût rapprochés plus tôt,si l’amitié et, l’indulgence se fussent ranimées et eussent ouvertleurs cœurs à de doux épanchements, peut-être notre malheureux amieût-il encore été sauvé.
Une circonstance particulière augmentait sa perplexité. Werther,comme on le voit par ses lettres, n’avait jamais fait mystère deson désir de quitter ce monde. Albert l’avait souvent combattu, etil en avait été aussi quelquefois question entre Charlotte et sonmari. Celui-ci, par suite de son invincible aversion pour lesuicide, manifestait assez fréquemment, avec une espèce d’acrimonietout à fait étrangère à son caractère, qu’il croyait fort peu à unepareille résolution ; il se permettait même des railleries àce sujet, et il avait communiqué en partie son incrédulité àCharlotte. Cette réflexion la tranquillisait pendant quelquesinstants, lorsque son esprit lui présentait de sinistresimages ; mais, d’un autre côté, elle l’empêchait de faire partà son mari des inquiétudes qui la tourmentaient.
Albert arriva. Charlotte alla au-devant de lui avec unempressement mêlé d’embarras. Il n’était pas de bonne humeur : iln’avait pu terminer ses affaires ; il avait trouvé, dans lebailli qu’il était allé voir, un homme intraitable et minutieux.Les mauvais chemins avaient encore achevé de le contrarier.
Il demanda s’il n’était rien arrivé : elle se hâta de répondreque Werther était venu la veille au soir. Il s’informa s’il y avaitdes lettres : elle lui dit qu’elle avait porté quelques lettres etpaquets dans sa chambre. Il y passa, et Charlotte resta seule. Laprésence de l’homme qu’elle aimait et estimait avait fait uneheureuse diversion sur son cœur. Le souvenir de sa générosité, deson amour, de sa bonté, avait ramené le calme dans son âme. Ellesentit un secret désir de le suivre ; elle prit son ouvrage,et l’alla trouver dans son appartement, comme elle faisait souvent.Il était occupé à décacheter et à parcourir ses lettres.Quelques-unes semblaient contenir des choses peu agréables.Charlotte lui adressa quelques questions ; il y réponditbrièvement, et se mit à écrire à son bureau.
Ils étaient restés ainsi ensemble pendant une heure, etCharlotte s’attristait de plus eu plus. Elle sentait combien il luiserait difficile de découvrir à son mari ce qui pesait sur soncœur, fût-il même de la meilleure humeur possible. Elle tomba dansune mélancolie d’autant plus pénible, qu’elle cherchait à la cacheret à dévorer ses larmes.
L’apparition du domestique de Werther augmenta encore letourment de Charlotte. Il remit le petit billet à Albert, qui seretourna froidement vers sa femme, et lui dit : « Donne-lui lespistolets. Je lui souhaite un bon voyage, » ajouta-t-il ens’adressant au domestique. Ce fut un coup de foudre pour Charlotte.Elle tâcha de se lever, les jambes lui manquèrent ; elle nesavait ce qui se passait en elle. Enfin elle avança lentement versla muraille, prit d’une main tremblante les pistolets, en essuya lapoussière. Elle hésitait, et aurait tardé longtemps encore à lesdonner, si Albert ne l’y avait forcée par un regard interrogatif.Elle remit donc les funestes armes au jeune homme, sans pouvoirprononcer un seul mot. Quand il fut sorti de la maison, elle pritson ouvrage, et se retira dans sa chambre, livrée à uneinexprimable agitation. Son cœur lui présageait tout ce qu’il y ade plus sinistre. Tantôt elle voulait aller se jeter aux pieds deson mari, lui révéler tout, la scène de la veille, sa faute et sespressentiments ; tantôt elle ne voyait plus à quoi aboutiraitune pareille démarche ; elle ne pouvait pas espérer du moinsqu’elle persuaderait à son mari de se rendre chez Werther. Lecouvert était mis ; une amie, qui n’était venue que pourdemander quelque chose, voulait s’en retourner… on la retint, ellerendit la conversation supportable pendant le repas ; on secontraignit, on conta, on s’oublia.
Le domestique arriva, avec les pistolets, chez Werther, qui leslui prit avec transport, lorsqu’il apprit que c’était Charlotte quiles avait donnés. Il se fit apporter du pain et du vin, dit audomestique d’aller dîner, et se remit a écrire :
« Ils ont passé par tes mains, tu en as essuyé lapoussière ; je les baise mille fois ; tu les as touchés.Ange du ciel, tu favorises ma résolution ! Toi-même,Charlotte, tu me présentes cette arme, toi des mains de qui jedésirais recevoir la mort. Ah ! et je la recois en effet detoi ! Oh ! comme j’ai questionné mon domestique ! Tutremblais en les lui remettant ; tu n’as point ditadieu ! hélas ! hélas ! point d’adieu !M’aurais-tu fermé ton cœur, à cause de ce moment même qui m’a uni àtoi pour l’éternité ? Charlotte, des siècles de sièclesn’effaceront pas cette impression, et, je le sens, tu ne sauraishaïr celui qui brûle ainsi pour toi. »
Après dîner, il ordonna au domestique d’achever de toutemballer ; il déchira beaucoup de papiers, sortit, et acquittaencore quelques petites dettes. Il revint à la maison, et, malgréla pluie, il repartit presque aussitôt ; il se rendit hors dela ville, au jardin du comte ; il se promena longtemps dansles environs ; à la nuit tombante, il rentra, et écrivit :
« Wilhelm, j’ai vu pour la dernière fois les champs, les forêts,et le ciel. Adieu aussi, toi, chère et bonne mère !pardonne-moi ! Console-la, mon ami ! Que Dieu vous comblede ses bénédictions ! Toutes mes affaires sont en ordre.Adieu ! nous nous reverrons, et plus heureux !
« Je t’ai mal payé de ton amitié, Albert ; mais tu me lepardonnes. J’ai troublé la paix de ta maison, j’ai porté laméfiance entre vous. Adieu ! je vais y mettre fin. Oh !puisse ma mort vous rendre heureux ! Albert !Albert ! rends cet ange heureux ! et qu’ainsi labénédiction de Dieu repose sur toi ! »
Il fit encore le soir plusieurs recherches dans sespapiers ; il en déchira beaucoup, qu’il jeta au feu. Ilcacheta plusieurs paquets adressés à Wilhelm ; ils contenaientquelques courtes dissertations et des pensées détachées, que j’aivues en partie. Vers dix heures, il fit mettre beaucoup de bois aufeu ; et, après s’être fait apporter une bouteille de vin, ilenvoya coucher son domestique, dont la chambre, ainsi que celle desgens de la maison, était sur le derrière, fort éloignée de lasienne. Le domestique se coucha tout habillé, pour être prêt degrand matin : car son maître lui avait dit que les chevaux de posteseraient à la porte avant six heures.
Après onze heures.
« Tout est si calme autour de moi, et mon âme est sipaisible ! Je te remercie, ô mon Dieu, de m’avoir accordécette chaleur, cette force, à ces derniers instants !
« Je m’approche de la fenêtre, ma chère, et à travers les nuagesorageux je distingue encore quelques étoiles éparses dans ce cieléternel. Non, vous ne tomberez point ! L’Éternel vous portedans son sein, comme il m’y porte aussi. Je vois les étoiles del’Ourse, la plus chérie des constellations. La nuit, quand jesortais de chez toi, Charlotte, elle était en face de moi. Avecquelle ivresse je l’ai souvent contemplée ! Combien de fois,les mains élevées vers elle, je l’ai prise à témoin comme un signe,comme un monument sacré de la félicité que je goûtais alors, etmême… O Charlotte ! qu’est-ce qui ne me rappelle pas tonsouvenir ? Ne suis-je pas environné de toi ? et n’ai-jepas, comme un enfant, dérobé avidement mille bagatelles que tuavais sanctifiées en les touchant ?
« O silhouette chérie ! je te la lègue, Charlotte, et je teprie de l’honorer. J’y ai imprimé mille milliers de baisers ;je l’ai mille fois saluée lorsque je sortais de ma chambre, ou quej’y rentrais.
« J’ai prié ton père, par un petit billet, de protéger moncorps. Au fond du cimetière sont deux tilleuls, vers le coin quidonne sur la campagne : c’est là que je désire reposer. Il peutfaire cela, il le fera pour son ami. Demande-le lui aussi. Je nevoudrais pas exiger de pieux chrétiens que le corps d’un pauvremalheureux reposât auprès de leurs corps. Ah ! je voudrais quevous m’enterrassiez auprès d’un chemin on dans une valléesolitaire ; que le prêtre et le lévite, en passant près de matombe, levassent les mains au ciel en se félicitant, mais que leSamaritain y versât une larme !
« Donne, Charlotte ! Je prends d’une main ferme la coupefroide et terrible où je vais puiser l’ivresse de la mort ! Tume la présentes, et je n’hésite pas. Ainsi donc sont accomplis tousles désirs de ma vie ! voilà donc où aboutissaient toutes mesespérances ! toules ! toutes ! à venir frapper aveccet engourdissement à la porte d’airain de la vie !
« Ah ! si j’avais eu le bonheur de mourir pour toi,Charlotte, de me dévouer pour toi ! Je voudrais mourirjoyeusement, si je pouvais te rendre le repos, les délices de tavie. Mais, hélas ! il ne fut donné qu’à quelques hommesprivilégies de verser leur sang pour les leurs, et d’allumer parleur mort, au sein de ceux qu’ils aimaient, une vie nouvelle etcentuplée.
« Je veux être enterré dans ces habits ; Charlotte, tu lesas touchés, sanctifiés : j’ai demandé aussi cette faveur à tonpère. Mon âme plane sur le cercueil. Que l’on ne fouille pas mespoches. Ce nœud rose, que tu portais sur ton sein quand je te visla première fois au milieu de tes enfants (oh ! embrasse-lesmille fois, et raconte-leur l’histoire de leur malheureuxami ; chers enfants, je les vois, ils se pressent autour demoi : ah ! comme je m’attachai à toi dès le premierinstant ! non, je ne pouvais plus te laisser)… ce nœud seraenterré avec moi ; tu m’en fis présent à l’anniversaire de manaissance ! Comme je dévorais tout cela ! Hélas ! Jene pensais guère que cette route me conduirait ici !… Soiscalme, je t’en prie ; sois calme.
« Ils sont chargés… Minuit sonne, ainsi soit-il donc !Charlotte ! Charlotte, adieu ! adieu ! »
Un voisin vit la lumière de l’amorce et entenditl’explosion ; mais, comme tout resta tranquille, il ne s’enmit pas plus en peine.
Le lendemain, sur les six heures, le domestique entra dans lachambre avec de la lumière. Il trouve son maître étendu parterre ; il voit le pistolet, le sang ; il l’appelle, ille soulève ; point de réponse. Seulement, il râlait encore. Ilcourt chez le médecin, chez Albert. Charlotte entend sonner ;un tremblement agite tous ses membres ; elle éveille sonmari ; ils se lèvent. Le domestique, en pleurant et ensanglotant, leur annonce la triste nouvelle ; Charlotte tombeévanouie aux pieds d’Albert.
Lorsque le médecin arriva, il trouva le malheureux à terre, dansun état désespéré ; le pouls battait encore, mais tous lesmembres étaient paralysés. Il s’était tiré le coup au-dessus del’œil droit ; la cervelle avait sauté. Pour ne rien négliger,on le saigna au bras ; le sang coula ; il respiraitencore.
Au sang que l’on voyait sur le dossier de sa chaise, on pouvaitjuger qu’il s’était tiré le coup assis devant son secrétaire, qu’ilétait tombé ensuite, et que, dans ses convulsions, il avait rouléautour du fauteuil. Il était étendu près de la fenêtre, sur le dos,sans mouvement. Il était entièrement habillé et botté ; enhabit bleu, en gilet jaune.
La maison, le voisinage, et bientôt toute la ville, furent dansl’agitation. Albert arriva. On avait couché Werther sur le lit, lefront bandé. Son visage portait l’empreinte de la mort ; il neremuait aucun membre ; ses poumons râlaient encore d’unemanière effrayante, tantôt plus faiblement, tantôt plus fort ;on n’attendait que son dernier soupir.
Il n’avait bu qu’un seul verre de vin. Emilia Galotti étaitouvert sur son bureau.
La consternation d’Albert, le désespoir de Charlotte, nesauraient s’exprimer.
Le vieux bailli accourut ému et troublé ; il embrassa lemourant, en l’arrosant de larmes. Les plus âgés de ses filsarrivèrent bientôt après lui, à pied ; ils tombèrent à côté dulit, en proie à la plus violente douleur, et baisèrent les mains etle visage de leur ami ; l’aîné, celui qu’il avait toujoursaimé le plus, s’était collé à ses lèvres, et y resta jusqu’à cequ’il fût expiré ; on l’en détacha par force. Il mourut àmidi. La présence du bailli et les mesures qu’il prit prévinrent unattroupement. Il le fit enterrer de nuit, vers les onze heures,dans l’endroit qu’il s’était choisi. Le vieillard et ses filssuivirent le convoi. Albert n’en avait pas la force. On craignitpour la vie de Charlotte. Des journaliers le portèrent ; aucunecclésiastique ne l’accompagna.
