Les Trois Mousquetaires – Alexandre Dumas

Un dîner de procureur
Cependant le duel dans lequel Porthos avait joué un rôle si brillant ne lui avait pas fait oublier le dîner auquel l’avait invité la femme du procureur. Le lendemain, vers une heure, il se fit donner le dernier coup de brosse par Mousqueton, et s’achemina vers la rue aux Ours, du pas d’un homme qui est en double bonne fortune.
Son cœur battait, mais ce n’était pas, comme celui de d’Artagnan, d’un jeune et impatient amour. Non, un intérêt plus matériel lui fouettait le sang, il allait enfin franchir ce seuil mystérieux, gravir cet escalier inconnu qu’avaient monté, un à un, les vieux écus de maître Coquenard.
Il allait voir en réalité certain bahut dont vingt fois il avait vu l’image dans ses rêves ; bahut de forme longue et profonde, cadenassé, verrouillé, scellé au sol ; bahut dont il avait si souvent entendu parler, et que les mains un peu sèches, il est vrai, mais non pas sans élégance de la procureuse, allaient ouvrir à ses regards admirateurs.
Et puis lui, l’homme errant sur la terre, l’homme sans fortune, l’homme sans famille, le soldat habitué aux auberges, aux cabarets, aux tavernes, aux posadas, le gourmet forcé pour la plupart du temps de s’en tenir aux lippées de rencontre, il allait tâter des repas de ménage, savourer un intérieur confortable, et se laisser faire à ces petits soins, qui, plus on est dur, plus ils plaisent, comme disent les vieux soudards.
Venir en qualité de cousin s’asseoir tous les jours à une bonne table, dérider le front jaune et plissé du vieux procureur, plumer quelque peu les jeunes clercs en leur apprenant la bassette, le passe-dix et le lansquenet dans leurs plus fines pratiques, et en leur gagnant par manière d’honoraires, pour la leçon qu’il leur donnerait en une heure, leurs économies d’un mois, tout cela souriait énormément à Porthos.
Le mousquetaire se retraçait bien, de-ci, de-là, les mauvais propos qui couraient dès ce temps-là sur les procureurs et qui leur ont survécu : la lésine, la rognure, les jours de jeûne, mais comme, après tout, sauf quelques accès d’économie que Porthos avait toujours trouvés fort intempestifs, il avait vu la procureuse assez libérale, pour une procureuse, bien entendu, il espéra rencontrer une maison montée sur un pied flatteur.
Cependant, à la porte, le mousquetaire eut quelques doutes, l’abord n’était point fait pour engager les gens : allée puante et noire, escalier mal éclairé par des barreaux au travers desquels filtrait le jour gris d’une cour voisine ; au premier une porte basse et ferrée d’énorme clous comme la porte principale du Grand-Châtelet.
Porthos heurta du doigt ; un grand clerc pâle et enfoui sous une forêt de cheveux vierges vint ouvrir et salua de l’air d’un homme forcé de respecter à la fois dans un autre la haute taille qui indique la force, l’habit militaire qui indique l’état, et la mine vermeille qui indique l’habitude de bien vivre.
Autre clerc plus petit derrière le premier, autre clerc plus grand derrière le second, saute-ruisseau de douze ans derrière le troisième.
En tout, trois clercs et demi ; ce qui, pour le temps, annonçait une étude des plus achalandées.
Quoique le mousquetaire ne dût arriver qu’à une heure, depuis midi la procureuse avait l’œil au guet et comptait sur le cœur et peut-être aussi sur l’estomac de son adorateur pour lui faire devancer l’heure.
Mme Coquenard arriva donc par la porte de l’appartement, presque en même temps que son convive arrivait par la porte de l’escalier, et l’apparition de la digne dame le tira d’un grand embarras. Les clercs avaient l’œil curieux, et lui, ne sachant trop que dire à cette gamme ascendante et descendante, demeurait la langue muette.
« C’est mon cousin, s’écria la procureuse ; entrez donc, entrez donc, monsieur Porthos. »
Le nom de Porthos fit son effet sur les clercs, qui se mirent à rire ; mais Porthos se retourna, et tous les visages rentrèrent dans leur gravité.
On arriva dans le cabinet du procureur après avoir traversé l’antichambre où étaient les clercs, et l’étude où ils auraient dû être : cette dernière chambre était une sorte de salle noire et meublée de paperasses.
En sortant de l’étude on laissa la cuisine à droite, et l’on entra dans la salle de réception.
Toutes ces pièces qui se commandaient n’inspirèrent point à Porthos de bonnes idées. Les paroles devaient s’entendre de loin par toutes ces portes ouvertes ; puis, en passant, il avait jeté un regard rapide et investigateur sur la cuisine, et il s’avouait à lui-même, à la honte de la procureuse et à son grand regret, à lui, qu’il n’y avait pas vu ce feu, cette animation, ce mouvement qui, au moment d’un bon repas, règnent ordinairement dans ce sanctuaire de la gourmandise.
Le procureur avait sans doute été prévenu de cette visite, car il ne témoigna aucune surprise à la vue de Porthos, qui s’avança jusqu’à lui d’un air assez dégagé et le salua courtoisement.
« Nous sommes cousins, à ce qu’il paraît, monsieur Porthos ? » dit le procureur en se soulevant à la force des bras sur son fauteuil de canne.
Le vieillard, enveloppé dans un grand pourpoint noir où se perdait son corps fluet, était vert et sec ; ses petits yeux gris brillaient comme des escarboucles, et semblaient, avec sa bouche grimaçante, la seule partie de son visage où la vie fût demeurée. Malheureusement les jambes commençaient à refuser le service à toute cette machine osseuse ; depuis cinq ou six mois que cet affaiblissement s’était fait sentir, le digne procureur était à peu près devenu l’esclave de sa femme.
Le cousin fut accepté avec résignation, voilà tout. Maître Coquenard ingambe eût décliné toute parenté avec M. Porthos.
« Oui, monsieur, nous sommes cousins, dit sans se déconcerter Porthos, qui, d’ailleurs, n’avait jamais compté être reçu par le mari avec enthousiasme.
– Par les femmes, je crois ? » dit malicieusement le procureur.
Porthos ne sentit point cette raillerie et la prit pour une naïveté dont il rit dans sa grosse moustache. Mme Coquenard, qui savait que le procureur naïf était une variété for rare dans l’espèce, sourit un peu et rougit beaucoup.
Maître Coquenard avait, dès l’arrivée de Porthos, jeté les yeux avec inquiétude sur une grande armoire placée en face de son bureau de chêne. Porthos comprit que cette armoire, quoiqu’elle ne répondît point par la forme à celle qu’il avait vue dans ses songes, devait être le bienheureux bahut, et il s’applaudit de ce que la réalité avait six pieds de plus en hauteur que le rêve.
Maître Coquenard ne poussa pas plus loin ses investigations généalogiques, mais en ramenant son regard inquiet de l’armoire sur Porthos, il se contenta de dire :
« Monsieur notre cousin, avant son départ pour la campagne, nous fera bien la grâce de dîner une fois avec nous, n’est-ce pas, madame Coquenard ! »
Cette fois, Porthos reçut le coup en plein estomac et le sentit ; il paraît que de son côté Mme Coquenard non plus n’y fut pas insensible, car elle ajouta :
« Mon cousin ne reviendra pas s’il trouve que nous le traitons mal ; mais, dans le cas contraire, il a trop peu de temps à passer à Paris, et par conséquent à nous voir, pour que nous ne lui demandions pas presque tous les instants dont il peut disposer jusqu’à son départ.
– Oh ! mes jambes, mes pauvres jambes ! où êtes-vous ? » murmura Coquenard. Et il essaya de sourire.
Ce secours qui était arrivé à Porthos au moment où il était attaqué dans ses espérances gastronomiques inspira au mousquetaire beaucoup de reconnaissance pour sa procureuse.
Bientôt l’heure du dîner arriva. On passa dans la salle à manger, grande pièce noire qui était située en face de la cuisine.
Les clercs, qui, à ce qu’il paraît, avaient senti dans la maison des parfums inaccoutumés, étaient d’une exactitude militaire, et tenaient en main leurs tabourets, tout prêts qu’ils étaient à s’asseoir.
On les voyait d’avance remuer les mâchoires avec des dispositions effrayantes.
« Tudieu ! pensa Porthos en jetant un regard sur les trois affamés, car le saute-ruisseau n’était pas, comme on le pense bien, admis aux honneurs de la table magistrale ; tudieu ! à la place de mon cousin, je ne garderais pas de pareils gourmands. On dirait des naufragés qui n’ont pas mangé depuis six semaines. »
Maître Coquenard entra, poussé sur son fauteuil à roulettes par Mme Coquenard, à qui Porthos, à son tour, vint en aide pour rouler son mari jusqu’à la table.
À peine entré, il remua le nez et les mâchoires à l’exemple de ses clercs.
« Oh ! oh ! dit-il, voici un potage qui est engageant ! »
« Que diable sentent-ils donc d’extraordinaire dans ce potage ? » dit Porthos à l’aspect d’un bouillon pâle, abondant, mais parfaitement aveugle, et sur lequel quelques croûtes nageaient rares comme les îles d’un archipel.
Mme Coquenard sourit, et, sur un signe d’elle, tout le monde s’assit avec empressement.
Maître Coquenard fut le premier servi, puis Porthos ; ensuite Mme Coquenard emplit son assiette, et distribua les croûtes sans bouillon aux clercs impatients.
En ce moment la porte de la salle à manger s’ouvrit d’elle-même en criant, et Porthos, à travers les battants entrebâillés, aperçut le petit clerc, qui, ne pouvant prendre part au festin, mangeait son pain à la double odeur de la cuisine et de la salle à manger.
Après le potage la servante apporta une poule bouillie ; magnificence qui fit dilater les paupières des convives, de telle façon qu’elles semblaient prêtes à se fendre.
« On voit que vous aimez votre famille, madame Coquenard, dit le procureur avec un sourire presque tragique ; voilà certes une galanterie que vous faites à votre cousin. »
La pauvre poule était maigre et revêtue d’une de ces grosses peaux hérissées que les os ne percent jamais malgré leurs efforts ; il fallait qu’on l’eût cherchée bien longtemps avant de la trouver sur le perchoir où elle s’était retirée pour mourir de vieillesse.
« Diable ! pensa Porthos, voilà qui est fort triste ; je respecte la vieillesse, mais j’en fais peu de cas bouillie ou rôtie. »
Et il regarda à la ronde pour voir si son opinion était partagée ; mais tout au contraire de lui, il ne vit que des yeux flamboyants, qui dévoraient d’avance cette sublime poule, objet de ses mépris.
Mme Coquenard tira le plat à elle, détacha adroitement les deux grandes pattes noires, qu’elle plaça sur l’assiette de son mari ; trancha le cou, qu’elle mit avec la tête à part pour elle-même ; leva l’aile pour Porthos, et remit à la servante, qui venait de l’apporter, l’animal qui s’en retourna presque intact, et qui avait disparu avant que le mousquetaire eût eu le temps d’examiner les variations que le désappointement amène sur les visages, selon les caractères et les tempéraments de ceux qui l’éprouvent.
Au lieu de poulet, un plat de fèves fit son entrée, plat énorme, dans lequel quelques os de mouton, qu’on eût pu, au premier abord, croire accompagnés de viande, faisaient semblant de se montrer.
Mais les clercs ne furent pas dupes de cette supercherie, et les mines lugubres devinrent des visages résignés.
Mme Coquenard distribua ce mets aux jeunes gens avec la modération d’une bonne ménagère.
Le tour du vin était venu. Maître Coquenard versa d’une bouteille de grès fort exiguë le tiers d’un verre à chacun des jeunes gens, s’en versa à lui-même dans des proportions à peu près égales, et la bouteille passa aussitôt du côté de Porthos et de Mme Coquenard.
Les jeunes gens remplissaient d’eau ce tiers de vin, puis, lorsqu’ils avaient bu la moitié du verre, ils le remplissaient encore, et ils faisaient toujours ainsi ; ce qui les amenait à la fin du repas à avaler une boisson qui de la couleur du rubis était passée à celle de la topaze brûlée.
Porthos mangea timidement son aile de poule, et frémit lorsqu’il sentit sous la table le genou de la procureuse qui venait trouver le sien. Il but aussi un demi-verre de ce vin fort ménagé, et qu’il reconnut pour cet horrible cru de Montreuil, la terreur des palais exercés.
Maître Coquenard le regarda engloutir ce vin pur et soupira.
« Mangerez-vous bien de ces fèves, mon cousin Porthos ? » dit Mme Coquenard de ce ton qui veut dire : croyez-moi, n’en mangez pas.
« Du diable si j’en goûte ! » murmura tout bas Porthos…
Puis tout haut :
« Merci, ma cousine, dit-il, je n’ai plus faim. »
Il se fit un silence : Porthos ne savait quelle contenance tenir. Le procureur répéta plusieurs fois :
« Ah ! madame Coquenard ! je vous en fais mon compliment, votre dîner était un véritable festin ; Dieu ! ai-je mangé ! »
Maître Coquenard avait mangé son potage, les pattes noires de la poule et le seul os de mouton où il y eût un peu de viande.
Porthos crut qu’on le mystifiait, et commença à relever sa moustache et à froncer le sourcil ; mais le genou de Mme Coquenard vint tout doucement lui conseiller la patience.
Ce silence et cette interruption de service, qui étaient restés inintelligibles pour Porthos, avaient au contraire une signification terrible pour les clercs : sur un regard du procureur, accompagné d’un sourire de Mme Coquenard, ils se levèrent lentement de table, plièrent leurs serviettes plus lentement encore, puis ils saluèrent et partirent.
« Allez, jeunes gens, allez faire la digestion en travaillant », dit gravement le procureur.
Les clercs partis, Mme Coquenard se leva et tira d’un buffet un morceau de fromage, des confitures de coings et un gâteau qu’elle avait fait elle-même avec des amandes et du miel.
Maître Coquenard fronça le sourcil, parce qu’il voyait trop de mets ; Porthos se pinça les lèvres, parce qu’il voyait qu’il n’y avait pas de quoi dîner.
Il regarda si le plat de fèves était encore là, le plat de fèves avait disparu.
« Festin décidément, s’écria maître Coquenard en s’agitant sur sa chaise, véritable festin, epulae epularum ; Lucullus dîne chez Lucullus. »
Porthos regarda la bouteille qui était près de lui, et il espéra qu’avec du vin, du pain et du fromage il dînerait ; mais le vin manquait, la bouteille était vide ; M. et Mme Coquenard n’eurent point l’air de s’en apercevoir.
« C’est bien, se dit Porthos à lui-même, me voilà prévenu. »
Il passa la langue sur une petite cuillerée de confitures, et s’englua les dents dans la pâte collante de Mme Coquenard.
« Maintenant, se dit-il, le sacrifice est consommé. Ah ! si je n’avais pas l’espoir de regarder avec Mme Coquenard dans l’armoire de son mari ! »
Maître Coquenard, après les délices d’un pareil repas, qu’il appelait un excès, éprouva le besoin de faire sa sieste. Porthos espérait que la chose aurait lieu séance tenante et dans la localité même ; mais le procureur maudit ne voulut entendre à rien : il fallut le conduire dans sa chambre et il cria tant qu’il ne fut pas devant son armoire, sur le rebord de laquelle, pour plus de précaution encore, il posa ses pieds.
La procureuse emmena Porthos dans une chambre voisine et l’on commença de poser les bases de la réconciliation.
« Vous pourrez venir dîner trois fois la semaine, dit Mme Coquenard.
– Merci, dit Porthos, je n’aime pas à abuser ; d’ailleurs, il faut que je songe à mon équipement.
– C’est vrai, dit la procureuse en gémissant… c’est ce malheureux équipement.
– Hélas ! oui, dit Porthos, c’est lui.
– Mais de quoi donc se compose l’équipement de votre corps, monsieur Porthos ?
– Oh ! de bien des choses, dit Porthos ; les mousquetaires, comme vous savez, sont soldats d’élite, et il leur faut beaucoup d’objets inutiles aux gardes ou aux Suisses.
– Mais encore, détaillez-le-moi.
– Mais cela peut aller à… », dit Porthos, qui aimait mieux discuter le total que le menu.
La procureuse attendait frémissante.
« À combien ? dit-elle, j’espère bien que cela ne passe point… »
Elle s’arrêta, la parole lui manquait.
« Oh ! non, dit Porthos, cela ne passe point deux mille cinq cents livres ; je crois même qu’en y mettant de l’économie, avec deux mille livres je m’en tirerai.
– Bon Dieu, deux mille livres ! s’écria-t-elle, mais c’est une fortune. »
Porthos fit une grimace des plus significatives, Mme Coquenard la comprit.
« Je demandais le détail, dit-elle, parce qu’ayant beaucoup de parents et de pratiques dans le commerce, j’étais presque sûre d’obtenir les choses à cent pour cent au-dessous du prix où vous les payeriez vous-même.
– Ah ! ah ! fit Porthos, si c’est cela que vous avez voulu dire !
– Oui, cher monsieur Porthos ! ainsi ne vous faut-il pas d’abord un cheval ?
– Oui, un cheval.
– Eh bien, justement j’ai votre affaire.
– Ah ! dit Porthos rayonnant, voilà donc qui va bien quant à mon cheval ; ensuite il me faut le harnachement complet, qui se compose d’objets qu’un mousquetaire seul peut acheter, et qui ne montera pas, d’ailleurs, à plus de trois cents livres.
– Trois cents livres : alors mettons trois cents livres » dit la procureuse avec un soupir.
Porthos sourit : on se souvient qu’il avait la selle qui lui venait de Buckingham, c’était donc trois cents livres qu’il comptait mettre sournoisement dans sa poche.
« Puis, continua-t-il, il y a le cheval de mon laquais et ma valise ; quant aux armes, il est inutile que vous vous en préoccupiez, je les ai.
– Un cheval pour votre laquais ? reprit en hésitant la procureuse ; mais c’est bien grand seigneur, mon ami.
– Eh ! madame ! dit fièrement Porthos, est-ce que je suis un croquant, par hasard ?
– Non ; je vous disais seulement qu’un joli mulet avait quelquefois aussi bon air qu’un cheval, et qu’il me semble qu’en vous procurant un joli mulet pour Mousqueton…
– Va pour un joli mulet, dit Porthos ; vous avez raison, j’ai vu de très grands seigneurs espagnols dont toute la suite était à mulets. Mais alors, vous comprenez, madame Coquenard, un mulet avec des panaches et des grelots ?
– Soyez tranquille, dit la procureuse.
– Reste la valise, reprit Porthos.
– Oh ! que cela ne vous inquiète point, s’écria Mme Coquenard : mon mari a cinq ou six valises, vous choisirez la meilleure ; il y en a une surtout qu’il affectionnait dans ses voyages, et qui est grande à tenir un monde.
– Elle est donc vide, votre valise ? demanda naïvement Porthos.
– Assurément qu’elle est vide, répondit naïvement de son côté la procureuse.
– Ah ! mais la valise dont j’ai besoin est une valise bien garnie, ma chère. »
Mme Coquenard poussa de nouveaux soupirs. Molière n’avait pas encore écrit sa scène de l’Avare. Mme Coquenard a donc le pas sur Harpagon.
Enfin le reste de l’équipement fut successivement débattu de la même manière ; et le résultat de la scène fut que la procureuse demanderait à son mari un prêt de huit cents livres en argent, et fournirait le cheval et le mulet qui auraient l’honneur de porter à la gloire Porthos et Mousqueton.
Ces conditions arrêtées, et les intérêts stipulés ainsi que l’époque du remboursement, Porthos prit congé de Mme Coquenard.
Celle-ci voulait bien le retenir en lui faisant les yeux doux ; mais Porthos prétexta les exigences du service, et il fallut que la procureuse cédât le pas au roi.
Le mousquetaire rentra chez lui avec une faim de fort mauvaise humeur.
Soubrette et maîtresse
Cependant, comme nous l’avons dit, malgré les cris de sa conscience et les sages conseils d’Athos, d’Artagnan devenait d’heure en heure plus amoureux de Milady ; aussi ne manquait-il pas tous les jours d’aller lui faire une cour à laquelle l’aventureux Gascon était convaincu qu’elle ne pouvait, tôt ou tard, manquer de répondre.
Un soir qu’il arrivait le nez au vent, léger comme un homme qui attend une pluie d’or, il rencontra la soubrette sous la porte cochère ; mais cette fois la jolie Ketty ne se contenta point de lui sourire en passant, elle lui prit doucement la main.
« Bon ! fit d’Artagnan, elle est chargée de quelque message pour moi de la part de sa maîtresse ; elle va m’assigner quelque rendez-vous qu’on n’aura pas osé me donner de vive voix. »
Et il regarda la belle enfant de l’air le plus vainqueur qu’il put prendre.
« Je voudrais bien vous dire deux mots, monsieur le chevalier…, balbutia la soubrette.
– Parle, mon enfant, parle, dit d’Artagnan, j’écoute.
– Ici, impossible : ce que j’ai à vous dire est trop long et surtout trop secret.
– Eh bien, mais comment faire alors ?
– Si monsieur le chevalier voulait me suivre, dit timidement Ketty.
– Où tu voudras, ma belle enfant.
– Alors, venez. »
Et Ketty, qui n’avait point lâché la main de d’Artagnan, l’entraîna par un petit escalier sombre et tournant, et, après lui avoir fait monter une quinzaine de marches, ouvrit une porte.
« Entrez, monsieur le chevalier, dit-elle, ici nous serons seuls et nous pourrons causer.
– Et quelle est donc cette chambre, ma belle enfant ? demanda d’Artagnan.
– C’est la mienne, monsieur le chevalier ; elle communique avec celle de ma maîtresse par cette porte. Mais soyez tranquille, elle ne pourra entendre ce que nous dirons, jamais elle ne se couche qu’à minuit. »
D’Artagnan jeta un coup d’œil autour de lui. La petite chambre était charmante de goût et de propreté ; mais, malgré lui, ses yeux se fixèrent sur cette porte que Ketty lui avait dit conduire à la chambre de Milady.
Ketty devina ce qui se passait dans l’âme du jeune homme et poussa un soupir.
« Vous aimez donc bien ma maîtresse, monsieur le chevalier, dit-elle.
– Oh ! plus que je ne puis dire ! j’en suis fou ! »
Ketty poussa un second soupir.
« Hélas ! monsieur, dit-elle, c’est bien dommage !
– Et que diable vois-tu donc là de si fâcheux ? demanda d’Artagnan.
– C’est que, monsieur, reprit Ketty, ma maîtresse ne vous aime pas du tout.
– Hein ! fit d’Artagnan, t’aurait-elle chargée de me le dire ?
– Oh ! non pas, monsieur ! mais c’est moi qui, par intérêt pour vous, ai pris la résolution de vous en prévenir.
– Merci, ma bonne Ketty, mais de l’intention seulement, car la confidence, tu en conviendras, n’est point agréable.
– C’est-à-dire que vous ne croyez point à ce que je vous ai dit, n’est-ce pas ?
– On a toujours peine à croire de pareilles choses, ma belle enfant, ne fût-ce que par amour-propre.
– Donc vous ne me croyez pas ?
– J’avoue que jusqu’à ce que tu daignes me donner quelques preuves de ce que tu avances…
– Que dites-vous de celle-ci ? »
Et Ketty tira de sa poitrine un petit billet.
« Pour moi ? dit d’Artagnan en s’emparant vivement de la lettre.
– Non, pour un autre.
– Pour un autre ?
– Oui.
– Son nom, son nom ! s’écria d’Artagnan.
– Voyez l’adresse.
– M. le comte de Wardes. »
Le souvenir de la scène de Saint-Germain se présenta aussitôt à l’esprit du présomptueux Gascon ; par un mouvement rapide comme la pensée, il déchira l’enveloppe malgré le cri que poussa Ketty en voyant ce qu’il allait faire, ou plutôt ce qu’il faisait.
« Oh ! mon Dieu ! monsieur le chevalier, dit-elle, que faites-vous ?
– Moi, rien ! » dit d’Artagnan, et il lut :
« Vous n’avez pas répondu à mon premier billet ; êtes-vous donc souffrant, ou bien auriez-vous oublié quels yeux vous me fîtes au bal de Mme de Guise ? Voici l’occasion, comte ! ne la laissez pas échapper. »
D’Artagnan pâlit ; il était blessé dans son amour-propre, il se crut blessé dans son amour.
« Pauvre cher monsieur d’Artagnan ! dit Ketty d’une voix pleine de compassion et en serrant de nouveau la main du jeune homme.
– Tu me plains, bonne petite ! dit d’Artagnan.
– Oh ! oui, de tout mon cœur ! car je sais ce que c’est que l’amour, moi !
– Tu sais ce que c’est que l’amour ? dit d’Artagnan la regardant pour la première fois avec une certaine attention.
– Hélas ! oui.
– Eh bien, au lieu de me plaindre, alors, tu ferais bien mieux de m’aider à me venger de ta maîtresse.
– Et quelle sorte de vengeance voudriez-vous en tirer ? Je voudrais triompher d’elle, supplanter mon rival.
– Je ne vous aiderai jamais à cela, monsieur le chevalier ! dit vivement Ketty.
– Et pourquoi cela ? demanda d’Artagnan.
– Pour deux raisons.
– Lesquelles ?
– La première, c’est que jamais ma maîtresse ne vous a aimé.
– Qu’en sais-tu ?
– Vous l’avez blessée au cœur.
– Moi ! en quoi puis-je l’avoir blessée, moi qui, depuis que je la connais, vis à ses pieds comme un esclave ! parle, je t’en prie.
– Je n’avouerais jamais cela qu’à l’homme… qui lirait jusqu’au fond de mon âme ! »
D’Artagnan regarda Ketty pour la seconde fois. La jeune fille était d’une fraîcheur et d’une beauté que bien des duchesses eussent achetées de leur couronne.
« Ketty, dit-il, je lirai jusqu’au fond de ton âme quand tu voudras ; qu’à cela ne tienne, ma chère enfant. »
Et il lui donna un baiser sous lequel la pauvre enfant devint rouge comme une cerise.
« Oh ! non, s’écria Ketty, vous ne m’aimez pas ! C’est ma maîtresse que vous aimez, vous me l’avez dit tout à l’heure.
– Et cela t’empêche-t-il de me faire connaître la seconde raison ?
– La seconde raison, monsieur le chevalier, reprit Ketty enhardie par le baiser d’abord et ensuite par l’expression des yeux du jeune homme, c’est qu’en amour chacun pour soi. »
Alors seulement d’Artagnan se rappela les coups d’œil languissants de Ketty, ses rencontres dans l’antichambre, sur l’escalier, dans le corridor, ses frôlements de main chaque fois qu’elle le rencontrait, et ses soupirs étouffés ; mais, absorbé par le désir de plaire à la grande dame, il avait dédaigné la soubrette : qui chasse l’aigle ne s’inquiète pas du passereau.
Mais cette fois notre Gascon vit d’un seul coup d’œil tout le parti qu’on pouvait tirer de cet amour que Ketty venait d’avouer d’une façon si naïve ou si effrontée : interception des lettres adressées au comte de Wardes, intelligences dans la place, entrée à toute heure dans la chambre de Ketty, contiguë à celle de sa maîtresse. Le perfide, comme on le voit, sacrifiait déjà en idée la pauvre fille pour obtenir Milady de gré ou de force.
« Eh bien, dit-il à la jeune fille, veux-tu, ma chère Ketty, que je te donne une preuve de cet amour dont tu doutes ?
– De quel amour ? demanda la jeune fille.
– De celui que je suis tout prêt à ressentir pour toi.
– Et quelle est cette preuve ?
– Veux-tu que ce soir je passe avec toi le temps que je passe ordinairement avec ta maîtresse ?
– Oh ! oui, dit Ketty en battant des mains, bien volontiers.
– Eh bien, ma chère enfant, dit d’Artagnan en s’établissant dans un fauteuil, viens çà que je te dise que tu es la plus jolie soubrette que j’aie jamais vue ! »
Et il le lui dit tant et si bien, que la pauvre enfant, qui ne demandait pas mieux que de le croire, le crut…
Cependant, au grand étonnement de d’Artagnan, la jolie Ketty se défendait avec une certaine résolution.
Le temps passe vite, lorsqu’il se passe en attaques et en défenses.
Minuit sonna, et l’on entendit presque en même temps retentir la sonnette dans la chambre de Milady.
« Grand Dieu ! s’écria Ketty, voici ma maîtresse qui m’appelle ! Partez, partez vite ! »
D’Artagnan se leva, prit son chapeau comme s’il avait l’intention d’obéir ; puis, ouvrant vivement la porte d’une grande armoire au lieu d’ouvrir celle de l’escalier, il se blottit dedans au milieu des robes et des peignoirs de Milady.
« Que faites-vous donc ? » s’écria Ketty.
D’Artagnan, qui d’avance avait pris la clef, s’enferma dans son armoire sans répondre.
« Eh bien, cria Milady d’une voix aigre, dormez-vous donc que vous ne venez pas quand je sonne ? »
Et d’Artagnan entendit qu’on ouvrit violemment la porte de communication.
« Me voici, Milady, me voici », s’écria Ketty en s’élançant à la rencontre de sa maîtresse.
Toutes deux rentrèrent dans la chambre à coucher et comme la porte de communication resta ouverte, d’Artagnan put entendre quelque temps encore Milady gronder sa suivante, puis enfin elle s’apaisa, et la conversation tomba sur lui tandis que Ketty accommodait sa maîtresse.
« Eh bien, dit Milady, je n’ai pas vu notre Gascon ce soir ?
– Comment, madame, dit Ketty, il n’est pas venu ! Serait-il volage avant d’être heureux ?
– Oh non ! il faut qu’il ait été empêché par M. de Tréville ou par M. des Essarts. Je m’y connais, Ketty, et je le tiens, celui-là.
– Qu’en fera madame ?
– Ce que j’en ferai !… Sois tranquille, Ketty, il y a entre cet homme et moi une chose qu’il ignore… il a manqué me faire perdre mon crédit près de Son Éminence… Oh ! je me vengerai !
– Je croyais que madame l’aimait ?
– Moi, l’aimer ! je le déteste !
Un niais, qui tient la vie de Lord de Winter entre ses mains et qui ne le tue pas, et qui me fait perdre trois cent mille livres de rente !
– C’est vrai, dit Ketty, votre fils était le seul héritier de son oncle, et jusqu’à sa majorité vous auriez eu la jouissance de sa fortune. »
D’Artagnan frissonna jusqu’à la moelle des os en entendant cette suave créature lui reprocher, avec cette voix stridente qu’elle avait tant de peine à cacher dans la conversation, de n’avoir pas tué un homme qu’il l’avait vue combler d’amitié.
« Aussi, continua Milady, je me serais déjà vengée sur lui-même, si, je ne sais pourquoi, le cardinal ne m’avait recommandé de le ménager.
– Oh ! oui, mais madame n’a point ménagé cette petite femme qu’il aimait.
– Oh ! la mercière de la rue des Fossoyeurs : est-ce qu’il n’a pas déjà oublié qu’elle existait ? La belle vengeance, ma foi ! »
Une sueur froide coulait sur le front de d’Artagnan : c’était donc un monstre que cette femme.
Il se remit à écouter, mais malheureusement la toilette était finie.
« C’est bien, dit Milady, rentrez chez vous et demain tâchez enfin d’avoir une réponse à cette lettre que je vous ai donnée.
– Pour M. de Wardes ? dit Ketty.
– Sans doute, pour M. de Wardes.
– En voilà un, dit Ketty, qui m’a bien l’air d’être tout le contraire de ce pauvre M. d’Artagnan.
– Sortez, mademoiselle, dit Milady, je n’aime pas les commentaires. »
D’Artagnan entendit la porte qui se refermait, puis le bruit de deux verrous que mettait Milady afin de s’enfermer chez elle ; de son côté, mais le plus doucement qu’elle put, Ketty donna à la serrure un tour de clef ; d’Artagnan alors poussa la porte de l’armoire.
« O mon Dieu ! dit tout bas Ketty, qu’avez-vous ? et comme vous êtes pâle !
– L’abominable créature ! murmura d’Artagnan.
– Silence ! silence ! sortez, dit Ketty ; il n’y a qu’une cloison entre ma chambre et celle de Milady, on entend de l’une tout ce qui se dit dans l’autre !
– C’est justement pour cela que je ne sortirai pas, dit d’Artagnan.
– Comment ? fit Ketty en rougissant.
– Ou du moins que je sortirai… plus tard. »
Et il attira Ketty à lui ; il n’y avait plus moyen de résister, la résistance fait tant de bruit ! aussi Ketty céda.
C’était un mouvement de vengeance contre Milady. D’Artagnan trouva qu’on avait raison de dire que la vengeance est le plaisir des dieux. Aussi, avec un peu de cœur, se serait-il contenté de cette nouvelle conquête ; mais d’Artagnan n’avait que de l’ambition et de l’orgueil.
Cependant, il faut le dire à sa louange, le premier emploi qu’il avait fait de son influence sur Ketty avait été d’essayer de savoir d’elle ce qu’était devenue Mme Bonacieux, mais la pauvre fille jura sur le crucifix à d’Artagnan qu’elle l’ignorait complètement, sa maîtresse ne laissant jamais pénétrer que la moitié de ses secrets ; seulement, elle croyait pouvoir répondre qu’elle n’était pas morte.
Quant à la cause qui avait manqué faire perdre à Milady son crédit près du cardinal, Ketty n’en savait pas davantage ; mais cette fois, d’Artagnan était plus avancé qu’elle : comme il avait aperçu Milady sur un bâtiment consigné au moment où lui-même quittait l’Angleterre, il se douta qu’il était question cette fois des ferrets de diamants.
Mais ce qu’il y avait de plus clair dans tout cela, c’est que la haine véritable, la haine profonde, la haine invétérée de Milady lui venait de ce qu’il n’avait pas tué son beau-frère.
D’Artagnan retourna le lendemain chez Milady. Elle était de fort méchante humeur, d’Artagnan se douta que c’était le défaut de réponse de M. de Wardes qui l’agaçait ainsi. Ketty entra ; mais Milady la reçut fort durement. Un coup d’œil qu’elle lança à d’Artagnan voulait dire : Vous voyez ce que je souffre pour vous.
Cependant vers la fin de la soirée, la belle lionne s’adoucit, elle écouta en souriant les doux propos de d’Artagnan, elle lui donna même sa main à baiser.
D’Artagnan sortit ne sachant plus que penser : mais comme c’était un garçon à qui on ne faisait pas facilement perdre la tête, tout en faisant sa cour à Milady il avait bâti dans son esprit un petit plan.
Il trouva Ketty à la porte, et comme la veille il monta chez elle pour avoir des nouvelles. Ketty avait été fort grondée, on l’avait accusée de négligence. Milady ne comprenait rien au silence du comte de Wardes, et elle lui avait ordonné d’entrer chez elle à neuf heures du matin pour y prendre une troisième lettre.
D’Artagnan fit promettre à Ketty de lui apporter chez lui cette lettre le lendemain matin ; la pauvre fille promit tout ce que voulut son amant : elle était folle.
Les choses se passèrent comme la veille : d’Artagnan s’enferma dans son armoire, Milady appela, fit sa toilette, renvoya Ketty et referma sa porte. Comme la veille d’Artagnan ne rentra chez lui qu’à cinq heures du matin.
À onze heures, il vit arriver Ketty ; elle tenait à la main un nouveau billet de Milady. Cette fois, la pauvre enfant n’essaya pas même de le disputer à d’Artagnan ; elle le laissa faire ; elle appartenait corps et âme à son beau soldat.
D’Artagnan ouvrit le billet et lut ce qui suit :
« Voilà la troisième fois que je vous écris pour vous dire que je vous aime. Prenez garde que je ne vous écrive une quatrième pour vous dire que je vous déteste.
« Si vous vous repentez de la façon dont vous avez agi avec moi, la jeune fille qui vous remettra ce billet vous dira de quelle manière un galant homme peut obtenir son pardon. »
D’Artagnan rougit et pâlit plusieurs fois en lisant ce billet.
« Oh ! vous l’aimez toujours ! dit Ketty, qui n’avait pas détourné un instant les yeux du visage du jeune homme.
– Non, Ketty, tu te trompes, je ne l’aime plus ; mais je veux me venger de ses mépris.
– Oui, je connais votre vengeance ; vous me l’avez dite.
– Que t’importe, Ketty ! tu sais bien que c’est toi seule que j’aime.
– Comment peut-on savoir cela ?
– Par le mépris que je ferai d’elle. »
Ketty soupira.
D’Artagnan prit une plume et écrivit :
« Madame, jusqu’ici j’avais douté que ce fût bien à moi que vos deux premiers billets eussent été adressés, tant je me croyais indigne d’un pareil honneur ; d’ailleurs j’étais si souffrant, que j’eusse en tout cas hésité à y répondre.
« Mais aujourd’hui il faut bien que je croie à l’excès de vos bontés, puisque non seulement votre lettre, mais encore votre suivante, m’affirme que j’ai le bonheur d’être aimé de vous.
« Elle n’a pas besoin de me dire de quelle manière un galant homme peut obtenir son pardon. J’irai donc vous demander le mien ce soir à onze heures. Tarder d’un jour serait à mes yeux, maintenant, vous faire une nouvelle offense.
« Celui que vous avez rendu le plus heureux des hommes.
« Comte DE WARDES. »
Ce billet était d’abord un faux, c’était ensuite une indélicatesse ; c’était même, au point de vue de nos mœurs actuelles, quelque chose comme une infamie ; mais on se ménageait moins à cette époque qu’on ne le fait aujourd’hui. D’ailleurs d’Artagnan, par ses propres aveux, savait Milady coupable de trahison à des chefs plus importants, et il n’avait pour elle qu’une estime fort mince. Et cependant malgré ce peu d’estime, il sentait qu’une passion insensée le brûlait pour cette femme. Passion ivre de mépris, mais passion ou soif, comme on voudra.
L’intention de d’Artagnan était bien simple : par la chambre de Ketty il arrivait à celle de sa maîtresse ; il profitait du premier moment de surprise, de honte, de terreur pour triompher d’elle ; peut-être aussi échouerait-il, mais il fallait bien donner quelque chose au hasard. Dans huit jours la campagne s’ouvrait, et il fallait partir ; d’Artagnan n’avait pas le temps de filer le parfait amour.
« Tiens, dit le jeune homme en remettant à Ketty le billet tout cacheté, donne cette lettre à Milady ; c’est la réponse de M. de Wardes. »
La pauvre Ketty devint pâle comme la mort, elle se doutait de ce que contenait le billet.
« Écoute, ma chère enfant, lui dit d’Artagnan, tu comprends qu’il faut que tout cela finisse d’une façon ou de l’autre ; Milady peut découvrir que tu as remis le premier billet à mon valet, au lieu de le remettre au valet du comte ; que c’est moi qui ai décacheté les autres qui devaient être décachetés par M. de Wardes ; alors Milady te chasse, et, tu la connais, ce n’est pas une femme à borner là sa vengeance.
– Hélas ! dit Ketty, pour qui me suis-je exposée à tout cela ?
– Pour moi, je le sais bien, ma toute belle, dit le jeune homme, aussi je t’en suis bien reconnaissant, je te le jure.
– Mais enfin, que contient votre billet ?
– Milady te le dira.
– Ah ! vous ne m’aimez pas ! s’écria Ketty, et je suis bien malheureuse ! »
À ce reproche il y a une réponse à laquelle les femmes se trompent toujours ; d’Artagnan répondit de manière que Ketty demeurât dans la plus grande erreur.
Cependant elle pleura beaucoup avant de se décider à remettre cette lettre à Milady, mais enfin elle se décida, c’est tout ce que voulait d’Artagnan.
D’ailleurs il lui promit que le soir il sortirait de bonne heure de chez sa maîtresse, et qu’en sortant de chez sa maîtresse il monterait chez elle.
Cette promesse acheva de consoler la pauvre Ketty.
Où il est traité de l’équipement d’Aramis et de Porthos
Depuis que les quatre amis étaient chacun à la chasse de son équipement, il n’y avait plus entre eux de réunion arrêtée. On dînait les uns sans les autres, où l’on se trouvait, ou plutôt où l’on pouvait. Le service, de son côté, prenait aussi sa part de ce temps précieux, qui s’écoulait si vite. Seulement on était convenu de se trouver une fois la semaine, vers une heure, au logis d’Athos, attendu que ce dernier, selon le serment qu’il avait fait, ne passait plus le seuil de sa porte.
C’était le jour même où Ketty était venue trouver d’Artagnan chez lui, jour de réunion.
À peine Ketty fut-elle sortie, que d’Artagnan se dirigea vers la rue Férou.
Il trouva Athos et Aramis qui philosophaient. Aramis avait quelques velléités de revenir à la soutane. Athos, selon ses habitudes, ne le dissuadait ni ne l’encourageait. Athos était pour qu’on laissât à chacun son libre arbitre. Il ne donnait jamais de conseils qu’on ne les lui demandât. Encore fallait-il les lui demander deux fois.
« En général, on ne demande de conseils, disait-il, que pour ne les pas suivre ; ou, si on les a suivis, que pour avoir quelqu’un à qui l’on puisse faire le reproche de les avoir donnés. »
Porthos arriva un instant après d’Artagnan. Les quatre amis se trouvaient donc réunis.
Les quatre visages exprimaient quatre sentiments différents : celui de Porthos la tranquillité, celui de d’Artagnan l’espoir, celui d’Aramis l’inquiétude, celui d’Athos l’insouciance.
Au bout d’un instant de conversation dans laquelle Porthos laissa entrevoir qu’une personne haut placée avait bien voulu se charger de le tirer d’embarras, Mousqueton entra.
Il venait prier Porthos de passer à son logis, où, disait-il d’un air fort piteux, sa présence était urgente.
« Sont-ce mes équipages ? demanda Porthos.
– Oui et non, répondit Mousqueton.
– Mais enfin que veux-tu dire ?…
– Venez, monsieur. »
Porthos se leva, salua ses amis et suivit Mousqueton.
Un instant après, Bazin apparut au seuil de la porte.
« Que me voulez-vous, mon ami ? dit Aramis avec cette douceur de langage que l’on remarquait en lui chaque fois que ses idées le ramenaient vers l’église…
– Un homme attend monsieur à la maison, répondit Bazin.
– Un homme ! quel homme ?
– Un mendiant.
– Faites-lui l’aumône, Bazin, et dites-lui de prier pour un pauvre pécheur.
– Ce mendiant veut à toute force vous parler, et prétend que vous serez bien aise de le voir.
– N’a-t-il rien dit de particulier pour moi ?
– Si fait. “Si M. Aramis, a-t-il dit, hésite à me venir trouver, vous lui annoncerez que j’arrive de Tours.”
– De Tours ? s’écria Aramis ; messieurs, mille pardons, mais sans doute cet homme m’apporte des nouvelles que j’attendais. »
Et, se levant aussitôt, il s’éloigna rapidement.
Restèrent Athos et d’Artagnan.
« Je crois que ces gaillards-là ont trouvé leur affaire. Qu’en pensez-vous, d’Artagnan ? dit Athos.
– Je sais que Porthos était en bon train, dit d’Artagnan ; et quant à Aramis, à vrai dire, je n’en ai jamais été sérieusement inquiet : mais vous, mon cher Athos, vous qui avez si généreusement distribué les pistoles de l’Anglais qui étaient votre bien légitime, qu’allez-vous faire ?
– Je suis fort content d’avoir tué ce drôle, mon enfant, vu que c’est pain bénit que de tuer un Anglais : mais si j’avais empoché ses pistoles, elles me pèseraient comme un remords.
– Allons donc, mon cher Athos ! vous avez vraiment des idées inconcevables.
– Passons, passons ! Que me disait donc M. de Tréville, qui me fit l’honneur de me venir voir hier, que vous hantez ces Anglais suspects que protège le cardinal ?
– C’est-à-dire que je rends visite à une Anglaise, celle dont je vous ai parlé.
– Ah ! oui, la femme blonde au sujet de laquelle je vous ai donné des conseils que naturellement vous vous êtes bien gardé de suivre.
– Je vous ai donné mes raisons.
– Oui ; vous voyez là votre équipement, je crois, à ce que vous m’avez dit.
– Point du tout ! j’ai acquis la certitude que cette femme était pour quelque chose dans l’enlèvement de Mme Bonacieux.
– Oui, et je comprends ; pour retrouver une femme, vous faites la cour à une autre : c’est le chemin le plus long, mais le plus amusant.
D’Artagnan fut sur le point de tout raconter à Athos ; mais un point l’arrêta : Athos était un gentilhomme sévère sur le point d’honneur, et il y avait, dans tout ce petit plan que notre amoureux avait arrêté à l’endroit de Milady, certaines choses qui, d’avance, il en était sûr, n’obtiendraient pas l’assentiment du puritain ; il préféra donc garder le silence, et comme Athos était l’homme le moins curieux de la terre, les confidences de d’Artagnan en étaient restées là.
Nous quitterons donc les deux amis, qui n’avaient rien de bien important à se dire, pour suivre Aramis.
À cette nouvelle, que l’homme qui voulait lui parler arrivait de Tours, nous avons vu avec quelle rapidité le jeune homme avait suivi ou plutôt devancé Bazin ; il ne fit donc qu’un saut de la rue Férou à la rue de Vaugirard.
En entrant chez lui, il trouva effectivement un homme de petite taille, aux yeux intelligents, mais couvert de haillons.
« C’est vous qui me demandez ? dit le mousquetaire.
– C’est-à-dire que je demande M. Aramis : est-ce vous qui vous appelez ainsi ?
– Moi-même : vous avez quelque chose à me remettre ?
– Oui, si vous me montrez certain mouchoir brodé.
– Le voici, dit Aramis en tirant une clef de sa poitrine, et en ouvrant un petit coffret de bois d’ébène incrusté de nacre, le voici, tenez.
– C’est bien, dit le mendiant, renvoyez votre laquais. »
En effet, Bazin, curieux de savoir ce que le mendiant voulait à son maître, avait réglé son pas sur le sien, et était arrivé presque en même temps que lui ; mais cette célérité ne lui servit pas à grand-chose ; sur l’invitation du mendiant, son maître lui fit signe de se retirer, et force lui fut d’obéir.
Bazin parti, le mendiant jeta un regard rapide autour de lui, afin d’être sûr que personne ne pouvait ni le voir ni l’entendre, et ouvrant sa veste en haillons mal serrée par une ceinture de cuir, il se mit à découdre le haut de son pourpoint, d’où il tira une lettre.
Aramis jeta un cri de joie à la vue du cachet, baisa l’écriture, et avec un respect presque religieux, il ouvrit l’épître qui contenait ce qui suit :
« Ami, le sort veut que nous soyons séparés quelque temps encore ; mais les beaux jours de la jeunesse ne sont pas perdus sans retour. Faites votre devoir au camp ; je fais le mien autre part. Prenez ce que le porteur vous remettra ; faites la campagne en beau et bon gentilhomme, et pensez à moi, qui baise tendrement vos yeux noirs.
« Adieu, ou plutôt au revoir ! »
Le mendiant décousait toujours ; il tira une à une de ses sales habits cent cinquante doubles pistoles d’Espagne, qu’il aligna sur la table ; puis, il ouvrit la porte, salua et partit avant que le jeune homme, stupéfait, eût osé lui adresser une parole.
Aramis alors relut la lettre, et s’aperçut que cette lettre avait un post-scriptum.
« P.-S. – Vous pouvez faire accueil au porteur, qui est comte et grand d’Espagne. »
« Rêves dorés ! s’écria Aramis. Oh ! la belle vie ! oui, nous sommes jeunes ! oui, nous aurons encore des jours heureux ! Oh ! à toi, mon amour, mon sang, ma vie ! tout, tout, tout, ma belle maîtresse ! »
Et il baisait la lettre avec passion, sans même regarder l’or qui étincelait sur la table.
Bazin gratta à la porte ; Aramis n’avait plus de raison pour le tenir à distance ; il lui permit d’entrer.
Bazin resta stupéfait à la vue de cet or, et oublia qu’il venait annoncer d’Artagnan, qui, curieux de savoir ce que c’était que le mendiant, venait chez Aramis en sortant de chez Athos.
Or, comme d’Artagnan ne se gênait pas avec Aramis, voyant que Bazin oubliait de l’annoncer, il s’annonça lui-même.
« Ah ! diable, mon cher Aramis, dit d’Artagnan, si ce sont là les pruneaux qu’on nous envoie de Tours, vous en ferez mon compliment au jardinier qui les récolte.
– Vous vous trompez, mon cher, dit Aramis toujours discret : c’est mon libraire qui vient de m’envoyer le prix de ce poème en vers d’une syllabe que j’avais commencé là-bas.
– Ah ! vraiment ! dit d’Artagnan ; eh bien, votre libraire est généreux, mon cher Aramis, voilà tout ce que je puis vous dire.
– Comment, monsieur ! s’écria Bazin, un poème se vend si cher ! c’est incroyable !
Oh ! monsieur ! vous faites tout ce que vous voulez, vous pouvez devenir l’égal de M. de Voiture et de M. de Benserade. J’aime encore cela, moi. Un poète, c’est presque un abbé. Ah ! monsieur Aramis, mettez-vous donc poète, je vous en prie.
– Bazin, mon ami, dit Aramis, je crois que vous vous mêlez à la conversation. »
Bazin comprit qu’il était dans son tort ; il baissa la tête, et sortit.
« Ah ! dit d’Artagnan avec un sourire, vous vendez vos productions au poids de l’or : vous êtes bien heureux, mon ami ; mais prenez garde, vous allez perdre cette lettre qui sort de votre casaque, et qui est sans doute aussi de votre libraire. »
Aramis rougit jusqu’au blanc des yeux, renfonça sa lettre, et reboutonna son pourpoint.
« Mon cher d’Artagnan, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, aller trouver nos amis ; et puisque je suis riche, nous recommencerons aujourd’hui à dîner ensemble en attendant que vous soyez riches à votre tour.
– Ma foi ! dit d’Artagnan, avec grand plaisir.
Il y a longtemps que nous n’avons fait un dîner convenable ; et comme j’ai pour mon compte une expédition quelque peu hasardeuse à faire ce soir, je ne serais pas fâché, je l’avoue, de me monter un peu la tête avec quelques bouteilles de vieux bourgogne.
– Va pour le vieux bourgogne ; je ne le déteste pas non plus », dit Aramis, auquel la vue de l’or avait enlevé comme avec la main ses idées de retraite.
Et ayant mis trois ou quatre doubles pistoles dans sa poche pour répondre aux besoins du moment, il enferma les autres dans le coffre d’ébène incrusté de nacre, où était déjà le fameux mouchoir qui lui avait servi de talisman.
Les deux amis se rendirent d’abord chez Athos, qui, fidèle au serment qu’il avait fait de ne pas sortir, se chargea de faire apporter à dîner chez lui : comme il entendait à merveille les détails gastronomiques, d’Artagnan et Aramis ne firent aucune difficulté de lui abandonner ce soin important.
Ils se rendaient chez Porthos, lorsque, au coin de la rue du Bac, ils rencontrèrent Mousqueton, qui, d’un air piteux, chassait devant lui un mulet et un cheval.
D’Artagnan poussa un cri de surprise, qui n’était pas exempt d’un mélange de joie.
« Ah ! mon cheval jaune ! s’écria-t-il. Aramis, regardez ce cheval !
– Oh ! l’affreux roussin ! dit Aramis.
– Eh bien, mon cher, reprit d’Artagnan, c’est le cheval sur lequel je suis venu à Paris.
– Comment, monsieur connaît ce cheval ? dit Mousqueton.
– Il est d’une couleur originale, fit Aramis ; c’est le seul que j’aie jamais vu de ce poil-là.
– Je le crois bien, reprit d’Artagnan, aussi je l’ai vendu trois écus, et il faut bien que ce soit pour le poil, car la carcasse ne vaut certes pas dix-huit livres. Mais comment ce cheval se trouve-t-il entre tes mains, Mousqueton ?
– Ah ! dit le valet, ne m’en parlez pas, monsieur, c’est un affreux tour du mari de notre duchesse !
– Comment cela, Mousqueton ?
– Oui nous sommes vus d’un très bon œil par une femme de qualité, la duchesse de… ; mais pardon ! mon maître m’a recommandé d’être discret : elle nous avait forcés d’accepter un petit souvenir, un magnifique genet d’Espagne et un mulet andalou, que c’était merveilleux à voir ; le mari a appris la chose, il a confisqué au passage les deux magnifiques bêtes qu’on nous envoyait, et il leur a substitué ces horribles animaux !
– Que tu lui ramènes ? dit d’Artagnan.
– Justement ! reprit Mousqueton ; vous comprenez que nous ne pouvons point accepter de pareilles montures en échange de celles que l’on nous avait promises.
– Non, pardieu, quoique j’eusse voulu voir Porthos sur mon Bouton-d’Or ; cela m’aurait donné une idée de ce que j’étais moi-même, quand je suis arrivé à Paris. Mais que nous ne t’arrêtions pas, Mousqueton ; va faire la commission de ton maître, va. Est-il chez lui ?
– Oui, monsieur, dit Mousqueton, mais bien maussade, allez ! »
Et il continua son chemin vers le quai des Grands-Augustins, tandis que les deux amis allaient sonner à la porte de l’infortuné Porthos. Celui-ci les avait vus traversant la cour, et il n’avait garde d’ouvrir. Ils sonnèrent donc inutilement.
Cependant, Mousqueton continuait sa route, et, traversant le Pont-Neuf, toujours chassant devant lui ses deux haridelles, il atteignit la rue aux Ours. Arrivé là, il attacha, selon les ordres de son maître, cheval et mulet au marteau de la porte du procureur ; puis, sans s’inquiéter de leur sort futur, il s’en revint trouver Porthos et lui annonça que sa commission était faite.
Au bout d’un certain temps, les deux malheureuses bêtes, qui n’avaient pas mangé depuis le matin, firent un tel bruit en soulevant et en laissant retomber le marteau de la porte, que le procureur ordonna à son saute-ruisseau d’aller s’informer dans le voisinage à qui appartenaient ce cheval et ce mulet.
Mme Coquenard reconnut son présent, et ne comprit rien d’abord à cette restitution ; mais bientôt la visite de Porthos l’éclaira. Le courroux qui brillait dans les yeux du mousquetaire, malgré la contrainte qu’il s’imposait, épouvanta la sensible amante. En effet, Mousqueton n’avait point caché à son maître qu’il avait rencontré d’Artagnan et Aramis, et que d’Artagnan, dans le cheval jaune, avait reconnu le bidet béarnais sur lequel il était venu à Paris, et qu’il avait vendu trois écus.
Porthos sortit après avoir donné rendez-vous à la procureuse dans le cloître Saint-Magloire. Le procureur, voyant que Porthos partait, l’invita à dîner, invitation que le mousquetaire refusa avec un air plein de majesté.
Mme Coquenard se rendit toute tremblante au cloître Saint-Magloire, car elle devinait les reproches qui l’y attendaient ; mais elle était fascinée par les grandes façons de Porthos.
Tout ce qu’un homme blessé dans son amour-propre peut laisser tomber d’imprécations et de reproches sur la tête d’une femme, Porthos le laissa tomber sur la tête courbée de la procureuse.
« Hélas ! dit-elle, j’ai fait pour le mieux. Un de nos clients est marchand de chevaux, il devait de l’argent à l’étude, et s’est montré récalcitrant. J’ai pris ce mulet et ce cheval pour ce qu’il nous devait ; il m’avait promis deux montures royales.
– Eh bien, madame, dit Porthos, s’il vous devait plus de cinq écus, votre maquignon est un voleur.
– Il n’est pas défendu de chercher le bon marché, monsieur Porthos, dit la procureuse cherchant à s’excuser.
– Non, madame, mais ceux qui cherchent le bon marché doivent permettre aux autres de chercher des amis plus généreux. »
Et Porthos, tournant sur ses talons, fit un pas pour se retirer.
« Monsieur Porthos ! monsieur Porthos ! s’écria la procureuse, j’ai tort, je le reconnais, je n’aurais pas dû marchander quand il s’agissait d’équiper un cavalier comme vous ! »
Porthos, sans répondre, fit un second pas de retraite.
La procureuse crut le voir dans un nuage étincelant tout entouré de duchesses et de marquises qui lui jetaient des sacs d’or sous les pieds.
« Arrêtez, au nom du Ciel ! monsieur Porthos, s’écria-t-elle, arrêtez et causons.
– Causer avec vous me porte malheur, dit Porthos.
– Mais, dites-moi, que demandez-vous ?
– Rien, car cela revient au même que si je vous demandais quelque chose. »
La procureuse se pendit au bras de Porthos, et, dans l’élan de sa douleur, elle s’écria :
« Monsieur Porthos, je suis ignorante de tout cela, moi ; sais-je ce que c’est qu’un cheval ? sais-je ce que c’est que des harnais ?
– Il fallait vous en rapporter à moi, qui m’y connais, madame ; mais vous avez voulu ménager, et, par conséquent, prêter à usure.
– C’est un tort, monsieur Porthos, et je le réparerai sur ma parole d’honneur.
– Et comment cela ? demanda le mousquetaire.
– Écoutez. Ce soir M. Coquenard va chez M. le duc de Chaulnes, qui l’a mandé.
C’est pour une consultation qui durera deux heures au moins, venez, nous serons seuls, et nous ferons nos comptes.
– À la bonne heure ! voilà qui est parler, ma chère !
– Vous me pardonnez ?
– Nous verrons », dit majestueusement Porthos.
Et tous deux se séparèrent en se disant : « À ce soir. »
« Diable ! pensa Porthos en s’éloignant, il me semble que je me rapproche enfin du bahut de maître Coquenard. »
La nuit tous les chats sont gris
Ce soir, attendu si impatiemment par Porthos et par d’Artagnan, arriva enfin.
D’Artagnan, comme d’habitude, se présenta vers les neuf heures chez Milady. Il la trouva d’une humeur charmante ; jamais elle ne l’avait si bien reçu. Notre Gascon vit du premier coup d’œil que son billet avait été remis, et ce billet faisait son effet.
Ketty entra pour apporter des sorbets. Sa maîtresse lui fit une mine charmante, lui sourit de son plus gracieux sourire ; mais, hélas ! la pauvre fille était si triste, qu’elle ne s’aperçut même pas de la bienveillance de Milady.
D’Artagnan regardait l’une après l’autre ces deux femmes, et il était forcé de s’avouer que la nature s’était trompée en les formant ; à la grande dame elle avait donné une âme vénale et vile, à la soubrette elle avait donné le cœur d’une duchesse.
À dix heures Milady commença à paraître inquiète, d’Artagnan comprit ce que cela voulait dire ; elle regardait la pendule, se levait, se rasseyait, souriait à d’Artagnan d’un air qui voulait dire : Vous êtes fort aimable sans doute, mais vous seriez charmant si vous partiez !
D’Artagnan se leva et prit son chapeau ; Milady lui donna sa main à baiser ; le jeune homme sentit qu’elle la lui serrait et comprit que c’était par un sentiment non pas de coquetterie, mais de reconnaissance à cause de son départ.
« Elle l’aime diablement », murmura-t-il. Puis il sortit.
Cette fois Ketty ne l’attendait aucunement, ni dans l’antichambre, ni dans le corridor, ni sous la grande porte. Il fallut que d’Artagnan trouvât tout seul l’escalier et la petite chambre.
Ketty était assise la tête cachée dans ses mains, et pleurait.
Elle entendit entrer d’Artagnan, mais elle ne releva point la tête ; le jeune homme alla à elle et lui prit les mains, alors elle éclata en sanglots.
Comme l’avait présumé d’Artagnan, Milady, en recevant la lettre, avait, dans le délire de sa joie, tout dit à sa suivante ; puis, en récompense de la manière dont cette fois elle avait fait la commission, elle lui avait donné une bourse. Ketty, en rentrant chez elle, avait jeté la bourse dans un coin, où elle était restée tout ouverte, dégorgeant trois ou quatre pièces d’or sur le tapis.
La pauvre fille, à la voix de d’Artagnan, releva la tête. D’Artagnan lui-même fut effrayé du bouleversement de son visage ; elle joignit les mains d’un air suppliant, mais sans oser dire une parole.
Si peu sensible que fût le cœur de d’Artagnan, il se sentit attendri par cette douleur muette ; mais il tenait trop à ses projets et surtout à celui-ci, pour rien changer au programme qu’il avait fait d’avance.
Il ne laissa donc à Ketty aucun espoir de le fléchir, seulement il lui présenta son action comme une simple vengeance.
Cette vengeance, au reste, devenait d’autant plus facile, que Milady, sans doute pour cacher sa rougeur à son amant, avait recommandé à Ketty d’éteindre toutes les lumières dans l’appartement, et même dans sa chambre, à elle. Avant le jour, M. de Wardes devait sortir, toujours dans l’obscurité.
Au bout d’un instant on entendit Milady qui rentrait dans sa chambre. D’Artagnan s’élança aussitôt dans son armoire. À peine y était-il blotti que la sonnette se fit entendre.
Ketty entra chez sa maîtresse, et ne laissa point la porte ouverte ; mais la cloison était si mince, que l’on entendait à peu près tout ce qui se disait entre les deux femmes.
Milady semblait ivre de joie, elle se faisait répéter par Ketty les moindres détails de la prétendue entrevue de la soubrette avec de Wardes, comment il avait reçu sa lettre, comment il avait répondu, quelle était l’expression de son visage, s’il paraissait bien amoureux ; et à toutes ces questions la pauvre Ketty, forcée de faire bonne contenance, répondait d’une voix étouffée dont sa maîtresse ne remarquait même pas l’accent douloureux, tant le bonheur est égoïste.
Enfin, comme l’heure de son entretien avec le comte approchait, Milady fit en effet tout éteindre chez elle, et ordonna à Ketty de rentrer dans sa chambre, et d’introduire de Wardes aussitôt qu’il se présenterait.
L’attente de Ketty ne fut pas longue. À peine d’Artagnan eut-il vu par le trou de la serrure de son armoire que tout l’appartement était dans l’obscurité, qu’il s’élança de sa cachette au moment même où Ketty refermait la porte de communication.
« Qu’est-ce que ce bruit ? demanda Milady.
– C’est moi, dit d’Artagnan à demi-voix ; moi, le comte de Wardes.
– Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! murmura Ketty, il n’a pas même pu attendre l’heure qu’il avait fixée lui-même !
– Eh bien, dit Milady d’une voix tremblante, pourquoi n’entre-t-il pas ? Comte, comte, ajouta-t-elle, vous savez bien que je vous attends ! »
À cet appel, d’Artagnan éloigna doucement Ketty et s’élança dans la chambre de Milady.
Si la rage et la douleur doivent torturer une âme, c’est celle de l’amant qui reçoit sous un nom qui n’est pas le sien des protestations d’amour qui s’adressent à son heureux rival.
D’Artagnan était dans une situation douloureuse qu’il n’avait pas prévue, la jalousie le mordait au cœur, et il souffrait presque autant que la pauvre Ketty, qui pleurait en ce même moment dans la chambre voisine.
« Oui, comte, disait Milady de sa plus douce voix en lui serrant tendrement la main dans les siennes ; oui, je suis heureuse de l’amour que vos regards et vos paroles m’ont exprimé chaque fois que nous nous sommes rencontrés. Moi aussi, je vous aime. Oh ! demain, demain, je veux quelque gage de vous qui me prouve que vous pensez à moi, et comme vous pourriez m’oublier, tenez. »
Et elle passa une bague de son doigt à celui de d’Artagnan.
D’Artagnan se rappela avoir vu cette bague à la main de Milady : c’était un magnifique saphir entouré de brillants.
Le premier mouvement de d’Artagnan fut de le lui rendre, mais Milady ajouta :
« Non, non ; gardez cette bague pour l’amour de moi. Vous me rendez d’ailleurs, en l’acceptant, ajouta-t-elle d’une voix émue, un service bien plus grand que vous ne sauriez l’imaginer. »
« Cette femme est pleine de mystères », murmura en lui-même d’Artagnan.
En ce moment il se sentit prêt à tout révéler. Il ouvrit la bouche pour dire à Milady qui il était, et dans quel but de vengeance il était venu, mais elle ajouta :
« Pauvre ange, que ce monstre de Gascon a failli tuer ! »
Le monstre, c’était lui.
« Oh ! continua Milady, est-ce que vos blessures vous font encore souffrir ?
– Oui, beaucoup, dit d’Artagnan, qui ne savait trop que répondre.
– Soyez tranquille, murmura Milady, je vous vengerai, moi et cruellement ! »
« Peste ! se dit d’Artagnan, le moment des confidences n’est pas encore venu. »
Il fallut quelque temps à d’Artagnan pour se remettre de ce petit dialogue : mais toutes les idées de vengeance qu’il avait apportées s’étaient complètement évanouies. Cette femme exerçait sur lui une incroyable puissance, il la haïssait et l’adorait à la fois, il n’avait jamais cru que deux sentiments si contraires pussent habiter dans le même cœur, et en se réunissant, former un amour étrange et en quelque sorte diabolique.
Cependant une heure venait de sonner ; il fallut se séparer ; d’Artagnan, au moment de quitter Milady, ne sentit plus qu’un vif regret de s’éloigner, et, dans l’adieu passionné qu’ils s’adressèrent réciproquement, une nouvelle entrevue fut convenue pour la semaine suivante. La pauvre Ketty espérait pouvoir adresser quelques mots à d’Artagnan lorsqu’il passerait dans sa chambre ; mais Milady le reconduisit elle-même dans l’obscurité et ne le quitta que sur l’escalier.
Le lendemain au matin, d’Artagnan courut chez Athos. Il était engagé dans une si singulière aventure qu’il voulait lui demander conseil. Il lui raconta tout : Athos fronça plusieurs fois le sourcil.
« Votre Milady, lui dit-il, me paraît une créature infâme, mais vous n’en avez pas moins eu tort de la tromper : vous voilà d’une façon ou d’une autre une ennemie terrible sur les bras. »
Et tout en lui parlant, Athos regardait avec attention le saphir entouré de diamants qui avait pris au doigt de d’Artagnan la place de la bague de la reine, soigneusement remise dans un écrin.
« Vous regardez cette bague ? dit le Gascon tout glorieux d’étaler aux regards de ses amis un si riche présent.
– Oui, dit Athos, elle me rappelle un bijou de famille.
– Elle est belle, n’est-ce pas ? dit d’Artagnan.
– Magnifique ! répondit Athos ; je ne croyais pas qu’il existât deux saphirs d’une si belle eau. L’avez-vous donc troquée contre votre diamant ?
– Non, dit d’Artagnan ; c’est un cadeau de ma belle Anglaise, ou plutôt de ma belle Française : car, quoique je ne le lui aie point demandé, je suis convaincu qu’elle est née en France.
– Cette bague vous vient de Milady ? s’écria Athos avec une voix dans laquelle il était facile de distinguer une grande émotion.
– D’elle-même ; elle me l’a donnée cette nuit.
– Montrez-moi donc cette bague, dit Athos.
– La voici », répondit d’Artagnan en la tirant de son doigt.
Athos l’examina et devint très pâle, puis il l’essaya à l’annulaire de sa main gauche ; elle allait à ce doigt comme si elle eût été faite pour lui. Un nuage de colère et de vengeance passa sur le front ordinairement calme du gentilhomme.
« Il est impossible que ce soit la même, dit-il ; comment cette bague se trouverait-elle entre les mains de Milady Clarick ? Et cependant il est bien difficile qu’il y ait entre deux bijoux une pareille ressemblance.
– Connaissez-vous cette bague ? demanda d’Artagnan.
– J’avais cru la reconnaître, dit Athos, mais sans doute que je me trompais. »
Et il la rendit à d’Artagnan, sans cesser cependant de la regarder.
« Tenez, dit-il au bout d’un instant, d’Artagnan, ôtez cette bague de votre doigt ou tournez-en le chaton en dedans ; elle me rappelle de si cruels souvenirs, que je n’aurais pas ma tête pour causer avec vous. Ne veniez-vous pas me demander des conseils, ne me disiez-vous point que vous étiez embarrassé sur ce que vous deviez faire ?… Mais attendez… rendez-moi ce saphir : celui dont je voulais parler doit avoir une de ses faces éraillée par suite d’un accident. »
D’Artagnan tira de nouveau la bague de son doigt et la rendit à Athos.
Athos tressaillit :
« Tenez, dit-il, voyez, n’est-ce pas étrange ? »
Et il montrait à d’Artagnan cette égratignure qu’il se rappelait devoir exister.
« Mais de qui vous venait ce saphir, Athos ?
– De ma mère, qui le tenait de sa mère à elle. Comme je vous le dis, c’est un vieux bijou… qui ne devait jamais sortir de la famille.
– Et vous l’avez… vendu ? demanda avec hésitation d’Artagnan.
– Non, reprit Athos avec un singulier sourire ; je l’ai donné pendant une nuit d’amour, comme il vous a été donné à vous. »
D’Artagnan resta pensif à son tour, il lui semblait voir dans l’âme de Milady des abîmes dont les profondeurs étaient sombres et inconnues.
Il remit la bague non pas à son doigt, mais dans sa poche.
« Écoutez, lui dit Athos en lui prenant la main, vous savez si je vous aime, d’Artagnan ; j’aurais un fils que je ne l’aimerais pas plus que vous. Eh bien, croyez-moi, renoncez à cette femme. Je ne la connais pas, mais une espèce d’intuition me dit que c’est une créature perdue, et qu’il y a quelque chose de fatal en elle.
– Et vous avez raison, dit d’Artagnan. Aussi, je m’en sépare ; je vous avoue que cette femme m’effraie moi-même.
– Aurez-vous ce courage ? dit Athos.
– Je l’aurai, répondit d’Artagnan, et à l’instant même.
– Eh bien, vrai, mon enfant, vous avez raison, dit le gentilhomme en serrant la main du Gascon avec une affection presque paternelle ; que Dieu veuille que cette femme, qui est à peine entrée dans votre vie, n’y laisse pas une trace funeste ! »
Et Athos salua d’Artagnan de la tête, en homme qui veut faire comprendre qu’il n’est pas fâché de rester seul avec ses pensées.
En rentrant chez lui d’Artagnan trouva Ketty, qui l’attendait. Un mois de fièvre n’eût pas plus changé la pauvre enfant qu’elle ne l’était pour cette nuit d’insomnie et de douleur.
Elle était envoyée par sa maîtresse au faux de Wardes. Sa maîtresse était folle d’amour, ivre de joie : elle voulait savoir quand le comte lui donnerait une seconde entrevue.
Et la pauvre Ketty, pâle et tremblante, attendait la réponse de d’Artagnan.
Athos avait une grande influence sur le jeune homme : les conseils de son ami joints aux cris de son propre cœur l’avaient déterminé, maintenant que son orgueil était sauvé et sa vengeance satisfaite, à ne plus revoir Milady. Pour toute réponse il prit donc une plume et écrivit la lettre suivante :
« Ne comptez pas sur moi, madame, pour le prochain rendez-vous : depuis ma convalescence j’ai tant d’occupations de ce genre qu’il m’a fallu y mettre un certain ordre. Quand votre tour viendra, j’aurai l’honneur de vous en faire part.
« Je vous baise les mains.
« Comte de Wardes. »
Du saphir pas un mot : le Gascon voulait-il garder une arme contre Milady ? ou bien, soyons franc, ne conservait-il pas ce saphir comme une dernière ressource pour l’équipement ?
On aurait tort au reste de juger les actions d’une époque au point de vue d’une autre époque. Ce qui aujourd’hui serait regardé comme une honte pour un galant homme était dans ce temps une chose toute simple et toute naturelle, et les cadets des meilleures familles se faisaient en général entretenir par leurs maîtresses.
D’Artagnan passa sa lettre tout ouverte à Ketty, qui la lut d’abord sans la comprendre et qui faillit devenir folle de joie en la relisant une seconde fois.
Ketty ne pouvait croire à ce bonheur : d’Artagnan fut forcé de lui renouveler de vive voix les assurances que la lettre lui donnait par écrit ; et quel que fût, avec le caractère emporté de Milady, le danger que courût la pauvre enfant à remettre ce billet à sa maîtresse, elle n’en revint pas moins place Royale de toute la vitesse de ses jambes.
Le cœur de la meilleure femme est impitoyable pour les douleurs d’une rivale.
Milady ouvrit la lettre avec un empressement égal à celui que Ketty avait mis à l’apporter, mais au premier mot qu’elle lut, elle devint livide ; puis elle froissa le papier ; puis elle se retourna avec un éclair dans les yeux du côté de Ketty.
« Qu’est-ce que cette lettre ? dit-elle.
– Mais c’est la réponse à celle de madame, répondit Ketty toute tremblante.
– Impossible ! s’écria Milady ; impossible qu’un gentilhomme ait écrit à une femme une pareille lettre ! »
Puis tout à coup tressaillant :
« Mon Dieu ! dit-elle, saurait-il… » Et elle s’arrêta.
Ses dents grinçaient, elle était couleur de cendre : elle voulut faire un pas vers la fenêtre pour aller chercher de l’air ; mais elle ne put qu’étendre les bras, les jambes lui manquèrent, et elle tomba sur un fauteuil.
Ketty crut qu’elle se trouvait mal et se précipita pour ouvrir son corsage. Mais Milady se releva vivement :
« Que me voulez-vous ? dit-elle, et pourquoi portez-vous la main sur moi ?
– J’ai pensé que madame se trouvait mal et j’ai voulu lui porter secours, répondit la suivante tout épouvantée de l’expression terrible qu’avait prise la figure de sa maîtresse.
– Me trouver mal, moi ? moi ? me prenez-vous pour une femmelette ? Quand on m’insulte, je ne me trouve pas mal, je me venge, entendez-vous ! »
Et de la main elle fit signe à Ketty de sortir.
Rêve de vengeance
Le soir Milady donna l’ordre d’introduire M. d’Artagnan aussitôt qu’il viendrait, selon son habitude. Mais il ne vint pas.
Le lendemain Ketty vint voir de nouveau le jeune homme et lui raconta tout ce qui s’était passé la veille : d’Artagnan sourit ; cette jalouse colère de Milady, c’était sa vengeance.
Le soir Milady fut plus impatiente encore que la veille, elle renouvela l’ordre relatif au Gascon ; mais comme la veille elle l’attendit inutilement.
Le lendemain Ketty se présenta chez d’Artagnan, non plus joyeuse et alerte comme les deux jours précédents, mais au contraire triste à mourir.
D’Artagnan demanda à la pauvre fille ce qu’elle avait ; mais celle-ci, pour toute réponse, tira une lettre de sa poche et la lui remit.
Cette lettre était de l’écriture de Milady : seulement cette fois elle était bien à l’adresse de d’Artagnan et non à celle de M. de Wardes.
Il l’ouvrit et lut ce qui suit :
« Cher monsieur d’Artagnan, c’est mal de négliger ainsi ses amis, surtout au moment où l’on va les quitter pour si longtemps.
Mon beau-frère et moi nous avons attendu hier et avant-hier inutilement. En sera-t-il de même ce soir ?
« Votre bien reconnaissante,
« Lady Clarick. »
« C’est tout simple, dit d’Artagnan, et je m’attendais à cette lettre. Mon crédit hausse de la baisse du comte de Wardes.
– Est-ce que vous irez ? demanda Ketty.
– Écoute, ma chère enfant, dit le Gascon, qui cherchait à s’excuser à ses propres yeux de manquer à la promesse qu’il avait faite à Athos, tu comprends qu’il serait impolitique de ne pas se rendre à une invitation si positive. Milady, en ne me voyant pas revenir, ne comprendrait rien à l’interruption de mes visites, elle pourrait se douter de quelque chose, et qui peut dire jusqu’où irait la vengeance d’une femme de cette trempe ?
– Oh ! mon Dieu ! dit Ketty, vous savez présenter les choses de façon que vous avez toujours raison. Mais vous allez encore lui faire la cour ; et si cette fois vous alliez lui plaire sous votre véritable nom et votre vrai visage, ce serait bien pis que la première fois ! »
L’instinct faisait deviner à la pauvre fille une partie de ce qui allait arriver.
D’Artagnan la rassura du mieux qu’il put et lui promit de rester insensible aux séductions de Milady.
Il lui fit répondre qu’il était on ne peut plus reconnaissant de ses bontés et qu’il se rendrait à ses ordres ; mais il n’osa lui écrire de peur de ne pouvoir, à des yeux aussi exercés que ceux de Milady, déguiser suffisamment son écriture.
À neuf heures sonnant, d’Artagnan était place Royale. Il était évident que les domestiques qui attendaient dans l’antichambre étaient prévenus, car aussitôt que d’Artagnan parut, avant même qu’il eût demandé si Milady était visible, un d’eux courut l’annoncer.
« Faites entrer », dit Milady d’une voix brève, mais si perçante que d’Artagnan l’entendit de l’antichambre.
On l’introduisit.
« Je n’y suis pour personne, dit Milady ; entendez-vous, pour personne. »
Le laquais sortit.
D’Artagnan jeta un regard curieux sur Milady : elle était pâle et avait les yeux fatigués, soit par les larmes, soit par l’insomnie.
On avait avec intention diminué le nombre habituel des lumières, et cependant la jeune femme ne pouvait arriver à cacher les traces de la fièvre qui l’avait dévorée depuis deux jours.
D’Artagnan s’approcha d’elle avec sa galanterie ordinaire ; elle fit alors un effort suprême pour le recevoir, mais jamais physionomie plus bouleversée ne démentit sourire plus aimable.
Aux questions que d’Artagnan lui fit sur sa santé :
« Mauvaise, répondit-elle, très mauvaise.
– Mais alors, dit d’Artagnan, je suis indiscret, vous avez besoin de repos sans doute et je vais me retirer.
– Non pas, dit Milady ; au contraire, restez, monsieur d’Artagnan, votre aimable compagnie me distraira. »
« Oh ! oh ! pensa d’Artagnan, elle n’a jamais été si charmante, défions-nous. »
Milady prit l’air le plus affectueux qu’elle put prendre, et donna tout l’éclat possible à sa conversation. En même temps cette fièvre qui l’avait abandonnée un instant revenait rendre l’éclat à ses yeux, le coloris à ses joues, le carmin à ses lèvres. D’Artagnan retrouva la Circé qui l’avait déjà enveloppé de ses enchantements.
Son amour, qu’il croyait éteint et qui n’était qu’assoupi, se réveilla dans son cœur. Milady souriait et d’Artagnan sentait qu’il se damnerait pour ce sourire.
Il y eut un moment où il sentit quelque chose comme un remords de ce qu’il avait fait contre elle.
Peu à peu Milady devint plus communicative. Elle demanda à d’Artagnan s’il avait une maîtresse.
« Hélas ! dit d’Artagnan de l’air le plus sentimental qu’il put prendre, pouvez-vous être assez cruelle pour me faire une pareille question, à moi qui, depuis que je vous ai vue, ne respire et ne soupire que par vous et pour vous ! »
Milady sourit d’un étrange sourire.
« Ainsi vous m’aimez ? dit-elle.
– Ai-je besoin de vous le dire, et ne vous en êtes-vous point aperçue ?
– Si fait ; mais, vous le savez, plus les cœurs sont fiers, plus ils sont difficiles à prendre.
– Oh ! les difficultés ne m’effraient pas, dit d’Artagnan ; il n’y a que les impossibilités qui m’épouvantent.
– Rien n’est impossible, dit Milady, à un véritable amour.
– Rien, madame ?
– Rien », reprit Milady.
« Diable ! reprit d’Artagnan à part lui, la note est changée. Deviendrait-elle amoureuse de moi, par hasard, la capricieuse, et serait-elle disposée à me donner à moi-même quelque autre saphir pareil à celui qu’elle m’a donné me prenant pour de Wardes ? »
D’Artagnan rapprocha vivement son siège de celui de Milady.
« Voyons, dit-elle, que feriez-vous bien pour prouver cet amour dont vous parlez ?
– Tout ce qu’on exigerait de moi. Qu’on ordonne, et je suis prêt.
– À tout ?
– À tout ! s’écria d’Artagnan qui savait d’avance qu’il n’avait pas grand-chose à risquer en s’engageant ainsi.
– Eh bien, causons un peu, dit à son tour Milady en rapprochant son fauteuil de la chaise de d’Artagnan.
– Je vous écoute, madame », dit celui-ci.
Milady resta un instant soucieuse et comme indécise puis paraissant prendre une résolution :
« J’ai un ennemi, dit-elle.
– Vous, madame ! s’écria d’Artagnan jouant la surprise, est-ce possible, mon Dieu ? belle et bonne comme vous l’êtes !
– Un ennemi mortel.
– En vérité ?
– Un ennemi qui m’a insultée si cruellement que c’est entre lui et moi une guerre à mort. Puis-je compter sur vous comme auxiliaire ? »
D’Artagnan comprit sur-le-champ où la vindicative créature en voulait venir.
« Vous le pouvez, madame, dit-il avec emphase, mon bras et ma vie vous appartiennent comme mon amour.
Alors, dit Milady, puisque vous êtes aussi généreux qu’amoureux…
Elle s’arrêta.
« Eh bien ? demanda d’Artagnan.
– Eh bien, reprit Milady après un moment de silence, cessez dès aujourd’hui de parler d’impossibilités.
– Ne m’accablez pas de mon bonheur », s’écria d’Artagnan en se précipitant à genoux et en couvrant de baisers les mains qu’on lui abandonnait.
– Venge-moi de cet infâme de Wardes, murmura Milady entre ses dents, et je saurai bien me débarrasser de toi ensuite, double sot, lame d’épée vivante !
– Tombe volontairement entre mes bras après m’avoir raillé si effrontément, hypocrite et dangereuse femme, pensait d’Artagnan de son côté, et ensuite je rirai de toi avec celui que tu veux tuer par ma main. »
D’Artagnan releva la tête.
« Je suis prêt, dit-il.
– Vous m’avez donc comprise, cher monsieur d’Artagnan ! dit Milady.
– Je devinerais un de vos regards.
– Ainsi vous emploieriez pour moi votre bras, qui s’est déjà acquis tant de renommée ?
À l’instant même.
Mais moi, dit Milady, comment paierai-je un pareil service ; je connais les amoureux, ce sont des gens qui ne font rien pour rien ?
– Vous savez la seule réponse que je désire, dit d’Artagnan, la seule qui soit digne de vous et de moi ! »
Et il l’attira doucement vers lui.
Elle résista à peine.
« Intéressé ! dit-elle en souriant.
– Ah ! s’écria d’Artagnan véritablement emporté par la passion que cette femme avait le don d’allumer dans son cœur, ah ! c’est que mon bonheur me paraît invraisemblable, et qu’ayant toujours peur de le voir s’envoler comme un rêve, j’ai hâte d’en faire une réalité.
– Eh bien, méritez donc ce prétendu bonheur.
– Je suis à vos ordres, dit d’Artagnan.
– Bien sûr ? fit Milady avec un dernier doute.
– Nommez-moi l’infâme qui a pu faire pleurer vos beaux yeux.
– Qui vous dit que j’ai pleuré ? dit-elle.
– Il me semblait…
– Les femmes comme moi ne pleurent pas, dit Milady.
– Tant mieux ! Voyons, dites-moi comment il s’appelle.
– Songez que son nom c’est tout mon secret.
– Il faut cependant que je sache son nom.
– Oui, il le faut ; voyez si j’ai confiance en vous !
– Vous me comblez de joie. Comment s’appelle-t-il ?
– Vous le connaissez.
– Vraiment ?
– Oui.
– Ce n’est pas un de mes amis ? reprit d’Artagnan en jouant l’hésitation pour faire croire à son ignorance.
– Si c’était un de vos amis, vous hésiteriez donc ? » s’écria Milady. Et un éclair de menace passa dans ses yeux.
« Non, fût-ce mon frère ! » s’écria d’Artagnan comme emporté par l’enthousiasme.
Notre Gascon s’avançait sans risque ; car il savait où il allait.
« J’aime votre dévouement, dit Milady.
– Hélas ! n’aimez-vous que cela en moi ? demanda d’Artagnan.
– Je vous aime aussi, vous », dit-elle en lui prenant la main.
Et l’ardente pression fit frissonner d’Artagnan, comme si, par le toucher, cette fièvre qui brûlait Milady le gagnait lui-même.
« Vous m’aimez, vous ! s’écria-t-il. Oh ! si cela était, ce serait à en perdre la raison. »
Et il l’enveloppa de ses deux bras. Elle n’essaya point d’écarter ses lèvres de son baiser, seulement elle ne le lui rendit pas.
Ses lèvres étaient froides : il sembla à d’Artagnan qu’il venait d’embrasser une statue.
Il n’en était pas moins ivre de joie, électrisé d’amour, il croyait presque à la tendresse de Milady ; il croyait presque au crime de de Wardes.
Si de Wardes eût été en ce moment sous sa main, il l’eût tué.
Milady saisit l’occasion.
« Il s’appelle…, dit-elle à son tour.
– De Wardes, je le sais, s’écria d’Artagnan.
– Et comment le savez-vous ? » demanda Milady en lui saisissant les deux mains et en essayant de lire par ses yeux jusqu’au fond de son âme.
D’Artagnan sentit qu’il s’était laissé emporter, et qu’il avait fait une faute.
« Dites, dites, mais dites donc ! répétait Milady, comment le savez-vous ?
– Comment je le sais ? dit d’Artagnan.
– Oui.
– Je le sais, parce que, hier, de Wardes, dans un salon où j’étais, a montré une bague qu’il a dit tenir de vous.
– Le misérable ! » s’écria Milady.
L’épithète, comme on le comprend bien, retentit jusqu’au fond du cœur de d’Artagnan.
« Eh bien ? continua-t-elle.
– Eh bien, je vous vengerai de ce misérable, reprit d’Artagnan en se donnant des airs de don Japhet d’Arménie.
– Merci, mon brave ami ! s’écria Milady ; et quand serai-je vengée ?
– Demain, tout de suite, quand vous voudrez. »
Milady allait s’écrier : « Tout de suite » ; mais elle réfléchit qu’une pareille précipitation serait peu gracieuse pour d’Artagnan.
D’ailleurs, elle avait mille précautions à prendre, mille conseils à donner à son défenseur, pour qu’il évitât les explications devant témoins avec le comte. Tout cela se trouva prévu par un mot de d’Artagnan.
« Demain, dit-il, vous serez vengée ou je serai mort.
– Non ! dit-elle, vous me vengerez ; mais vous ne mourrez pas. C’est un lâche.
– Avec les femmes peut-être, mais pas avec les hommes. J’en sais quelque chose, moi.
– Mais il me semble que dans votre lutte avec lui, vous n’avez pas eu à vous plaindre de la fortune.
– La fortune est une courtisane : favorable hier, elle peut me trahir demain.
– Ce qui veut dire que vous hésitez maintenant.
– Non, je n’hésite pas, Dieu m’en garde ; mais serait-il juste de me laisser aller à une mort possible sans m’avoir donné au moins un peu plus que de l’espoir ? »
Milady répondit par un coup d’œil qui voulait dire :
« N’est-ce que cela ? parlez donc. »
Puis, accompagnant le coup d’œil de paroles explicatives.
« C’est trop juste, dit-elle tendrement.
– Oh ! vous êtes un ange, dit le jeune homme.
– Ainsi, tout est convenu ? dit-elle.
– Sauf ce que je vous demande, chère âme !
– Mais, lorsque je vous dis que vous pouvez vous fier à ma tendresse ?
– Je n’ai pas de lendemain pour attendre.
– Silence ; j’entends mon frère : il est inutile qu’il vous trouve ici. »
Elle sonna ; Ketty parut.
« Sortez par cette porte, dit-elle en poussant une petit porte dérobée, et revenez à onze heures ; nous achèverons cet entretien : Ketty vous introduira chez moi. »
La pauvre enfant pensa tomber à la renverse en entendant ces paroles.
« Eh bien, que faites-vous, mademoiselle, à demeurer immobile comme une statue ? Allons, reconduisez le chevalier ; et ce soir, à onze heures, vous avez entendu ! »
« Il paraît que ses rendez-vous sont à onze heures, pensa d’Artagnan : c’est une habitude prise. »
Milady lui tendit une main qu’il baisa tendrement.
« Voyons, dit-il en se retirant et en répondant à peine aux reproches de Ketty, voyons, ne soyons pas un sot ; décidément cette femme est une grande scélérate : prenons garde. »
Le secret de Milady
D’Artagnan était sorti de l’hôtel au lieu de monter tout de suite chez Ketty, malgré les instances que lui avait faites la jeune fille, et cela pour deux raisons : la première parce que de cette façon il évitait les reproches, les récriminations, les prières ; la seconde, parce qu’il n’était pas fâché de lire un peu dans sa pensée, et, s’il était possible, dans celle de cette femme.
Tout ce qu’il y avait de plus clair là-dedans, c’est que d’Artagnan aimait Milady comme un fou et qu’elle ne l’aimait pas le moins du monde. Un instant d’Artagnan comprit que ce qu’il aurait de mieux à faire serait de rentrer chez lui et d’écrire à Milady une longue lettre dans laquelle il lui avouerait que lui et de Wardes étaient jusqu’à présent absolument le même, que par conséquent il ne pouvait s’engager, sous peine de suicide, à tuer de Wardes. Mais lui aussi était éperonné d’un féroce désir de vengeance ; il voulait posséder à son tour cette femme sous son propre nom ; et comme cette vengeance lui paraissait avoir une certaine douceur, il ne voulait point y renoncer.
Il fit cinq ou six fois le tour de la place Royale, se retournant de dix pas en dix pas pour regarder la lumière de l’appartement de Milady, qu’on apercevait à travers les jalousies ; il était évident que cette fois la jeune femme était moins pressée que la première de rentrer dans sa chambre.
Enfin la lumière disparut.
Avec cette lueur s’éteignit la dernière irrésolution dans le cœur de d’Artagnan ; il se rappela les détails de la première nuit, et, le cœur bondissant, la tête en feu, il rentra dans l’hôtel et se précipita dans la chambre de Ketty.
La jeune fille, pâle comme la mort, tremblant de tous ses membres, voulut arrêter son amant ; mais Milady, l’oreille au guet, avait entendu le bruit qu’avait fait d’Artagnan : elle ouvrit la porte.
« Venez », dit-elle.
Tout cela était d’une si incroyable imprudence, d’une si monstrueuse effronterie, qu’à peine si d’Artagnan pouvait croire à ce qu’il voyait et à ce qu’il entendait. Il croyait être entraîné dans quelqu’une de ces intrigues fantastiques comme on en accomplit en rêve.
Il ne s’élança pas moins vers Milady, cédant à cette attraction que l’aimant exerce sur le fer. La porte se referma derrière eux.
Ketty s’élança à son tour contre la porte.
La jalousie, la fureur, l’orgueil offensé, toutes les passions enfin qui se disputent le cœur d’une femme amoureuse la poussaient à une révélation ; mais elle était perdue si elle avouait avoir donné les mains à une pareille machination ; et, par-dessus tout, d’Artagnan était perdu pour elle.
Cette dernière pensée d’amour lui conseilla encore ce dernier sacrifice.
D’Artagnan, de son côté, était arrivé au comble de tous ses vœux : ce n’était plus un rival qu’on aimait en lui, c’était lui-même qu’on avait l’air d’aimer. Une voix secrète lui disait bien au fond du cœur qu’il n’était qu’un instrument de vengeance que l’on caressait en attendant qu’il donnât la mort, mais l’orgueil, mais l’amour-propre, mais la folie faisaient taire cette voix, étouffaient ce murmure. Puis notre Gascon, avec la dose de confiance que nous lui connaissons, se comparait à de Wardes et se demandait pourquoi, au bout du compte, on ne l’aimerait pas, lui aussi, pour lui-même.
Il s’abandonna donc tout entier aux sensations du moment. Milady ne fut plus pour lui cette femme aux intentions fatales qui l’avait un instant épouvanté, ce fut une maîtresse ardente et passionnée s’abandonnant tout entière à un amour qu’elle semblait éprouver elle-même. Deux heures à peu près s’écoulèrent ainsi.
Cependant les transports des deux amants se calmèrent ; Milady, qui n’avait point les mêmes motifs que d’Artagnan pour oublier, revint la première à la réalité et demanda au jeune homme si les mesures qui devaient amener le lendemain entre lui et de Wardes une rencontre étaient bien arrêtées d’avance dans son esprit.
Mais d’Artagnan, dont les idées avaient pris un tout autre cours, s’oublia comme un sot et répondit galamment qu’il était bien tard pour s’occuper de duels à coups d’épée.
Cette froideur pour les seuls intérêts qui l’occupassent effraya Milady, dont les questions devinrent plus pressantes.
Alors d’Artagnan, qui n’avait jamais sérieusement pensé à ce duel impossible, voulut détourner la conversation, mais il n’était plus de force.
Milady le contint dans les limites qu’elle avait tracées d’avance avec son esprit irrésistible et sa volonté de fer.
D’Artagnan se crut fort spirituel en conseillant à Milady de renoncer, en pardonnant à de Wardes, aux projets furieux qu’elle avait formés.
Mais aux premiers mots qu’il dit, la jeune femme tressaillit et s’éloigna.
« Auriez-vous peur, cher d’Artagnan ? dit-elle d’une voix aiguë et railleuse qui résonna étrangement dans l’obscurité.
– Vous ne le pensez pas, chère âme ! répondit d’Artagnan ; mais enfin, si ce pauvre comte de Wardes était moins coupable que vous ne le pensez ?
– En tout cas dit gravement Milady, il m’a trompée, et du moment où il m’a trompée il a mérité la mort.
– Il mourra donc, puisque vous le condamnez ! » dit d’Artagnan d’un ton si ferme, qu’il parut à Milady l’expression d’un dévouement à toute épreuve.
Aussitôt elle se rapprocha de lui.
Nous ne pourrions dire le temps que dura la nuit pour Milady ; mais d’Artagnan croyait être près d’elle depuis deux heures à peine lorsque le jour parut aux fentes des jalousies et bientôt envahit la chambre de sa lueur blafarde.
Alors Milady, voyant que d’Artagnan allait la quitter, lui rappela la promesse qu’il lui avait faite de la venger de de Wardes.
« Je suis tout prêt, dit d’Artagnan, mais auparavant je voudrais être certain d’une chose.
– De laquelle ? demanda Milady.
– C’est que vous m’aimez.
– Je vous en ai donné la preuve, ce me semble.
– Oui, aussi je suis à vous corps et âme.
– Merci, mon brave amant ! mais de même que je vous ai prouvé mon amour, vous me prouverez le vôtre à votre tour, n’est-ce pas ?
– Certainement. Mais si vous m’aimez comme vous me le dites, reprit d’Artagnan, ne craignez-vous pas un peu pour moi ?
– Que puis-je craindre ?
– Mais enfin, que je sois blessé dangereusement, tué même.
– Impossible, dit Milady, vous êtes un homme si vaillant et une si fine épée.
– Vous ne préféreriez donc point, reprit d’Artagnan, un moyen qui vous vengerait de même tout en rendant inutile le combat. »
Milady regarda son amant en silence : cette lueur blafarde des premiers rayons du jour donnait à ses yeux clairs une expression étrangement funeste.
« Vraiment, dit-elle, je crois que voilà que vous hésitez maintenant.
– Non, je n’hésite pas ; mais c’est que ce pauvre comte de Wardes me fait vraiment peine depuis que vous ne l’aimez plus, et il me semble qu’un homme doit être si cruellement puni par la perte seule de votre amour, qu’il n’a pas besoin d’autre châtiment :
– Qui vous dit que je l’aie aimé ? demanda Milady.
– Au moins puis-je croire maintenant sans trop de fatuité que vous en aimez un autre, dit le jeune homme d’un ton caressant, et je vous le répète, je m’intéresse au comte.
– Vous ? demanda Milady.
– Oui moi.
– Et pourquoi vous ?
– Parce que seul je sais…
– Quoi ?
– Qu’il est loin d’être ou plutôt d’avoir été aussi coupable envers vous qu’il le paraît.
– En vérité ! dit Milady d’un air inquiet ; expliquez-vous, car je ne sais vraiment ce que vous voulez dire. »
Et elle regardait d’Artagnan, qui la tenait embrassée avec des yeux qui semblaient s’enflammer peu à peu.
« Oui, je suis galant homme, moi ! dit d’Artagnan décidé à en finir ; et depuis que votre amour est à moi, que je suis bien sûr de le posséder, car je le possède, n’est-ce pas ?…
– Tout entier, continuez.
– Eh bien, je me sens comme transporté, un aveu me pèse.
– Un aveu ?
– Si j’eusse douté de votre amour je ne l’eusse pas fait ; mais vous m’aimez, ma belle maîtresse ? n’est-ce pas, vous m’aimez ?
– Sans doute.
– Alors si par excès d’amour je me suis rendu coupable envers vous, vous me pardonnerez ?
– Peut-être ! »
D’Artagnan essaya, avec le plus doux sourire qu’il pût prendre, de rapprocher ses lèvres des lèvres de Milady, mais celle-ci l’écarta.
« Cet aveu, dit-elle en pâlissant, quel est cet aveu ?
– Vous aviez donné rendez-vous à de Wardes, jeudi dernier, dans cette même chambre, n’est-ce pas ?
– Moi, non ! cela n’est pas, dit Milady d’un ton de voix si ferme et d’un visage si impassible, que si d’Artagnan n’eût pas eu une certitude si parfaite, il eût douté.
– Ne mentez pas, mon bel ange, dit d’Artagnan en souriant, ce serait inutile.
– Comment cela ? parlez donc ! vous me faites mourir !
– Oh ! rassurez-vous, vous n’êtes point coupable envers moi, et je vous ai déjà pardonné !
– Après, après ?
– De Wardes ne peut se glorifier de rien.
– Pourquoi ? Vous m’avez dit vous-même que cette bague…
– Cette bague, mon amour, c’est moi qui l’ai. Le comte de Wardes de jeudi et le d’Artagnan d’aujourd’hui sont la même personne. »
L’imprudent s’attendait à une surprise mêlée de pudeur, à un petit orage qui se résoudrait en larmes ; mais il se trompait étrangement, et son erreur ne fut pas longue.
Pâle et terrible, Milady se redressa, et, repoussant d’Artagnan d’un violent coup dans la poitrine, elle s’élança hors du lit.
Il faisait alors presque grand jour.
D’Artagnan la retint par son peignoir de fine toile des Indes pour implorer son pardon ; mais elle, d’un mouvement puissant et résolu, elle essaya de fuir. Alors la batiste se déchira en laissant à nu les épaules et sur l’une de ces belles épaules rondes et blanches, d’Artagnan avec un saisissement inexprimable, reconnut la fleur de lis, cette marque indélébile qu’imprime la main infamante du bourreau.
« Grand Dieu ! » s’écria d’Artagnan en lâchant le peignoir.
Et il demeura muet, immobile et glacé sur le lit.
Mais Milady se sentait dénoncée par l’effroi même de d’Artagnan. Sans doute il avait tout vu : le jeune homme maintenant savait son secret, secret terrible, que tout le monde ignorait, excepté lui.
Elle se retourna, non plus comme une femme furieuse mais comme une panthère blessée.
« Ah ! misérable, dit-elle, tu m’as lâchement trahie, et de plus tu as mon secret ! Tu mourras ! »
Et elle courut à un coffret de marqueterie posé sur la toilette, l’ouvrit d’une main fiévreuse et tremblante, en tira un petit poignard à manche d’or, à la lame aiguë et mince et revint d’un bond sur d’Artagnan à demi nu.
Quoique le jeune homme fût brave, on le sait, il fut épouvanté de cette figure bouleversée, de ces pupilles dilatées horriblement, de ces joues pâles et de ces lèvres sanglantes ; il recula jusqu’à la ruelle, comme il eût fait à l’approche d’un serpent qui eût rampé vers lui, et son épée se rencontrant sous sa main souillée de sueur, il la tira du fourreau.
Mais sans s’inquiéter de l’épée, Milady essaya de remonter sur le lit pour le frapper, et elle ne s’arrêta que lorsqu’elle sentit la pointe aiguë sur sa gorge.
Alors elle essaya de saisir cette épée avec les mains mais d’Artagnan l’écarta toujours de ses étreintes et, la lui présentant tantôt aux yeux, tantôt à la poitrine, il se laissa glisser à bas du lit, cherchant pour faire retraite la porte qui conduisait chez Ketty.
Milady, pendant ce temps, se ruait sur lui avec d’horribles transports, rugissant d’une façon formidable.
Cependant cela ressemblait à un duel, aussi d’Artagnan se remettait petit à petit.
« Bien, belle dame, bien ! disait-il, mais, de par Dieu, calmez-vous, ou je vous dessine une seconde fleur de lis sur l’autre épaule.
– Infâme ! infâme ! » hurlait Milady.
Mais d’Artagnan, cherchant toujours la porte, se tenait sur la défensive.
Au bruit qu’ils faisaient, elle renversant les meubles pour aller à lui, lui s’abritant derrière les meubles pour se garantir d’elle, Ketty ouvrit la porte. D’Artagnan, qui avait sans cesse manœuvré pour se rapprocher de cette porte, n’en était plus qu’à trois pas. D’un seul élan il s’élança de la chambre de Milady dans celle de la suivante, et, rapide comme l’éclair, il referma la porte, contre laquelle il s’appuya de tout son poids tandis que Ketty poussait les verrous.
Alors Milady essaya de renverser l’arc-boutant qui l’enfermait dans sa chambre, avec des forces bien au-dessus de celles d’une femme ; puis, lorsqu’elle sentit que c’était chose impossible, elle cribla la porte de coups de poignard, dont quelques-uns traversèrent l’épaisseur du bois.
Chaque coup était accompagné d’une imprécation terrible.
« Vite, vite, Ketty, dit d’Artagnan à demi-voix lorsque les verrous furent mis, fais-moi sortir de l’hôtel, ou si nous lui laissons le temps de se retourner, elle me fera tuer par les laquais.
– Mais vous ne pouvez pas sortir ainsi, dit Ketty, vous êtes tout nu.
– C’est vrai, dit d’Artagnan, qui s’aperçut alors seulement du costume dans lequel il se trouvait, c’est vrai ; habille-moi comme tu pourras, mais hâtons-nous ; comprends-tu, il y va de la vie et de la mort ! »
Ketty ne comprenait que trop ; en un tour de main elle l’affubla d’une robe à fleurs, d’une large coiffe et d’un mantelet ; elle lui donna des pantoufles, dans lesquelles il passa ses pieds nus, puis elle l’entraîna par les degrés. Il était temps, Milady avait déjà sonné et réveillé tout l’hôtel. Le portier tira le cordon à la voix de Ketty au moment même où Milady, à demi nue de son côté, criait par la fenêtre :
« N’ouvrez pas ! »
Comment, sans se déranger, Athos trouva…
… son équipement
Le jeune homme s’enfuit tandis qu’elle le menaçait encore d’un geste impuissant. Au moment où elle le perdit de vue, Milady tomba évanouie dans sa chambre.
D’Artagnan était tellement bouleversé, que, sans s’inquiéter de ce que deviendrait Ketty, il traversa la moitié de Paris tout en courant, et ne s’arrêta que devant la porte d’Athos. L’égarement de son esprit, la terreur qui l’éperonnait, les cris de quelques patrouilles qui se mirent à sa poursuite, et les huées de quelques passants qui, malgré l’heure peu avancée, se rendaient à leurs affaires, ne firent que précipiter sa course.
Il traversa la cour, monta les deux étages d’Athos et frappa à la porte à tout rompre.
Grimaud vint ouvrir les yeux bouffis de sommeil. D’Artagnan s’élança avec tant de force dans l’antichambre qu’il faillit le culbuter en entrant.
Malgré le mutisme habituel du pauvre garçon, cette fois la parole lui revint.
« Hé, là, là ! s’écria-t-il, que voulez-vous, coureuse ? que demandez-vous, drôlesse ? »
D’Artagnan releva ses coiffes et dégagea ses mains de dessous son mantelet ; à la vue de ses moustaches et de son épée nue, le pauvre diable s’aperçut qu’il avait affaire à un homme.
Il crut alors que c’était quelque assassin.
« Au secours ! à l’aide ! au secours ! s’écria-t-il.
– Tais-toi, malheureux ! dit le jeune homme, je suis d’Artagnan, ne me reconnais-tu pas ? Où est ton maître ?
– Vous, monsieur d’Artagnan ! s’écria Grimaud épouvanté. Impossible.
– Grimaud, dit Athos sortant de son appartement en robe de chambre, je crois que vous vous permettez de parler.
– Ah ! monsieur ! c’est que…
– Silence. »
Grimaud se contenta de montrer du doigt d’Artagnan à son maître.
Athos reconnut son camarade, et, tout flegmatique qu’il était, il partit d’un éclat de rire que motivait bien la mascarade étrange qu’il avait sous les yeux : coiffes de travers, jupes tombantes sur les souliers ; manches retroussées et moustaches raides d’émotion.
« Ne riez pas, mon ami, s’écria d’Artagnan ; de par le Ciel ne riez pas, car, sur mon âme, je vous le dis, il n’y a point de quoi rire. »
Et il prononça ces mots d’un air si solennel et avec une épouvante si vraie qu’Athos lui prit aussitôt les mains en s’écriant :
« Seriez-vous blessé, mon ami ? vous êtes bien pâle !
– Non, mais il vient de m’arriver un terrible événement. Êtes-vous seul, Athos ?
– Pardieu ! qui voulez-vous donc qui soit chez moi à cette heure ?
– Bien, bien. »
Et d’Artagnan se précipita dans la chambre d’Athos.
« Hé, parlez ! dit celui-ci en refermant la porte et en poussant les verrous pour n’être pas dérangés. Le roi est-il mort ? avez-vous tué M. le cardinal ? vous êtes tout renversé ; voyons, voyons, dites, car je meurs véritablement d’inquiétude.
– Athos, dit d’Artagnan se débarrassant de ses vêtements de femme et apparaissant en chemise, préparez-vous à entendre une histoire incroyable, inouïe.
– Prenez d’abord cette robe de chambre », dit le mousquetaire à son ami.
D’Artagnan passa la robe de chambre, prenant une manche pour une autre tant il était encore ému.
« Eh bien ? dit Athos.
– Eh bien, répondit d’Artagnan en se courbant vers l’oreille d’Athos et en baissant la voix, Milady est marquée d’une fleur de lis à l’épaule.
– Ah ! cria le mousquetaire comme s’il eût reçu une balle dans le cœur.
– Voyons, dit d’Artagnan, êtes-vous sûr que l’autre soit bien morte ?
– L’autre ? dit Athos d’une voix si sourde, qu’à peine si d’Artagnan l’entendit.
– Oui, celle dont vous m’avez parlé un jour à Amiens. »
Athos poussa un gémissement et laissa tomber sa tête dans ses mains.
« Celle-ci, continua d’Artagnan, est une femme de vingt-six à vingt-huit ans.
– Blonde, dit Athos, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Des yeux clairs, d’une clarté étrange, avec des cils et sourcils noirs ?
– Oui.
– Grande, bien faite ? Il lui manque une dent près de l’œillère gauche.
– Oui.
– La fleur de lis est petite, rousse de couleur et comme effacée par les couches de pâte qu’on y applique.
– Oui.
– Cependant vous dites qu’elle est anglaise !
– On l’appelle Milady, mais elle peut être française. Malgré cela, Lord de Winter n’est que son beau-frère.
– Je veux la voir, d’Artagnan.
– Prenez garde, Athos, prenez garde ; vous avez voulu la tuer, elle est femme à vous rendre la pareille et à ne pas vous manquer.
– Elle n’osera rien dire, car ce serait se dénoncer elle-même.
– Elle est capable de tout ! L’avez-vous jamais vue furieuse ?
– Non, dit Athos.
– Une tigresse, une panthère ! Ah ! mon cher Athos ! j’ai bien peur d’avoir attiré sur nous deux une vengeance terrible ! »
D’Artagnan raconta tout alors : la colère insensée de Milady et ses menaces de mort.
« Vous avez raison, et, sur mon âme, je donnerais ma vie pour un cheveu, dit Athos. Heureusement, c’est après-demain que nous quittons Paris ; nous allons, selon toute probabilité, à La Rochelle, et une fois partis…
– Elle vous suivra jusqu’au bout du monde, Athos, si elle vous reconnaît ; laissez donc sa haine s’exercer sur moi seul.
– Ah ! mon cher ! que m’importe qu’elle me tue ! dit Athos ; est-ce que par hasard vous croyez que je tiens à la vie ?
– Il y a quelque horrible mystère sous tout cela, Athos ! cette femme est l’espion du cardinal, j’en suis sûr !
– En ce cas, prenez garde à vous.
Si le cardinal ne vous a pas dans une haute admiration pour l’affaire de Londres, il vous a en grande haine ; mais comme, au bout du compte, il ne peut rien vous reprocher ostensiblement, et qu’il faut que haine se satisfasse, surtout quand c’est une haine de cardinal, prenez garde à vous ! Si vous sortez, ne sortez pas seul ; si vous mangez, prenez vos précautions : méfiez-vous de tout enfin, même de votre ombre.
– Heureusement, dit d’Artagnan, qu’il s’agit seulement d’aller jusqu’à après-demain soir sans encombre, car une fois à l’armée nous n’aurons plus, je l’espère, que des hommes à craindre.
– En attendant, dit Athos, je renonce à mes projets de réclusion, et je vais partout avec vous : il faut que vous retourniez rue des Fossoyeurs, je vous accompagne.
– Mais si près que ce soit d’ici, reprit d’Artagnan, je ne puis y retourner comme cela.
– C’est juste », dit Athos. Et il tira la sonnette.
Grimaud entra.
Athos lui fit signe d’aller chez d’Artagnan, et d’en rapporter des habits.
Grimaud répondit par un autre signe qu’il comprenait parfaitement et partit.
« Ah çà ! mais voilà qui ne nous avance pas pour l’équipement cher ami, dit Athos ; car, si je ne m’abuse, vous avez laissé toute votre défroque chez Milady, qui n’aura sans doute pas l’attention de vous la retourner. Heureusement que vous avez le saphir.
– Le saphir est à vous, mon cher Athos ! ne m’avez-vous pas dit que c’était une bague de famille ?
– Oui, mon père l’acheta deux mille écus, à ce qu’il me dit autrefois ; il faisait partie des cadeaux de noces qu’il fit à ma mère ; et il est magnifique. Ma mère me le donna, et moi, fou que j’étais, plutôt que de garder cette bague comme une relique sainte, je la donnai à mon tour à cette misérable.
– Alors, mon cher, reprenez cette bague, à laquelle je comprends que vous devez tenir.
– Moi, reprendre cette bague, après qu’elle a passé par les mains de l’infâme ! jamais : cette bague est souillée, d’Artagnan.
– Vendez-la donc.
– Vendre un diamant qui vient de ma mère ! je vous avoue que je regarderais cela comme une profanation.
– Alors engagez-la, on vous prêtera bien dessus un millier d’écus. Avec cette somme vous serez au-dessus de vos affaires, puis, au premier argent qui vous rentrera, vous la dégagerez, et vous la reprendrez lavée de ses anciennes taches, car elle aura passé par les mains des usuriers. »
Athos sourit.
« Vous êtes un charmant compagnon, dit-il, mon cher d’Artagnan ; vous relevez par votre éternelle gaieté les pauvres esprits dans l’affliction. Eh bien, oui, engageons cette bague, mais à une condition !
– Laquelle ?
– C’est qu’il y aura cinq cents écus pour vous et cinq cents écus pour moi.
– Y songez-vous, Athos ? je n’ai pas besoin du quart de cette somme, moi qui suis dans les gardes, et en vendant ma selle je me la procurerai. Que me faut-il ? Un cheval pour Planchet, voilà tout. Puis vous oubliez que j’ai une bague aussi.
– À laquelle vous tenez encore plus, ce me semble, que je ne tiens, moi, à la mienne ; du moins j’ai cru m’en apercevoir.
– Oui, car dans une circonstance extrême elle peut nous tirer non seulement de quelque grand embarras mais encore de quelque grand danger ; c’est non seulement un diamant précieux, mais c’est encore un talisman enchanté.
Je ne vous comprends pas, mais je crois à ce que vous me dites. Revenons donc à ma bague, ou plutôt à la vôtre, vous toucherez la moitié de la somme qu’on nous donnera sur elle ou je la jette dans la Seine, et je doute que, comme à Polycrate, quelque poisson soit assez complaisant pour nous la rapporter.
– Eh bien, donc, j’accepte ! » dit d’Artagnan.
En ce moment Grimaud rentra accompagné de Planchet ; celui-ci, inquiet de son maître et curieux de savoir ce qui lui était arrivé, avait profité de la circonstance et apportait les habits lui-même.
D’Artagnan s’habilla, Athos en fit autant : puis quand tous deux furent prêts à sortir, ce dernier fit à Grimaud le signe d’un homme qui met en joue ; celui-ci décrocha aussitôt son mousqueton et s’apprêta à accompagner son maître.
Athos et d’Artagnan suivis de leurs valets arrivèrent sans incident à la rue des Fossoyeurs. Bonacieux était sur la porte, il regarda d’Artagnan d’un air goguenard.
« Eh, mon cher locataire ! dit-il, hâtez-vous donc, vous avez une belle jeune fille qui vous attend chez vous, et les femmes, vous le savez, n’aiment pas qu’on les fasse attendre !
– C’est Ketty ! » s’écria d’Artagnan.
Et il s’élança dans l’allée.
Effectivement, sur le carré conduisant à sa chambre, et tapie contre sa porte, il trouva la pauvre enfant toute tremblante. Dès qu’elle l’aperçut :
« Vous m’avez promis votre protection, vous m’avez promis de me sauver de sa colère, dit-elle ; souvenez-vous que c’est vous qui m’avez perdue !
– Oui, sans doute, dit d’Artagnan, sois tranquille, Ketty. Mais qu’est-il arrivé après mon départ ?
– Le sais-je ? dit Ketty. Aux cris qu’elle a poussés les laquais sont accourus elle était folle de colère ; tout ce qu’il existe d’imprécations elle les a vomies contre vous. Alors j’ai pensé qu’elle se rappellerait que c’était par ma chambre que vous aviez pénétré dans la sienne, et qu’alors elle songerait que j’étais votre complice ; j’ai pris le peu d’argent que j’avais, mes hardes les plus précieuses, et je me suis sauvée.
– Pauvre enfant ! Mais que vais-je faire de toi ?
Je pars après-demain.
– Tout ce que vous voudrez, Monsieur le chevalier, faites-moi quitter Paris, faites-moi quitter la France.
– Je ne puis cependant pas t’emmener avec moi au siège de La Rochelle, dit d’Artagnan.
– Non ; mais vous pouvez me placer en province, chez quelque dame de votre connaissance : dans votre pays, par exemple.
– Ah ! ma chère amie ! dans mon pays les dames n’ont point de femmes de chambre. Mais, attends, j’ai ton affaire. Planchet, va me chercher Aramis : qu’il vienne tout de suite. Nous avons quelque chose de très important à lui dire.
– Je comprends, dit Athos ; mais pourquoi pas Porthos ? Il me semble que sa marquise…
– La marquise de Porthos se fait habiller par les clercs de son mari, dit d’Artagnan en riant. D’ailleurs Ketty ne voudrait pas demeurer rue aux Ours, n’est-ce pas, Ketty ?
– Je demeurerai où l’on voudra, dit Ketty, pourvu que je sois bien cachée et que l’on ne sache pas où je suis.
– Maintenant, Ketty, que nous allons nous séparer, et par conséquent que tu n’es plus jalouse de moi…
– Monsieur le chevalier, de loin ou de près, dit Ketty, je vous aimerai toujours. »
« Où diable la constance va-t-elle se nicher ? » murmura Athos.
« Moi aussi, dit d’Artagnan, moi aussi, je t’aimerai toujours, sois tranquille. Mais voyons, réponds-moi. Maintenant j’attache une grande importance à la question que je te fais : n’aurais-tu jamais entendu parler d’une jeune dame qu’on aurait enlevée pendant une nuit.
– Attendez donc… Oh ! mon Dieu ! monsieur le chevalier, est-ce que vous aimez encore cette femme ?
– Non, c’est un de mes amis qui l’aime. Tiens, c’est Athos que voilà.
– Moi ! s’écria Athos avec un accent pareil à celui d’un homme qui s’aperçoit qu’il va marcher sur une couleuvre.
– Sans doute, vous ! fit d’Artagnan en serrant la main d’Athos. Vous savez bien l’intérêt que nous prenons tous à cette pauvre petite Mme Bonacieux. D’ailleurs Ketty ne dira rien : n’est-ce pas, Ketty ? Tu comprends, mon enfant, continua d’Artagnan, c’est la femme de cet affreux magot que tu as vu sur le pas de la porte en entrant ici.
– Oh ! mon Dieu ! s’écria Ketty, vous me rappelez ma peur ; pourvu qu’il ne m’ait pas reconnue !
– Comment, reconnue ! tu as donc déjà vu cet homme ?
– Il est venu deux fois chez Milady.
– C’est cela. Vers quelle époque ?
– Mais il y a quinze ou dix-huit jours à peu près.
– Justement.
– Et hier soir il est revenu.
– Hier soir.
– Oui, un instant avant que vous vinssiez vous-même.
– Mon cher Athos, nous sommes enveloppés dans un réseau d’espions ! Et tu crois qu’il t’a reconnue, Ketty ?
– J’ai baissé ma coiffe en l’apercevant, mais peut-être était-il trop tard.
– Descendez, Athos, vous dont il se méfie moins que de moi, et voyez s’il est toujours sur sa porte. »
Athos descendit et remonta bientôt.
« Il est parti, dit-il, et la maison est fermée.
– Il est allé faire son rapport, et dire que tous les pigeons sont en ce moment au colombier.
– Eh bien, mais, envolons-nous, dit Athos, et ne laissons ici que Planchet pour nous rapporter les nouvelles.
– Un instant ! Et Aramis que nous avons envoyé chercher !
– C’est juste, dit Athos, attendons Aramis.
En ce moment Aramis entra.
On lui exposa l’affaire, et on lui dit comment il était urgent que parmi toutes ses hautes connaissances il trouvât une place à Ketty.
Aramis réfléchit un instant, et dit en rougissant :
« Cela vous rendra-t-il bien réellement service, d’Artagnan.
– Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.
– Eh bien, Mme de Bois-Tracy m’a demandé, pour une de ses amies qui habite la province, je crois, une femme de chambre sûre ; et si vous pouvez, mon cher d’Artagnan, me répondre de mademoiselle…
– Oh ! monsieur, s’écria Ketty, je serai toute dévouée, soyez-en certain, à la personne qui me donnera les moyens de quitter Paris.
– Alors, dit Aramis, cela va pour le mieux. »
Il se mit à une table et écrivit un petit mot qu’il cacheta avec une bague, et donna le billet à Ketty.
« Maintenant, mon enfant, dit d’Artagnan, tu sais qu’il ne fait pas meilleur ici pour nous que pour toi. Ainsi séparons-nous. Nous nous retrouverons dans des jours meilleurs.
– Et dans quelque temps que nous nous retrouvions et dans quelque lieu que ce soit, dit Ketty, vous me retrouverez vous aimant encore comme je vous aime aujourd’hui. »
« Serment de joueur », dit Athos pendant que d’Artagnan allait reconduire Ketty sur l’escalier.
Un instant après, les trois jeunes gens se séparèrent en prenant rendez-vous à quatre heures chez Athos et en laissant Planchet pour garder la maison.
Aramis rentra chez lui, et Athos et d’Artagnan s’inquiétèrent du placement du saphir.
Comme l’avait prévu notre Gascon, on trouva facilement trois cents pistoles sur la bague.
De plus, le juif annonça que si on voulait la lui vendre, comme elle lui ferait un pendant magnifique pour des boucles d’oreilles, il en donnerait jusqu’à cinq cents pistoles.
Athos et d’Artagnan, avec l’activité de deux soldats et la science de deux connaisseurs, mirent trois heures à peine à acheter tout l’équipement du mousquetaire. D’ailleurs Athos était de bonne composition et grand seigneur jusqu’au bout des ongles. Chaque fois qu’une chose lui convenait, il payait le prix demandé sans essayer même d’en rabattre. D’Artagnan voulait bien là-dessus faire ses observations, mais Athos lui posait la main sur l’épaule en souriant, et d’Artagnan comprenait que c’était bon pour lui, petit gentilhomme gascon, de marchander, mais non pour un homme qui avait les airs d’un prince.
Le mousquetaire trouva un superbe cheval andalou, noir comme du jais, aux narines de feu, aux jambes fines et élégantes, qui prenait six ans. Il l’examina et le trouva sans défaut. On le lui fit mille livres.
Peut-être l’eût-il eu pour moins ; mais tandis que d’Artagnan discutait sur le prix avec le maquignon, Athos comptait les cent pistoles sur la table.
Grimaud eut un cheval picard, trapu et fort, qui coûta trois cents livres.
Mais la selle de ce dernier cheval et les armes de Grimaud achetées, il ne restait plus un sou des cent cinquante pistoles d’Athos. D’Artagnan offrit à son ami de mordre une bouchée dans la part qui lui revenait, quitte à lui rendre plus tard ce qu’il lui aurait emprunté.
Mais Athos, pour toute réponse, se contenta de hausser les épaules.
« Combien le juif donnait-il du saphir pour l’avoir en toute propriété ? demanda Athos.
– Cinq cents pistoles.
– C’est-à-dire, deux cents pistoles de plus ; cent pistoles pour vous, cent pistoles pour moi. Mais c’est une véritable fortune, cela, mon ami, retournez chez le juif.
– Comment, vous voulez…
– Cette bague, décidément, me rappellerait de trop tristes souvenirs ; puis nous n’aurons jamais trois cents pistoles à lui rendre, de sorte que nous perdrions deux mille livres à ce marché. Allez lui dire que la bague est à lui, d’Artagnan, et revenez avec les deux cents pistoles.
– Réfléchissez, Athos.
– L’argent comptant est cher par le temps qui court, et il faut savoir faire des sacrifices. Allez, d’Artagnan, allez ; Grimaud vous accompagnera avec son mousqueton. »
Une demi-heure après, d’Artagnan revint avec les deux mille livres et sans qu’il lui fût arrivé aucun accident.
Ce fut ainsi qu’Athos trouva dans son ménage des ressources auxquelles il ne s’attendait pas.
Une vision
À quatre heures, les quatre amis étaient donc réunis chez Athos. Leurs préoccupations sur l’équipement avaient tout à fait disparu, et chaque visage ne conservait plus l’expression que de ses propres et secrètes inquiétudes ; car derrière tout bonheur présent est cachée une crainte à venir.
Tout à coup Planchet entra apportant deux lettres à l’adresse de d’Artagnan.
L’une était un petit billet gentiment plié en long avec un joli cachet de cire verte sur lequel était empreinte une colombe rapportant un rameau vert.
L’autre était une grande épître carrée et resplendissante des armes terribles de Son Éminence le cardinal-duc.
À la vue de la petite lettre, le cœur de d’Artagnan bondit, car il avait cru reconnaître l’écriture ; et quoiqu’il n’eût vu cette écriture qu’une fois, la mémoire en était restée au plus profond de son cœur.
Il prit donc la petite épître et la décacheta vivement.
« Promenez-vous, lui disait-on, mercredi prochain, de six heures à sept heures du soir, sur la route de Chaillot, et regardez avec soin dans les carrosses qui passeront, mais si vous tenez à votre vie et à celle des gens qui vous aiment, ne dites pas un mot, ne faites pas un mouvement qui puisse faire croire que vous avez reconnu celle qui s’expose à tout pour vous apercevoir un instant. »
Pas de signature.
« C’est un piège, dit Athos, n’y allez pas, d’Artagnan.
– Cependant, dit d’Artagnan, il me semble bien reconnaître l’écriture.
– Elle est peut-être contrefaite, reprit Athos ; à six ou sept heures, dans ce temps-ci, la route de Chaillot est tout à fait déserte : autant que vous alliez vous promener dans la forêt de Bondy.
– Mais si nous y allions tous ! dit d’Artagnan ; que diable ! on ne nous dévorera point tous les quatre ; plus, quatre laquais ; plus, les chevaux ; plus, les armes.
– Puis ce sera une occasion de montrer nos équipages, dit Porthos.
– Mais si c’est une femme qui écrit, dit Aramis, et que cette femme désire ne pas être vue, songez que vous la compromettez, d’Artagnan : ce qui est mal de la part d’un gentilhomme.
– Nous resterons en arrière, dit Porthos, et lui seul s’avancera.
– Oui, mais un coup de pistolet est bientôt tiré d’un carrosse qui marche au galop.
– Bah ! dit d’Artagnan, on me manquera. Nous rejoindrons alors le carrosse, et nous exterminerons ceux qui se trouvent dedans. Ce sera toujours autant d’ennemis de moins.
– Il a raison, dit Porthos ; bataille ; il faut bien essayer nos armes d’ailleurs.
– Bah ! donnons-nous ce plaisir, dit Aramis de son air doux et nonchalant.
– Comme vous voudrez, dit Athos.
– Messieurs, dit d’Artagnan, il est quatre heures et demie, et nous avons le temps à peine d’être à six heures sur la route de Chaillot.
– Puis, si nous sortions trop tard, dit Porthos, on ne nous verrait pas, ce qui serait dommage. Allons donc nous apprêter, messieurs.
– Mais cette seconde lettre, dit Athos, vous l’oubliez ; il me semble que le cachet indique cependant qu’elle mérite bien d’être ouverte : quant à moi, je vous déclare, mon cher d’Artagnan, que je m’en soucie bien plus que du petit brimborion que vous venez tout doucement de glisser sur votre cœur. »
D’Artagnan rougit.
« Eh bien, dit le jeune homme, voyons, messieurs, ce que me veut Son Éminence. »
Et d’Artagnan décacheta la lettre et lut :
« M. d’Artagnan, garde du roi, compagnie des Essarts, est attendu au Palais-Cardinal ce soir à huit heures.
« La Houdinière,
« Capitaine des gardes. »
« Diable ! dit Athos, voici un rendez-vous bien autrement inquiétant que l’autre.
– J’irai au second en sortant du premier, dit d’Artagnan : l’un est pour sept heures, l’autre pour huit ; il y aura temps pour tout.
– Hum ! je n’irais pas, dit Aramis : un galant chevalier ne peut manquer à un rendez-vous donné par une dame ; mais un gentilhomme prudent peut s’excuser de ne pas se rendre chez Son Éminence, surtout lorsqu’il a quelque raison de croire que ce n’est pas pour y recevoir des compliments.
– Je suis de l’avis d’Aramis, dit Porthos.
– Messieurs, répondit d’Artagnan, j’ai déjà reçu par M. de Cavois pareille invitation de Son Éminence, je l’ai négligée, et le lendemain il m’est arrivé un grand malheur !
Constance a disparu ; quelque chose qui puisse advenir, j’irai.
– Si c’est un parti pris, dit Athos, faites.
– Mais la Bastille ? dit Aramis.
– Bah ! vous m’en tirerez, reprit d’Artagnan.
– Sans doute, reprirent Aramis et Porthos avec un aplomb admirable et comme si c’était la chose la plus simple, sans doute nous vous en tirerons ; mais, en attendant, comme nous devons partir après-demain, vous feriez mieux de ne pas risquer cette Bastille.
– Faisons mieux, dit Athos, ne le quittons pas de la soirée, attendons-le chacun à une porte du palais avec trois mousquetaires derrière nous ; si nous voyons sortir quelque voiture à portière fermée et à demi suspecte, nous tomberons dessus. Il y a longtemps que nous n’avons eu maille à partir avec les gardes de M. le cardinal, et M. de Tréville doit nous croire morts.
– Décidément, Athos, dit Aramis, vous étiez fait pour être général d’armée ; que dites-vous du plan, messieurs ?
– Admirable ! répétèrent en chœur les jeunes gens.
– Eh bien, dit Porthos, je cours à l’hôtel, je préviens nos camarades de se tenir prêts pour huit heures, le rendez-vous sera sur la place du Palais-Cardinal ; vous, pendant ce temps, faites seller les chevaux par les laquais.
– Mais moi, je n’ai pas de cheval, dit d’Artagnan ; mais je vais en faire prendre un chez M. de Tréville.
– C’est inutile, dit Aramis, vous prendrez un des miens.
– Combien en avez-vous donc ? demanda d’Artagnan.
– Trois, répondit en souriant Aramis.
– Mon cher ! dit Athos, vous êtes certainement le poète le mieux monté de France et de Navarre.
– Écoutez, mon cher Aramis, vous ne saurez que faire de trois chevaux, n’est-ce pas ? je ne comprends pas même que vous ayez acheté trois chevaux.
– Aussi, je n’en ai acheté que deux, dit Aramis.
– Le troisième vous est donc tombé du ciel ?
– Non, le troisième m’a été amené ce matin même par un domestique sans livrée qui n’a pas voulu me dire à qui il appartenait et qui m’a affirmé avoir reçu l’ordre de son maître…
– Ou de sa maîtresse, interrompit d’Artagnan.
– La chose n’y fait rien, dit Aramis en rougissant… et qui m’a affirmé, dis-je, avoir reçu l’ordre de sa maîtresse de mettre ce cheval dans mon écurie sans me dire de quelle part il venait.
– Il n’y a qu’aux poètes que ces choses-là arrivent, reprit gravement Athos.
– Eh bien, en ce cas, faisons mieux, dit d’Artagnan ; lequel des deux chevaux monterez-vous : celui que vous avez acheté, ou celui qu’on vous a donné ?
– Celui que l’on m’a donné sans contredit ; vous comprenez, d’Artagnan, que je ne puis faire cette injure…
– Au donateur inconnu, reprit d’Artagnan.
– Ou à la donatrice mystérieuse, dit Athos.
– Celui que vous avez acheté vous devient donc inutile ?
– À peu près.
– Et vous l’avez choisi vous-même ?
– Et avec le plus grand soin ; la sûreté du cavalier, vous le savez, dépend presque toujours de son cheval !
– Eh bien, cédez-le-moi pour le prix qu’il vous a coûté !
– J’allais vous l’offrir, mon cher d’Artagnan, en vous donnant tout le temps qui vous sera nécessaire pour me rendre cette bagatelle.
– Et combien vous coûte-t-il ?
– Huit cents livres.
– Voici quarante doubles pistoles, mon cher ami, dit d’Artagnan en tirant la somme de sa poche ; je sais que c’est la monnaie avec laquelle on vous paie vos poèmes.
– Vous êtes donc en fonds ? dit Aramis.
– Riche, richissime, mon cher ! »
Et d’Artagnan fit sonner dans sa poche le reste de ses pistoles.
« Envoyez votre selle à l’Hôtel des Mousquetaires, et l’on vous amènera votre cheval ici avec les nôtres.
– Très bien ; mais il est bientôt cinq heures, hâtons-nous. »
Un quart d’heure après, Porthos apparut à un bout de la rue Férou sur un genet magnifique ; Mousqueton le suivait sur un cheval d’Auvergne, petit, mais solide.
Porthos resplendissait de joie et d’orgueil.
En même temps Aramis apparut à l’autre bout de la rue monté sur un superbe coursier anglais ; Bazin le suivait sur un cheval rouan, tenant en laisse un vigoureux mecklembourgeois : c’était la monture de d’Artagnan.
Les deux mousquetaires se rencontrèrent à la porte : Athos et d’Artagnan les regardaient par la fenêtre.
« Diable ! dit Aramis, vous avez là un superbe cheval, mon cher Porthos.
– Oui, répondit Porthos ; c’est celui qu’on devait m’envoyer tout d’abord : une mauvaise plaisanterie du mari lui a substitué l’autre ; mais le mari a été puni depuis et j’ai obtenu toute satisfaction. »
Planchet et Grimaud parurent alors à leur tour, tenant en main les montures de leurs maîtres ; d’Artagnan et Athos descendirent, se mirent en selle près de leurs compagnons, et tous quatre se mirent en marche : Athos sur le cheval qu’il devait à sa femme, Aramis sur le cheval qu’il devait à sa maîtresse, Porthos sur le cheval qu’il devait à sa procureuse, et d’Artagnan sur le cheval qu’il devait à sa bonne fortune, la meilleure maîtresse qui soit.
Les valets suivirent.
Comme l’avait pensé Porthos, la cavalcade fit bon effet ; et si Mme Coquenard s’était trouvée sur le chemin de Porthos et eût pu voir quel grand air il avait sur son beau genet d’Espagne, elle n’aurait pas regretté la saignée qu’elle avait faite au coffre-fort de son mari.
Près du Louvre les quatre amis rencontrèrent M. de Tréville qui revenait de Saint-Germain ; il les arrêta pour leur faire compliment sur leur équipage, ce qui en un instant amena autour d’eux quelques centaines de badauds.
D’Artagnan profita de la circonstance pour parler à M. de Tréville de la lettre au grand cachet rouge et aux armes ducales ; il est bien entendu que de l’autre il n’en souffla point mot.
M. de Tréville approuva la résolution qu’il avait prise, et l’assura que, si le lendemain il n’avait pas reparu, il saurait bien le retrouver, lui, partout où il serait.
En ce moment, l’horloge de la Samaritaine sonna six heures ; les quatre amis s’excusèrent sur un rendez-vous, et prirent congé de M. de Tréville.
Un temps de galop les conduisit sur la route de Chaillot ; le jour commençait à baisser, les voitures passaient et repassaient ; d’Artagnan, gardé à quelques pas par ses amis, plongeait ses regards jusqu’au fond des carrosses, et n’y apercevait aucune figure de connaissance.
Enfin, après, un quart d’heure d’attente et comme le crépuscule tombait tout à fait, une voiture apparut, arrivant au grand galop par la route de Sèvres ; un pressentiment dit d’avance à d’Artagnan que cette voiture renfermait la personne qui lui avait donné rendez-vous : le jeune homme fut tout étonné lui-même de sentir son cœur battre si violemment. Presque aussitôt une tête de femme sortit par la portière, deux doigts sur la bouche, comme pour recommander le silence, ou comme pour envoyer un baiser ; d’Artagnan poussa un léger cri de joie, cette femme, ou plutôt cette apparition, car la voiture était passée avec la rapidité d’une vision, était Mme Bonacieux.
Par un mouvement involontaire, et malgré la recommandation faite, d’Artagnan lança son cheval au galop et en quelques bonds rejoignit la voiture ; mais la glace de la portière était hermétiquement fermée : la vision avait disparu.
D’Artagnan se rappela alors cette recommandation : « Si vous tenez à votre vie et à celle des personnes qui vous aiment, demeurez immobile et comme si vous n’aviez rien vu. »
Il s’arrêta donc, tremblant non pour lui, mais pour la pauvre femme qui évidemment s’était exposée à un grand péril en lui donnant ce rendez-vous.
La voiture continua sa route toujours marchant à fond de train, s’enfonça dans Paris et disparut.
D’Artagnan était resté interdit à la même place et ne sachant que penser. Si c’était Mme Bonacieux et si elle revenait à Paris, pourquoi ce rendez-vous fugitif, pourquoi ce simple échange d’un coup d’œil, pourquoi ce baiser perdu ? Si d’un autre côté ce n’était pas elle, ce qui était encore bien possible, car le peu de jour qui restait rendait une erreur facile, si ce n’était pas elle, ne serait-ce pas le commencement d’un coup de main monté contre lui avec l’appât de cette femme pour laquelle on connaissait son amour ?
Les trois compagnons se rapprochèrent de lui. Tous trois avaient parfaitement vu une tête de femme apparaître à la portière, mais aucun d’eux, excepté Athos, ne connaissait Mme Bonacieux. L’avis d’Athos, au reste, fut que c’était bien elle ; mais moins préoccupé que d’Artagnan de ce joli visage, il avait cru voir une seconde tête, une tête d’homme au fond de la voiture.
« S’il en est ainsi, dit d’Artagnan, ils la transportent sans doute d’une prison dans une autre. Mais que veulent-ils donc faire de cette pauvre créature, et comment la rejoindrai-je jamais ?
– Ami, dit gravement Athos, rappelez-vous que les morts sont les seuls qu’on ne soit pas exposé à rencontrer sur la terre.
Vous en savez quelque chose ainsi que moi, n’est-ce pas ? Or, si votre maîtresse n’est pas morte, si c’est elle que nous venons de voir, vous la retrouverez un jour ou l’autre. Et peut-être, mon Dieu, ajouta-t-il avec un accent misanthropique qui lui était propre, peut être plus tôt que vous ne voudrez. »
Sept heures et demie sonnèrent, la voiture était en retard d’une vingtaine de minutes sur le rendez-vous donné. Les amis de d’Artagnan lui rappelèrent qu’il avait une visite à faire, tout en lui faisant observer qu’il était encore temps de s’en dédire.
Mais d’Artagnan était à la fois entêté et curieux. Il avait mis dans sa tête qu’il irait au Palais-Cardinal, et qu’il saurait ce que voulait lui dire Son Éminence. Rien ne put le faire changer de résolution.
On arriva rue Saint-Honoré, et place du Palais-Cardinal on trouva les douze mousquetaires convoqués qui se promenaient en attendant leurs camarades. Là seulement, on leur expliqua ce dont il était question.
D’Artagnan était fort connu dans l’honorable corps des mousquetaires du roi, où l’on savait qu’il prendrait un jour sa place ; on le regardait donc d’avance comme un camarade.
Il résulta de ces antécédents que chacun accepta de grand cœur la mission pour laquelle il était convié ; d’ailleurs il s’agissait, selon toute probabilité, de jouer un mauvais tour à M. le cardinal et à ses gens, et pour de pareilles expéditions, ces dignes gentilshommes étaient toujours prêts.
Athos les partagea donc en trois groupes, prit le commandement de l’un, donna le second à Aramis et le troisième à Porthos, puis chaque groupe alla s’embusquer en face d’une sortie.
D’Artagnan, de son côté, entra bravement par la porte principale.
Quoiqu’il se sentît vigoureusement appuyé, le jeune homme n’était pas sans inquiétude en montant pas à pas le grand escalier. Sa conduite avec Milady ressemblait tant soit peu à une trahison, et il se doutait des relations politiques qui existaient entre cette femme et le cardinal ; de plus, de Wardes, qu’il avait si mal accommodé, était des fidèles de Son Éminence, et d’Artagnan savait que si Son Éminence était terrible à ses ennemis, elle était fort attachée à ses amis.
« Si de Wardes a raconté toute notre affaire au cardinal, ce qui n’est pas douteux, et s’il m’a reconnu, ce qui est probable, je dois me regarder à peu près comme un homme condamné, disait d’Artagnan en secouant la tête. Mais pourquoi a-t-il attendu jusqu’aujourd’hui ?
C’est tout simple, Milady aura porté plainte contre moi avec cette hypocrite douleur qui la rend si intéressante, et ce dernier crime aura fait déborder le vase.
« Heureusement, ajouta-t-il, mes bons amis sont en bas, et ils ne me laisseront pas emmener sans me défendre. Cependant la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville ne peut pas faire à elle seule la guerre au cardinal, qui dispose des forces de toute la France, et devant lequel la reine est sans pouvoir et le roi sans volonté. D’Artagnan, mon ami, tu es brave, tu as d’excellentes qualités, mais les femmes te perdront ! »
Il en était à cette triste conclusion lorsqu’il entra dans l’antichambre. Il remit sa lettre à l’huissier de service qui le fit passer dans la salle d’attente et s’enfonça dans l’intérieur du palais.
Dans cette salle d’attente étaient cinq ou six gardes de M. le cardinal, qui, reconnaissant d’Artagnan et sachant que c’était lui qui avait blessé Jussac, le regardèrent en souriant d’un singulier sourire.
Ce sourire parut à d’Artagnan d’un mauvais augure ; seulement, comme notre Gascon n’était pas facile à intimider, ou que plutôt, grâce à un grand orgueil naturel aux gens de son pays, il ne laissait pas voir facilement ce qui se passait dans son âme, quand ce qui s’y passait ressemblait à de la crainte, il se campa fièrement devant MM. les gardes et attendit la main sur la hanche, dans une attitude qui ne manquait pas de majesté.
L’huissier rentra et fit signe à d’Artagnan de le suivre. Il sembla au jeune homme que les gardes, en le regardant s’éloigner, chuchotaient entre eux.
Il suivit un corridor, traversa un grand salon, entra dans une bibliothèque, et se trouva en face d’un homme assis devant un bureau et qui écrivait.
L’huissier l’introduisit et se retira sans dire une parole. D’Artagnan crut d’abord qu’il avait affaire à quelque juge examinant son dossier, mais il s’aperçut que l’homme de bureau écrivait ou plutôt corrigeait des lignes d’inégales longueurs, en scandant des mots sur ses doigts ; il vit qu’il était en face d’un poète. Au bout d’un instant, le poète ferma son manuscrit sur la couverture duquel était écrit : Mirame, tragédie en cinq actes, et leva la tête.
D’Artagnan reconnut le cardinal.

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