Le conseil des Mousquetaires
Comme l’avait prévu Athos, le bastion n’était occupé que par une douzaine de morts tant Français que Rochelois.
« Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de l’expédition, tandis que Grimaud va mettre la table, commençons par recueillir les fusils et les cartouches ; nous pouvons d’ailleurs causer tout en accomplissant cette besogne. Ces messieurs, ajouta-t-il en montrant les morts, ne nous écoutent pas.
– Mais nous pourrions toujours les jeter dans le fossé, dit Porthos, après toutefois nous être assurés qu’ils n’ont rien dans leurs poches.
– Oui, dit Aramis, c’est l’affaire de Grimaud.
– Ah ! bien alors, dit d’Artagnan, que Grimaud les fouille et les jette par-dessus les murailles.
– Gardons-nous-en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir.
– Ces morts peuvent nous servir ? dit Porthos. Ah çà, vous devenez fou, cher ami.
– Ne jugez pas témérairement, disent l’évangile et M. le cardinal, répondit Athos ; combien de fusils, messieurs ?
– Douze, répondit Aramis.
– Combien de coups à tirer ?
– Une centaine.
– C’est tout autant qu’il nous en faut ; chargeons les armes. »
Les quatre mousquetaires se mirent à la besogne. Comme ils achevaient de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le déjeuner était servi.
Athos répondit, toujours par geste, que c’était bien, et indiqua à Grimaud une espèce de poivrière où celui-ci comprit qu’il se devait tenir en sentinelle. Seulement, pour adoucir l’ennui de la faction, Athos lui permit d’emporter un pain, deux côtelettes et une bouteille de vin.
« Et maintenant, à table », dit Athos.
Les quatre amis s’assirent à terre, les jambes croisées, comme les Turcs ou comme les tailleurs.
« Ah ! maintenant, dit d’Artagnan, que tu n’as plus la crainte d’être entendu, j’espère que tu vas nous faire part de ton secret, Athos.
– J’espère que je vous procure à la fois de l’agrément et de la gloire, messieurs, dit Athos.
Je vous ai fait faire une promenade charmante ; voici un déjeuner des plus succulents, et cinq cents personnes là-bas, comme vous pouvez les voir à travers les meurtrières, qui nous prennent pour des fous ou pour des héros, deux classes d’imbéciles qui se ressemblent assez.
– Mais ce secret ? demanda d’Artagnan.
– Le secret, dit Athos, c’est que j’ai vu Milady hier soir. »
D’Artagnan portait son verre à ses lèvres ; mais à ce nom de Milady, la main lui trembla si fort, qu’il le posa à terre pour ne pas en répandre le contenu.
« Tu as vu ta fem…
– Chut donc ! interrompit Athos : vous oubliez, mon cher, que ces messieurs ne sont pas initiés comme vous dans le secret de mes affaires de ménage ; j’ai vu Milady.
– Et où cela ? demanda d’Artagnan.
– À deux lieues d’ici à peu près, à l’auberge du Colombier-Rouge.
– En ce cas je suis perdu, dit d’Artagnan.
– Non, pas tout à fait encore, reprit Athos ; car, à cette heure, elle doit avoir quitté les côtes de France. »
D’Artagnan respira.
« Mais au bout du compte, demanda Porthos, qu’est-ce donc que cette Milady ?
– Une femme charmante, dit Athos en dégustant un verre de vin mousseux. Canaille d’hôtelier ! s’écria-t-il, qui nous donne du vin d’Anjou pour du vin de Champagne, et qui croit que nous nous y laisserons prendre ! Oui, continua-t-il, une femme charmante qui a eu des bontés pour notre ami d’Artagnan, qui lui a fait je ne sais quelle noirceur dont elle a essayé de se venger, il y a un mois en voulant le faire tuer à coups de mousquet, il y a huit jours en essayant de l’empoisonner, et hier en demandant sa tête au cardinal.
– Comment ! en demandant ma tête au cardinal ? s’écria d’Artagnan, pâle de terreur.
– Ça, dit Porthos, c’est vrai comme l’évangile ; je l’ai entendu de mes deux oreilles.
– Moi aussi, dit Aramis.
– Alors, dit d’Artagnan en laissant tomber son bras avec découragement, il est inutile de lutter plus longtemps ; autant que je me brûle la cervelle et que tout soit fini !
– C’est la dernière sottise qu’il faut faire, dit Athos, attendu que c’est la seule à laquelle il n’y ait pas de remède.
– Mais je n’en réchapperai jamais, dit d’Artagnan, avec des ennemis pareils. D’abord mon inconnu de Meung ; ensuite de Wardes, à qui j’ai donné trois coups d’épée ; puis Milady, dont j’ai surpris le secret ; enfin, le cardinal, dont j’ai fait échouer la vengeance.
– Eh bien, dit Athos, tout cela ne fait que quatre, et nous sommes quatre, un contre un. Pardieu ! si nous en croyons les signes que nous fait Grimaud, nous allons avoir affaire à un bien plus grand nombre de gens. Qu’y a-t-il, Grimaud ? Considérant la gravité de la circonstance, je vous permets de parler, mon ami, mais soyez laconique je vous prie. Que voyez-vous ?
– Une troupe.
– De combien de personnes ?
– De vingt hommes.
– Quels hommes ?
– Seize pionniers, quatre soldats.
– À combien de pas sont-ils ?
– À cinq cents pas ;
– Bon, nous avons encore le temps d’achever cette volaille et de boire un verre de vin à ta santé, d’Artagnan !
– À ta santé ! répétèrent Porthos et Aramis.
– Eh bien donc, à ma santé ! quoique je ne croie pas que vos souhaits me servent à grand-chose.
– Bah ! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les sectateurs de Mahomet, et l’avenir est dans ses mains. »
Puis, avalant le contenu de son verre, qu’il posa près de lui, Athos se leva nonchalamment, prit le premier fusil venu et s’approcha d’une meurtrière.
Porthos, Aramis et d’Artagnan en firent autant. Quant à Grimaud, il reçut l’ordre de se placer derrière les quatre amis afin de recharger les armes.
Au bout d’un instant on vit paraître la troupe ; elle suivait une espèce de boyau de tranchée qui établissait une communication entre le bastion et la ville.
« Pardieu ! dit Athos, c’est bien la peine de nous déranger pour une vingtaine de drôles armés de pioches, de hoyaux et de pelles ! Grimaud n’aurait eu qu’à leur faire signe de s’en aller, et je suis convaincu qu’ils nous eussent laissés tranquilles.
– J’en doute, observa d’Artagnan, car ils avancent fort résolument de ce côté. D’ailleurs, il y a avec les travailleurs quatre soldats et un brigadier armés de mousquets.
– C’est qu’ils ne nous ont pas vus, reprit Athos.
– Ma foi ! dit Aramis, j’avoue que j’ai répugnance à tirer sur ces pauvres diables de bourgeois.
– Mauvais prêtre, répondit Porthos, qui a pitié des hérétiques !
– En vérité, dit Athos, Aramis a raison, je vais les prévenir.
– Que diable faites-vous donc ? s’écria d’Artagnan, vous allez vous faire fusiller, mon cher. »
Mais Athos ne tint aucun compte de l’avis, et, montant sur la brèche, son fusil d’une main et son chapeau de l’autre :
« Messieurs, dit-il en s’adressant aux soldats et aux travailleurs, qui, étonnés de son apparition, s’arrêtaient à cinquante pas environ du bastion, et en les saluant courtoisement, messieurs, nous sommes, quelques amis et moi, en train de déjeuner dans ce bastion. Or, vous savez que rien n’est désagréable comme d’être dérangé quand on déjeune ; nous vous prions donc, si vous avez absolument affaire ici, d’attendre que nous ayons fini notre repas, ou de repasser plus tard, à moins qu’il ne vous prenne la salutaire envie de quitter le parti de la rébellion et de venir boire avec nous à la santé du roi de France.
– Prends garde, Athos ! s’écria d’Artagnan ; ne vois-tu pas qu’ils te mettent en joue ?
– Si fait, si fait, dit Athos, mais ce sont des bourgeois qui tirent fort mal, et qui n’ont garde de me toucher. »
En effet, au même instant quatre coups de fusil partirent, et les balles vinrent s’aplatir autour d’Athos, mais sans qu’une seule le touchât.
Quatre coups de fusil leur répondirent presque en même temps, mais ils étaient mieux dirigés que ceux des agresseurs, trois soldats tombèrent tués raide, et un des travailleurs fut blessé.
« Grimaud, un autre mousquet ! » dit Athos toujours sur la brèche.
Grimaud obéit aussitôt. De leur côté, les trois amis avaient chargé leurs armes ; une seconde décharge suivit la première : le brigadier et deux pionniers tombèrent morts, le reste de la troupe prit la fuite.
« Allons, messieurs, une sortie », dit Athos.
Et les quatre amis, s’élançant hors du fort, parvinrent jusqu’au champ de bataille, ramassèrent les quatre mousquets des soldats et la demi-pique du brigadier ; et, convaincus que les fuyards ne s’arrêteraient qu’à la ville, reprirent le chemin du bastion, rapportant les trophées de leur victoire.
« Rechargez les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, messieurs, reprenons notre déjeuner et continuons notre conversation. Où en étions-nous ?
– Je me le rappelle, dit d’Artagnan, qui se préoccupait fort de l’itinéraire que devait suivre Milady.
– Elle va en Angleterre, répondit Athos.
– Et dans quel but ?
– Dans le but d’assassiner ou de faire assassiner Buckingham. »
D’Artagnan poussa une exclamation de surprise et d’indignation.
« Mais c’est infâme ! s’écria-t-il.
– Oh ! quant à cela, dit Athos, je vous prie de croire que je m’en inquiète fort peu. Maintenant que vous avez fini, Grimaud, continua Athos, prenez la demi-pique de notre brigadier, attachez-y une serviette et plantez-la au haut de notre bastion, afin que ces rebelles de Rochelois voient qu’ils ont affaire à de braves et loyaux soldats du roi. »
Grimaud obéit sans répondre. Un instant après le drapeau blanc flottait au-dessus de la tête des quatre amis ; un tonnerre d’applaudissements salua son apparition ; la moitié du camp était aux barrières.
« Comment ! reprit d’Artagnan, tu t’inquiètes fort peu qu’elle tue ou qu’elle fasse tuer Buckingham ? Mais le duc est notre ami.
– Le duc est Anglais, le duc combat contre nous ; qu’elle fasse du duc ce qu’elle voudra, je m’en soucie comme d’une bouteille vide. »
Et Athos envoya à quinze pas de lui une bouteille qu’il tenait, et dont il venait de transvaser jusqu’à la dernière goutte dans son verre.
« Un instant, dit d’Artagnan, je n’abandonne pas Buckingham ainsi ; il nous avait donné de fort beaux chevaux.
– Et surtout de fort belles selles, ajouta Porthos, qui, à ce moment même, portait à son manteau le galon de la sienne.
– Puis, observa Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du pécheur.
– Amen, dit Athos, et nous reviendrons là-dessus plus tard, si tel est votre plaisir ; mais ce qui, pour le moment, me préoccupait le plus, et je suis sûr que tu me comprendras, d’Artagnan, c’était de reprendre à cette femme une espèce de blanc-seing qu’elle avait extorqué au cardinal, et à l’aide duquel elle devait impunément se débarrasser de toi et peut-être de nous.
– Mais c’est donc un démon que cette créature ? dit Porthos en tendant son assiette à Aramis, qui découpait une volaille.
– Et ce blanc-seing, dit d’Artagnan, ce blanc-seing est-il resté entre ses mains ?
– Non, il est passé dans les miennes ; je ne dirai pas que ce fut sans peine, par exemple, car je mentirais.
– Mon cher Athos, dit d’Artagnan, je ne compte plus les fois que je vous dois la vie.
– Alors c’était donc pour venir près d’elle que vous nous avez quittés ? demanda Aramis.
– Justement. Et tu as cette lettre du cardinal ? dit d’Artagnan.
– La voici », dit Athos.
Et il tira le précieux papier de la poche de sa casaque.
D’Artagnan le déplia d’une main dont il n’essayait pas même de dissimuler le tremblement et lut :
« C’est par mon ordre et pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.
« 5 décembre 1627
« Richelieu »
« En effet, dit Aramis, c’est une absolution dans toutes les règles.
– Il faut déchirer ce papier, s’écria d’Artagnan, qui semblait lire sa sentence de mort.
– Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver précieusement, et je ne donnerais pas ce papier quand on le couvrirait de pièces d’or.
– Et que va-t-elle faire maintenant ? demanda le jeune homme.
– Mais, dit négligemment Athos, elle va probablement écrire au cardinal qu’un damné mousquetaire, nommé Athos, lui a arraché son sauf-conduit ; elle lui donnera dans la même lettre le conseil de se débarrasser, en même temps que de lui, de ses deux amis, Porthos et Aramis ; le cardinal se rappellera que ce sont les mêmes hommes qu’il rencontre toujours sur son chemin ; alors, un beau matin il fera arrêter d’Artagnan, et, pour qu’il ne s’ennuie pas tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie à la Bastille.
– Ah çà, mais, dit Porthos, il me semble que vous faites là de tristes plaisanteries, mon cher.
– Je ne plaisante pas, répondit Athos.
– Savez-vous, dit Porthos, que tordre le cou à cette damnée Milady serait un péché moins grand que de le tordre à ces pauvres diables de huguenots, qui n’ont jamais commis d’autres crimes que de chanter en français des psaumes que nous chantons en latin ?
– Qu’en dit l’abbé ? demanda tranquillement Athos.
– Je dis que je suis de l’avis de Porthos, répondit Aramis.
– Et moi donc ! fit d’Artagnan.
– Heureusement qu’elle est loin, observa Porthos ; car j’avoue qu’elle me gênerait fort ici.
– Elle me gêne en Angleterre aussi bien qu’en France, dit Athos.
– Elle me gêne partout, continua d’Artagnan.
– Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne l’avez-vous noyée, étranglée, pendue ? il n’y a que les morts qui ne reviennent pas.
– Vous croyez cela, Porthos ? répondit le mousquetaire avec un sombre sourire que d’Artagnan comprit seul.
– J’ai une idée, dit d’Artagnan.
– Voyons, dirent les mousquetaires.
– Aux armes ! » cria Grimaud.
Les jeunes gens se levèrent vivement et coururent aux fusils.
Cette fois, une petite troupe s’avançait composée de vingt ou vingt-cinq hommes ; mais ce n’étaient plus des travailleurs, c’étaient des soldats de la garnison.
« Si nous retournions au camp ? dit Porthos, il me semble que la partie n’est pas égale.
– Impossible pour trois raisons, répondit Athos : la première, c’est que nous n’avons pas fini de déjeuner ; la seconde, c’est que nous avons encore des choses d’importance à dire ; la troisième, c’est qu’il s’en manque encore de dix minutes que l’heure ne soit écoulée.
– Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrêter un plan de bataille.
– Il est bien simple, répondit Athos : aussitôt que l’ennemi est à portée de mousquet, nous faisons feu ; s’il continue d’avancer, nous faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des fusils chargés ; si ce qui reste de la troupe veut encore monter à l’assaut, nous laissons les assiégeants descendre jusque dans le fossé, et alors nous leur poussons sur la tête ce pan de mur qui ne tient plus que par un miracle d’équilibre.
– Bravo ! s’écria Porthos ; décidément, Athos, vous étiez né pour être général, et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est bien peu de chose auprès de vous.
– Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie ; visez bien chacun votre homme.
– Je tiens le mien, dit d’Artagnan.
– Et moi le mien dit Porthos.
– Et moi idem, dit Aramis.
– Alors feu ! » dit Athos.
Les quatre coups de fusil ne firent qu’une détonation, et quatre hommes tombèrent.
Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s’avança au pas de charge.
Alors les coups de fusil se succédèrent sans régularité, mais toujours envoyés avec la même justesse. Cependant, comme s’ils eussent connu la faiblesse numérique des amis, les Rochelois continuaient d’avancer au pas de course.
Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tombèrent ; mais cependant la marche de ceux qui restaient debout ne se ralentissait pas.
Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou quinze ; une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta point : ils sautèrent dans le fossé et s’apprêtèrent à escalader la brèche.
« Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d’un coup : à la muraille ! à la muraille ! »
Et les quatre amis, secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec le canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s’inclina comme si le vent le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un bruit horrible dans le fossé : puis on entendit un grand cri, un nuage de poussière monta vers le ciel, et tout fut dit.
« Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu’au dernier ? demanda Athos.
– Ma foi, cela m’en a l’air, dit d’Artagnan.
– Non, dit Porthos, en voilà deux ou trois qui se sauvent tout éclopés. »
En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville : c’était tout ce qui restait de la petite troupe.
Athos regarda à sa montre.
« Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et maintenant le pari est gagné, mais il faut être beaux joueurs : d’ailleurs d’Artagnan ne nous a pas dit son idée. »
Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s’asseoir devant les restes du déjeuner.
« Mon idée ? dit d’Artagnan.
– Oui, vous disiez que vous aviez une idée, répliqua Athos.
– Ah ! j’y suis, reprit d’Artagnan : je passe en Angleterre une seconde fois, je vais trouver M. de Buckingham et je l’avertis du complot tramé contre sa vie.
– Vous ne ferez pas cela, d’Artagnan, dit froidement Athos.
– Et pourquoi cela ? ne l’ai-je pas fait déjà ?
– Oui, mais à cette époque nous n’étions pas en guerre ; à cette époque, M. de Buckingham était un allié et non un ennemi : ce que vous voulez faire serait taxé de trahison. »
D’Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.
« Mais, dit Porthos, il me semble que j’ai une idée à mon tour.
– Silence pour l’idée de M. Porthos ! dit Aramis.
– Je demande un congé à M. de Tréville, sous un prétexte quelconque que vous trouverez : je ne suis pas fort sur les prétextes, moi. Milady ne me connaît pas, je m’approche d’elle sans qu’elle me redoute, et lorsque je trouve ma belle, je l’étrangle.
– Eh bien, dit Athos, je ne suis pas très éloigné d’adopter l’idée de Porthos.
– Fi donc ! dit Aramis, tuer une femme ! Non, tenez, moi, j’ai la véritable idée.
– Voyons votre idée, Aramis ! demanda Athos, qui avait beaucoup de déférence pour le jeune mousquetaire.
– Il faut prévenir la reine.
– Ah ! ma foi, oui, s’écrièrent ensemble Porthos et d’Artagnan ; je crois que nous touchons au moyen.
– Prévenir la reine ! dit Athos, et comment cela ? Avons-nous des relations à la cour ? Pouvons-nous envoyer quelqu’un à Paris sans qu’on le sache au camp ? D’ici à Paris il y a cent quarante lieues ; notre lettre ne sera pas à Angers que nous serons au cachot, nous.
– Quant à ce qui est de faire remettre sûrement une lettre à Sa Majesté, proposa Aramis en rougissant, moi, je m’en charge ; je connais à Tours une personne adroite… »
Aramis s’arrêta en voyant sourire Athos.
« Eh bien, vous n’adoptez pas ce moyen, Athos ? dit d’Artagnan.
– Je ne le repousse pas tout à fait, dit Athos, mais je voulais seulement faire observer à Aramis qu’il ne peut quitter le camp ; que tout autre qu’un de nous n’est pas sûr ; que, deux heures après que le messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils, tous les bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par cœur, et qu’on arrêtera vous et votre adroite personne.
– Sans compter, objecta Porthos, que la reine sauvera M. de Buckingham, mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.
– Messieurs, dit d’Artagnan, ce qu’objecte Porthos est plein de sens.
– Ah ! ah ! que se passe-t-il donc dans la ville ? dit Athos.
– On bat la générale. »
Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint effectivement jusqu’à eux.
« Vous allez voir qu’ils vont nous envoyer un régiment tout entier, dit Athos.
– Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier ? dit Porthos.
– Pourquoi pas ? dit le mousquetaire, je me sens en train ; et je tiendrais devant une armée, si nous avions seulement eu la précaution de prendre une douzaine de bouteilles en plus.
– Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d’Artagnan.
– Laissez-le se rapprocher, dit Athos ; il y a pour un quart d’heure de chemin d’ici à la ville, et par conséquent de la ville ici. C’est plus de temps qu’il ne nous en faut pour arrêter notre plan ; si nous nous en allons d’ici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi convenable. Et tenez, justement, messieurs, voilà la vraie idée qui me vient.
– Dites alors.
– Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres indispensables. »
Athos fit signe à son valet d’approcher.
« Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser contre la muraille vous leur mettrez leur chapeau sur la tête et leur fusil à la main.
– O grand homme ! s’écria d’Artagnan, je te comprends.
– Vous comprenez ? dit Porthos.
– Et toi, comprends-tu, Grimaud ? » demanda Aramis.
Grimaud fit signe que oui.
« C’est tout ce qu’il faut, dit Athos, revenons à mon idée.
– Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos.
– C’est inutile.
– Oui, oui, l’idée d’Athos, dirent en même temps d’Artagnan et Aramis.
– Cette Milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau-frère, à ce que vous m’avez dit, je crois, d’Artagnan.
– Oui, je le connais beaucoup même, et je crois aussi qu’il n’a pas une grande sympathie pour sa belle-sœur.
– Il n’y a pas de mal à cela, répondit Athos, et il la détesterait que cela n’en vaudrait que mieux.
– En ce cas nous sommes servis à souhait.
– Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait Grimaud.
– Silence, Porthos ! dit Aramis.
– Comment se nomme ce beau-frère ?
– Lord de Winter.
– Où est-il maintenant ?
– Il est retourné à Londres au premier bruit de guerre.
– Eh bien, voilà justement l’homme qu’il nous faut, dit Athos, c’est celui qu’il nous convient de prévenir ; nous lui ferons savoir que sa belle-sœur est sur le point d’assassiner quelqu’un, et nous le prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien à Londres, je l’espère, quelque établissement dans le genre des Madelonnettes ou des Filles repenties ; il y fait mettre sa belle-sœur, et nous sommes tranquilles.
– Oui, dit d’Artagnan, jusqu’à ce qu’elle en sorte.
– Ah ! ma foi, reprit Athos, vous en demandez trop, d’Artagnan, je vous ai donné tout ce que j’avais et je vous préviens que c’est le fond de mon sac.
– Moi, je trouve que c’est ce qu’il y a de mieux, dit Aramis ; nous prévenons à la fois la reine et Lord de Winter.
– Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à Tours et la lettre à Londres ?
– Je réponds de Bazin, dit Aramis.
– Et moi de Planchet, continua d’Artagnan.
– En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du camp, nos laquais peuvent le quitter.
– Sans doute, dit Aramis, et dès aujourd’hui nous écrivons les lettres, nous leur donnons de l’argent, et ils partent.
– Nous leur donnons de l’argent ? reprit Athos, vous en avez donc, de l’argent ? »
Les quatre amis se regardèrent, et un nuage passa sur les fronts qui s’étaient un instant éclaircis.
« Alerte ! cria d’Artagnan, je vois des points noirs et des points rouges qui s’agitent là-bas ; que disiez-vous donc d’un régiment, Athos ? c’est une véritable armée.
– Ma foi, oui, dit Athos, les voilà. Voyez-vous les sournois qui venaient sans tambours ni trompettes. Ah ! ah ! tu as fini, Grimaud ? »
Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu’il avait placés dans les attitudes les plus pittoresques : les uns au port d’armes, les autres ayant l’air de mettre en joue, les autres l’épée à la main.
« Bravo ! reprit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination.
– C’est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.
– Décampons d’abord, interrompit d’Artagnan, tu comprendras après.
– Un instant, messieurs, un instant ! donnons le temps à Grimaud de desservir.
– Ah ! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui grandissent fort visiblement et je suis de l’avis de d’Artagnan ; je crois que nous n’avons pas de temps à perdre pour regagner notre camp.
– Ma foi, dit Athos, je n’ai plus rien contre la retraite : nous avions parié pour une heure, nous sommes restés une heure et demie ; il n’y a rien à dire ; partons, messieurs, partons. »
Grimaud avait déjà pris les devants avec le panier et la desserte.
Les quatre amis sortirent derrière lui et firent une dizaine de pas.
« Eh ! s’écria Athos, que diable faisons-nous, messieurs ?
– Avez-vous oublié quelque chose ? demanda Aramis.
– Et le drapeau, morbleu ! Il ne faut pas laisser un drapeau aux mains de l’ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu’une serviette. »
Et Athos s’élança dans le bastion, monta sur la plate-forme, et enleva le drapeau ; seulement comme les Rochelois étaient arrivés à portée de mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui, comme par plaisir, allait s’exposer aux coups.
Mais on eût dit qu’Athos avait un charme attaché à sa personne, les balles passèrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha.
Athos agita son étendard en tournant le dos aux gens de la ville et en saluant ceux du camp. Des deux côtés de grands cris retentirent, d’un côté des cris de colère, de l’autre des cris d’enthousiasme.
Une seconde décharge suivit la première, et trois balles, en la trouant, firent réellement de la serviette un drapeau. On entendit les clameurs de tout le camp qui criait :
– Descendez, descendez ! »
Athos descendit ; ses camarades, qui l’attendaient avec anxiété, le virent paraître avec joie.
– Allons, Athos, allons, dit d’Artagnan, allongeons, allongeons ; maintenant que nous avons tout trouvé, excepté l’argent, il serait stupide d’être tués. »
Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque observation que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant toute observation inutile, réglèrent leur pas sur le sien.
Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient tous deux hors d’atteinte.
Au bout d’un instant on entendit le bruit d’une fusillade enragée.
« Qu’est-ce que cela ? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils ? je n’entends pas siffler les balles et je ne vois personne.
– Ils tirent sur nos morts, répondit Athos.
– Mais nos morts ne répondront pas.
– Justement ; alors ils croiront à une embuscade, ils délibéreront ; ils enverront un parlementaire, et quand ils s’apercevront de la plaisanterie, nous serons hors de la portée des balles. Voilà pourquoi il est inutile de gagner une pleurésie en nous pressant.
– Oh ! je comprends, s’écria Porthos émerveillé.
– C’est bien heureux ! » dit Athos en haussant les épaules.
De leur côté, les Français, en voyant revenir les quatre amis au pas, poussaient des cris d’enthousiasme.
Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre, et cette fois les balles vinrent s’aplatir sur les cailloux autour des quatre amis et siffler lugubrement à leurs oreilles. Les Rochelois venaient enfin de s’emparer du bastion.
« Voici des gens bien maladroits, dit Athos ; combien en avons-nous tué ? douze ?
– Ou quinze.
– Combien en avons-nous écrasé ?
– Huit ou dix.
– Et en échange de tout cela pas une égratignure ? Ah ! si fait ! Qu’avez-vous donc là à la main, d’Artagnan ? du sang, ce me semble ?
– Ce n’est rien, dit d’Artagnan.
– Une balle perdue ?
– Pas même.
– Qu’est-ce donc alors ? »
Nous l’avons dit, Athos aimait d’Artagnan comme son enfant, et ce caractère sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme des sollicitudes de père.
« Une écorchure, reprit d’Artagnan ; mes doigts ont été pris entre deux pierres, celle du mur et celle de ma bague ; alors la peau s’est ouverte.
– Voilà ce que c’est que d’avoir des diamants, mon maître, dit dédaigneusement Athos.
– Ah çà, mais, s’écria Porthos, il y a un diamant en effet, et pourquoi diable alors, puisqu’il y a un diamant, nous plaignons-nous de ne pas avoir d’argent ?
– Tiens, au fait ! dit Aramis.
– À la bonne heure, Porthos ; cette fois-ci voilà une idée.
– Sans doute, dit Porthos, en se rengorgeant sur le compliment d’Athos, puisqu’il y a un diamant, vendons-le.
– Mais, dit d’Artagnan, c’est le diamant de la reine.
– Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham son amant, rien de plus juste ; la reine nous sauvant, nous ses amis, rien de plus moral : vendons le diamant. Qu’en pense monsieur l’abbé ? Je ne demande pas l’avis de Porthos, il est donné.
– Mais je pense, dit Aramis en rougissant, que sa bague ne venant pas d’une maîtresse, et par conséquent n’étant pas un gage d’amour, d’Artagnan peut la vendre.
– Mon cher, vous parlez comme la théologie en personne. Ainsi votre avis est ?…
– De vendre le diamant, répondit Aramis.
– Eh bien, dit gaiement d’Artagnan, vendons le diamant et n’en parlons plus. »
La fusillade continuait, mais les amis étaient hors de portée, et les Rochelois ne tiraient plus que pour l’acquit de leur conscience.
« Ma foi, dit Athos, il était temps que cette idée vînt à Porthos ; nous voici au camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur cette affaire. On nous observe, on vient à notre rencontre, nous allons être portés en triomphe. »
En effet, comme nous l’avons dit, tout le camp était en émoi ; plus de deux mille personnes avaient assisté, comme à un spectacle, à l’heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on était bien loin de soupçonner le véritable motif.
On n’entendait que le cri de : Vivent les gardes ! Vivent les mousquetaires ! M. de Busigny était venu le premier serrer la main à Athos et reconnaître que le pari était perdu. Le dragon et le Suisse l’avaient suivi, tous les camarades avaient suivi le dragon et le Suisse. C’étaient des félicitations, des poignées de main, des embrassades à n’en plus finir, des rires inextinguibles à l’endroit des Rochelois ; enfin, un tumulte si grand, que M. Le cardinal crut qu’il y avait émeute et envoya La Houdinière, son capitaine des gardes, s’informer de ce qui se passait.
La chose fut racontée au messager avec toute l’efflorescence de l’enthousiasme.
« Eh bien ? demanda le cardinal en voyant La Houdinière.
– Eh bien, Monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois mousquetaires et un garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d’aller déjeuner au bastion Saint-Gervais, et qui, tout en déjeunant, ont tenu là deux heures contre l’ennemi, et ont tué je ne sais combien de Rochelois.
– Vous êtes-vous informé du nom de ces trois mousquetaires ?
– Oui, Monseigneur.
– Comment les appelle-t-on ?
– Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.
– Toujours mes trois braves ! murmura le cardinal. Et le garde ?
– M. d’Artagnan.
– Toujours mon jeune drôle ! Décidément il faut que ces quatre hommes soient à moi. »
Le soir même, le cardinal parla à M. de Tréville de l’exploit du matin, qui faisait la conversation de tout le camp. M. de Tréville, qui tenait le récit de l’aventure de la bouche même de ceux qui en étaient les héros, la raconta dans tous ses détails à Son Éminence, sans oublier l’épisode de la serviette.
« C’est bien, monsieur de Tréville, dit le cardinal, faites-moi tenir cette serviette, je vous prie. J’y ferai broder trois fleurs de lis d’or, et je la donnerai pour guidon à votre compagnie.
– Monseigneur, dit M. de Tréville, il y aura injustice pour les gardes : M. d’Artagnan n’est pas à moi, mais à M. des Essarts.
– Eh bien, prenez-le, dit le cardinal ; il n’est pas juste que, puisque ces quatre braves militaires s’aiment tant, ils ne servent pas dans la même compagnie. »
Le même soir, M. de Tréville annonça cette bonne nouvelle aux trois mousquetaires et à d’Artagnan, en les invitant tous les quatre à déjeuner le lendemain.
D’Artagnan ne se possédait pas de joie. On le sait, le rêve de toute sa vie avait été d’être mousquetaire.
Les trois amis étaient fort joyeux.
« Ma foi ! dit d’Artagnan à Athos, tu as eu une triomphante idée, et, comme tu l’as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous avons pu lier une conversation de la plus haute importance.
– Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous soupçonne ; car, avec l’aide de Dieu, nous allons passer désormais pour des cardinalistes. »
Le même soir, d’Artagnan alla présenter ses hommages à M. des Essarts, et lui faire part de l’avancement qu’il avait obtenu.
M. des Essarts, qui aimait beaucoup d’Artagnan, lui fit alors ses offres de service : ce changement de corps amenant des dépenses d’équipement.
D’Artagnan refusa ; mais, trouvant l’occasion bonne, il le pria de faire estimer le diamant qu’il lui remit, et dont il désirait faire de l’argent.
Le lendemain à huit heures du matin, le valet de M. des Essarts entra chez d’Artagnan, et lui remit un sac d’or contenant sept mille livres.
C’était le prix du diamant de la reine.
Affaire de famille
Athos avait trouvé le mot : affaire de famille. Une affaire de famille n’était point soumise à l’investigation du cardinal ; une affaire de famille ne regardait personne ; on pouvait s’occuper devant tout le monde d’une affaire de famille.
Ainsi, Athos avait trouvé le mot : affaire de famille.
Aramis avait trouvé l’idée : les laquais.
Porthos avait trouvé le moyen : le diamant.
D’Artagnan seul n’avait rien trouvé, lui ordinairement le plus inventif des quatre ; mais il faut dire aussi que le nom seul de Milady le paralysait.
Ah ! si ; nous nous trompons : il avait trouvé un acheteur pour le diamant.
Le déjeuner chez M. de Tréville fut d’une gaieté charmante. D’Artagnan avait déjà son uniforme ; comme il était à peu près de la même taille qu’Aramis, et qu’Aramis, largement payé, comme on se le rappelle, par le libraire qui lui avait acheté son poème, avait fait tout en double, il avait cédé à son ami un équipement complet.
D’Artagnan eût été au comble de ses vœux, s’il n’eût point vu pointer Milady, comme un nuage sombre à l’horizon.
Après déjeuner, on convint qu’on se réunirait le soir au logis d’Athos, et que là on terminerait l’affaire.
D’Artagnan passa la journée à montrer son habit de mousquetaire dans toutes les rues du camp.
Le soir, à l’heure dite, les quatre amis se réunirent : il ne restait plus que trois choses à décider :
Ce qu’on écrirait au frère de Milady ;
Ce qu’on écrirait à la personne adroite de Tours ;
Et quels seraient les laquais qui porteraient les lettres.
Chacun offrait le sien : Athos parlait de la discrétion de Grimaud, qui ne parlait que lorsque son maître lui décousait la bouche ; Porthos vantait la force de Mousqueton, qui était de taille à rosser quatre hommes de complexion ordinaire ; Aramis, confiant dans l’adresse de Bazin, faisait un éloge pompeux de son candidat ; enfin, d’Artagnan avait foi entière dans la bravoure de Planchet, et rappelait de quelle façon il s’était conduit dans l’affaire épineuse de Boulogne.
Ces quatre vertus disputèrent longtemps le prix, et donnèrent lieu à de magnifiques discours, que nous ne rapporterons pas ici, de peur qu’ils ne fassent longueur.
« Malheureusement, dit Athos, il faudrait que celui qu’on enverra possédât en lui seul les quatre qualités réunies.
– Mais où rencontrer un pareil laquais ?
– Introuvable ! dit Athos ; je le sais bien : prenez donc Grimaud.
– Prenez Mousqueton.
– Prenez Bazin.
– Prenez Planchet ; Planchet est brave et adroit : c’est déjà deux qualités sur quatre.
– Messieurs, dit Aramis, le principal n’est pas de savoir lequel de nos quatre laquais est le plus discret, le plus fort, le plus adroit ou le plus brave ; le principal est de savoir lequel aime le plus l’argent.
– Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos ; il faut spéculer sur les défauts des gens et non sur leurs vertus : Monsieur l’abbé, vous êtes un grand moraliste !
– Sans doute, répliqua Aramis ; car non seulement nous avons besoin d’être bien servis pour réussir, mais encore pour ne pas échouer ; car, en cas d’échec, il y va de la tête, non pas pour les laquais…
– Plus bas, Aramis ! dit Athos.
– C’est juste, non pas pour les laquais, reprit Aramis, mais pour le maître, et même pour les maîtres ! Nos valets nous sont-ils assez dévoués pour risquer leur vie pour nous ? Non.
– Ma foi, dit d’Artagnan, je répondrais presque de Planchet, moi.
– Eh bien, mon cher ami, ajoutez à son dévouement naturel une bonne somme qui lui donne quelque aisance, et alors, au lieu d’en répondre une fois, répondez-en deux.
– Eh ! bon Dieu ! vous serez trompés tout de même, dit Athos, qui était optimiste quand il s’agissait des choses, et pessimiste quand il s’agissait des hommes. Ils promettront tout pour avoir de l’argent, et en chemin la peur les empêchera d’agir. Une fois pris, on les serrera ; serrés, ils avoueront. Que diable ! nous ne sommes pas des enfants ! Pour aller en Angleterre (Athos baissa la voix), il faut traverser toute la France, semée d’espions et de créatures du cardinal ; il faut une passe pour s’embarquer ; il faut savoir l’anglais pour demander son chemin à Londres. Tenez, je vois la chose bien difficile.
– Mais point du tout, dit d’Artagnan, qui tenait fort à ce que la chose s’accomplît ; je la vois facile, au contraire, moi. Il va sans dire, parbleu ! que si l’on écrit à Lord de Winter des choses par-dessus les maisons, des horreurs du cardinal…
– Plus bas ! dit Athos.
– Des intrigues et des secrets État, continua d’Artagnan en se conformant à la recommandation, il va sans dire que nous serons tous roués vifs ; mais, pour Dieu, n’oubliez pas, comme vous l’avez dit vous-même, Athos, que nous lui écrivons pour affaire de famille ; que nous lui écrivons à cette seule fin qu’il mette Milady, dès son arrivée à Londres, hors d’état de nous nuire. Je lui écrirai donc une lettre à peu près en ces termes :
– Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage de critique.
– « Monsieur et cher ami… »
– Ah ! oui ; cher ami, à un Anglais, interrompit Athos ; bien commencé ! bravo, d’Artagnan ! Rien qu’avec ce mot-là vous serez écartelé, au lieu d’être roué vif.
– Eh bien, soit ; je dirai donc, monsieur, tout court.
– Vous pouvez même dire, Milord, reprit Athos, qui tenait fort aux convenances.
– « Milord, vous souvient-il du petit enclos aux chèvres du Luxembourg ? »
– Bon ! le Luxembourg à présent ! On croira que c’est une allusion à la reine mère ! Voilà qui est ingénieux, dit Athos.
– Eh bien, nous mettrons tout simplement : « Milord, vous souvient-il de certain petit enclos où l’on vous sauva la vie ? »
– Mon cher d’Artagnan, dit Athos, vous ne serez jamais qu’un fort mauvais rédacteur : « Où l’on vous sauva la vie ! » Fi donc ! ce n’est pas digne. On ne rappelle pas ces services-là à un galant homme. Bienfait reproché, offense faite.
– Ah ! mon cher, dit d’Artagnan, vous êtes insupportable, et s’il faut écrire sous votre censure, ma foi, j’y renonce.
– Et vous faites bien. Maniez le mousquet et l’épée, mon cher, vous vous tirez galamment des deux exercices ; mais passez la plume à M. l’abbé, cela le regarde.
– Ah ! oui, au fait, dit Porthos, passez la plume à Aramis, qui écrit des thèses en latin, lui.
– Eh bien, soit dit d’Artagnan, rédigez-nous cette note, Aramis ; mais, de par notre Saint-Père le pape ! tenez-vous serré, car je vous épluche à mon tour, je vous en préviens.
– Je ne demande pas mieux, dit Aramis avec cette naïve confiance que tout poète a en lui-même ; mais qu’on me mette au courant : j’ai bien ouï dire, de-ci de-là, que cette belle-sœur était une coquine, j’en ai même acquis la preuve en écoutant sa conversation avec le cardinal.
– Plus bas donc, sacrebleu ! dit Athos.
– Mais, continua Aramis, le détail m’échappe.
– Et à moi aussi », dit Porthos.
D’Artagnan et Athos se regardèrent quelque temps en silence. Enfin Athos, après s’être recueilli, et en devenant plus pâle encore qu’il n’était de coutume, fit un signe d’adhésion, d’Artagnan comprit qu’il pouvait parler.
« Eh bien, voici ce qu’il y a à dire, reprit d’Artagnan : Milord, votre belle-sœur est une scélérate, qui a voulu vous faire tuer pour hériter de vous. Mais elle ne pouvait épouser votre frère, étant déjà mariée en France, et ayant été… »
D’Artagnan s’arrêta comme s’il cherchait le mot, en regardant Athos.
« Chassée par son mari, dit Athos.
– Parce qu’elle avait été marquée, continua d’Artagnan.
– Bah ! s’écria Porthos, impossible ! elle a voulu faire tuer son beau-frère ?
– Oui.
– Elle était mariée ? demanda Aramis.
– Oui.
– Et son mari s’est aperçu qu’elle avait une fleur de lis sur l’épaule ? s’écria Porthos.
– Oui. »
Ces trois oui avaient été dits par Athos, chacun avec une intonation plus sombre.
« Et qui l’a vue, cette fleur de lis ? demanda Aramis.
– D’Artagnan et moi, ou plutôt, pour observer l’ordre chronologique, moi et d’Artagnan, répondit Athos.
– Et le mari de cette affreuse créature vit encore ? dit Aramis.
– Il vit encore.
– Vous en êtes sûr ?
– J’en suis sûr. »
Il y eut un instant de froid silence, pendant lequel chacun se sentit impressionné selon sa nature.
« Cette fois, reprit Athos, interrompant le premier le silence, d’Artagnan nous a donné un excellent programme, et c’est cela qu’il faut écrire d’abord.
– Diable ! vous avez raison, Athos, reprit Aramis, et la rédaction est épineuse. M. le chancelier lui-même serait embarrassé pour rédiger une épître de cette force, et cependant M. le chancelier rédige très agréablement un procès-verbal. N’importe ! taisez-vous, j’écris. »
Aramis en effet prit la plume, réfléchit quelques instants, se mit à écrire huit ou dix lignes d’une charmante petite écriture de femme, puis, d’une voix douce et lente, comme si chaque mot eût été scrupuleusement pesé, il lut ce qui suit :
« Milord,
« La personne qui vous écrit ces quelques lignes a eu l’honneur de croiser l’épée avec vous dans un petit enclos de la rue d’Enfer. Comme vous avez bien voulu, depuis, vous dire plusieurs fois l’ami de cette personne, elle vous doit de reconnaître cette amitié par un bon avis. Deux fois vous avez failli être victime d’une proche parente que vous croyez votre héritière, parce que vous ignorez qu’avant de contracter mariage en Angleterre, elle était déjà mariée en France. Mais, la troisième fois, qui est celle-ci, vous pouvez y succomber. Votre parente est partie de La Rochelle pour l’Angleterre pendant la nuit. Surveillez son arrivée car elle a de grands et terribles projets. Si vous tenez absolument à savoir ce dont elle est capable, lisez son passé sur son épaule gauche. »
« Eh bien, voilà qui est à merveille, dit Athos, et vous avez une plume de secrétaire État, mon cher Aramis. Lord de Winter fera bonne garde maintenant, si toutefois l’avis lui arrive ; et tombât-il aux mains de Son Éminence elle-même, nous ne saurions être compromis. Mais comme le valet qui partira pourrait nous faire accroire qu’il a été à Londres et s’arrêter à Châtelleraut, ne lui donnons avec la lettre que la moitié de la somme en lui promettant l’autre moitié en échange de la réponse. Avez-vous le diamant ? continua Athos.
« J’ai mieux que cela, j’ai la somme. »
Et d’Artagnan jeta le sac sur la table : au son de l’or, Aramis leva les yeux. Porthos tressaillit ; quant à Athos, il resta impassible.
« Combien dans ce petit sac ? dit-il.
– Sept mille livres en louis de douze francs.
– Sept mille livres ! s’écria Porthos, ce mauvais petit diamant valait sept mille livres ?
– Il paraît, dit Athos, puisque les voilà ; je ne présume pas que notre ami d’Artagnan y ait mis du sien.
– Mais, messieurs, dans tout cela, dit d’Artagnan, nous ne pensons pas à la reine. Soignons un peu la santé de son cher Buckingham. C’est le moins que nous lui devions.
– C’est juste, dit Athos, mais ceci regarde Aramis.
– Eh bien, répondit celui-ci en rougissant, que faut-il que je fasse ?
– Mais, répliqua Athos, c’est tout simple : rédiger une seconde lettre pour cette adroite personne qui habite Tours. »
Aramis reprit la plume, se mit à réfléchir de nouveau, et écrivit les lignes suivantes, qu’il soumit à l’instant même à l’approbation de ses amis :
« Ma chère cousine… »
« Ah ! dit Athos, cette personne adroite est votre parente !
– Cousine germaine, dit Aramis.
– Va donc pour cousine ! »
Aramis continua :
« Ma chère cousine, Son Éminence le cardinal, que Dieu conserve pour le bonheur de la France et la confusion des ennemis du royaume, est sur le point d’en finir avec les rebelles hérétiques de La Rochelle : il est probable que le secours de la Hotte anglaise n’arrivera pas même en vue de la place ; j’oserai même dire que je suis certain que M. de Buckingham sera empêché de partir par quelque grand événement. Son Éminence est le plus illustre politique des temps passés, du temps présent et probablement des temps à venir.
Il éteindrait le soleil si le soleil le gênait. Donnez ces heureuses nouvelles à votre sœur, ma chère cousine. J’ai rêvé que cet Anglais maudit était mort. Je ne puis me rappeler si c’était par le fer ou par le poison ; seulement ce dont je suis sûr, c’est que j’ai rêvé qu’il était mort, et, vous le savez, mes rêves ne me trompent jamais. Assurez-vous donc de me voir revenir bientôt. »
« À merveille ! s’écria Athos, vous êtes le roi des poètes ; mon cher Aramis, vous parlez comme l’Apocalypse et vous êtes vrai comme l’évangile. Il ne vous reste maintenant que l’adresse à mettre sur cette lettre.
– C’est bien facile », dit Aramis.
Il plia coquettement la lettre, la reprit et écrivit :
« À Mademoiselle Marie Michon, lingère à Tours.
Les trois amis se regardèrent en riant : ils étaient pris.
« Maintenant, dit Aramis, vous comprenez, messieurs, que Bazin seul peut porter cette lettre à Tours ; ma cousine ne connaît que Bazin et n’a confiance qu’en lui : tout autre ferait échouer l’affaire. D’ailleurs Bazin est ambitieux et savant ; Bazin a lu l’histoire, messieurs, il sait que Sixte Quint est devenu pape après avoir gardé les pourceaux ; eh bien, comme il compte se mettre d’église en même temps que moi, il ne désespère pas à son tour de devenir pape ou tout au moins cardinal : vous comprenez qu’un homme qui a de pareilles visées ne se laissera pas prendre, ou, s’il est pris, subira le martyre plutôt que de parler.
– Bien, bien, dit d’Artagnan, je vous passe de grand cœur Bazin ; mais passez-moi Planchet : Milady l’a fait jeter à la porte, certain jour, avec force coups de bâton ; or Planchet a bonne mémoire, et, je vous en réponds, s’il peut supposer une vengeance possible, il se fera plutôt échiner que d’y renoncer. Si vos affaires de Tours sont vos affaires, Aramis, celles de Londres sont les miennes. Je prie donc qu’on choisisse Planchet, lequel d’ailleurs a déjà été à Londres avec moi et sait dire très correctement : London, sir, if you please et my master lord d’Artagnan ; avec cela soyez tranquilles, il fera son chemin en allant et en revenant.
– En ce cas, dit Athos, il faut que Planchet reçoive sept cents livres pour aller et sept cents livres pour revenir, et Bazin, trois cents livres pour aller et trois cents livres pour revenir ; cela réduira la somme à cinq mille livres ; nous prendrons mille livres chacun pour les employer comme bon nous semblera, et nous laisserons un fond de mille livres que gardera l’abbé pour les cas extraordinaires ou les besoins communs. Cela vous va-t-il ?
– Mon cher Athos, dit Aramis, vous parlez comme Nestor, qui était, comme chacun sait, le plus sage des Grecs.
– Eh bien, c’est dit, reprit Athos, Planchet et Bazin partiront ; à tout prendre, je ne suis pas fâché de conserver Grimaud : il est accoutumé à mes façons et j’y tiens ; la journée d’hier a déjà dû l’ébranler, ce voyage le perdrait. »
On fit venir Planchet, et on lui donna des instructions ; il avait été prévenu déjà par d’Artagnan, qui, du premier coup, lui avait annoncé la gloire, ensuite l’argent, puis le danger.
« Je porterai la lettre dans le parement de mon habit, dit Planchet, et je l’avalerai si l’on me prend.
– Mais alors tu ne pourras pas faire la commission, dit d’Artagnan.
– Vous m’en donnerez ce soir une copie que je saurai par cœur demain. »
D’Artagnan regarda ses amis comme pour leur dire :
« Eh bien, que vous avais-je promis ? »
« Maintenant, continua-t-il en s’adressant à Planchet, tu as huit jours pour arriver près de Lord de Winter, tu as huit autres jours pour revenir ici, en tout seize jours ; si le seizième jour de ton départ, à huit heures du soir, tu n’es pas arrivé, pas d’argent, fût-il huit heures cinq minutes.
Alors, monsieur, dit Planchet, achetez-moi une montre.
Prends celle-ci, dit Athos, en lui donnant la sienne avec une insouciante générosité, et sois brave garçon. Songe que, si tu parles, si tu bavardes, si tu flânes, tu fais couper le cou à ton maître, qui a si grande confiance dans ta fidélité qu’il nous a répondu de toi. Mais songe aussi que s’il arrive, par ta faute, malheur à d’Artagnan, je te retrouverai partout, et ce sera pour t’ouvrir le ventre.
– Oh ! monsieur ! dit Planchet, humilié du soupçon et surtout effrayé de l’air calme du mousquetaire.
– Et moi, dit Porthos en roulant ses gros yeux, songe que je t’écorche vif.
– Ah ! monsieur !
– Et moi, continua Aramis de sa voix douce et mélodieuse, songe que je te brûle à petit feu comme un sauvage.
– Ah ! monsieur ! »
Et Planchet se mit à pleurer ; nous n’oserions dire si ce fut de terreur, à cause des menaces qui lui étaient faites, ou d’attendrissement de voir quatre amis si étroitement unis.
D’Artagnan lui prit la main, et l’embrassa.
« Vois-tu, Planchet, lui dit-il, ces messieurs te disent tout cela par tendresse pour moi, mais au fond ils t’aiment.
– Ah ! monsieur ! dit Planchet, ou je réussirai, ou l’on me coupera en quatre ; me coupât-on en quatre, soyez convaincu qu’il n’y a pas un morceau qui parlera. »
Il fut décidé que Planchet partirait le lendemain à huit heures du matin, afin, comme il l’avait dit, qu’il pût, pendant la nuit, apprendre la lettre par cœur. Il gagna juste douze heures à cet arrangement ; il devait être revenu le seizième jour, à huit heures du soir.
Le matin, au moment où il allait monter à cheval, d’Artagnan, qui se sentait au fond du cœur un faible pour le duc, prit Planchet à part.
« Écoute, lui dit-il, quand tu auras remis la lettre à Lord de Winter et qu’il l’aura lue, tu lui diras encore : “Veillez sur Sa Grâce Lord Buckingham, car on veut l’assassiner.” Mais ceci, Planchet, vois-tu, c’est si grave et si important, que je n’ai pas même voulu avouer à mes amis que je te confierais ce secret, et que pour une commission de capitaine je ne voudrais pas te l’écrire.
– Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous verrez si l’on peut compter sur moi.
Et monté sur un excellent cheval, qu’il devait quitter à vingt lieues de là pour prendre la poste, Planchet partit au galop, le cœur un peu serré par la triple promesse que lui avaient faite les mousquetaires, mais du reste dans les meilleures dispositions du monde.
Bazin partit le lendemain matin pour Tours, et eut huit jours pour faire sa commission.
Les quatre amis, pendant toute la durée de ces deux absences, avaient, comme on le comprend bien, plus que jamais l’œil au guet, le nez au vent et l’oreille aux écoutes. Leurs journées se passaient à essayer de surprendre ce qu’on disait, à guetter les allures du cardinal et à flairer les courriers qui arrivaient. Plus d’une fois un tremblement insurmontable les prit, lorsqu’on les appela pour quelque service inattendu. Ils avaient d’ailleurs à se garder pour leur propre sûreté ; Milady était un fantôme qui, lorsqu’il était apparu une fois aux gens, ne les laissait pas dormir tranquillement.
Le matin du huitième jour, Bazin, frais comme toujours et souriant selon son habitude, entra dans le cabaret de Parpaillot, comme les quatre amis étaient en train de déjeuner, en disant, selon la convention arrêtée :
« Monsieur Aramis, voici la réponse de votre cousine. »
Les quatre amis échangèrent un coup d’œil joyeux : la moitié de la besogne était faite ; il est vrai que c’était la plus courte et la plus facile.
Aramis prit, en rougissant malgré lui, la lettre, qui était d’une écriture grossière et sans orthographe.
« Bon Dieu ! s’écria-t-il en riant, décidément j’en désespère ; jamais cette pauvre Michon n’écrira comme M. de Voiture.
– Qu’est-ce que cela feut dire, cette baufre Migeon ? demanda le Suisse, qui était en train de causer avec les quatre amis quand la lettre était arrivée.
– Oh ! mon Dieu ! moins que rien, dit Aramis, une petite lingère charmante que j’aimais fort et à qui j’ai demandé quelques lignes de sa main en manière de souvenir.
– Dutieu ! dit le Suisse ; zi zella il être auzi grante tame que son l’égridure, fous l’être en ponne fordune, mon gamarate !
Aramis lut la lettre et la passa à Athos.
« Voyez donc ce qu’elle m’écrit, Athos », dit-il.
Athos jeta un coup d’œil sur l’épître, et, pour faire évanouir tous les soupçons qui auraient pu naître, lut tout haut :
« Mon cousin, ma sœur et moi devinons très bien les rêves, et nous en avons même une peur affreuse ; mais du vôtre, on pourra dire, je l’espère, tout songe est mensonge. Adieu ! portez-vous bien, et faites que de temps en temps nous entendions parler de vous.
« Aglé Michon.
« Et de quel rêve parle-t-elle ? demanda le dragon, qui s’était approché pendant la lecture.
– Foui, te quel rêfe ? dit le Suisse.
– Eh ! pardieu ! dit Aramis, c’est tout simple, d’un rêve que j’ai fait et que je lui ai raconté.
– Oh ! foui, par Tieu ! c’être tout simple de ragonter son rêfe ; mais moi je ne rêfe jamais.
– Vous êtes fort heureux, dit Athos en se levant, et je voudrais bien pouvoir en dire autant que vous !
– Chamais ! reprit le Suisse, enchanté qu’un homme comme Athos lui enviât quelque chose, chamais ! chamais ! »
D’Artagnan, voyant qu’Athos se levait, en fit autant, prit son bras, et sortit.
Porthos et Aramis restèrent pour faire face aux quolibets du dragon et du Suisse.
Quant à Bazin, il s’alla coucher sur une botte de paille ; et comme il avait plus d’imagination que le Suisse, il rêva que M. Aramis, devenu pape, le coiffait d’un chapeau de cardinal.
Mais, comme nous l’avons dit, Bazin n’avait, par son heureux retour, enlevé qu’une partie de l’inquiétude qui aiguillonnait les quatre amis. Les jours de l’attente sont longs, et d’Artagnan surtout aurait parié que les jours avaient maintenant quarante-huit heures. Il oubliait les lenteurs obligées de la navigation, il s’exagérait la puissance de Milady. Il prêtait à cette femme, qui lui apparaissait pareille à un démon, des auxiliaires surnaturels comme elle ; il s’imaginait, au moindre bruit, qu’on venait l’arrêter, et qu’on ramenait Planchet pour le confronter avec lui et ses amis. Il y a plus : sa confiance autrefois si grande dans le digne Picard, diminuait de jour en jour. Cette inquiétude était si grande, qu’elle gagnait Porthos et Aramis. Il n’y avait qu’Athos qui demeurât impassible, comme si aucun danger ne s’agitait autour de lui, et qu’il respirât son atmosphère quotidienne.
Le seizième jour surtout, ces signes d’agitation étaient si visibles chez d’Artagnan et ses deux amis, qu’ils ne pouvaient rester en place, et qu’ils erraient comme des ombres sur le chemin par lequel devait revenir Planchet.
« Vraiment, leur disait Athos, vous n’êtes pas des hommes, mais des enfants, pour qu’une femme vous fasse si grand-peur ! Et de quoi s’agit-il, après tout ? D’être emprisonnés ! Eh bien, mais on nous tirera de prison : on en a bien retiré Mme Bonacieux. D’être décapités ? Mais tous les jours, dans la tranchée, nous allons joyeusement nous exposer à pis que cela, car un boulet peut nous casser la jambe, et je suis convaincu qu’un chirurgien nous fait plus souffrir en nous coupant la cuisse qu’un bourreau en nous coupant la tête. Demeurez donc tranquilles ; dans deux heures, dans quatre, dans six heures, au plus tard, Planchet sera ici : il a promis d’y être, et moi j’ai très grande foi aux promesses de Planchet, qui m’a l’air d’un fort brave garçon.
– Mais s’il n’arrive pas ? dit d’Artagnan.
– Eh bien, s’il n’arrive pas, c’est qu’il aura été retardé, voilà tout. Il peut être tombé de cheval, il peut avoir fait une cabriole par-dessus le pont, il peut avoir couru si vite qu’il en ait attrapé une fluxion de poitrine. Eh ! messieurs ! faisons donc la part des événements. La vie est un chapelet de petites misères que le philosophe égrène en riant. Soyez philosophes comme moi, messieurs, mettez-vous à table et buvons ; rien ne fait paraître l’avenir couleur de rose comme de le regarder à travers un verre de chambertin.
– C’est fort bien, répondit d’Artagnan ; mais je suis las d’avoir à craindre, en buvant frais, que le vin ne sorte de la cave de Milady.
– Vous êtes bien difficile, dit Athos, une si belle femme !
– Une femme de marque ! » dit Porthos avec son gros rire.
Athos tressaillit, passa la main sur son front pour en essuyer la sueur, et se leva à son tour avec un mouvement nerveux qu’il ne put réprimer.
Le jour s’écoula cependant, et le soir vint plus lentement, mais enfin il vint ; les buvettes s’emplirent de chalands ; Athos, qui avait empoché sa part du diamant, ne quittait plus le Parpaillot. Il avait trouvé dans M. de Busigny, qui, au reste, leur avait donné un dîner magnifique, un partner digne de lui. Ils jouaient donc ensemble, comme d’habitude, quand sept heures sonnèrent : on entendit passer les patrouilles qui allaient doubler les postes ; à sept heures et demie la retraite sonna.
« Nous sommes perdus, dit d’Artagnan à l’oreille d’Athos.
– Vous voulez dire que nous avons perdu, dit tranquillement Athos en tirant quatre pistoles de sa poche et en les jetant sur la table. Allons, messieurs, continua-t-il, on bat la retraite, allons nous coucher. »
Et Athos sortit du Parpaillot suivi de d’Artagnan. Aramis venait derrière donnant le bras à Porthos. Aramis mâchonnait des vers, et Porthos s’arrachait de temps en temps quelques poils de moustache en signe de désespoir.
Mais voilà que tout à coup, dans l’obscurité, une ombre se dessine, dont la forme est familière à d’Artagnan, et qu’une voix bien connue lui dit :
« Monsieur, je vous apporte votre manteau, car il fait frais ce soir.
– Planchet ! s’écria d’Artagnan, ivre de joie.
– Planchet ! répétèrent Porthos et Aramis.
– Eh bien, oui, Planchet, dit Athos, qu’y a-t-il d’étonnant à cela ? Il avait promis d’être de retour à huit heures, et voilà les huit heures qui sonnent. Bravo ! Planchet, vous êtes un garçon de parole, et si jamais vous quittez votre maître, je vous garde une place à mon service.
– Oh ! non, jamais, dit Planchet, jamais je ne quitterai M. d’Artagnan. »
En même temps d’Artagnan sentit que Planchet lui glissait un billet dans la main.
D’Artagnan avait grande envie d’embrasser Planchet au retour comme il l’avait embrassé au départ ; mais il eut peur que cette marque d’effusion, donnée à son laquais en pleine rue, ne parût extraordinaire à quelque passant, et il se contint.
« J’ai le billet, dit-il à Athos et à ses amis.
– C’est bien, dit Athos, entrons chez nous, et nous le lirons.
Le billet brûlait la main de d’Artagnan : il voulait hâter le pas ; mais Athos lui prit le bras et le passa sous le sien, et force fut au jeune homme de régler sa course sur celle de son ami.
Enfin on entra dans la tente, on alluma une lampe, et tandis que Planchet se tenait sur la porte pour que les quatre amis ne fussent pas surpris, d’Artagnan, d’une main tremblante, brisa le cachet et ouvrit la lettre tant attendue.
Elle contenait une demi-ligne, d’une écriture toute britannique et d’une concision toute spartiate :
« Thank you, be easy. »
Ce qui voulait dire :
« Merci, soyez tranquille. »
Athos prit la lettre des mains de d’Artagnan, l’approcha de la lampe, y mit le feu, et ne la lâcha point qu’elle ne fût réduite en cendres.
Puis appelant Planchet :
« Maintenant, mon garçon, lui dit-il, tu peux réclamer tes sept cents livres, mais tu ne risquais pas grand-chose avec un billet comme celui-là.
– Ce n’est pas faute que j’aie inventé bien des moyens de le serrer, dit Planchet.
– Eh bien, dit d’Artagnan, conte-nous cela.
– Dame ! c’est bien long, monsieur.
– Tu as raison, Planchet, dit Athos ; d’ailleurs la retraite est battue, et nous serions remarqués en gardant de la lumière plus longtemps que les autres.
– Soit, dit d’Artagnan, couchons-nous. Dors bien, Planchet !
– Ma foi, monsieur ! ce sera la première fois depuis seize jours.
– Et moi aussi ! dit d’Artagnan.
– Et moi aussi ! répéta Porthos.
– Et moi aussi ! répéta Aramis.
– Eh bien, voulez-vous que je vous avoue la vérité ? et moi aussi ! » dit Athos.
Fatalité
Cependant Milady, ivre de colère, rugissant sur le pont du bâtiment comme une lionne qu’on embarque, avait été tentée de se jeter à la mer pour regagner la côte, car elle ne pouvait se faire à l’idée qu’elle avait été insultée par d’Artagnan, menacée par Athos, et qu’elle quittait la France sans se venger d’eux. Bientôt, cette idée était devenue pour elle tellement insupportable, qu’au risque de ce qui pouvait arriver de terrible pour elle-même, elle avait supplié le capitaine de la jeter sur la côte ; mais le capitaine, pressé d’échapper à sa fausse position, placé entre les croiseurs français et anglais, comme la chauve-souris entre les rats et les oiseaux, avait grande hâte de regagner l’Angleterre, et refusa obstinément d’obéir à ce qu’il prenait pour un caprice de femme, promettant à sa passagère, qui au reste lui était particulièrement recommandée par le cardinal, de la jeter, si la mer et les Français le permettaient, dans un des ports de la Bretagne, soit à Lorient, soit à Brest ; mais en attendant, le vent était contraire, la mer mauvaise, on louvoyait et l’on courait des bordées. Neuf jours après la sortie de la Charente, Milady, toute pâle de ses chagrins et de sa rage, voyait apparaître seulement les côtes bleuâtres du Finistère.
Elle calcula que pour traverser ce coin de la France et revenir près du cardinal il lui fallait au moins trois jours ; ajoutez un jour pour le débarquement et cela faisait quatre ; ajoutez ces quatre jours aux neuf autres, c’était treize jours de perdus, treize jours pendant lesquels tant d’événements importants se pouvaient passer à Londres.
Elle songea que sans aucun doute le cardinal serait furieux de son retour, et que par conséquent il serait plus disposé à écouter les plaintes qu’on porterait contre elle que les accusations qu’elle porterait contre les autres. Elle laissa donc passer Lorient et Brest sans insister près du capitaine, qui, de son côté, se garda bien de lui donner l’éveil. Milady continua donc sa route, et le jour même où Planchet s’embarquait de Portsmouth pour la France, la messagère de son Éminence entrait triomphante dans le port.
Toute la ville était agitée d’un mouvement extraordinaire : – quatre grands vaisseaux récemment achevés venaient d’être lancés à la mer ; – debout sur la jetée, chamarré d’or, éblouissant, selon son habitude de diamants et de pierreries, le feutre orné d’une plume blanche qui retombait sur son épaule, on voyait Buckingham entouré d’un état-major presque aussi brillant que lui.
C’était une de ces belles et rares journées d’hiver où l’Angleterre se souvient qu’il y a un soleil. L’astre pâli, mais cependant splendide encore, se couchait à l’horizon, empourprant à la fois le ciel et la mer de bandes de feu et jetant sur les tours et les vieilles maisons de la ville un dernier rayon d’or qui faisait étinceler les vitres comme le reflet d’un incendie. Milady, en respirant cet air de l’Océan plus vif et plus balsamique à l’approche de la terre, en contemplant toute la puissance de ces préparatifs qu’elle était chargée de détruire, toute la puissance de cette armée qu’elle devait combattre à elle seule – elle femme – avec quelques sacs d’or, se compara mentalement à Judith, la terrible Juive, lorsqu’elle pénétra dans le camp des Assyriens et qu’elle vit la masse énorme de chars, de chevaux, d’hommes et d’armes qu’un geste de sa main devait dissiper comme un nuage de fumée.
On entra dans la rade ; mais comme on s’apprêtait à y jeter l’ancre, un petit cutter formidablement armé s’approcha du bâtiment marchand, se donnant comme garde-côte, et fit mettre à la mer son canot, qui se dirigea vers l’échelle. Ce canot renfermait un officier, un contremaître et huit rameurs ; l’officier seul monta à bord, où il fut reçu avec toute la déférence qu’inspire l’uniforme.
L’officier s’entretint quelques instants avec le patron, lui fit lire un papier dont il était porteur, et, sur l’ordre du capitaine marchand, tout l’équipage du bâtiment, matelots et passagers, fut appelé sur le pont.
Lorsque cette espèce d’appel fut fait, l’officier s’enquit tout haut du point de départ du brik, de sa route, de ses atterrissements, et à toutes les questions le capitaine satisfit sans hésitation et sans difficulté. Alors l’officier commença de passer la revue de toutes les personnes les unes après les autres, et, s’arrêtant à Milady, la considéra avec un grand soin, mais sans lui adresser une seule parole.
Puis il revint au capitaine, lui dit encore quelques mots ; et, comme si c’eût été à lui désormais que le bâtiment dût obéir, il commanda une manœuvre que l’équipage exécuta aussitôt. Alors le bâtiment se remit en route, toujours escorté du petit cutter, qui voguait bord à bord avec lui, menaçant son flanc de la bouche de ses six canons tandis que la barque suivait dans le sillage du navire, faible point près de l’énorme masse.
Pendant l’examen que l’officier avait fait de Milady, Milady, comme on le pense bien, l’avait de son côté dévoré du regard. Mais, quelque habitude que cette femme aux yeux de flamme eût de lire dans le cœur de ceux dont elle avait besoin de deviner les secrets, elle trouva cette fois un visage d’une impassibilité telle qu’aucune découverte ne suivit son investigation. L’officier qui s’était arrêté devant elle et qui l’avait silencieusement étudiée avec tant de soin pouvait être âgé de vingt-cinq à vingt-six ans, était blanc de visage avec des yeux bleu clair un peu enfoncés ; sa bouche, fine et bien dessinée, demeurait immobile dans ses lignes correctes ; son menton, vigoureusement accusé, dénotait cette force de volonté qui, dans le type vulgaire britannique, n’est ordinairement que de l’entêtement ; un front un peu fuyant, comme il convient aux poètes, aux enthousiastes et aux soldats, était à peine ombragé d’une chevelure courte et clairsemée, qui, comme la barbe qui couvrait le bas de son visage, était d’une belle couleur châtain foncé.
Lorsqu’on entra dans le port, il faisait déjà nuit. La brume épaississait encore l’obscurité et formait autour des fanaux et des lanternes des jetées un cercle pareil à celui qui entoure la lune quand le temps menace de devenir pluvieux. L’air qu’on respirait était triste, humide et froid.
Milady, cette femme si forte, se sentait frissonner malgré elle.
L’officier se fit indiquer les paquets de Milady, fit porter son bagage dans le canot ; et lorsque cette opération fut faite, il l’invita à y descendre elle-même en lui tendant sa main.
Milady regarda cet homme et hésita.
« Qui êtes-vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez la bonté de vous occuper si particulièrement de moi ?
– Vous devez le voir, madame, à mon uniforme ; je suis officier de la marine anglaise, répondit le jeune homme.
– Mais enfin, est-ce l’habitude que les officiers de la marine anglaise se mettent aux ordres de leurs compatriotes lorsqu’ils abordent dans un port de la Grande-Bretagne, et poussent la galanterie jusqu’à les conduire à terre ?
– Oui, Milady, c’est l’habitude, non point par galanterie, mais par prudence, qu’en temps de guerre les étrangers soient conduits à une hôtellerie désignée, afin que jusqu’à parfaite information sur eux ils restent sous la surveillance du gouvernement. »
Ces mots furent prononcés avec la politesse la plus exacte et le calme le plus parfait. Cependant ils n’eurent point le don de convaincre Milady.
« Mais je ne suis pas étrangère, monsieur, dit-elle avec l’accent le plus pur qui ait jamais retenti de Portsmouth à Manchester, je me nomme Lady Clarick, et cette mesure…
– Cette mesure est générale, Milady, et vous tenteriez inutilement de vous y soustraire.
– Je vous suivrai donc, monsieur. »
Et acceptant la main de l’officier, elle commença de descendre l’échelle au bas de laquelle l’attendait le canot. L’officier la suivit ; un grand manteau était étendu à la poupe, l’officier la fit asseoir sur le manteau et s’assit près d’elle.
« Nagez », dit-il aux matelots.
Les huit rames retombèrent dans la mer, ne formant qu’un seul bruit, ne frappant qu’un seul coup, et le canot sembla voler sur la surface de l’eau.
Au bout de cinq minutes on touchait à terre.
L’officier sauta sur le quai et offrit la main à Milady.
Une voiture attendait.
« Cette voiture est-elle pour nous ? demanda Milady.
– Oui, madame, répondit l’officier.
– L’hôtellerie est donc bien loin ?
– À l’autre bout de la ville.
– Allons », dit Milady.
Et elle monta résolument dans la voiture.
L’officier veilla à ce que les paquets fussent soigneusement attachés derrière la caisse, et cette opération terminée, prit sa place près de Milady et referma la portière.
Aussitôt, sans qu’aucun ordre fût donné et sans qu’on eût besoin de lui indiquer sa destination, le cocher partit au galop et s’enfonça dans les rues de la ville.
Une réception si étrange devait être pour Milady une ample matière à réflexion ; aussi, voyant que le jeune officier ne paraissait nullement disposé à lier conversation, elle s’accouda dans un angle de la voiture et passa les unes après les autres en revue toutes les suppositions qui se présentaient à son esprit.
Cependant, au bout d’un quart d’heure, étonnée de la longueur du chemin, elle se pencha vers la portière pour voir où on la conduisait. On n’apercevait plus de maisons ; des arbres apparaissaient dans les ténèbres comme de grands fantômes noirs courant les uns après les autres.
Milady frissonna.
« Mais nous ne sommes plus dans la ville, monsieur », dit-elle.
Le jeune officier garda le silence.
« Je n’irai pas plus loin, si vous ne me dites pas où vous me conduisez ; je vous en préviens, monsieur ! »
Cette menace n’obtint aucune réponse.
« Oh ! c’est trop fort ! s’écria Milady, au secours ! au secours ! »
Pas une voix ne répondit à la sienne, la voiture continua de rouler avec rapidité ; l’officier semblait une statue.
Milady regarda l’officier avec une de ces expressions terribles, particulières à son visage et qui manquaient si rarement leur effet ; la colère faisait étinceler ses yeux dans l’ombre.
Le jeune homme resta impassible.
Milady voulut ouvrir la portière et se précipiter.
« Prenez garde, madame, dit froidement le jeune homme, vous vous tuerez en sautant. »
Milady se rassit écumante ; l’officier se pencha, la regarda à son tour et parut surpris de voir cette figure, si belle naguère, bouleversée par la rage et devenue presque hideuse. L’astucieuse créature comprit qu’elle se perdait en laissant voir ainsi dans son âme ; elle rasséréna ses traits, et d’une voix gémissante :
« Au nom du Ciel, monsieur ! dites-moi si c’est à vous, si c’est à votre gouvernement, si c’est à un ennemi que je dois attribuer la violence que l’on me fait ?
– On ne vous fait aucune violence, madame, et ce qui vous arrive est le résultat d’une mesure toute simple que nous sommes forcés de prendre avec tous ceux qui débarquent en Angleterre.
– Alors vous ne me connaissez pas, monsieur ?
– C’est la première fois que j’ai l’honneur de vous voir.
– Et, sur votre honneur, vous n’avez aucun sujet de haine contre moi ?
– Aucun, je vous le jure. »
II y avait tant de sérénité, de sang-froid, de douceur même dans la voix du jeune homme, que Milady fut rassurée.
Enfin, après une heure de marche à peu près, la voiture s’arrêta devant une grille de fer qui fermait un chemin creux conduisant à un château sévère de forme, massif et isolé. Alors, comme les roues tournaient sur un sable fin, Milady entendit un vaste mugissement, qu’elle reconnut pour le bruit de la mer qui vient se briser sur une côte escarpée.
La voiture passa sous deux voûtes, et enfin s’arrêta dans une cour sombre et carrée ; presque aussitôt la portière de la voiture s’ouvrit, le jeune homme sauta légèrement à terre et présenta sa main à Milady, qui s’appuya dessus, et descendit à son tour avec assez de calme.
« Toujours est-il, dit Milady en regardant autour d’elle et en ramenant ses yeux sur le jeune officier avec le plus gracieux sourire, que je suis prisonnière ; mais ce ne sera pas pour longtemps, j’en suis sûre, ajouta-t-elle, ma conscience et votre politesse, monsieur, m’en sont garants. »
Si flatteur que fût le compliment, l’officier ne répondit rien ; mais, tirant de sa ceinture un petit sifflet d’argent pareil à celui dont se servent les contremaîtres sur les bâtiments de guerre, il siffla trois fois, sur trois modulations différentes : alors plusieurs hommes parurent, dételèrent les chevaux fumants et emmenèrent la voiture sous une remise.
Puis l’officier, toujours avec la même politesse calme, invita sa prisonnière à entrer dans la maison. Celle-ci, toujours avec son même visage souriant, lui prit le bras, et entra avec lui sous une porte basse et cintrée qui, par une voûte éclairée seulement au fond, conduisait à un escalier de pierre tournant autour d’une arête de pierre ; puis on s’arrêta devant une porte massive qui, après l’introduction dans la serrure d’une clef que le jeune homme portait sur lui, roula lourdement sur ses gonds et donna ouverture à la chambre destinée à Milady.
D’un seul regard, la prisonnière embrassa l’appartement dans ses moindres détails.
C’était une chambre dont l’ameublement était à la fois bien propre pour une prison et bien sévère pour une habitation d’homme libre ; cependant, des barreaux aux fenêtres et des verrous extérieurs à la porte décidaient le procès en faveur de la prison.
Un instant toute la force d’âme de cette créature, trempée cependant aux sources les plus vigoureuses, l’abandonna ; elle tomba sur un fauteuil, croisant les bras, baissant la tête, et s’attendant à chaque instant à voir entrer un juge pour l’interroger.
Mais personne n’entra, que deux ou trois soldats de marine qui apportèrent les malles et les caisses, les déposèrent dans un coin et se retirèrent sans rien dire.
L’officier présidait à tous ces détails avec le même calme que Milady lui avait constamment vu, ne prononçant pas une parole lui-même, et se faisant obéir d’un geste de sa main ou d’un coup de son sifflet.
On eût dit qu’entre cet homme et ses inférieurs la langue parlée n’existait pas ou devenait inutile.
Enfin Milady n’y put tenir plus longtemps, elle rompit le silence :
« Au nom du Ciel, monsieur ! s’écria-t-elle, que veut dire tout ce qui se passe ? Fixez mes irrésolutions ; j’ai du courage pour tout danger que je prévois, pour tout malheur que je comprends. Où suis-je et que suis-je ici ? suis-je libre, pourquoi ces barreaux et ces portes ? suis-je prisonnière, quel crime ai-je commis ?
– Vous êtes ici dans l’appartement qui vous est destiné, madame. J’ai reçu l’ordre d’aller vous prendre en mer et de vous conduire en ce château : cet ordre, je l’ai accompli, je crois, avec toute la rigidité d’un soldat, mais aussi avec toute la courtoisie d’un gentilhomme. Là se termine, du moins jusqu’à présent, la charge que j’avais à remplir près de vous, le reste regarde une autre personne.
– Et cette autre personne, quelle est-elle ? demanda Milady ; ne pouvez-vous me dire son nom ?… »
En ce moment on entendit par les escaliers un grand bruit d’éperons ; quelques voix passèrent et s’éteignirent, et le bruit d’un pas isolé se rapprocha de la porte.
« Cette personne, la voici, madame », dit l’officier en démasquant le passage, et en se rangeant dans l’attitude du respect et de la soumission.
En même temps, la porte s’ouvrit ; un homme parut sur le seuil.
Il était sans chapeau, portait l’épée au côté, et froissait un mouchoir entre ses doigts.
Milady crut reconnaître cette ombre dans l’ombre, elle s’appuya d’une main sur le bras de son fauteuil, et avança la tête comme pour aller au-devant d’une certitude.
Alors l’étranger s’avança lentement ; et, à mesure qu’il s’avançait en entrant dans le cercle de lumière projeté par la lampe, Milady se reculait involontairement.
Puis, lorsqu’elle n’eut plus aucun doute :
« Eh quoi ! mon frère ! s’écria-t-elle au comble de la stupeur, c’est vous vous ?
– Oui, belle dame ! répondit Lord de Winter en faisant un salut moitié courtois, moitié ironique, moi-même.
– Mais alors, ce château ?
– Est à moi.
– Cette chambre ?
– C’est la vôtre.
– Je suis donc votre prisonnière ?
– À peu près.
– Mais c’est un affreux abus de la force !
– Pas de grands mots ; asseyons-nous, et causons tranquillement, comme il convient de faire entre un frère et une sœur. »
Puis, se retournant vers la porte, et voyant que le jeune officier attendait ses derniers ordres :
« C’est bien, dit-il, je vous remercie ; maintenant, laissez-nous, monsieur Felton. »
Causerie d’un frère avec sa soeur
Pendant le temps que Lord de Winter mit à fermer la porte, à pousser un volet et à approcher un siège du fauteuil de sa belle-sœur, Milady, rêveuse, plongea son regard dans les profondeurs de la possibilité, et découvrit toute la trame qu’elle n’avait pas même pu entrevoir, tant qu’elle ignorait en quelles mains elle était tombée. Elle connaissait son beau-frère pour un bon gentilhomme, franc-chasseur, joueur intrépide, entreprenant près des femmes, mais d’une force inférieure à la sienne à l’endroit de l’intrigue. Comment avait-il pu découvrir son arrivée ? la faire saisir ? Pourquoi la retenait-il ?
Athos lui avait bien dit quelques mots qui prouvaient que la conversation qu’elle avait eue avec le cardinal était tombée dans des oreilles étrangères ; mais elle ne pouvait admettre qu’il eût pu creuser une contre-mine si prompte et si hardie.
Elle craignit bien plutôt que ses précédentes opérations en Angleterre n’eussent été découvertes. Buckingham pouvait avoir deviné que c’était elle qui avait coupé les deux ferrets, et se venger de cette petite trahison ; mais Buckingham était incapable de se porter à aucun excès contre une femme, surtout si cette femme était censée avoir agi par un sentiment de jalousie.
Cette supposition lui parut la plus probable ; il lui sembla qu’on voulait se venger du passé, et non aller au-devant de l’avenir.
Toutefois, et en tout cas, elle s’applaudit d’être tombée entre les mains de son beau-frère, dont elle comptait avoir bon marché, plutôt qu’entre celles d’un ennemi direct et intelligent.
« Oui, causons, mon frère, dit-elle avec une espèce d’enjouement, décidée qu’elle était à tirer de la conversation, malgré toute la dissimulation que pourrait y apporter Lord de Winter, les éclaircissements dont elle avait besoin pour régler sa conduite à venir.
– Vous vous êtes donc décidée à revenir en Angleterre, dit Lord de Winter, malgré la résolution que vous m’aviez si souvent manifestée à Paris de ne jamais remettre les pieds sur le territoire de la Grande-Bretagne ? »
Milady répondit à une question par une autre question.
« Avant tout, dit-elle, apprenez-moi donc comment vous m’avez fait guetter assez sévèrement pour être d’avance prévenu non seulement de mon arrivée, mais encore du jour, de l’heure et du port où j’arrivais. »
Lord de Winter adopta la même tactique que Milady, pensant que, puisque sa belle-sœur l’employait, ce devait être la bonne.
« Mais, dites-moi vous-même, ma chère sœur, reprit-il, ce que vous venez faire en Angleterre.
– Mais je viens vous voir, reprit Milady, sans savoir combien elle aggravait, par cette réponse, les soupçons qu’avait fait naître dans l’esprit de son beau-frère la lettre de d’Artagnan, et voulant seulement capter la bienveillance de son auditeur par un mensonge.
– Ah ! me voir ? dit sournoisement Lord de Winter.
– Sans doute, vous voir. Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?
– Et vous n’avez pas, en venant en Angleterre, d’autre but que de me voir ?
– Non.
– Ainsi, c’est pour moi seul que vous vous êtes donne la peine de traverser la Manche ?
– Pour vous seul.
– Peste ! quelle tendresse, ma sœur !
– Mais ne suis-je pas votre plus proche parente ? demanda Milady du ton de la plus touchante naïveté.
– Et même ma seule héritière, n’est-ce pas ? » dit à son tour Lord de Winter, en fixant ses yeux sur ceux de Milady.
Quelque puissance qu’elle eût sur elle-même, Milady ne put s’empêcher de tressaillir, et comme, en prononçant les dernières paroles qu’il avait dites, Lord de Winter avait posé la main sur le bras de sa sœur, ce tressaillement ne lui échappa point.
En effet, le coup était direct et profond. La première idée qui vint à l’esprit de Milady fut qu’elle avait été trahie par Ketty, et que celle-ci avait raconté au baron cette aversion intéressée dont elle avait imprudemment laissé échapper des marques devant sa suivante ; elle se rappela aussi la sortie furieuse et imprudente qu’elle avait faite contre d’Artagnan, lorsqu’il avait sauvé la vie de son beau-frère.
« Je ne comprends pas, Milord, dit-elle pour gagner du temps et faire parler son adversaire. Que voulez-vous dire ? et y a-t-il quelque sens inconnu caché sous vos paroles ?
– Oh ! mon Dieu, non, dit Lord de Winter avec une apparente bonhomie ; vous avez le désir de me voir, et vous venez en Angleterre. J’apprends ce désir, ou plutôt je me doute que vous l’éprouvez, et afin de vous épargner tous les ennuis d’une arrivée nocturne dans un port, toutes les fatigues d’un débarquement, j’envoie un de mes officiers au-devant de vous ; je mets une voiture à ses ordres, et il vous amène ici dans ce château, dont je suis gouverneur, où je viens tous les jours, et où, pour que notre double désir de nous voir soit satisfait, je vous fais préparer une chambre.
Qu’y a-t-il dans tout ce que je dis là de plus étonnant que dans ce que vous m’avez dit ?
– Non, ce que je trouve d’étonnant, c’est que vous ayez été prévenu de mon arrivée.
– C’est cependant la chose la plus simple, ma chère sœur : n’avez-vous pas vu que le capitaine de votre petit bâtiment avait, en entrant dans la rade, envoyé en avant et afin d’obtenir son entrée dans le port, un petit canot porteur de son livre de loch et de son registre d’équipage ? Je suis commandant du port, on m’a apporté ce livre, j’y ai reconnu votre nom. Mon cœur m’a dit ce que vient de me confier votre bouche, c’est-à-dire dans quel but vous vous exposiez aux dangers d’une mer si périlleuse ou tout au moins si fatigante en ce moment, et j’ai envoyé mon cutter au-devant de vous. Vous savez le reste. »
Milady comprit que Lord de Winter mentait et n’en fut que plus effrayée.
« Mon frère, continua-t-elle, n’est-ce pas Milord Buckingham que je vis sur la jetée, le soir, en arrivant ?
– Lui-même. Ah ! je comprends que sa vue vous ait frappée, reprit Lord de Winter : vous venez d’un pays où l’on doit beaucoup s’occuper de lui, et je sais que ses armements contre la France préoccupent fort votre ami le cardinal.
– Mon ami le cardinal ! s’écria Milady, voyant que, sur ce point comme sur l’autre, Lord de Winter paraissait instruit de tout.
– N’est-il donc point votre ami ? reprit négligemment le baron ; ah ! pardon, je le croyais ; mais nous reviendrons à Milord duc plus tard, ne nous écartons point du tour sentimental que la conversation avait pris : vous veniez, disiez-vous, pour me voir ?
– Oui.
– Eh bien, je vous ai répondu que vous seriez servie à souhait et que nous nous verrions tous les jours.
– Dois-je donc demeurer éternellement ici ? demanda Milady avec un certain effroi.
– Vous trouveriez-vous mal logée, ma sœur ? demandez ce qui vous manque, et je m’empresserai de vous le faire donner.
– Mais je n’ai ni mes femmes ni mes gens…
– Vous aurez tout cela, madame ; dites-moi sur quel pied votre premier mari avait monté votre maison ; quoique je ne sois que votre beau-frère, je vous la monterai sur un pied pareil.
– Mon premier mari ! s’écria Milady en regardant Lord de Winter avec des yeux effarés.
– Oui, votre mari français ; je ne parle pas de mon frère. Au reste, si vous l’avez oublié, comme il vit encore, je pourrais lui écrire et il me ferait passer des renseignements à ce sujet. »
Une sueur froide perla sur le front de Milady.
« Vous raillez, dit-elle d’une voix sourde.
– En ai-je l’air ? demanda le baron en se relevant et en faisant un pas en arrière.
– Ou plutôt vous m’insultez, continua-t-elle en pressant de ses mains crispées les deux bras du fauteuil et en se soulevant sur ses poignets.
– Vous insulter, moi ! dit Lord de Winter avec mépris ; en vérité, madame, croyez-vous que ce soit possible ?
– En vérité, monsieur, dit Milady, vous êtes ou ivre ou insensé ; sortez et envoyez-moi une femme.
– Des femmes sont bien indiscrètes, ma sœur ! ne pourrais-je pas vous servir de suivante ? de cette façon tous nos secrets resteraient en famille.
– Insolent ! s’écria Milady, et, comme mue par un ressort, elle bondit sur le baron, qui l’attendait avec impassibilité, mais une main cependant sur la garde de son épée.
– Eh ! eh ! dit-il, je sais que vous avez l’habitude d’assassiner les gens, mais je me défendrai, moi, je vous en préviens, fût-ce contre vous.
– Oh ! vous avez raison, dit Milady, et vous me faites l’effet d’être assez lâche pour porter la main sur une femme.
– Peut-être que oui, d’ailleurs j’aurais mon excuse : ma main ne serait pas la première main d’homme qui se serait posée sur vous, j’imagine. »
Et le baron indiqua d’un geste lent et accusateur l’épaule gauche de Milady, qu’il toucha presque du doigt.
Milady poussa un rugissement sourd, et se recula jusque dans l’angle de la chambre, comme une panthère qui veut s’acculer pour s’élancer.
« Oh ! rugissez tant que vous voudrez, s’écria Lord de Winter, mais n’essayez pas de mordre, car, je vous en préviens, la chose tournerait à votre préjudice : il n’y a pas ici de procureurs qui règlent d’avance les successions, il n’y a pas de chevalier errant qui vienne me chercher querelle pour la belle dame que je retiens prisonnière ; mais je tiens tout prêts des juges qui disposeront d’une femme assez éhontée pour venir se glisser, bigame, dans le lit de Lord de Winter, mon frère aîné, et ces juges, je vous en préviens, vous enverront à un bourreau qui vous fera les deux épaules pareilles. »
Les yeux de Milady lançaient de tels éclairs, que quoiqu’il fût homme et armé devant une femme désarmée il sentit le froid de la peur se glisser jusqu’au fond de son âme ; il n’en continua pas moins, mais avec une fureur croissante :
« Oui, je comprends, après avoir hérité de mon frère, il vous eût été doux d’hériter de moi ; mais, sachez-le d’avance, vous pouvez me tuer ou me faire tuer, mes précautions sont prises, pas un penny de ce que je possède ne passera dans vos mains. N’êtes-vous pas déjà assez riche, vous qui possédez près d’un million, et ne pouviez-vous vous arrêter dans votre route fatale, si vous ne faisiez le mal que pour la jouissance infinie et suprême de le faire ? Oh ! tenez, je vous le dis, si la mémoire de mon frère ne m’était sacrée, vous iriez pourrir dans un cachot d’État ou rassasier à Tyburn la curiosité des matelots ; je me tairai, mais vous, supportez tranquillement votre captivité ; dans quinze ou vingt jours je pars pour La Rochelle avec l’armée ; mais la veille de mon départ, un vaisseau viendra vous prendre, que je verrai partir et qui vous conduira dans nos colonies du Sud ; et, soyez tranquille, je vous adjoindrai un compagnon qui vous brûlera la cervelle à la première tentative que vous risquerez pour revenir en Angleterre ou sur le continent. »
Milady écoutait avec une attention qui dilatait ses yeux enflammés.
« Oui, mais à cette heure, continua Lord de Winter, vous demeurerez dans ce château : les murailles en sont épaisses, les portes en sont fortes, les barreaux en sont solides ; d’ailleurs votre fenêtre donne à pic sur la mer : les hommes de mon équipage, qui me sont dévoués à la vie et à la mort, montent la garde autour de cet appartement, et surveillent tous les passages qui conduisent à la cour ; puis arrivée à la cour, il vous resterait encore trois grilles à traverser.
La consigne est précise : un pas, un geste, un mot qui simule une évasion, et l’on fait feu sur vous ; si l’on vous tue, la justice anglaise m’aura, je l’espère, quelque obligation de lui avoir épargné de la besogne. Ah ! vos traits reprennent leur calme, votre visage retrouve son assurance : Quinze jours, vingt jours dites-vous, bah ! d’ici là, j’ai l’esprit inventif, il me viendra quelque idée ; j’ai l’esprit infernal, et je trouverai quelque victime. D’ici à quinze jours, vous dites-vous, je serai hors d’ici. Ah ! ah ! essayez ! »
Milady se voyant devinée s’enfonça les ongles dans la chair pour dompter tout mouvement qui eût pu donner à sa physionomie une signification quelconque, autre que celle de l’angoisse.
Lord de Winter continua :
« L’officier qui commande seul ici en mon absence, vous l’avez vu, donc vous le connaissez déjà, sait, comme vous voyez, observer une consigne, car vous n’êtes pas, je vous connais, venue de Portsmouth ici sans avoir essayé de le faire parler. Qu’en dites-vous ? une statue de marbre eût-elle été plus impassible et plus muette ? Vous avez déjà essayé le pouvoir de vos séductions sur bien des hommes, et malheureusement vous avez toujours réussi ; mais essayez sur celui-là, pardieu ! si vous en venez à bout, je vous déclare le démon lui-même. »
Il alla vers la porte et l’ouvrit brusquement.
« Qu’on appelle M. Felton, dit-il. Attendez encore un instant, et je vais vous recommander à lui. »
Il se fit entre ces deux personnages un silence étrange, pendant lequel on entendit le bruit d’un pas lent et régulier qui se rapprochait ; bientôt, dans l’ombre du corridor, on vit se dessiner une forme humaine, et le jeune lieutenant avec lequel nous avons déjà fait connaissance s’arrêta sur le seuil, attendant les ordres du baron.
« Entrez, mon cher John, dit Lord de Winter, entrez et fermez la porte. »
Le jeune officier entra.
« Maintenant, dit le baron, regardez cette femme : elle est jeune, elle est belle, elle a toutes les séductions de la terre, eh bien, c’est un monstre qui, à vingt-cinq ans, s’est rendu coupable d’autant de crimes que vous pouvez en lire en un an dans les archives de nos tribunaux ; sa voix prévient en sa faveur, sa beauté sert d’appât aux victimes, son corps même paye ce qu’elle a promis, c’est une justice à lui rendre ; elle essayera de vous séduire, peut-être même essayera-t-elle de vous tuer. Je vous ai tiré de la misère, Felton, je vous ai fait nommer lieutenant, je vous ai sauvé la vie une fois, vous savez à quelle occasion ; je suis pour vous non seulement un protecteur, mais un ami ; non seulement un bienfaiteur, mais un père ; cette femme est revenue en Angleterre afin de conspirer contre ma vie ; je tiens ce serpent entre mes mains ; eh bien, je vous fais appeler et vous dis :
Ami Felton, John, mon enfant, garde-moi et surtout garde-toi de cette femme ; jure sur ton salut de la conserver pour le châtiment qu’elle a mérité. John Felton, je me fie à ta parole ; John Felton, je crois à ta loyauté.
– Milord, dit le jeune officier en chargeant son regard pur de toute la haine qu’il put trouver dans son cœur, Milord, je vous jure qu’il sera fait comme vous désirez. »
Milady reçut ce regard en victime résignée : il était impossible de voir une expression plus soumise et plus douce que celle qui régnait alors sur son beau visage. À peine si Lord de Winter lui-même reconnut la tigresse qu’un instant auparavant il s’apprêtait à combattre.
« Elle ne sortira jamais de cette chambre, entendez-vous, John, continua le baron ; elle ne correspondra avec personne, elle ne parlera qu’à vous, si toutefois vous voulez bien lui faire l’honneur de lui adresser la parole.
– Il suffit, Milord, j’ai juré.
– Et maintenant, madame, tâchez de faire la paix avec Dieu, car vous êtes jugée par les hommes. »
Milady laissa tomber sa tête comme si elle se fût sentie écrasée par ce jugement. Lord de Winter sortit en faisant un geste à Felton, qui sortit derrière lui et ferma la porte.
Un instant après on entendait dans le corridor le pas pesant d’un soldat de marine qui faisait sentinelle, sa hache à la ceinture et son mousquet à la main.
Milady demeura pendant quelques minutes dans la même position, car elle songea qu’on l’examinait peut-être par la serrure ; puis lentement elle releva sa tête, qui avait repris une expression formidable de menace et de défi, courut écouter à la porte, regarda par la fenêtre, et revenant s’enterrer dans un vaste fauteuil, elle songea.
Officier
Cependant le cardinal attendait des nouvelles d’Angleterre, mais aucune nouvelle n’arrivait, si ce n’est fâcheuse et menaçante.
Si bien que La Rochelle fût investie, si certain que pût paraître le succès, grâce aux précautions prises et surtout à la digue qui ne laissait plus pénétrer aucune barque dans la ville assiégée, cependant le blocus pouvait durer longtemps encore ; et c’était un grand affront pour les armes du roi et une grande gêne pour M. le cardinal, qui n’avait plus, il est vrai, à brouiller Louis XIII avec Anne d’Autriche, la chose était faite, mais à raccommoder M. de Bassompierre, qui était brouillé avec le duc d’Angoulême.
Quant à Monsieur, qui avait commencé le siège, il laissait au cardinal le soin de l’achever.
La ville, malgré l’incroyable persévérance de son maire, avait tenté une espèce de mutinerie pour se rendre ; le maire avait fait pendre les émeutiers. Cette exécution calma les plus mauvaises têtes, qui se décidèrent alors à se laisser mourir de faim. Cette mort leur paraissait toujours plus lente et moins sûre que le trépas par strangulation.
De leur côté, de temps en temps, les assiégeants prenaient des messagers que les Rochelois envoyaient à Buckingham ou des espions que Buckingham envoyait aux Rochelois. Dans l’un et l’autre cas le procès était vite fait. M. le cardinal disait ce seul mot :
Pendu ! On invitait le roi à venir voir la pendaison. Le roi venait languissamment, se mettait en bonne place pour voir l’opération dans tous ses détails : cela le distrayait toujours un peu et lui faisait prendre le siège en patience, mais cela ne l’empêchait pas de s’ennuyer fort, de parler à tout moment de retourner à Paris ; de sorte que si les messagers et les espions eussent fait défaut, Son Éminence, malgré toute son imagination, se fût trouvée fort embarrassée.
Néanmoins le temps passait, les Rochelois ne se rendaient pas : le dernier espion que l’on avait pris était porteur d’une lettre. Cette lettre disait bien à Buckingham que la ville était à toute extrémité ; mais, au lieu d’ajouter : « Si votre secours n’arrive pas avant quinze jours, nous nous rendrons », elle ajoutait tout simplement : « Si votre secours n’arrive pas avant quinze jours, nous serons tous morts de faim quand il arrivera. »
Les Rochelois n’avaient donc espoir qu’en Buckingham. Buckingham était leur Messie. Il était évident que si un jour ils apprenaient d’une manière certaine qu’il ne fallait plus compter sur Buckingham, avec l’espoir leur courage tomberait.
Le cardinal attendait donc avec grande impatience des nouvelles d’Angleterre qui devaient annoncer que Buckingham ne viendrait pas.
La question d’emporter la ville de vive force, débattue souvent dans le conseil du roi, avait toujours été écartée ; d’abord La Rochelle semblait imprenable, puis le cardinal, quoi qu’il eût dit, savait bien que l’horreur du sang répandu en cette rencontre, où Français devaient combattre contre Français, était un mouvement rétrograde de soixante ans imprimé à la politique, et le cardinal était, à cette époque, ce qu’on appelle aujourd’hui un homme de progrès. En effet, le sac de La Rochelle, l’assassinat de trois ou quatre mille huguenots qui se fussent fait tuer ressemblaient trop, en 1628, au massacre de la Saint-Barthélémy, en 1572 ; et puis, par-dessus tout cela, ce moyen extrême, auquel le roi, bon catholique, ne répugnait aucunement, venait toujours échouer contre cet argument des généraux assiégeants : La Rochelle est imprenable autrement que par la famine.
Le cardinal ne pouvait écarter de son esprit la crainte où le jetait sa terrible émissaire, car il avait compris, lui aussi, les proportions étranges de cette femme, tantôt serpent, tantôt lion. L’avait-elle trahi ? était-elle morte ? Il la connaissait assez, en tout cas, pour savoir qu’en agissant pour lui ou contre lui, amie ou ennemie, elle ne demeurait pas immobile sans de grands empêchements. C’était ce qu’il ne pouvait savoir.
Au reste, il comptait, et avec raison, sur Milady : il avait deviné dans le passé de cette femme de ces choses terribles que son manteau rouge pouvait seul couvrir ; et il sentait que, pour une cause ou pour une autre, cette femme lui était acquise, ne pouvant trouver qu’en lui un appui supérieur au danger qui la menaçait.
Il résolut donc de faire la guerre tout seul et de n’attendre tout succès étranger que comme on attend une chance heureuse. Il continua de faire élever la fameuse digue qui devait affamer La Rochelle ; en attendant, il jeta les yeux sur cette malheureuse ville, qui renfermait tant de misère profonde et tant d’héroïques vertus, et, se rappelant le mot de Louis XI, son prédécesseur politique, comme lui-même était le prédécesseur de Robespierre, il murmura cette maxime du compère de Tristan : « Diviser pour régner. »
Henri IV, assiégeant Paris, faisait jeter par-dessus les murailles du pain et des vivres ; le cardinal fit jeter des petits billets par lesquels il représentait aux Rochelois combien la conduite de leurs chefs était injuste, égoïste et barbare ; ces chefs avaient du blé en abondance, et ne le partageaient pas ; ils adoptaient cette maxime, car eux aussi avaient des maximes, que peu importait que les femmes, les enfants et les vieillards mourussent, pourvu que les hommes qui devaient défendre leurs murailles restassent forts et bien portants. Jusque-là, soit dévouement, soit impuissance de réagir contre elle, cette maxime, sans être généralement adoptée, était cependant passée de la théorie à la pratique ; mais les billets vinrent y porter atteinte. Les billets rappelaient aux hommes que ces enfants, ces femmes, ces vieillards qu’on laissait mourir étaient leurs fils, leurs épouses et leurs pères ; qu’il serait plus juste que chacun fût réduit à la misère commune, afin qu’une même position fit prendre des résolutions unanimes.
Ces billets firent tout l’effet qu’en pouvait attendre celui qui les avait écrits, en ce qu’ils déterminèrent un grand nombre d’habitants à ouvrir des négociations particulières avec l’armée royale.
Mais au moment où le cardinal voyait déjà fructifier son moyen et s’applaudissait de l’avoir mis en usage, un habitant de La Rochelle, qui avait pu passer à travers les lignes royales, Dieu sait comment, tant était grande la surveillance de Bassompierre, de Schomberg et du duc d’Angoulême, surveillés eux-mêmes par le cardinal, un habitant de La Rochelle, disons-nous, entra dans la ville, venant de Portsmouth et disant qu’il avait vu une flotte magnifique prête à mettre à la voile avant huit jours. De plus, Buckingham annonçait au maire qu’enfin la grande ligue contre la France allait se déclarer, et que le royaume allait être envahi à la fois par les armées anglaises, impériales et espagnoles. Cette lettre fut lue publiquement sur toutes les places, on en afficha des copies aux angles des rues, et ceux-là mêmes qui avaient commencé d’ouvrir des négociations les interrompirent, résolus d’attendre ce secours si pompeusement annoncé.
Cette circonstance inattendue rendit à Richelieu ses inquiétudes premières, et le força malgré lui à tourner de nouveau les yeux de l’autre côté de la mer.
Pendant ce temps, exempte des inquiétudes de son seul et véritable chef, l’armée royale menait joyeuse vie ; les vivres ne manquaient pas au camp, ni l’argent non plus ; tous les corps rivalisaient d’audace et de gaieté.
Prendre des espions et les pendre, faire des expéditions hasardeuses sur la digue ou sur la mer, imaginer des folies, les exécuter froidement, tel était le passe-temps qui faisait trouver courts à l’armée ces jours si longs, non seulement pour les Rochelois, rongés par la famine et l’anxiété, mais encore pour le cardinal qui les bloquait si vivement.
Quelquefois, quand le cardinal, toujours chevauchant comme le dernier gendarme de l’armée, promenait son regard pensif sur ces ouvrages, si lents au gré de son désir, qu’élevaient sous son ordre les ingénieurs qu’il faisait venir de tous les coins du royaume de France, s’il rencontrait un mousquetaire de la compagnie de Tréville, il s’approchait de lui, le regardait d’une façon singulière, et ne le reconnaissant pas pour un de nos quatre compagnons, il laissait aller ailleurs son regard profond et sa vaste pensée.
Un jour où, rongé d’un mortel ennui, sans espérance dans les négociations avec la ville, sans nouvelles d’Angleterre, le cardinal était sorti sans autre but que de sortir, accompagné seulement de Cahusac et de La Houdinière, longeant les grèves et mêlant l’immensité de ses rêves à l’immensité de l’océan, il arriva au petit pas de son cheval sur une colline du haut de laquelle il aperçut derrière une haie, couchés sur le sable et prenant au passage un de ces rayons de soleil si rares à cette époque de l’année, sept hommes entourés de bouteilles vides. Quatre de ces hommes étaient nos mousquetaires s’apprêtant à écouter la lecture d’une lettre que l’un d’eux venait de recevoir.
Cette lettre était si importante, qu’elle avait fait abandonner sur un tambour des cartes et des dés.
Les trois autres s’occupaient à décoiffer une énorme dame-jeanne de vin de Collioure ; c’étaient les laquais de ces messieurs.
Le cardinal, comme nous l’avons dit, était de sombre humeur, et rien, quand il était dans cette situation d’esprit, ne redoublait sa maussaderie comme la gaieté des autres. D’ailleurs, il avait une préoccupation étrange, c’était de croire toujours que les causes mêmes de sa tristesse excitaient la gaieté des étrangers. Faisant signe à La Houdinière et à Cahusac de s’arrêter, il descendit de cheval et s’approcha de ces rieurs suspects, espérant qu’à l’aide du sable qui assourdissait ses pas, et de la haie qui voilait sa marche, il pourrait entendre quelques mots de cette conversation qui lui paraissait si intéressante ; à dix pas de la haie seulement il reconnut le babil gascon de d’Artagnan, et comme il savait déjà que ces hommes étaient des mousquetaires, il ne douta pas que les trois autres ne fussent ceux qu’on appelait les inséparables, c’est-à-dire Athos, Porthos et Aramis.
On juge si son désir d’entendre la conversation s’augmenta de cette découverte ; ses yeux prirent une expression étrange, et d’un pas de chat-tigre il s’avança vers la haie ; mais il n’avait pu saisir encore que des syllabes vagues et sans aucun sens positif, lorsqu’un cri sonore et bref le fit tressaillir et attira l’attention des mousquetaires.
« Officier ! cria Grimaud.
– Vous parlez, je crois, drôle », dit Athos se soulevant sur un coude et fascinant Grimaud de son regard flamboyant.
Aussi Grimaud n’ajouta-t-il point une parole, se contentant de tendre le doigt indicateur dans la direction de la haie et dénonçant par ce geste le cardinal et son escorte.
D’un seul bond les quatre mousquetaires furent sur pied et saluèrent avec respect.
Le cardinal semblait furieux.
« Il paraît qu’on se fait garder chez messieurs les mousquetaires ! dit-il. Est-ce que l’Anglais vient par terre, ou serait-ce que les mousquetaires se regardent comme des officiers supérieurs ?
– Monseigneur, répondit Athos, car au milieu de l’effroi général lui seul avait conservé ce calme et ce sang-froid de grand seigneur qui ne le quittaient jamais, Monseigneur, les mousquetaires, lorsqu’ils ne sont pas de service, ou que leur service est fini, boivent et jouent aux dés, et ils sont des officiers très supérieurs pour leurs laquais.
– Des laquais ! grommela le cardinal, des laquais qui ont la consigne d’avertir leurs maîtres quand passe quelqu’un, ce ne sont point des laquais, ce sont des sentinelles.
– Son Éminence voit bien cependant que si nous n’avions point pris cette précaution, nous étions exposés à la laisser passer sans lui présenter nos respects et lui offrir nos remerciements pour la grâce qu’elle nous a faite de nous réunir. D’Artagnan, continua Athos, vous qui tout à l’heure demandiez cette occasion d’exprimer votre reconnaissance à Monseigneur, la voici venue, profitez-en.
Ces mots furent prononcés avec ce flegme imperturbable qui distinguait Athos dans les heures du danger, et cette excessive politesse qui faisait de lui dans certains moments un roi plus majestueux que les rois de naissance.
D’Artagnan s’approcha et balbutia quelques paroles de remerciements, qui bientôt expirèrent sous le regard assombri du cardinal.
« N’importe, messieurs, continua le cardinal sans paraître le moins du monde détourné de son intention première par l’incident qu’Athos avait soulevé ; n’importe, messieurs, je n’aime pas que de simples soldats, parce qu’ils ont l’avantage de servir dans un corps privilégié, fassent ainsi les grands seigneurs, et la discipline est la même pour eux que pour tout le monde. »
Athos laissa le cardinal achever parfaitement sa phrase et, s’inclinant en signe d’assentiment, il reprit à son tour :
« La discipline, Monseigneur, n’a en aucune façon, je l’espère, été oubliée par nous. Nous ne sommes pas de service, et nous avons cru que, n’étant pas de service, nous pouvions disposer de notre temps comme bon nous semblait. Si nous sommes assez heureux pour que Son Éminence ait quelque ordre particulier à nous donner, nous sommes prêts à lui obéir. Monseigneur voit, continua Athos en fronçant le sourcil, car cette espèce d’interrogatoire commençait à l’impatienter, que, pour être prêts à la moindre alerte, nous sommes sortis avec nos armes. »
Et il montra du doigt au cardinal les quatre mousquets en faisceau près du tambour sur lequel étaient les cartes et les dés.
« Que Votre Éminence veuille croire, ajouta d’Artagnan, que nous nous serions portés au-devant d’elle si nous eussions pu supposer que c’était elle qui venait vers nous en si petite compagnie. »
Le cardinal se mordait les moustaches et un peu les lèvres.
« Savez-vous de quoi vous avez l’air, toujours ensemble, comme vous voilà, armés comme vous êtes, et gardés par vos laquais ? dit le cardinal, vous avez l’air de quatre conspirateurs.
– Oh ! quant à ceci, Monseigneur, c’est vrai, dit Athos, et nous conspirons, comme Votre Éminence a pu le voir l’autre matin, seulement c’est contre les Rochelois.
– Eh ! messieurs les politiques, reprit le cardinal en fronçant le sourcil à son tour, on trouverait peut-être dans vos cervelles le secret de bien des choses qui sont ignorées, si on pouvait y lire comme vous lisiez dans cette lettre que vous avez cachée quand vous m’avez vu venir. »
Le rouge monta à la figure d’Athos, il fit un pas vers Son Éminence.
« On dirait que vous nous soupçonnez réellement, Monseigneur, et que nous subissons un véritable interrogatoire ; s’il en est ainsi, que Votre Éminence daigne s’expliquer, et nous saurons du moins à quoi nous en tenir.
– Et quand cela serait un interrogatoire, reprit le cardinal, d’autres que vous en ont subi, monsieur Athos, et y ont répondu.
– Aussi, Monseigneur, ai-je dit à Votre Éminence qu’elle n’avait qu’à questionner, et que nous étions prêts à répondre.
– Quelle était cette lettre que vous alliez lire, monsieur Aramis, et que vous avez cachée ?
– Une lettre de femme, Monseigneur.
– Oh ! je conçois, dit le cardinal, il faut être discret pour ces sortes de lettres ; mais cependant on peut les montrer à un confesseur, et, vous le savez, j’ai reçu les ordres.
– Monseigneur, dit Athos avec un calme d’autant plus terrible qu’il jouait sa tête en faisant cette réponse, la lettre est d’une femme, mais elle n’est signée ni Marion de Lorme, ni Mme d’Aiguillon. »
Le cardinal devint pâle comme la mort, un éclair fauve sortit de ses yeux ; il se retourna comme pour donner un ordre à Cahusac et à La Houdinière. Athos vit le mouvement ; il fit un pas vers les mousquetons, sur lesquels les trois amis avaient les yeux fixés en hommes mal disposés à se laisser arrêter. Le cardinal était, lui, troisième ; les mousquetaires, y compris les laquais, étaient sept : il jugea que la partie serait d’autant moins égale, qu’Athos et ses compagnons conspiraient réellement ; et, par un de ces retours rapides qu’il tenait toujours à sa disposition, toute sa colère se fondit dans un sourire.
« Allons, allons ! dit-il, vous êtes de braves jeunes gens, fiers au soleil, fidèles dans l’obscurité ; il n’y a pas de mal à veiller sur soi quand on veille si bien sur les autres ; messieurs, je n’ai point oublié la nuit où vous m’avez servi d’escorte pour aller au Colombier-Rouge ; s’il y avait quelque danger à craindre sur la route que je vais suivre, je vous prierais de m’accompagner ; mais, comme il n’y en a pas, restez où vous êtes, achevez vos bouteilles, votre partie et votre lettre. Adieu, messieurs. »
Et, remontant sur son cheval, que Cahusac lui avait amené, il les salua de la main et s’éloigna.
Les quatre jeunes gens, debout et immobiles, le suivirent des yeux sans dire un seul mot jusqu’à ce qu’il eût disparu.
Puis ils se regardèrent.
Tous avaient la figure consternée, car malgré l’adieu amical de Son Éminence, ils comprenaient que le cardinal s’en allait la rage dans le cœur.
Athos seul souriait d’un sourire puissant et dédaigneux. Quand le cardinal fut hors de la portée de la voix et de la vue :
« Ce Grimaud a crié bien tard ! » dit Porthos, qui avait grande envie de faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu’un.
Grimaud allait répondre pour s’excuser. Athos leva le doigt et Grimaud se tut.
« Auriez-vous rendu la lettre, Aramis ? dit d’Artagnan.
– Moi, dit Aramis de sa voix la plus flûtée, j’étais décidé : s’il avait exigé que la lettre lui fût remise, je lui présentais la lettre d’une main, et de l’autre je lui passais mon épée au travers du corps.
– Je m’y attendais bien, dit Athos ; voilà pourquoi je me suis jeté entre vous et lui.
En vérité, cet homme est bien imprudent de parler ainsi à d’autres hommes ; on dirait qu’il n’a jamais eu affaire qu’à des femmes et à des enfants.
– Mon cher Athos, dit d’Artagnan, je vous admire, mais cependant nous étions dans notre tort, après tout.
– Comment, dans notre tort ! reprit Athos. À qui donc cet air que nous respirons ? à qui cet océan sur lequel s’étendent nos regards ? à qui ce sable sur lequel nous étions couchés ? à qui cette lettre de votre maîtresse ? Est-ce au cardinal ? Sur mon honneur, cet homme se figure que le monde lui appartient : vous étiez là, balbutiant, stupéfait, anéanti ; on eût dit que la Bastille se dressait devant vous et que la gigantesque Méduse vous changeait en pierre. Est-ce que c’est conspirer, voyons, que d’être amoureux ? Vous êtes amoureux d’une femme que le cardinal a fait enfermer, vous voulez la tirer des mains du cardinal ; c’est une partie que vous jouez avec Son Éminence : cette lettre c’est votre jeu ; pourquoi montreriez-vous votre jeu à votre adversaire ? cela ne se fait pas. Qu’il le devine, à la bonne heure ! nous devinons bien le sien, nous !
– Au fait, dit d’Artagnan, c’est plein de sens, ce que vous dites là, Athos.
– En ce cas, qu’il ne soit plus question de ce qui vient de se passer, et qu’Aramis reprenne la lettre de sa cousine où M. le cardinal l’a interrompue. »
Aramis tira la lettre de sa poche, les trois amis se rapprochèrent de lui, et les trois laquais se groupèrent de nouveau auprès de la dame-jeanne.
« Vous n’aviez lu qu’une ligne ou deux, dit d’Artagnan, reprenez donc la lettre à partir du commencement.
« Volontiers », dit Aramis.
« Mon cher cousin, je crois bien que je me déciderai à partir pour Stenay, où ma sœur a fait entrer notre petite servante dans le couvent des Carmélites ; cette pauvre enfant s’est résignée, elle sait qu’elle ne peut vivre autre part sans que le salut de son âme soit en danger. Cependant, si les affaires de notre famille s’arrangent comme nous le désirons, je crois qu’elle courra le risque de se damner, et qu’elle reviendra près de ceux qu’elle regrette, d’autant plus qu’elle sait qu’on pense toujours à elle. En attendant, elle n’est pas trop malheureuse : tout ce qu’elle désire c’est une lettre de son prétendu. Je sais bien que ces sortes de denrées passent difficilement par les grilles ; mais, après tout, comme je vous en ai donné des preuves, mon cher cousin, je ne suis pas trop maladroite et je me chargerai de cette commission. Ma sœur vous remercie de votre bon et éternel souvenir. Elle a eu un instant de grande inquiétude ; mais enfin elle est quelque peu rassurée maintenant, ayant envoyé son commis là-bas afin qu’il ne s’y passe rien d’imprévu.
« Adieu, mon cher cousin, donnez-nous de vos nouvelles le plus souvent que vous pourrez, c’est-à-dire toutes les fois que vous croirez pouvoir le faire sûrement. Je vous embrasse.
« Marie Michon. »
« Oh ! que ne vous dois-je pas, Aramis ? s’écria d’Artagnan. Chère Constance ! j’ai donc enfin de ses nouvelles ; elle vit, elle est en sûreté dans un couvent, elle est à Stenay ! Où prenez-vous Stenay, Athos ?
– Mais à quelques lieues des frontières ; une fois le siège levé, nous pourrons aller faire un tour de ce côté.
– Et ce ne sera pas long, il faut l’espérer, dit Porthos, car on a, ce matin, pendu un espion, lequel a déclaré que les Rochelois en étaient aux cuirs de leurs souliers. En supposant qu’après avoir mangé le cuir ils mangent la semelle, je ne vois pas trop ce qui leur restera après, à moins de se manger les uns les autres.
– Pauvres sots ! dit Athos en vidant un verre d’excellent vin de Bordeaux, qui, sans avoir à cette époque la réputation qu’il a aujourd’hui, ne la méritait pas moins ; pauvres sots ! comme si la religion catholique n’était pas la plus avantageuse et la plus agréable des religions ! C’est égal, reprit-il après avoir fait claquer sa langue contre son palais, ce sont de braves gens. Mais que diable faites-vous donc, Aramis ? continua Athos ; vous serrez cette lettre dans votre poche ?
– Oui, dit d’Artagnan, Athos a raison, il faut la brûler ; encore, qui sait si M. le cardinal n’a pas un secret pour interroger les cendres ?
– Il doit en avoir un, dit Athos.
– Mais que voulez-vous faire de cette lettre ? demanda Porthos.
– Venez ici, Grimaud », dit Athos.
Grimaud se leva et obéit.
« Pour vous punir d’avoir parlé sans permission, mon ami, vous allez manger ce morceau de papier, puis, pour vous récompenser du service que vous nous aurez rendu, vous boirez ensuite ce verre de vin ; voici la lettre d’abord, mâchez avec énergie. »
Grimaud sourit, et, les yeux fixés sur le verre qu’Athos venait de remplir bord à bord, il broya le papier et l’avala.
« Bravo, maître Grimaud ! dit Athos, et maintenant prenez ceci ; bien, je vous dispense de dire merci. »
Grimaud avala silencieusement le verre de vin de Bordeaux, mais ses yeux levés au ciel parlaient, pendant tout le temps que dura cette douce occupation, un langage qui, pour être muet, n’en était pas moins expressif.
« Et maintenant, dit Athos, à moins que M. le cardinal n’ait l’ingénieuse idée de faire ouvrir le ventre à Grimaud, je crois que nous pouvons être à peu près tranquilles. »
Pendant ce temps, Son Éminence continuait sa promenade mélancolique en murmurant entre ses moustaches :
« Décidément, il faut que ces quatre hommes soient à moi. »
Première journée de captivité
Revenons à Milady, qu’un regard jeté sur les côtes de France nous a fait perdre de vue un instant.
Nous la retrouverons dans la position désespérée où nous l’avons laissée, se creusant un abîme de sombres réflexions, sombre enfer à la porte duquel elle a presque laissé l’espérance : car pour la première fois elle doute, pour la première fois elle craint.
Dans deux occasions sa fortune lui a manqué, dans deux occasions elle s’est vue découverte et trahie, et dans ces deux occasions, c’est contre le génie fatal envoyé sans doute par le Seigneur pour la combattre qu’elle a échoué : d’Artagnan l’a vaincue, elle, cette invincible puissance du mal.
Il l’a abusée dans son amour, humiliée dans son orgueil, trompée dans son ambition, et maintenant voilà qu’il la perd dans sa fortune, qu’il l’atteint dans sa liberté, qu’il la menace même dans sa vie. Bien plus, il a levé un coin de son masque, cette égide dont elle se couvre et qui la rend si forte.
D’Artagnan a détourné de Buckingham, qu’elle hait, comme elle hait tout ce qu’elle a aimé, la tempête dont le menaçait Richelieu dans la personne de la reine. D’Artagnan s’est fait passer pour de Wardes, pour lequel elle avait une de ces fantaisies de tigresse, indomptables comme en ont les femmes de ce caractère.
D’Artagnan connaît ce terrible secret qu’elle a juré que nul ne connaîtrait sans mourir. Enfin, au moment où elle vient d’obtenir un blanc-seing à l’aide duquel elle va se venger de son ennemi, le blanc-seing lui est arraché des mains, et c’est d’Artagnan qui la tient prisonnière et qui va l’envoyer dans quelque immonde Botany-Bay, dans quelque Tyburn infâme de l’océan Indien.
Car tout cela lui vient de d’Artagnan sans doute ; de qui viendraient tant de hontes amassées sur sa tête, sinon de lui ? Lui seul a pu transmettre à Lord de Winter tous ces affreux secrets, qu’il a découverts les uns après les autres par une sorte de fatalité. Il connaît son beau-frère, il lui aura écrit.
Que de haine elle distille ! Là, immobile, et les yeux ardents et fixes dans son appartement désert, comme les éclats de ses rugissements sourds, qui parfois s’échappent avec sa respiration du fond de sa poitrine, accompagnent bien le bruit de la houle qui monte, gronde, mugit et vient se briser, comme un désespoir éternel et impuissant, contre les rochers sur lesquels est bâti ce château sombre et orgueilleux ! Comme, à la lueur des éclairs que sa colère orageuse fait briller dans son esprit, elle conçoit contre Mme Bonacieux, contre Buckingham, et surtout contre d’Artagnan, de magnifiques projets de vengeance, perdus dans les lointains de l’avenir !
Oui, mais pour se venger il faut être libre, et pour être libre, quand on est prisonnier, il faut percer un mur, desceller des barreaux, trouer un plancher ; toutes entreprises que peut mener à bout un homme patient et fort mais devant lesquelles doivent échouer les irritations fébriles d’une femme. D’ailleurs, pour faire tout cela il faut avoir le temps, des mois, des années, et elle… elle a dix ou douze jours, à ce que lui a dit Lord de Winter, son fraternel et terrible geôlier.
Et cependant, si elle était un homme, elle tenterait tout cela, et peut-être réussirait-elle : pourquoi donc le Ciel s’est-il ainsi trompé, en mettant cette âme virile dans ce corps frêle et délicat !
Aussi les premiers moments de la captivité ont été terribles : quelques convulsions de rage qu’elle n’a pu vaincre ont payé sa dette de faiblesse féminine à la nature. Mais peu à peu elle a surmonté les éclats de sa folle colère, les frémissements nerveux qui ont agité son corps ont disparu, et maintenant elle s’est repliée sur elle-même comme un serpent fatigué qui se repose.
« Allons, allons ; j’étais folle de m’emporter ainsi, dit-elle en plongeant dans la glace, qui reflète dans ses yeux son regard brûlant, par lequel elle semble s’interroger elle-même. Pas de violence, la violence est une preuve de faiblesse.
D’abord je n’ai jamais réussi par ce moyen : peut-être, si j’usais de ma force contre des femmes, aurais-je chance de les trouver plus faibles encore que moi, et par conséquent de les vaincre ; mais c’est contre des hommes que je lutte, et je ne suis qu’une femme pour eux. Luttons en femme, ma force est dans ma faiblesse. »
Alors, comme pour se rendre compte à elle-même des changements qu’elle pouvait imposer à sa physionomie si expressive et si mobile, elle lui fit prendre à la fois toutes les expressions, depuis celle de la colère qui crispait ses traits, jusqu’à celle du plus doux, du plus affectueux et du plus séduisant sourire. Puis ses cheveux prirent successivement sous ses mains savantes les ondulations qu’elle crut pouvoir aider aux charmes de son visage. Enfin elle murmura, satisfaite d’elle-même :
« Allons, rien n’est perdu. Je suis toujours belle »
Il était huit heures du soir à peu près. Milady aperçut un lit ; elle pensa qu’un repos de quelques heures rafraîchirait non seulement sa tête et ses idées, mais encore son teint. Cependant, avant de se coucher, une idée meilleure lui vint. Elle avait entendu parler de souper. Déjà elle était depuis une heure dans cette chambre, on ne pouvait tarder à lui apporter son repas. La prisonnière ne voulut pas perdre de temps, et elle résolut de faire, dès cette même soirée, quelque tentative pour sonder le terrain, en étudiant le caractère des gens auxquels sa garde était confiée.
Une lumière apparut sous la porte ; cette lumière annonçait le retour de ses geôliers. Milady, qui s’était levée, se rejeta vivement sur son fauteuil, la tête renversée en arrière, ses beaux cheveux dénoués et épars, sa gorge demi-nue sous ses dentelles froissées, une main sur son cœur et l’autre pendante.
On ouvrit les verrous, la porte grinça sur ses gonds, des pas retentirent dans la chambre et s’approchèrent.
« Posez là cette table », dit une voix que la prisonnière reconnut pour celle de Felton.
L’ordre fut exécuté.
« Vous apporterez des flambeaux et ferez relever la sentinelle », continua Felton.
Ce double ordre que donna aux mêmes individus le jeune lieutenant prouva à Milady que ses serviteurs étaient les mêmes hommes que ses gardiens, c’est-à-dire des soldats.
Les ordres de Felton étaient, au reste, exécutés avec une silencieuse rapidité qui donnait une bonne idée de l’état florissant dans lequel il maintenait la discipline.
Enfin, Felton, qui n’avait pas encore regardé Milady, se retourna vers elle.
« Ah ! ah ! dit-il, elle dort, c’est bien : à son réveil elle soupera. »
Et il fit quelques pas pour sortir.
« Mais, mon lieutenant, dit un soldat moins stoïque que son chef, et qui s’était approché de Milady, cette femme ne dort pas.
– Comment, elle ne dort pas ? dit Felton, que fait-elle donc, alors ?
– Elle est évanouie ; son visage est très pâle, et j’ai beau écouter, je n’entends pas sa respiration.
– Vous avez raison, dit Felton après avoir regardé Milady de la place où il se trouvait, sans faire un pas vers elle, allez prévenir Lord de Winter que sa prisonnière est évanouie, car je ne sais que faire, le cas n’ayant pas été prévu. »
Le soldat sortit pour obéir aux ordres de son officier ; Felton s’assit sur un fauteuil qui se trouvait par hasard près de la porte et attendit sans dire une parole, sans faire un geste. Milady possédait ce grand art, tant étudié par les femmes, de voir à travers ses longs cils sans avoir l’air d’ouvrir les paupières : elle aperçut Felton qui lui tournait le dos, elle continua de le regarder pendant dix minutes à peu près, et pendant ces dix minutes, l’impassible gardien ne se retourna pas une seule fois.
Elle songea alors que Lord de Winter allait venir et rendre, par sa présence, une nouvelle force à son geôlier : sa première épreuve était perdue, elle en prit son parti en femme qui compte sur ses ressources ; en conséquence elle leva la tête, ouvrit les yeux et soupira faiblement.
À ce soupir, Felton se retourna enfin.
« Ah ! vous voici réveillée, madame ! dit-il, je n’ai donc plus affaire ici ! Si vous avez besoin de quelque chose, vous appellerez.
– Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! que j’ai souffert ! » murmura Milady avec cette voix harmonieuse qui, pareille à celle des enchanteresses antiques, charmait tous ceux qu’elle voulait perdre.
Et elle prit en se redressant sur son fauteuil une position plus gracieuse et plus abandonnée encore que celle qu’elle avait lorsqu’elle était couchée.
Felton se leva.
« Vous serez servie ainsi trois fois par jour, madame, dit-il : le matin à neuf heures, dans la journée à une heure, et le soir à huit heures. Si cela ne vous convient pas, vous pouvez indiquer vos heures au lieu de celles que je vous propose, et, sur ce point, on se conformera à vos désirs.
– Mais vais-je donc rester toujours seule dans cette grande et triste chambre ? demanda Milady.
– Une femme des environs a été prévenue, elle sera demain au château, et viendra toutes les fois que vous désirerez sa présence.
– Je vous rends grâce, monsieur », répondit humblement la prisonnière.
Felton fit un léger salut et se dirigea vers la porte. Au moment où il allait en franchir le seuil, Lord de Winter parut dans le corridor, suivi du soldat qui était allé lui porter la nouvelle de l’évanouissement de Milady. Il tenait à la main un flacon de sels. « Eh bien ! qu’est-ce ? et que se passe-t-il donc ici ? dit-il d’une voix railleuse en voyant sa prisonnière debout et Felton prêt à sortir. Cette morte est-elle donc déjà ressuscitée ? Pardieu, Felton, mon enfant, tu n’as donc pas vu qu’on te prenait pour un novice et qu’on te jouait le premier acte d’une comédie dont nous aurons sans doute le plaisir de suivre tous les développements ?
– Je l’ai bien pensé, Milord, dit Felton ; mais, enfin, comme la prisonnière est femme, après tout, j’ai voulu avoir les égards que tout homme bien né doit à une femme, sinon pour elle, du moins pour lui-même. »
Milady frissonna par tout son corps. Ces paroles de Felton passaient comme une glace par toutes ses veines.
« Ainsi, reprit de Winter en riant, ces beaux cheveux savamment étalés, cette peau blanche et ce langoureux regard ne t’ont pas encore séduit, cœur de pierre ?
– Non, Milord, répondit l’impassible jeune homme, et croyez-moi bien, il faut plus que des manèges et des coquetteries de femme pour me corrompre.
– En ce cas, mon brave lieutenant, laissons Milady chercher autre chose et allons souper ; ah ! sois tranquille, elle a l’imagination féconde et le second acte de la comédie ne tardera pas à suivre le premier. »
Et à ces mots Lord de Winter passa son bras sous celui de Felton et l’emmena en riant.
« Oh ! je trouverai bien ce qu’il te faut, murmura Milady entre ses dents ; sois tranquille, pauvre moine manqué, pauvre soldat converti qui t’es taillé ton uniforme dans un froc. »
« À propos, reprit de Winter en s’arrêtant sur le seuil de la porte, il ne faut pas, Milady, que cet échec vous ôte l’appétit. Tâtez de ce poulet et de ces poissons que je n’ai pas fait empoisonner, sur l’honneur. Je m’accommode assez de mon cuisinier, et comme il ne doit pas hériter de moi, j’ai en lui pleine et entière confiance. Faites comme moi. Adieu, chère sœur ! à votre prochain évanouissement. »
C’était tout ce que pouvait supporter Milady : ses mains se crispèrent sur son fauteuil, ses dents grincèrent sourdement, ses yeux suivirent le mouvement de la porte qui se fermait derrière Lord de Winter et Felton ; et, lorsqu’elle se vit seule, une nouvelle crise de désespoir la prit ; elle jeta les yeux sur la table, vit briller un couteau, s’élança et le saisit ; mais son désappointement fut cruel : la lame en était ronde et d’argent flexible.
Un éclat de rire retentit derrière la porte mal fermée, et la porte se rouvrit.
« Ah ! ah ! s’écria Lord de Winter ; ah ! ah ! vois-tu bien, mon brave Felton, vois-tu ce que je t’avais dit : ce couteau, c’était pour toi ; mon enfant, elle t’aurait tué ; vois-tu, c’est un de ses travers, de se débarrasser ainsi, d’une façon ou de l’autre, des gens qui la gênent. Si je t’eusse écouté, le couteau eût été pointu et d’acier : alors plus de Felton, elle t’aurait égorgé et, après toi, tout le monde. Vois donc, John, comme elle sait bien tenir son couteau. »
En effet, Milady tenait encore l’arme offensive dans sa main crispée, mais ces derniers mots, cette suprême insulte, détendirent ses mains, ses forces et jusqu’à sa volonté.
Le couteau tomba par terre.
« Vous avez raison, Milord, dit Felton avec un accent de profond dégoût qui retentit jusqu’au fond du cœur de Milady, vous avez raison et c’est moi qui avais tort. »
Et tous deux sortirent de nouveau.
Mais cette fois, Milady prêta une oreille plus attentive que la première fois, et elle entendit leurs pas s’éloigner et s’éteindre dans le fond du corridor.
« Je suis perdue, murmura-t-elle, me voilà au pouvoir de gens sur lesquels je n’aurai pas plus de prise que sur des statues de bronze ou de granit ; ils me savent par cœur et sont cuirassés contre toutes mes armes.
« Il est cependant impossible que cela finisse comme ils l’ont décidé. »
En effet, comme l’indiquait cette dernière réflexion, ce retour instinctif à l’espérance, dans cette âme profonde la crainte et les sentiments faibles ne surnageaient pas longtemps. Milady se mit à table, mangea de plusieurs mets, but un peu de vin d’Espagne, et sentit revenir toute sa résolution.
Avant de se coucher elle avait déjà commenté, analysé, retourné sur toutes leurs faces, examiné sous tous les points, les paroles, les pas, les gestes, les signes et jusqu’au silence de ses geôliers, et de cette étude profonde, habile et savante, il était résulté que Felton était, à tout prendre, le plus vulnérable de ses deux persécuteurs.
Un mot surtout revenait à l’esprit de la prisonnière :
« Si je t’eusse écouté », avait dit Lord de Winter à Felton.
Donc Felton avait parlé en sa faveur, puisque Lord de Winter n’avait pas voulu écouter Felton.
« Faible ou forte, répétait Milady, cet homme a donc une lueur de pitié dans son âme ; de cette lueur je ferai un incendie qui le dévorera.
« Quant à l’autre, il me connaît, il me craint et sait ce qu’il a à attendre de moi si jamais je m’échappe de ses mains, il est donc inutile de rien tenter sur lui. Mais Felton, c’est autre chose ; c’est un jeune homme naïf, pur et qui semble vertueux ; celui-là, il y a moyen de le perdre. »
Et Milady se coucha et s’endormit le sourire sur les lèvres ; quelqu’un qui l’eût vue dormant eût dit une jeune fille rêvant à la couronne de fleurs qu’elle devait mettre sur son front à la prochaine fête.
Deuxième journée de captivité
Milady rêvait qu’elle tenait enfin d’Artagnan, qu’elle assistait à son supplice, et c’était la vue de son sang odieux, coulant sous la hache du bourreau, qui dessinait ce charmant sourire sur les lèvres.
Elle dormait comme dort un prisonnier bercé par sa première espérance.
Le lendemain, lorsqu’on entra dans sa chambre, elle était encore au lit. Felton était dans le corridor : il amenait la femme dont il avait parlé la veille, et qui venait d’arriver ; cette femme entra et s’approcha du lit de Milady en lui offrant ses services.
Milady était habituellement pâle ; son teint pouvait donc tromper une personne qui la voyait pour la première fois.
« J’ai la fièvre, dit-elle ; je n’ai pas dormi un seul instant pendant toute cette longue nuit, je souffre horriblement : serez-vous plus humaine qu’on ne l’a été hier avec moi ? Tout ce que je demande, au reste, c’est la permission de rester couchée.
– Voulez-vous qu’on appelle un médecin ? » dit la femme.
Felton écoutait ce dialogue sans dire une parole.
Milady réfléchissait que plus on l’entourerait de monde, plus elle aurait de monde à apitoyer, et plus la surveillance de Lord de Winter redoublerait ; d’ailleurs le médecin pourrait déclarer que la maladie était feinte, et Milady après avoir perdu la première partie ne voulait pas perdre la seconde.
« Aller chercher un médecin, dit-elle, à quoi bon ? ces messieurs ont déclaré hier que mon mal était une comédie, il en serait sans doute de même aujourd’hui ; car depuis hier soir, on a eu le temps de prévenir le docteur.
– Alors, dit Felton impatienté, dites vous-même, madame, quel traitement vous voulez suivre.
– Eh ! le sais-je, moi ? mon Dieu ! je sens que je souffre, voilà tout, que l’on me donne ce que l’on voudra, peu m’importe.
– Allez chercher Lord de Winter, dit Felton fatigué de ces plaintes éternelles.
– Oh ! non, non ! s’écria Milady, non, monsieur, ne l’appelez pas, je vous en conjure, je suis bien, je n’ai besoin de rien, ne l’appelez pas. »
Elle mit une véhémence si prodigieuse, une éloquence si entraînante dans cette exclamation, que Felton, entraîné, fit quelques pas dans la chambre.
« Il est ému », pensa Milady.
« Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez réellement, on enverra chercher un médecin, et si vous nous trompez, eh bien, ce sera tant pis pour vous, mais du moins, de notre côté, nous n’aurons rien à nous reprocher. »
Milady ne répondit point ; mais renversant sa belle tête sur son oreiller, elle fondit en larmes et éclata en sanglots.
Felton la regarda un instant avec son impassibilité ordinaire ; puis voyant que la crise menaçait de se prolonger, il sortit ; la femme le suivit. Lord de Winter ne parut pas.
« Je crois que je commence à voir clair », murmura Milady avec une joie sauvage, en s’ensevelissant sous les draps pour cacher à tous ceux qui pourraient l’épier cet élan de satisfaction intérieure.
Deux heures s’écoulèrent.
« Maintenant il est temps que la maladie cesse, dit-elle : levons-nous et obtenons quelque succès dès aujourd’hui ; je n’ai que dix jours, et ce soir il y en aura deux d’écoulés.
En entrant, le matin, dans la chambre de Milady, on lui avait apporté son déjeuner ; or elle avait pensé qu’on ne tarderait pas à venir enlever la table, et qu’en ce moment elle reverrait Felton.
Milady ne se trompait pas. Felton reparut, et, sans faire attention si Milady avait ou non touché au repas, fit un signe pour qu’on emportât hors de la chambre la table, que l’on apportait ordinairement toute servie.
Felton resta le dernier, il tenait un livre à la main.
Milady, couchée dans un fauteuil près de la cheminée, belle, pâle et résignée, ressemblait à une vierge sainte attendant le martyre.
Felton s’approcha d’elle et dit :
« Lord de Winter, qui est catholique comme vous, madame, a pensé que la privation des rites et des cérémonies de votre religion peut vous être pénible : il consent donc à ce que vous lisiez chaque jour l’ordinaire de votre messe, et voici un livre qui en contient le rituel. »
À l’air dont Felton déposa ce livre sur la petite table près de laquelle était Milady, au ton dont il prononça ces deux mots, votre messe, au sourire dédaigneux dont il les accompagna, Milady leva la tête et regarda plus attentivement l’officier.
Alors, à cette coiffure sévère, à ce costume d’une simplicité exagérée, à ce front poli comme le marbre, mais dur et impénétrable comme lui, elle reconnut un de ces sombres puritains qu’elle avait rencontrés si souvent tant à la cour du roi Jacques qu’à celle du roi de France, où, malgré le souvenir de la Saint-Barthélémy, ils venaient parfois chercher un refuge.
Elle eut donc une de ces inspirations subites comme les gens de génie seuls en reçoivent dans les grandes crises, dans les moments suprêmes qui doivent décider de leur fortune ou de leur vie.
Ces deux mots, votre messe, et un simple coup d’œil jeté sur Felton, lui avaient en effet révélé toute l’importance de la réponse qu’elle allait faire.
Mais avec cette rapidité d’intelligence qui lui était particulière, cette réponse toute formulée se présenta sur ses lèvres :
« Moi ! dit-elle avec un accent de dédain monté à l’unisson de celui qu’elle avait remarqué dans la voix du jeune officier, moi, monsieur, ma messe ! Lord de Winter, le catholique corrompu, sait bien que je ne suis pas de sa religion, et c’est un piège qu’il veut me tendre !
– Et de quelle religion êtes-vous donc, madame ? demanda Felton avec un étonnement que, malgré son empire sur lui-même, il ne put cacher entièrement.
– Je le dirai, s’écria Milady avec une exaltation feinte, le jour où j’aurai assez souffert pour ma foi. »
Le regard de Felton découvrit à Milady toute l’étendue de l’espace qu’elle venait de s’ouvrir par cette seule parole.
Cependant le jeune officier demeura muet et immobile, son regard seul avait parlé.
« Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec ce ton d’enthousiasme qu’elle savait familier aux puritains ; eh bien, que mon Dieu me sauve ou que je périsse pour mon Dieu ! voilà la réponse que je vous prie de faire à Lord de Winter. Et quant à ce livre, ajouta-t-elle en montrant le rituel du bout du doigt, mais sans le toucher, comme si elle eût dû être souillée par cet attouchement, vous pouvez le remporter et vous en servir pour vous-même, car sans doute vous êtes doublement complice de Lord de Winter, complice dans sa persécution, complice dans son hérésie. »
Felton ne répondit rien, prit le livre avec le même sentiment de répugnance qu’il avait déjà manifesté et se retira pensif. Lord de Winter vint vers les cinq heures du soir ; Milady avait eu le temps pendant toute la journée de se tracer son plan de conduite ; elle le reçut en femme qui a déjà repris tous ses avantages.
« Il paraît, dit le baron en s’asseyant dans un fauteuil en face de celui qu’occupait Milady et en étendant nonchalamment ses pieds sur le foyer, il paraît que nous avons fait une petite apostasie !
– Que voulez-vous dire, monsieur ?
– Je veux dire que depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, nous avons changé de religion ; auriez-vous épousé un troisième mari protestant, par hasard ?
– Expliquez-vous, Milord, reprit la prisonnière avec majesté, car je vous déclare que j’entends vos paroles, mais que je ne les comprends pas.
– Alors, c’est que vous n’avez pas de religion du tout ; j’aime mieux cela, reprit en ricanant Lord de Winter.
– Il est certain que cela est plus selon vos principes, reprit froidement Milady.
– Oh ! je vous avoue que cela m’est parfaitement égal.
– Oh ! vous n’avoueriez pas cette indifférence religieuse, Milord, que vos débauches et vos crimes en feraient foi.
– Hein ! vous parlez de débauches, madame Messaline, vous parlez de crimes, Lady Macbeth ! Ou j’ai mal entendu, ou vous êtes, pardieu, bien impudente.
– Vous parlez ainsi parce que vous savez qu’on nous écoute, monsieur, répondit froidement Milady, et que vous voulez intéresser vos geôliers et vos bourreaux contre moi.
– Mes geôliers ! mes bourreaux ! Ouais, madame, vous le prenez sur un ton poétique, et la comédie d’hier tourne ce soir à la tragédie. Au reste, dans huit jours vous serez où vous devez être et ma tâche sera achevée.
– Tâche infâme ! tâche impie ! reprit Milady avec l’exaltation de la victime qui provoque son juge.
– Je crois, ma parole d’honneur, dit de Winter en se levant, que la drôlesse devient folle. Allons, allons, calmez-vous, madame la puritaine, ou je vous fais mettre au cachot. Pardieu ! c’est mon vin d’Espagne qui vous monte à la tête, n’est-ce pas ? mais, soyez tranquille, cette ivresse-là n’est pas dangereuse et n’aura pas de suites. »
Et Lord de Winter se retira en jurant, ce qui à cette époque était une habitude toute cavalière.
Felton était en effet derrière la porte et n’avait pas perdu un mot de toute cette scène.
Milady avait deviné juste.
« Oui, va ! va ! dit-elle à son frère, les suites approchent, au contraire, mais tu ne les verras, imbécile, que lorsqu’il ne sera plus temps de les éviter. »
Le silence se rétablit, deux heures s’écoulèrent ; on apporta le souper, et l’on trouva Milady occupée à faire tout haut ses prières, prières qu’elle avait apprises d’un vieux serviteur de son second mari, puritain des plus austères. Elle semblait en extase et ne parut pas même faire attention à ce qui se passait autour d’elle.
Felton fit signe qu’on ne la dérangeât point, et lorsque tout fut en état il sortit sans bruit avec les soldats.
Milady savait qu’elle pouvait être épiée, elle continua donc ses prières jusqu’à la fin, et il lui sembla que le soldat qui était de sentinelle à sa porte ne marchait plus du même pas et paraissait écouter.
Pour le moment, elle n’en voulait pas davantage, elle se releva, se mit à table, mangea peu et ne but que de l’eau.
Une heure après on vint enlever la table, mais Milady remarqua que cette fois Felton n’accompagnait point les soldats.
Il craignait donc de la voir trop souvent.
Elle se retourna vers le mur pour sourire, car il y avait dans ce sourire une telle expression de triomphe que ce seul sourire l’eût dénoncée.
Elle laissa encore s’écouler une demi-heure, et comme en ce moment tout faisait silence dans le vieux château, comme on n’entendait que l’éternel murmure de la houle, cette respiration immense de l’océan, de sa voix pure, harmonieuse et vibrante, elle commença le premier couplet de ce psaume alors en entière faveur près des puritains :
Seigneur, si tu nous abandonnes,
C’est pour voir si nous sommes forts ;
Mais ensuite c’est toi qui donnes
De ta céleste main la palme à nos efforts.
Ces vers n’étaient pas excellents, il s’en fallait même de beaucoup ; mais, comme on le sait, les protestants ne se piquaient pas de poésie.
Tout en chantant, Milady écoutait : le soldat de garde à sa porte s’était arrêté comme s’il eût été changé en pierre. Milady put donc juger de l’effet qu’elle avait produit.
Alors elle continua son chant avec une ferveur et un sentiment inexprimables ; il lui sembla que les sons se répandaient au loin sous les voûtes et allaient comme un charme magique adoucir le cœur de ses geôliers. Cependant il paraît que le soldat en sentinelle, zélé catholique sans doute, secoua le charme, car à travers la porte :
« Taisez-vous donc madame, dit-il, votre chanson est triste comme un De profondis, et si, outre l’agrément d’être en garnison ici, il faut encore y entendre de pareilles choses, ce sera à n’y point tenir.
– Silence ! dit alors une voix grave, que Milady reconnut pour celle de Felton ; de quoi vous mêlez-vous, drôle ? Vous a-t-on ordonné d’empêcher cette femme de chanter ? Non.
On vous a dit de la garder, de tirer sur elle si elle essayait de fuir. Gardez-la ; si elle fuit, tuez-la, mais ne changez rien à la consigne. »
Une expression de joie indicible illumina le visage de Milady, mais cette expression fut fugitive comme le reflet d’un éclair, et, sans paraître avoir entendu le dialogue dont elle n’avait pas perdu un mot, elle reprit en donnant à sa voix tout le charme, toute l’étendue et toute la séduction que le démon y avait mis :
Pour tant de pleurs et de misère,
Pour mon exil et pour mes fers,
J’ai ma jeunesse, ma prière,
Et Dieu, qui comptera les maux que j’ai soufferts.
Cette voix, d’une étendue inouïe et d’une passion sublime, donnait à la poésie rude et inculte de ces psaumes une magie et une expression que les puritains les plus exaltés trouvaient rarement dans les chants de leurs frères et qu’ils étaient forcés d’orner de toutes les ressources de leur imagination : Felton crut entendre chanter l’ange qui consolait les trois Hébreux dans la fournaise.
Milady continua :
Mais le jour de la délivrance
Viendra pour nous, Dieu juste et fort ;
Et s’il trompe notre espérance,
Il nous reste toujours le martyre et la mort.
Ce couplet, dans lequel la terrible enchanteresse s’efforça de mettre toute son âme, acheva de porter le désordre dans le cœur du jeune officier : il ouvrit brusquement la porte, et Milady le vit apparaître pâle comme toujours, mais les yeux ardents et presque égarés.
« Pourquoi chantez-vous ainsi, dit-il, et avec une pareille voix ?
– Pardon, monsieur, dit Milady avec douceur, j’oubliais que mes chants ne sont pas de mise dans cette maison. Je vous ai sans doute offensé dans vos croyances ; mais c’était sans le vouloir, je vous jure ; pardonnez-moi donc une faute qui est peut-être grande, mais qui certainement est involontaire. »
Milady était si belle dans ce moment, l’extase religieuse dans laquelle elle semblait plongée donnait une telle expression à sa physionomie, que Felton, ébloui, crut voir l’ange que tout à l’heure il croyait seulement entendre.
« Oui, oui, répondit-il, oui : vous troublez, vous agitez les gens qui habitent ce château. »
Et le pauvre insensé ne s’apercevait pas lui-même de l’incohérence de ses discours, tandis que Milady plongeait son œil de lynx au plus profond de son cœur.
« Je me tairai, dit Milady en baissant les yeux avec toute la douceur qu’elle put donner à sa voix, avec toute la résignation qu’elle put imprimer à son maintien.
– Non, non, madame, dit Felton ; seulement, chantez moins haut, la nuit surtout. »
Et à ces mots, Felton, sentant qu’il ne pourrait pas conserver longtemps sa sévérité à l’égard de la prisonnière, s’élança hors de son appartement.
« Vous avez bien fait, lieutenant, dit le soldat ; ces chants bouleversent l’âme ; cependant on finit par s’y accoutumer : sa voix est si belle ! »
Troisième journée de captivité
Felton était venu ; mais il y avait encore un pas à faire : il fallait le retenir, ou plutôt il fallait qu’il restât tout seul ; et Milady ne voyait encore qu’obscurément le moyen qui devait la conduire à ce résultat.
Il fallait plus encore : il fallait le faire parler, afin de lui parler aussi : car, Milady le savait bien, sa plus grande séduction était dans sa voix, qui parcourait si habilement toute la gamme des tons, depuis la parole humaine jusqu’au langage céleste.
Et cependant, malgré toute cette séduction, Milady pouvait échouer, car Felton était prévenu, et cela contre le moindre hasard. Dès lors, elle surveilla toutes ses actions, toutes ses paroles, jusqu’au plus simple regard de ses yeux, jusqu’à son geste, jusqu’à sa respiration, qu’on pouvait interpréter comme un soupir. Enfin, elle étudia tout comme fait un habile comédien à qui l’on vient de donner un rôle nouveau dans un emploi qu’il n’a pas l’habitude de tenir.
Vis-à-vis de Lord de Winter sa conduite était plus facile ; aussi avait-elle été arrêtée dès la veille. Rester muette et digne en sa présence, de temps en temps l’irriter par un dédain affecté, par un mot méprisant, le pousser à des menaces et à des violences qui faisaient un contraste avec sa résignation à elle, tel était son projet. Felton verrait : peut-être ne dirait-il rien ; mais il verrait.
Le matin, Felton vint comme d’habitude ; mais Milady le laissa présider à tous les apprêts du déjeuner sans lui adresser la parole.
Aussi, au moment où il allait se retirer, eut-elle une lueur d’espoir ; car elle crut que c’était lui qui allait parler ; mais ses lèvres remuèrent sans qu’aucun son sortît de sa bouche, et, faisant un effort sur lui-même, il renferma dans son cœur les paroles qui allaient s’échapper de ses lèvres, et sortit.
Vers midi, Lord de Winter entra.
Il faisait une assez belle journée d’hiver, et un rayon de ce pâle soleil d’Angleterre qui éclaire, mais qui n’échauffe pas, passait à travers les barreaux de la prison.
Milady regardait par la fenêtre, et fit semblant de ne pas entendre la porte qui s’ouvrait.
« Ah ! ah ! dit Lord de Winter, après avoir fait de la comédie, après avoir fait de la tragédie, voilà que nous faisons de la mélancolie. »
La prisonnière ne répondit pas.
« Oui, oui, continua Lord de Winter, je comprends ; vous voudriez bien être en liberté sur ce rivage ; vous voudriez bien, sur un bon navire, fendre les flots de cette mer verte comme de l’émeraude ; vous voudriez bien, soit sur terre, soit sur l’océan, me dresser une de ces bonnes petites embuscades comme vous savez si bien les combiner. Patience ! patience ! Dans quatre jours, le rivage vous sera permis, la mer vous sera ouverte, plus ouverte que vous ne le voudrez, car dans quatre jours l’Angleterre sera débarrassée de vous. »
Milady joignit les mains, et levant ses beaux yeux vers le ciel :
« Seigneur ! Seigneur ! dit-elle avec une angélique suavité de geste et d’intonation, pardonnez à cet homme, comme je lui pardonne moi-même.
– Oui, prie, maudite, s’écria le baron, ta prière est d’autant plus généreuse que tu es, je te le jure, au pouvoir d’un homme qui ne pardonnera pas. »
Et il sortit.
Au moment où il sortait, un regard perçant glissa par la porte entrebâillée, et elle aperçut Felton qui se rangeait rapidement pour n’être pas vu d’elle.
Alors elle se jeta à genoux et se mit à prier.
« Mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle, vous savez pour quelle sainte cause je souffre, donnez-moi donc la force de souffrir. »
La porte s’ouvrit doucement ; la belle suppliante fit semblant de n’avoir pas entendu, et d’une voix pleine de larmes, elle continua :
« Dieu vengeur ! Dieu de bonté ! laisserez-vous s’accomplir les affreux projets de cet homme ! »
Alors, seulement, elle feignit d’entendre le bruit des pas de Felton et, se relevant rapide comme la pensée, elle rougit comme si elle eût été honteuse d’avoir été surprise à genoux.
« Je n’aime point à déranger ceux qui prient, madame, dit gravement Felton ; ne vous dérangez donc pas pour moi, je vous en conjure.
– Comment savez-vous que je priais, monsieur ? dit Milady d’une voix suffoquée par les sanglots ; vous vous trompiez, monsieur, je ne priais pas.
– Pensez-vous donc, madame, répondit Felton de sa même voix grave, quoique avec un accent plus doux, que je me croie le droit d’empêcher une créature de se prosterner devant son Créateur ? À Dieu ne plaise ! D’ailleurs le repentir sied bien aux coupables ; quelque crime qu’il ait commis, un coupable m’est sacré aux pieds de Dieu.
– Coupable, moi ! dit Milady avec un sourire qui eût désarmé l’ange du jugement dernier. Coupable ! mon Dieu, tu sais si je le suis ! Dites que je suis condamnée, monsieur, à la bonne heure ; mais vous le savez, Dieu qui aime les martyrs, permet que l’on condamne quelquefois les innocents.
– Fussiez-vous condamnée, fussiez-vous martyre, répondit Felton, raison de plus pour prier, et moi-même je vous aiderai de mes prières.
– Oh ! vous êtes un juste, vous, s’écria Milady en se précipitant à ses pieds ; tenez, je n’y puis tenir plus longtemps, car je crains de manquer de force au moment où il me faudra soutenir la lutte et confesser ma foi, écoutez donc la supplication d’une femme au désespoir. On vous abuse, monsieur, mais il n’est pas question de cela, je ne vous demande qu’une grâce, et, si vous me l’accordez, je vous bénirai dans ce monde et dans l’autre.
– Parlez au maître, madame, dit Felton ; je ne suis heureusement chargé, moi, ni de pardonner ni de punir, et c’est à plus haut que moi que Dieu a remis cette responsabilité.
– À vous, non, à vous seul. Écoutez-moi, plutôt que de contribuer à ma perte, plutôt que de contribuer à mon ignominie.
– Si vous avez mérité cette honte, madame, si vous avez encouru cette ignominie, il faut la subir en l’offrant à Dieu.
– Que dites-vous ? Oh ! vous ne me comprenez pas ! Quand je parle d’ignominie, vous croyez que je parle d’un châtiment quelconque, de la prison ou de la mort ! Plût au Ciel ! que m’importent, à moi, la mort ou la prison !
– C’est moi qui ne vous comprends plus, madame.
– Ou qui faites semblant de ne plus me comprendre, monsieur, répondit la prisonnière avec un sourire de doute.
– Non, madame, sur l’honneur d’un soldat, sur la foi d’un chrétien !
– Comment ! vous ignorez les desseins de Lord de Winter sur moi.
– Je les ignore.
– Impossible, vous son confident !
– Je ne mens jamais, madame.
– Oh ! il se cache trop peu cependant pour qu’on ne les devine pas.
– Je ne cherche à rien deviner, madame ; j’attends qu’on me confie, et à part ce qu’il m’a dit devant vous, Lord de Winter ne m’a rien confié.
– Mais, s’écria Milady avec un incroyable accent de vérité, vous n’êtes donc pas son complice, vous ne savez donc pas qu’il me destine à une honte que tous les châtiments de la terre ne sauraient égaler en horreur ?
– Vous vous trompez, madame, dit Felton en rougissant, Lord de Winter n’est pas capable d’un tel crime. »
« Bon, dit Milady en elle-même, sans savoir ce que c’est, il appelle cela un crime ! »
Puis tout haut :
« L’ami de l’infâme est capable de tout.
– Qui appelez-vous l’infâme ? demanda Felton.
– Y a-t-il donc en Angleterre deux hommes à qui un semblable nom puisse convenir ?
– Vous voulez parler de Georges Villiers ? dit Felton, dont les regards s’enflammèrent.
– Que les païens, les gentils et les infidèles appellent duc de Buckingham, reprit Milady ; je n’aurais pas cru qu’il y aurait eu un Anglais dans toute l’Angleterre qui eût eu besoin d’une si longue explication pour reconnaître celui dont je voulais parler !
– La main du Seigneur est étendue sur lui, dit Felton, il n’échappera pas au châtiment qu’il mérite. »
Felton ne faisait qu’exprimer à l’égard du duc le sentiment d’exécration que tous les Anglais avaient voué à celui que les catholiques eux-mêmes appelaient l’exacteur, le concussionnaire, le débauché, et que les puritains appelaient tout simplement Satan.
« Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Milady, quand je vous supplie d’envoyer à cet homme le châtiment qui lui est dû, vous savez que ce n’est pas ma propre vengeance que je poursuis, mais la délivrance de tout un peuple que j’implore.
– Le connaissez-vous donc ? » demanda Felton.
« Enfin, il m’interroge », se dit en elle-même Milady au comble de la joie d’en être arrivée si vite à un si grand résultat.
« Oh ! si je le connais ! oh, oui ! pour mon malheur, pour mon malheur éternel. »
Et Milady se tordit les bras comme arrivée au paroxysme de la douleur. Felton sentit sans doute en lui-même que sa force l’abandonnait, et il fit quelques pas vers la porte ; la prisonnière, qui ne le perdait pas de vue, bondit à sa poursuite et l’arrêta.
« Monsieur ! s’écria-t-elle, soyez bon, soyez clément, écoutez ma prière : ce couteau que la fatale prudence du baron m’a enlevé, parce qu’il sait l’usage que j’en veux faire ; oh ! écoutez-moi jusqu’au bout ! ce couteau, rendez-le moi une minute seulement, par grâce, par pitié ! J’embrasse vos genoux ; voyez, vous fermerez la porte, ce n’est pas à vous que j’en veux : Dieu ! vous en vouloir, à vous, le seul être juste, bon et compatissant que j’aie rencontré ! à vous, mon sauveur peut-être ! une minute, ce couteau, une minute, une seule, et je vous le rends par le guichet de la porte ; rien qu’une minute, monsieur Felton, et vous m’aurez sauvé l’honneur !
– Vous tuer ! s’écria Felton avec terreur, oubliant de retirer ses mains des mains de la prisonnière ; vous tuer !
– J’ai dit, monsieur, murmura Milady en baissant la voix et en se laissant tomber affaissée sur le parquet, j’ai dit mon secret ! il sait tout ! mon Dieu, je suis perdue ! »
Felton demeurait debout, immobile et indécis.
« Il doute encore, pensa Milady, je n’ai pas été assez vraie. »
On entendit marcher dans le corridor ; Milady reconnut le pas de Lord de Winter. Felton le reconnut aussi et s’avança vers la porte.
Milady s’élança.
« Oh ! pas un mot, dit-elle d’une voix concentrée, pas un mot de tout ce que je vous ai dit à cet homme, ou je suis perdue, et c’est vous, vous… »
Puis, comme les pas se rapprochaient, elle se tut de peur qu’on n’entendit sa voix, appuyant avec un geste de terreur infinie sa belle main sur la bouche de Felton. Felton repoussa doucement Milady, qui alla tomber sur une chaise longue.
Lord de Winter passa devant la porte sans s’arrêter, et l’on entendit le bruit des pas qui s’éloignaient.
Felton, pâle comme la mort, resta quelques instants l’oreille tendue et écoutant, puis quand le bruit se fut éteint tout à fait, il respira comme un homme qui sort d’un songe, et s’élança hors de l’appartement.
« Ah ! dit Milady en écoutant à son tour le bruit des pas de Felton, qui s’éloignaient dans la direction opposée à ceux de Lord de Winter, enfin tu es donc à moi ! »
Puis son front se rembrunit.
« S’il parle au baron, dit-elle, je suis perdue, car le baron, qui sait bien que je ne me tuerai pas, me mettra devant lui un couteau entre les mains, et il verra bien que tout ce grand désespoir n’était qu’un jeu. »
Elle alla se placer devant sa glace et se regarda ; jamais elle n’avait été si belle.
« Oh ! oui ! dit-elle en souriant, mais il ne lui parlera pas. »
Le soir, Lord de Winter accompagna le souper.
– Monsieur, lui dit Milady, votre présence est-elle un accessoire obligé de ma captivité, et ne pourriez-vous pas m’épargner ce surcroît de tortures que me causent vos visites ?
– Comment donc, chère sœur ! dit de Winter, ne m’avez-vous pas sentimentalement annoncé, de cette jolie bouche si cruelle pour moi aujourd’hui, que vous veniez en Angleterre à cette seule fin de me voir tout à votre aise, jouissance dont, me disiez-vous, vous ressentiez si vivement la privation, que vous avez tout risqué pour cela, mal de mer, tempête, captivité ! eh bien, me voilà, soyez satisfaite ; d’ailleurs, cette fois ma visite a un motif. »
Milady frissonna, elle crut que Felton avait parlé ; jamais de sa vie, peut-être, cette femme, qui avait éprouvé tant d’émotions puissantes et opposées, n’avait senti battre son cœur si violemment.
Elle était assise ; Lord de Winter prit un fauteuil, le tira à son côté et s’assit auprès d’elle, puis prenant dans sa poche un papier qu’il déploya lentement :
« Tenez, lui dit-il, je voulais vous montrer cette espèce de passeport que j’ai rédigé moi-même et qui vous servira désormais de numéro d’ordre dans la vie que je consens à vous laisser. »
Puis ramenant ses yeux de Milady sur le papier, il lut :
« Ordre de conduire à… » Le nom est en blanc, interrompit de Winter : si vous avez quelque préférence, vous me l’indiquerez ; et pour peu que ce soit à un millier de lieues de Londres, il sera fait droit à votre requête. Je reprends donc : « Ordre de conduire à… la nommée Charlotte Backson, flétrie par la justice du royaume de France, mais libérée après châtiment ; elle demeurera dans cette résidence, sans jamais s’en écarter de plus de trois lieues. En cas de tentative d’évasion, la peine de mort lui sera appliquée. Elle touchera cinq shillings par jour pour son logement et sa nourriture. »
« Cet ordre ne me concerne pas, répondit froidement Milady, puisqu’un autre nom que le mien y est porté.
– Un nom ! Est-ce que vous en avez un ?
– J’ai celui de votre frère.
– Vous vous trompez, mon frère n’est que votre second mari, et le premier vit encore. Dites-moi son nom et je le mettrai en place du nom de Charlotte Backson. Non ?… vous ne voulez pas ?… vous gardez le silence ? C’est bien ! vous serez écrouée sous le nom de Charlotte Backson. »
Milady demeura silencieuse ; seulement, cette fois ce n’était plus par affectation, mais par terreur : elle crut l’ordre prêt à être exécuté : elle pensa que Lord de Winter avait avancé son départ ; elle crut qu’elle était condamnée à partir le soir même. Tout dans son esprit fut donc perdu pendant un instant, quand tout à coup elle s’aperçut que l’ordre n’était revêtu d’aucune signature.
La joie qu’elle ressentit de cette découverte fut si grande, qu’elle ne put la cacher.
« Oui, oui, dit Lord de Winter, qui s’aperçut de ce qui se passait en elle, oui, vous cherchez la signature, et vous vous dites : tout n’est pas perdu, puisque cet acte n’est pas signé ; on me le montre pour m’effrayer, voilà tout. Vous vous trompez : demain cet ordre sera envoyé à Lord Buckingham ; après-demain il reviendra signé de sa main et revêtu de son sceau, et vingt-quatre heures après, c’est moi qui vous en réponds, il recevra son commencement d’exécution. Adieu, madame, voilà tout ce que j’avais à vous dire.
– Et moi je vous répondrai, monsieur, que cet abus de pouvoir, que cet exil sous un nom supposé sont une infamie.
– Aimez-vous mieux être pendue sous votre vrai nom, Milady ? Vous le savez, les lois anglaises sont inexorables sur l’abus que l’on fait du mariage ; expliquez-vous franchement : quoique mon nom ou plutôt le nom de mon frère se trouve mêlé dans tout cela, je risquerai le scandale d’un procès public pour être sûr que du coup je serai débarrassé de vous. »
Milady ne répondit pas, mais devint pâle comme un cadavre.
« Oh ! je vois que vous aimez mieux la pérégrination. À merveille, madame, et il y a un vieux proverbe qui dit que les voyages forment la jeunesse. Ma foi ! vous n’avez pas tort, après tout, et la vie est bonne. C’est pour cela que je ne me soucie pas que vous me l’ôtiez. Reste donc à régler l’affaire des cinq shillings ; je me montre un peu parcimonieux, n’est-ce pas ? cela tient à ce que je ne me soucie pas que vous corrompiez vos gardiens. D’ailleurs il vous restera toujours vos charmes pour les séduire. Usez-en si votre échec avec Felton ne vous a pas dégoûtée des tentatives de ce genre. »
« Felton n’a point parlé, se dit Milady à elle-même, rien n’est perdu alors. »
« Et maintenant, madame, à vous revoir. Demain je viendrai vous annoncer le départ de mon messager. »
Lord de Winter se leva, salua ironiquement Milady et sortit.
Milady respira : elle avait encore quatre jours devant elle ; quatre jours lui suffiraient pour achever de séduire Felton.
Une idée terrible lui vint alors, c’est que Lord de Winter enverrait peut-être Felton lui-même pour faire signer l’ordre à Buckingham ; de cette façon Felton lui échappait, et pour que la prisonnière réussît il fallait la magie d’une séduction continue.
Cependant, comme nous l’avons dit, une chose la rassurait : Felton n’avait pas parlé.
Elle ne voulut point paraître émue par les menaces de Lord de Winter, elle se mit à table et mangea.
Puis, comme elle avait fait la veille, elle se mit à genoux, et répéta tout haut ses prières. Comme la veille, le soldat cessa de marcher et s’arrêta pour l’écouter.
Bientôt elle entendit des pas plus légers que ceux de la sentinelle qui venaient du fond du corridor et qui s’arrêtaient devant sa porte.
« C’est lui », dit-elle.
Et elle commença le même chant religieux qui la veille avait si violemment exalté Felton.
Mais, quoique sa voix douce, pleine et sonore eût vibré plus harmonieuse et plus déchirante que jamais, la porte resta close. Il parut bien à Milady, dans un des regards furtifs qu’elle lançait sur le petit guichet, apercevoir à travers le grillage serré les yeux ardents du jeune homme mais, que ce fût une réalité ou une vision, cette fois il eut sur lui-même la puissance de ne pas entrer.
Seulement, quelques instants après qu’elle eût fini son chant religieux, Milady crut entendre un profond soupir ; puis les mêmes pas qu’elle avait entendus s’approcher s’éloignèrent lentement et comme à regret.
Quatrième journée de captivité
Le lendemain, lorsque Felton entra chez Milady, il la trouva debout, montée sur un fauteuil, tenant entre ses mains une corde tissée à l’aide de quelques mouchoirs de batiste déchirés en lanières tressées les unes avec les autres et attachées bout à bout ; au bruit que fit Felton en ouvrant la porte, Milady sauta légèrement à bas de son fauteuil, et essaya de cacher derrière elle cette corde improvisée, qu’elle tenait à la main.
Le jeune homme était plus pâle encore que d’habitude, et ses yeux rougis par l’insomnie indiquaient qu’il avait passé une nuit fiévreuse.
Cependant son front était armé d’une sérénité plus austère que jamais.
Il s’avança lentement vers Milady, qui s’était assise, et prenant un bout de la tresse meurtrière que par mégarde ou à dessein peut-être elle avait laissée passer :
« Qu’est-ce que cela, madame ? demanda-t-il froidement.
– Cela, rien, dit Milady en souriant avec cette expression douloureuse qu’elle savait si bien donner à son sourire, l’ennui est l’ennemi mortel des prisonniers, je m’ennuyais et je me suis amusée à tresser cette corde. »
Felton porta les yeux vers le point du mur de l’appartement devant lequel il avait trouvé Milady debout sur le fauteuil où elle était assise maintenant, et au-dessus de sa tête il aperçut un crampon doré, scellé dans le mur, et qui servait à accrocher soit des hardes, soit des armes.
Il tressaillit, et la prisonnière vit ce tressaillement ; car, quoiqu’elle eût les yeux baissés, rien ne lui échappait.
« Et que faisiez-vous, debout sur ce fauteuil ? demanda-t-il.
– Que vous importe ? répondit Milady.
– Mais, reprit Felton, je désire le savoir.
– Ne m’interrogez pas, dit la prisonnière, vous savez bien qu’à nous autres, véritables chrétiens, il nous est défendu de mentir.
– Eh bien, dit Felton, je vais vous le dire, ce que vous faisiez, ou plutôt ce que vous alliez faire, vous alliez achever l’œuvre fatale que vous nourrissez dans votre esprit : songez-y, madame, si notre Dieu défend le mensonge, il défend bien plus sévèrement encore le suicide.
– Quand Dieu voit une de ses créatures persécutée injustement, placée entre le suicide et le déshonneur, croyez-moi, monsieur, répondit Milady d’un ton de profonde conviction, Dieu lui pardonne le suicide : car, alors, le suicide c’est le martyre.
– Vous en dites trop ou trop peu ; parlez, madame, au nom du Ciel, expliquez-vous.
– Que je vous raconte mes malheurs, pour que vous les traitiez de fables ; que je vous dise mes projets, pour que vous alliez les dénoncer à mon persécuteur : non, monsieur ; d’ailleurs, que vous importe la vie ou la mort d’une malheureuse condamnée ? vous ne répondez que de mon corps, n’est-ce pas ? et pourvu que vous représentiez un cadavre, qu’il soit reconnu pour le mien, on ne vous en demandera pas davantage, et peut-être, même, aurez-vous double récompense.
– Moi, madame, moi ! s’écria Felton, supposer que j’accepterais jamais le prix de votre vie ; oh ! vous ne pensez pas ce que vous dites.
– Laissez-moi faire, Felton, laissez-moi faire, dit Milady en s’exaltant, tout soldat doit être ambitieux, n’est-ce pas ? vous êtes lieutenant, eh bien, vous suivrez mon convoi avec le grade de capitaine.
– Mais que vous ai-je donc fait, dit Felton ébranlé, pour que vous me chargiez d’une pareille responsabilité devant les hommes et devant Dieu ? Dans quelques jours vous allez être loin d’ici, madame, votre vie ne sera plus sous ma garde, et, ajouta-t-il avec un soupir, alors vous en ferez ce que vous voudrez.
– Ainsi, s’écria Milady comme si elle ne pouvait résister à une sainte indignation, vous, un homme pieux, vous que l’on appelle un juste, vous ne demandez qu’une chose : c’est de n’être point inculpé, inquiété pour ma mort !
– Je dois veiller sur votre vie, madame, et j’y veillerai.
– Mais comprenez-vous la mission que vous remplissez ? cruelle déjà si j’étais coupable, quel nom lui donnerez-vous, quel nom le Seigneur lui donnera-t-il, si je suis innocente ?
– Je suis soldat, madame, et j’accomplis les ordres que j’ai reçus.
– Croyez-vous qu’au jour du jugement dernier Dieu séparera les bourreaux aveugles des juges iniques ? vous ne voulez pas que je tue mon corps, et vous vous faites l’agent de celui qui veut tuer mon âme !
– Mais, je vous le répète, reprit Felton ébranlé, aucun danger ne vous menace, et je réponds de Lord de Winter comme de moi-même.
– Insensé ! s’écria Milady, pauvre insensé, qui ose répondre d’un autre homme quand les plus sages, quand les plus grands selon Dieu hésitent à répondre d’eux-mêmes, et qui se range du parti le plus fort et le plus heureux, pour accabler la plus faible et la plus malheureuse !
– Impossible, madame, impossible, murmura Felton, qui sentait au fond du cœur la justesse de cet argument : prisonnière, vous ne recouvrerez pas par moi la liberté, vivante, vous ne perdrez pas par moi la vie.
– Oui, s’écria Milady, mais je perdrai ce qui m’est bien plus cher que la vie, je perdrai l’honneur, Felton ; et c’est vous, vous que je ferai responsable devant Dieu et devant les hommes de ma honte et de mon infamie. »
Cette fois Felton, tout impassible qu’il était ou qu’il faisait semblant d’être, ne put résister à l’influence secrète qui s’était déjà emparée de lui : voir cette femme si belle, blanche comme la plus candide vision, la voir tour à tour éplorée et menaçante, subir à la fois l’ascendant de la douleur et de la beauté, c’était trop pour un visionnaire, c’était trop pour un cerveau miné par les rêves ardents de la foi extatique, c’était trop pour un cœur corrodé à la fois par l’amour du Ciel qui brûle, par la haine des hommes qui dévore.
Milady vit le trouble, elle sentait par intuition la flamme des passions opposées qui brûlaient avec le sang dans les veines du jeune fanatique ; et, pareille à un général habile qui, voyant l’ennemi prêt à reculer, marche sur lui en poussant un cri de victoire, elle se leva, belle comme une prêtresse antique, inspirée comme une vierge chrétienne et, le bras étendu, le col découvert, les cheveux épars retenant d’une main sa robe pudiquement ramenée sur sa poitrine, le regard illuminé de ce feu qui avait déjà porté le désordre dans les sens du jeune puritain, elle marcha vers lui, s’écriant sur un air véhément, de sa voix si douce, à laquelle, dans l’occasion, elle donnait un accent terrible :
Livre à Baal sa victime.
Jette aux lions le martyr :
Dieu te fera repentir !…
Je crie à lui de l’abîme.
Felton s’arrêta sous cette étrange apostrophe, et comme pétrifié.
« Qui êtes-vous, qui êtes-vous ? s’écria-t-il en joignant les mains ; êtes-vous une envoyée de Dieu, êtes-vous un ministre des enfers, êtes-vous ange ou démon, vous appelez-vous Eloa ou Astarté ?
– Ne m’as-tu pas reconnue, Felton ? Je ne suis ni un ange, ni un démon, je suis une fille de la terre, je suis une sœur de ta croyance, voilà tout.
– Oui ! oui ! dit Felton, je doutais encore, mais maintenant je crois.
– Tu crois, et cependant tu es le complice de cet enfant de Bélial qu’on appelle Lord de Winter ! Tu crois, et cependant tu me laisses aux mains de mes ennemis, de l’ennemi de l’Angleterre, de l’ennemi de Dieu ? Tu crois, et cependant tu me livres à celui qui remplit et souille le monde de ses hérésies et de ses débauches, à cet infâme Sardanapale que les aveugles nomment le duc de Buckingham et que les croyants appellent l’Antéchrist.
– Moi, vous livrer à Buckingham ! moi ! que dites-vous là ?
– Ils ont des yeux, s’écria Milady, et ils ne verront pas ; ils ont des oreilles, et ils n’entendront point.
– Oui, oui, dit Felton en passant ses mains sur son front couvert de sueur, comme pour en arracher son dernier doute ; oui, je reconnais la voix qui me parle dans mes rêves ; oui, je reconnais les traits de l’ange qui m’apparaît chaque nuit, criant à mon âme qui ne peut dormir : “Frappe, sauve l’Angleterre, sauve-toi, car tu mourras sans avoir désarmé Dieu !” Parlez, parlez ! s’écria Felton, je puis vous comprendre à présent. »
Un éclair de joie terrible, mais rapide comme la pensée, jaillit des yeux de Milady.
Si fugitive qu’eût été cette lueur homicide, Felton la vit et tressaillit comme si cette lueur eût éclairé les abîmes du cœur de cette femme.
Felton se rappela tout à coup les avertissements de Lord de Winter, les séductions de Milady, ses premières tentatives lors de son arrivée ; il recula d’un pas et baissa la tête, mais sans cesser de la regarder : comme si, fasciné par cette étrange créature, ses yeux ne pouvaient se détacher de ses yeux.
Milady n’était point femme à se méprendre au sens de cette hésitation. Sous ses émotions apparentes, son sang-froid glacé ne l’abandonnait point.
Avant que Felton lui eût répondu et qu’elle fût forcée de reprendre cette conversation si difficile à soutenir sur le même accent d’exaltation, elle laissa retomber ses mains, et, comme si la faiblesse de la femme reprenait le dessus sur l’enthousiasme de l’inspirée :
« Mais, non, dit-elle, ce n’est pas à moi d’être la Judith qui délivrera Béthulie de cet Holopherne. Le glaive de l’éternel est trop lourd pour mon bras. Laissez-moi donc fuir le déshonneur par la mort, laissez-moi me réfugier dans le martyre. Je ne vous demande ni la liberté, comme ferait une coupable, ni la vengeance, comme ferait une païenne. Laissez-moi mourir, voilà tout. Je vous supplie, je vous implore à genoux ; laissez-moi mourir, et mon dernier soupir sera une bénédiction pour mon sauveur. »
À cette voix douce et suppliante, à ce regard timide et abattu, Felton se rapprocha. Peu à peu l’enchanteresse avait revêtu cette parure magique qu’elle reprenait et quittait à volonté, c’est-à-dire la beauté, la douceur, les larmes et surtout l’irrésistible attrait de la volupté mystique, la plus dévorante des voluptés.
« Hélas ! dit Felton, je ne puis qu’une chose, vous plaindre si vous me prouvez que vous êtes une victime ! Mais Lord de Winter a de cruels griefs contre vous. Vous êtes chrétienne, vous êtes ma sœur en religion ; je me sens entraîné vers vous, moi qui n’ai aimé que mon bienfaiteur, moi qui n’ai trouvé dans la vie que des traîtres et des impies.
Mais vous, madame, vous si belle en réalité, vous si pure en apparence, pour que Lord de Winter vous poursuive ainsi, vous avez donc commis des iniquités ?
– Ils ont des yeux, répéta Milady avec un accent d’indicible douleur, et ils ne verront pas ; ils ont des oreilles, et ils n’entendront point.
– Mais, alors, s’écria le jeune officier, parlez, parlez donc !
– Vous confier ma honte ! s’écria Milady avec le rouge de la pudeur au visage, car souvent le crime de l’un est la honte de l’autre ; vous confier ma honte, à vous homme, moi femme ! Oh ! continua-t-elle en ramenant pudiquement sa main sur ses beaux yeux, oh ! jamais, jamais je ne pourrai !
– À moi, à un frère ! » s’écria Felton.
Milady le regarda longtemps avec une expression que le jeune officier prit pour du doute, et qui cependant n’était que de l’observation et surtout la volonté de fasciner.
Felton, à son tour suppliant, joignit les mains.
« Eh bien, dit Milady, je me fie à mon frère, j’oserai ! »
En ce moment, on entendit le pas de Lord de Winter ; mais, cette fois le terrible beau-frère de Milady ne se contenta point, comme il avait fait la veille, de passer devant la porte et de s’éloigner, il s’arrêta, échangea deux mots avec la sentinelle, puis la porte s’ouvrit et il parut.
Pendant ces deux mots échangés, Felton s’était reculé vivement, et lorsque Lord de Winter entra, il était à quelques pas de la prisonnière.
Le baron entra lentement, et porta son regard scrutateur de la prisonnière au jeune officier :
« Voilà bien longtemps, John, dit-il, que vous êtes ici ; cette femme vous a-t-elle raconté ses crimes ? alors je comprends la durée de l’entretien. »
Felton tressaillit, et Milady sentit qu’elle était perdue si elle ne venait au secours du puritain décontenancé.
« Ah ! vous craignez que votre prisonnière ne vous échappe ! dit-elle, eh bien, demandez à votre digne geôlier quelle grâce, à l’instant même, je sollicitais de lui.
– Vous demandiez une grâce ? dit le baron soupçonneux.
– Oui, Milord, reprit le jeune homme confus.
– Et quelle grâce, voyons ? demanda Lord de Winter.
– Un couteau qu’elle me rendra par le guichet, une minute après l’avoir reçu, répondit Felton.
– Il y a donc quelqu’un de caché ici que cette gracieuse personne veuille égorger ? reprit Lord de Winter de sa voix railleuse et méprisante.
– Il y a moi, répondit Milady.
– Je vous ai donné le choix entre l’Amérique et Tyburn, reprit Lord de Winter, choisissez Tyburn, Milady : la corde est, croyez-moi, encore plus sûre que le couteau. »
Felton pâlit et fit un pas en avant, en songeant qu’au moment où il était entré, Milady tenait une corde.
« Vous avez raison, dit celle-ci, et j’y avais déjà pensé ; puis elle ajouta d’une voix sourde : j’y penserai encore. »
Felton sentit courir un frisson jusque dans la moelle de ses os ; probablement Lord de Winter aperçut ce mouvement.
« Méfie-toi, John, dit-il, John, mon ami, je me suis reposé sur toi, prends garde ! Je t’ai prévenu ! D’ailleurs, aie bon courage, mon enfant, dans trois jours nous serons délivrés de cette créature, et où je l’envoie, elle ne nuira plus à personne.
– Vous l’entendez ! » s’écria Milady avec éclat, de façon que le baron crût qu’elle s’adressait au Ciel et que Felton comprît que c’était à lui.
Felton baissa la tête et rêva.
Le baron prit l’officier par le bras en tournant la tête sur son épaule, afin de ne pas perdre Milady de vue jusqu’à ce qu’il fût sorti.
« Allons, allons, dit la prisonnière lorsque la porte se fut refermée, je ne suis pas encore si avancée que je le croyais. Winter a changé sa sottise ordinaire en une prudence inconnue ; ce que c’est que le désir de la vengeance, et comme ce désir forme l’homme ! Quant à Felton, il hésite. Ah ! ce n’est pas un homme comme ce d’Artagnan maudit. Un puritain n’adore que les vierges, et il les adore en joignant les mains. Un mousquetaire aime les femmes, et il les aime en joignant les bras. »
Cependant Milady attendit avec impatience, car elle se doutait bien que la journée ne se passerait pas sans qu’elle revit Felton. Enfin, une heure après la scène que nous venons de raconter, elle entendit que l’on parlait bas à la porte, puis bientôt la porte s’ouvrit, et elle reconnut Felton.
Le jeune homme s’avança rapidement dans la chambre en laissant la porte ouverte derrière lui et en faisant signe à Milady de se taire ; il avait le visage bouleversé.
« Que me voulez-vous ? dit-elle.
– Écoutez, répondit Felton à voix basse, je viens d’éloigner la sentinelle pour pouvoir rester ici sans qu’on sache que je suis venu, pour vous parler sans qu’on puisse entendre ce que je vous dis. Le baron vient de me raconter une histoire effroyable. »
Milady prit son sourire de victime résignée, et secoua la tête.
« Ou vous êtes un démon, continua Felton, ou le baron, mon bienfaiteur, mon père, est un monstre. Je vous connais depuis quatre jours, je l’aime depuis dix ans, lui ; je puis donc hésiter entre vous deux : ne vous effrayez pas de ce que je vous dis, j’ai besoin d’être convaincu. Cette nuit, après minuit, je viendrai vous voir, vous me convaincrez.
– Non, Felton, non, mon frère, dit-elle, le sacrifice est trop grand, et je sens qu’il vous coûte. Non, je suis perdue, ne vous perdez pas avec moi. Ma mort sera bien plus éloquente que ma vie, et le silence du cadavre vous convaincra bien mieux que les paroles de la prisonnière.
– Taisez-vous, madame, s’écria Felton, et ne me parlez pas ainsi ; je suis venu pour que vous me promettiez sur l’honneur, pour que vous me juriez sur ce que vous avez de plus sacré, que vous n’attenterez pas à votre vie.
– Je ne veux pas promettre, dit Milady, car personne plus que moi n’a le respect du serment, et, si je promettais, il me faudrait tenir.
– Eh bien, dit Felton, engagez-vous seulement jusqu’au moment où vous m’aurez revu. Si, lorsque vous m’aurez revu, vous persistez encore, eh bien, alors, vous serez libre, et moi-même je vous donnerai l’arme que vous m’avez demandée.
– Eh bien, dit Milady, pour vous j’attendrai.
– Jurez-le.
– Je le jure par notre Dieu. Êtes-vous content ?
– Bien, dit Felton, à cette nuit ! »
Et il s’élança hors de l’appartement, referma la porte, et attendit en dehors, la demi-pique du soldat à la main, comme s’il eût monté la garde à sa place.
Le soldat revenu, Felton lui rendit son arme.
Alors, à travers le guichet dont elle s’était rapprochée, Milady vit le jeune homme se signer avec une ferveur délirante et s’en aller par le corridor avec un transport de joie.
Quant à elle, elle revint à sa place, un sourire de sauvage mépris sur les lèvres, et elle répéta en blasphémant ce nom terrible de Dieu, par lequel elle avait juré sans jamais avoir appris à le connaître.
« Mon Dieu ! dit-elle, fanatique insensé ! mon Dieu ! c’est moi, moi et celui qui m’aidera à me venger. »
Cinquième journée de captivité
Cependant Milady en était arrivée à un demi-triomphe, et le succès obtenu doublait ses forces.
Il n’était pas difficile de vaincre, ainsi qu’elle l’avait fait jusque-là, des hommes prompts à se laisser séduire, et que l’éducation galante de la cour entraînait vite dans le piège ; Milady était assez belle pour ne pas trouver de résistance de la part de la chair, et elle était assez adroite pour l’emporter sur tous les obstacles de l’esprit.
Mais, cette fois, elle avait à lutter contre une nature sauvage, concentrée, insensible à force d’austérité ; la religion et la pénitence avaient fait de Felton un homme inaccessible aux séductions ordinaires. Il roulait dans cette tête exaltée des plans tellement vastes, des projets tellement tumultueux, qu’il n’y restait plus de place pour aucun amour, de caprice ou de matière, ce sentiment qui se nourrit de loisir et grandit par la corruption. Milady avait donc fait brèche, avec sa fausse vertu, dans l’opinion d’un homme prévenu horriblement contre elle, et par sa beauté, dans le cœur et les sens d’un homme chaste et pur. Enfin, elle s’était donné la mesure de ses moyens, inconnus d’elle-même jusqu’alors, par cette expérience faite sur le sujet le plus rebelle que la nature et la religion pussent soumettre à son étude.
Bien des fois néanmoins pendant la soirée elle avait désespéré du sort et d’elle-même ; elle n’invoquait pas Dieu, nous le savons, mais elle avait foi dans le génie du mal, cette immense souveraineté qui règne dans tous les détails de la vie humaine, et à laquelle, comme dans la fable arabe, un grain de grenade suffit pour reconstruire un monde perdu.
Milady, bien préparée à recevoir Felton, put dresser ses batteries pour le lendemain. Elle savait qu’il ne lui restait plus que deux jours, qu’une fois l’ordre signé par Buckingham (et Buckingham le signerait d’autant plus facilement, que cet ordre portait un faux nom, et qu’il ne pourrait reconnaître la femme dont il était question), une fois cet ordre signé, disons-nous, le baron la faisait embarquer sur-le-champ, et elle savait aussi que les femmes condamnées à la déportation usent d’armes bien moins puissantes dans leurs séductions que les prétendues femmes vertueuses dont le soleil du monde éclaire la beauté, dont la voix de la mode vante l’esprit et qu’un reflet d’aristocratie dore de ses lueurs enchantées. Être une femme condamnée à une peine misérable et infamante n’est pas un empêchement à être belle, mais c’est un obstacle à jamais redevenir puissante. Comme tous les gens d’un mérite réel, Milady connaissait le milieu qui convenait à sa nature, à ses moyens. La pauvreté lui répugnait, l’abjection la diminuait des deux tiers de sa grandeur. Milady n’était reine que parmi les reines ; il fallait à sa domination le plaisir de l’orgueil satisfait. Commander aux êtres inférieurs était plutôt une humiliation qu’un plaisir pour elle.
Certes, elle fût revenue de son exil, elle n’en doutait pas un seul instant ; mais combien de temps cet exil pouvait-il durer ? Pour une nature agissante et ambitieuse comme celle de Milady, les jours qu’on n’occupe point à monter sont des jours néfastes ; qu’on trouve donc le mot dont on doive nommer les jours qu’on emploie à descendre !
Perdre un an, deux ans, trois ans, c’est-à-dire une éternité ; revenir quand d’Artagnan, heureux et triomphant, aurait, lui et ses amis, reçu de la reine la récompense qui leur était bien acquise pour les services qu’ils lui avaient rendus, c’étaient là de ces idées dévorantes qu’une femme comme Milady ne pouvait supporter. Au reste, l’orage qui grondait en elle doublait sa force, et elle eût fait éclater les murs de sa prison, si son corps eût pu prendre un seul instant les proportions de son esprit.
Puis ce qui l’aiguillonnait encore au milieu de tout cela, c’était le souvenir du cardinal. Que devait penser, que devait dire de son silence le cardinal défiant, inquiet, soupçonneux, le cardinal, non seulement son seul appui, son seul soutien, son seul protecteur dans le présent, mais encore le principal instrument de sa fortune et de sa vengeance à venir ? Elle le connaissait, elle savait qu’à son retour, après un voyage inutile, elle aurait beau arguer de la prison, elle aurait beau exalter les souffrances subies, le cardinal répondrait avec ce calme railleur du sceptique puissant à la fois par la force et par le génie : « Il ne fallait pas vous laisser prendre ! »
Alors Milady réunissait toute son énergie, murmurant au fond de sa pensée le nom de Felton, la seule lueur de jour qui pénétrât jusqu’à elle au fond de l’enfer où elle était tombée ; et comme un serpent qui roule et déroule ses anneaux pour se rendre compte à lui-même de sa force, elle enveloppait d’avance Felton dans les mille replis de son inventive imagination.
Cependant le temps s’écoulait, les heures les unes après les autres semblaient réveiller la cloche en passant, et chaque coup du battant d’airain retentissait sur le cœur de la prisonnière. À neuf heures, Lord de Winter fit sa visite accoutumée, regarda la fenêtre et les barreaux, sonda le parquet et les murs, visita la cheminée et les portes, sans que, pendant cette longue et minutieuse visite, ni lui ni Milady prononçassent une seule parole.
Sans doute que tous deux comprenaient que la situation était devenue trop grave pour perdre le temps en mots inutiles et en colère sans effet.
« Allons, allons, dit le baron en la quittant, vous ne vous sauverez pas encore cette nuit ! »
À dix heures, Felton vint placer une sentinelle ; Milady reconnut son pas. Elle le devinait maintenant comme une maîtresse devine celui de l’amant de son cœur, et cependant Milady détestait et méprisait à la fois ce faible fanatique.
Ce n’était point l’heure convenue, Felton n’entra point.
Deux heures après et comme minuit sonnait, la sentinelle fut relevée.
Cette fois c’était l’heure : aussi, à partir de ce moment, Milady attendit-elle avec impatience.
La nouvelle sentinelle commença à se promener dans le corridor.
Au bout de dix minutes Felton vint.
Milady prêta l’oreille.
« Écoutez, dit le jeune homme à la sentinelle, sous aucun prétexte ne t’éloigne de cette porte, car tu sais que la nuit dernière un soldat a été puni par Milord pour avoir quitté son poste un instant, et cependant c’est moi qui, pendant sa courte absence, avais veillé à sa place.
– Oui, je le sais, dit le soldat.
– Je te recommande donc la plus exacte surveillance. Moi, ajouta-t-il, je vais rentrer pour visiter une seconde fois la chambre de cette femme, qui a, j’en ai peur, de sinistres projets sur elle-même et que j’ai reçu l’ordre de surveiller. »
« Bon, murmura Milady, voilà l’austère puritain qui ment ! »
Quant au soldat, il se contenta de sourire.
« Peste ! mon lieutenant, dit-il, vous n’êtes pas malheureux d’être chargé de commissions pareilles, surtout si Milord vous a autorisé à regarder jusque dans son lit. »
Felton rougit ; dans toute autre circonstance il eut réprimandé le soldat qui se permettait une pareille plaisanterie ; mais sa conscience murmurait trop haut pour que sa bouche osât parler.
« Si j’appelle, dit-il, viens ; de même que si l’on vient, appelle-moi.
– Oui, mon lieutenant », dit le soldat.
Felton entra chez Milady. Milady se leva.
« Vous voilà ? dit-elle.
– Je vous avais promis de venir, dit Felton, et je suis venu.
– Vous m’avez promis autre chose encore.
– Quoi donc ? mon Dieu ! dit le jeune homme, qui malgré son empire sur lui-même, sentait ses genoux trembler et la sueur poindre sur son front.
– Vous avez promis de m’apporter un couteau, et de me le laisser après notre entretien.
– Ne parlez pas de cela, madame, dit Felton, il n’y a pas de situation, si terrible qu’elle soit, qui autorise une créature de Dieu à se donner la mort. J’ai réfléchi que jamais je ne devais me rendre coupable d’un pareil péché.
– Ah ! vous avez réfléchi ! dit la prisonnière en s’asseyant sur son fauteuil avec un sourire de dédain ; et moi aussi j’ai réfléchi.
– À quoi ?
– Que je n’avais rien à dire à un homme qui ne tenait pas sa parole.
– O mon Dieu ! murmura Felton.
– Vous pouvez vous retirer, dit Milady, je ne parlerai pas.
– Voilà le couteau ! dit Felton tirant de sa poche l’arme que, selon sa promesse, il avait apportée, mais qu’il hésitait à remettre à sa prisonnière.
– Voyons-le, dit Milady.
– Pour quoi faire ?
– Sur l’honneur, je vous le rends à l’instant même ; vous le poserez sur cette table ; et vous resterez entre lui et moi.
Felton tendit l’arme à Milady, qui en examina attentivement la trempe, et qui en essaya la pointe sur le bout de son doigt.
« Bien, dit-elle en rendant le couteau au jeune officier, celui-ci est en bel et bon acier ; vous êtes un fidèle ami, Felton. »
Felton reprit l’arme et la posa sur la table comme il venait d’être convenu avec sa prisonnière.
Milady le suivit des yeux et fit un geste de satisfaction.
« Maintenant, dit-elle, écoutez-moi. »
La recommandation était inutile : le jeune officier se tenait debout devant elle, attendant ses paroles pour les dévorer.
« Felton, dit Milady avec une solennité pleine de mélancolie, Felton, si votre sœur, la fille de votre père, vous disait : « Jeune encore, assez belle par malheur, on m’a fait tomber dans un piège, j’ai résisté ; on a multiplié autour de moi les embûches, les violences, j’ai résisté ; on a blasphémé la religion que je sers, le Dieu que j’adore, parce que j’appelais à mon secours ce Dieu et cette religion, j’ai résisté ; alors on m’a prodigué les outrages, et comme on ne pouvait perdre mon âme, on a voulu à tout jamais flétrir mon corps ; enfin… »
Milady s’arrêta, et un sourire amer passa sur ses lèvres.
« Enfin, dit Felton, enfin qu’a-t-on fait ?
– Enfin, un soir, on résolut de paralyser cette résistance qu’on ne pouvait vaincre : un soir, on mêla à mon eau un narcotique puissant ; à peine eus-je achevé mon repas, que je me sentis tomber peu à peu dans une torpeur inconnue.
Quoique je fusse sans défiance, une crainte vague me saisit et j’essayai de lutter contre le sommeil ; je me levai, je voulus courir à la fenêtre, appeler au secours, mais mes jambes refusèrent de me porter ; il me semblait que le plafond s’abaissait sur ma tête et m’écrasait de son poids ; je tendis les bras, j’essayai de parler, je ne pus que pousser des sons inarticulés ; un engourdissement irrésistible s’emparait de moi, je me retins à un fauteuil, sentant que j’allais tomber, mais bientôt cet appui fut insuffisant pour mes bras débiles, je tombai sur un genou, puis sur les deux ; je voulus crier, ma langue était glacée ; Dieu ne me vit ni ne m’entendit sans doute, et je glissai sur le parquet, en proie à un sommeil qui ressemblait à la mort.
« De tout ce qui se passa dans ce sommeil et du temps qui s’écoula pendant sa durée, je n’eus aucun souvenir ; la seule chose que je me rappelle, c’est que je me réveillai couchée dans une chambre ronde, dont l’ameublement était somptueux, et dans laquelle le jour ne pénétrait que par une ouverture au plafond. Du reste, aucune porte ne semblait y donner entrée : on eût dit une magnifique prison.
« Je fus longtemps à pouvoir me rendre compte du lieu où je me trouvais et de tous les détails que je rapporte, mon esprit semblait lutter inutilement pour secouer les pesantes ténèbres de ce sommeil auquel je ne pouvais m’arracher ; j’avais des perceptions vagues d’un espace parcouru, du roulement d’une voiture, d’un rêve horrible dans lequel mes forces se seraient épuisées ; mais tout cela était si sombre et si indistinct dans ma pensée, que ces événements semblaient appartenir à une autre vie que la mienne et cependant mêlée à la mienne par une fantastique dualité.
« Quelque temps, l’état dans lequel je me trouvais me sembla si étrange, que je crus que je faisais un rêve. Je me levai chancelante, mes habits étaient près de moi, sur une chaise : je ne me rappelai ni m’être dévêtue, ni m’être couchée. Alors peu à peu la réalité se présenta à moi pleine de pudiques terreurs : je n’étais plus dans la maison que j’habitais ; autant que j’en pouvais juger par la lumière du soleil, le jour était déjà aux deux tiers écoulé ! c’était la veille au soir que je m’étais endormie ; mon sommeil avait donc déjà duré près de vingt-quatre heures. Que s’était-il passé pendant ce long sommeil ?
« Je m’habillai aussi rapidement qu’il me fut possible. Tous mes mouvements lents et engourdis attestaient que l’influence du narcotique n’était point encore entièrement dissipée. Au reste, cette chambre était meublée pour recevoir une femme ; et la coquette la plus achevée n’eût pas eu un souhait à former, qu’en promenant son regard autour de l’appartement elle n’eût vu son souhait accompli.
« Certes, je n’étais pas la première captive qui s’était vue enfermée dans cette splendide prison ; mais, vous le comprenez, Felton, plus la prison était belle, plus je m’épouvantais.
« Oui, c’était une prison, car j’essayai vainement d’en sortir. Je sondai tous les murs afin de découvrir une porte, partout les murs rendirent un son plein et mat.
« Je fis peut-être vingt fois le tour de cette chambre, cherchant une issue quelconque ; il n’y en avait pas : je tombai écrasée de fatigue et de terreur sur un fauteuil.
« Pendant ce temps, la nuit venait rapidement, et avec la nuit mes terreurs augmentaient : je ne savais si je devais rester où j’étais assise ; il me semblait que j’étais entourée de dangers inconnus, dans lesquels j’allais tomber à chaque pas. Quoique je n’eusse rien mangé depuis la veille, mes craintes m’empêchaient de ressentir la faim.
« Aucun bruit du dehors, qui me permît de mesurer le temps, ne venait jusqu’à moi ; je présumai seulement qu’il pouvait être sept ou huit heures du soir ; car nous étions au mois d’octobre, et il faisait nuit entière.
« Tout à coup, le cri d’une porte qui tourne sur ses gonds me fit tressaillir ; un globe de feu apparut au-dessus de l’ouverture vitrée du plafond, jetant une vive lumière dans ma chambre, et je m’aperçus avec terreur qu’un homme était debout à quelques pas de moi.
« Une table à deux couverts, supportant un souper tout préparé, s’était dressée comme par magie au milieu de l’appartement.
« Cet homme était celui qui me poursuivait depuis un an, qui avait juré mon déshonneur, et qui, aux premiers mots qui sortirent de sa bouche, me fit comprendre qu’il l’avait accompli la nuit précédente.
– L’infâme ! murmura Felton.
– Oh ! oui, l’infâme ! s’écria Milady, voyant l’intérêt que le jeune officier, dont l’âme semblait suspendue à ses lèvres, prenait à cet étrange récit ; oh ! oui, l’infâme ! il avait cru qu’il lui suffisait d’avoir triomphé de moi dans mon sommeil, pour que tout fût dit ; il venait, espérant que j’accepterais ma honte, puisque ma honte était consommée ; il venait m’offrir sa fortune en échange de mon amour.
« Tout ce que le cœur d’une femme peut contenir de superbe mépris et de paroles dédaigneuses, je le versai sur cet homme ; sans doute, il était habitué à de pareils reproches ; car il m’écouta calme, souriant, et les bras croisés sur la poitrine ; puis, lorsqu’il crut que j’avais tout dit, il s’avança vers moi ; je bondis vers la table, je saisis un couteau, je l’appuyai sur ma poitrine.
« Faites un pas de plus, lui dis-je, et outre mon déshonneur, vous aurez encore ma mort à vous reprocher. »
« Sans doute, il y avait dans mon regard, dans ma voix, dans toute ma personne, cette vérité de geste, de pose et d’accent, qui porte la conviction dans les âmes les plus perverses, car il s’arrêta.
« Votre mort ! me dit-il ; oh ! non, vous êtes une trop charmante maîtresse pour que je consente à vous perdre ainsi, après avoir eu le bonheur de vous posséder une seule fois seulement.
Adieu, ma toute belle ! j’attendrai, pour revenir vous faire ma visite, que vous soyez dans de meilleures dispositions. »
« À ces mots, il donna un coup de sifflet ; le globe de flamme qui éclairait ma chambre remonta et disparut ; je me retrouvai dans l’obscurité. Le même bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme se reproduisit un instant après, le globe flamboyant descendit de nouveau, et je me retrouvai seule.
« Ce moment fut affreux ; si j’avais encore quelques doutes sur mon malheur, ces doutes s’étaient évanouis dans une désespérante réalité : j’étais au pouvoir d’un homme que non seulement je détestais, mais que je méprisais ; d’un homme capable de tout, et qui m’avait déjà donné une preuve fatale de ce qu’il pouvait oser.
– Mais quel était donc cet homme ? demanda Felton.
– Je passai la nuit sur une chaise, tressaillant au moindre bruit, car à minuit à peu près, la lampe s’était éteinte, et je m’étais retrouvée dans l’obscurité. Mais la nuit se passa sans nouvelle tentative de mon persécuteur ; le jour vint : la table avait disparu ; seulement, j’avais encore le couteau à la main.
« Ce couteau c’était tout mon espoir.
« J’étais écrasée de fatigue ; l’insomnie brûlait mes yeux ; je n’avais pas osé dormir un seul instant : le jour me rassura, j’allai me jeter sur mon lit sans quitter le couteau libérateur que je cachai sous mon oreiller.
« Quand je me réveillai, une nouvelle table était servie.
« Cette fois, malgré mes terreurs, en dépit de mes angoisses, une faim dévorante se faisait sentir ; il y avait quarante-huit heures que je n’avais pris aucune nourriture : je mangeai du pain et quelques fruits ; puis, me rappelant le narcotique mêlé à l’eau que j’avais bue, je ne touchai point à celle qui était sur la table, et j’allai remplir mon verre à une fontaine de marbre scellée dans le mur, au-dessus de ma toilette.
« Cependant, malgré cette précaution, je ne demeurai pas moins quelque temps encore dans une affreuse angoisse ; mais mes craintes, cette fois, n’étaient pas fondées : je passai la journée sans rien éprouver qui ressemblât à ce que je redoutais.
« J’avais eu la précaution de vider à demi la carafe, pour qu’on ne s’aperçût point de ma défiance.
« Le soir vint, et avec lui l’obscurité ; cependant, si profonde qu’elle fût, mes yeux commençaient à s’y habituer ; je vis, au milieu des ténèbres, la table s’enfoncer dans le plancher ; un quart d’heure après, elle reparut portant mon souper ; un instant après, grâce à la même lampe, ma chambre s’éclaira de nouveau.
« J’étais résolue à ne manger que des objets auxquels il était impossible de mêler aucun somnifère : deux œufs et quelques fruits composèrent mon repas ; puis, j’allai puiser un verre d’eau à ma fontaine protectrice, et je le bus.
« Aux premières gorgées, il me sembla qu’elle n’avait plus le même goût que le matin : un soupçon rapide me prit, je m’arrêtai ; mais j’en avais déjà avalé un demi-verre.
« Je jetai le reste avec horreur, et j’attendis, la sueur de l’épouvante au front.
« Sans doute quelque invisible témoin m’avait vue prendre de l’eau à cette fontaine, et avait profité de ma confiance même pour mieux assurer ma perte si froidement résolue, si cruellement poursuivie.
« Une demi-heure ne s’était pas écoulée, que les mêmes symptômes se produisirent ; seulement, comme cette fois je n’avais bu qu’un demi-verre d’eau, je luttai plus longtemps, et, au lieu de m’endormir tout à fait, je tombai dans un état de somnolence qui me laissait le sentiment de ce qui se passait autour de moi, tout en m’ôtant la force ou de me défendre ou de fuir.
« Je me traînai vers mon lit, pour y chercher la seule défense qui me restât, mon couteau sauveur ; mais je ne pus arriver jusqu’au chevet : je tombai à genoux, les mains cramponnées à l’une des colonnes du pied ; alors, je compris que j’étais perdue. »
Felton pâlit affreusement, et un frisson convulsif courut par tout son corps.
« Et ce qu’il y avait de plus affreux, continua Milady, la voix altérée comme si elle eût encore éprouvé la même angoisse qu’en ce moment terrible, c’est que, cette fois, j’avais la conscience du danger qui me menaçait ; c’est que mon âme, je puis le dire, veillait dans mon corps endormi ; c’est que je voyais, c’est que j’entendais : il est vrai que tout cela était comme dans un rêve ; mais ce n’en était que plus effrayant.
« Je vis la lampe qui remontait et qui peu à peu me laissait dans l’obscurité ; puis j’entendis le cri si bien connu de cette porte, quoique cette porte ne se fût ouverte que deux fois.
« Je sentis instinctivement qu’on s’approchait de moi : on dit que le malheureux perdu dans les déserts de l’Amérique sent ainsi l’approche du serpent.
« Je voulais faire un effort, je tentai de crier ; par une incroyable énergie de volonté je me relevai même, mais pour retomber aussitôt… et retomber dans les bras de mon persécuteur.
– Dites-moi donc quel était cet homme ? » s’écria le jeune officier.
Milady vit d’un seul regard tout ce qu’elle inspirait de souffrance à Felton, en pesant sur chaque détail de son récit ; mais elle ne voulait lui faire grâce d’aucune torture. Plus profondément elle lui briserait le cœur, plus sûrement il la vengerait.
Elle continua donc comme si elle n’eût point entendu son exclamation, ou comme si elle eût pensé que le moment n’était pas encore venu d’y répondre.
« Seulement, cette fois, ce n’était plus à une espèce de cadavre inerte, sans aucun sentiment, que l’infâme avait affaire. Je vous l’ai dit : sans pouvoir parvenir à retrouver l’exercice complet de mes facultés, il me restait le sentiment de mon danger : je luttai donc de toutes mes forces et sans doute j’opposai, tout affaiblie que j’étais, une longue résistance, car je l’entendis s’écrier :
« “Ces misérables puritaines ! je savais bien qu’elles lassaient leurs bourreaux, mais je les croyais moins fortes contre leurs séducteurs.” »
« Hélas ! cette résistance désespérée ne pouvait durer longtemps, je sentis mes forces qui s’épuisaient, et cette fois ce ne fut pas de mon sommeil que le lâche profita, ce fut de mon évanouissement. »
Felton écoutait sans faire entendre autre chose qu’une espèce de rugissement sourd ; seulement la sueur ruisselait sur son front de marbre, et sa main cachée sous son habit déchirait sa poitrine.
« Mon premier mouvement, en revenant à moi, fui de chercher sous mon oreiller ce couteau que je n’avais pu atteindre ; s’il n’avait point servi à la défense, il pouvait au moins servir à l’expiation.
« Mais en prenant ce couteau, Felton, une idée terrible me vint. J’ai juré de tout vous dire et je vous dirai tout ; je vous ai promis la vérité, je la dirai, dût-elle me perdre.
– L’idée vous vint de vous venger de cet homme, n’est-ce pas ? s’écria Felton.
– Eh bien, oui ! dit Milady : cette idée n’était pas d’une chrétienne, je le sais ; sans doute cet éternel ennemi de notre âme, ce lion rugissant sans cesse autour de nous la soufflait à mon esprit. Enfin, que vous dirai-je, Felton ? continua Milady du ton d’une femme qui s’accuse d’un crime, cette idée me vint et ne me quitta plus sans doute. C’est de cette pensée homicide que je porte aujourd’hui la punition.
– Continuez, continuez, dit Felton, j’ai hâte de vous voir arriver à la vengeance.
– Oh ! je résolus qu’elle aurait lieu le plus tôt possible, je ne doutais pas qu’il ne revînt la nuit suivante. Dans le jour je n’avais rien à craindre.
« Aussi, quand vint l’heure du déjeuner, je n’hésitai pas à manger et à boire : j’étais résolue à faire semblant de souper, mais à ne rien prendre : je devais donc par la nourriture du matin combattre le jeûne du soir.
« Seulement je cachai un verre d’eau soustraite à mon déjeuner, la soif ayant été ce qui m’avait le plus fait souffrir quand j’étais demeurée quarante-huit heures sans boire ni manger.
« La journée s’écoula sans avoir d’autre influence sur moi que de m’affermir dans la résolution prise : seulement j’eus soin que mon visage ne trahît en rien la pensée de mon cœur, car je ne doutais pas que je ne fusse observée ; plusieurs fois même je sentis un sourire sur mes lèvres. Felton, je n’ose pas vous dire à quelle idée je souriais, vous me prendriez en horreur…
– Continuez, continuez, dit Felton, vous voyez bien que j’écoute et que j’ai hâte d’arriver.
– Le soir vint, les événements ordinaires s’accomplirent ; pendant l’obscurité, comme d’habitude, mon souper fut servi, puis la lampe s’alluma, et je me mis à table.
« Je mangeai quelques fruits seulement : je fis semblant de me verser de l’eau de la carafe, mais je ne bus que celle que j’avais conservée dans mon verre, la substitution, au reste, fut faite assez adroitement pour que mes espions, si j’en avais, ne conçussent aucun soupçon.
« Après le souper, je donnai les mêmes marques d’engourdissement que la veille ; mais cette fois, comme si je succombais à la fatigue ou comme si je me familiarisais avec le danger, je me traînai vers mon lit, et je fis semblant de m’endormir.
« Cette fois, j’avais retrouvé mon couteau sous l’oreiller, et tout en feignant de dormir, ma main serrait convulsivement la poignée.
« Deux heures s’écoulèrent sans qu’il se passât rien de nouveau : cette fois, ô mon Dieu ! qui m’eût dit cela la veille ? je commençais à craindre qu’il ne vînt pas.
« Enfin, je vis la lampe s’élever doucement et disparaître dans les profondeurs du plafond ; ma chambre s’emplit de ténèbres, mais je fis un effort pour percer du regard l’obscurité.
« Dix minutes à peu près se passèrent. Je n’entendais d’autre bruit que celui du battement de mon cœur.
« J’implorais le Ciel pour qu’il vînt.
« Enfin j’entendis le bruit si connu de la porte qui s’ouvrait et se refermait ; j’entendis, malgré l’épaisseur du tapis, un pas qui faisait crier le parquet ; je vis, malgré l’obscurité, une ombre qui approchait de mon lit.
– Hâtez-vous, hâtez-vous ! dit Felton, ne voyez-vous pas que chacune de vos paroles me brûle comme du plomb fondu !
– Alors, continua Milady, alors je réunis toutes mes forces, je me rappelai que le moment de la vengeance ou plutôt de la justice avait sonné ; je me regardai comme une autre Judith ; je me ramassai sur moi-même, mon couteau à la main, et quand je le vis près de moi, étendant les bras pour chercher sa victime, alors, avec le dernier cri de la douleur et du désespoir, je le frappai au milieu de la poitrine.
« Le misérable ! il avait tout prévu : sa poitrine était couverte d’une cotte de mailles ; le couteau s’émoussa.
« Ah ! ah ! s’écria-t-il en me saisissant le bras et en m’arrachant l’arme qui m’avait si mal servie, vous en voulez à ma vie, ma belle puritaine ! mais c’est plus que de la haine, cela, c’est de l’ingratitude ! Allons, allons, calmez-vous, ma belle enfant ! j’avais cru que vous étiez adoucie. Je ne suis pas de ces tyrans qui gardent les femmes de force : vous ne m’aimez pas, j’en doutais avec ma fatuité ordinaire ; maintenant j’en suis convaincu. Demain, vous serez libre. »
« Je n’avais qu’un désir, c’était qu’il me tuât.
« Prenez garde ! lui dis-je, car ma liberté c’est votre déshonneur. Oui, car, à peine sortie d’ici, je dirai tout, je dirai la violence dont vous avez usé envers moi, je dirai ma captivité. Je dénoncerai ce palais d’infamie ; vous êtes bien haut placé, Milord, mais tremblez ! Au-dessus de vous il y a le roi, au-dessus du roi il y a Dieu. »
« Si maître qu’il parût de lui, mon persécuteur laissa échapper un mouvement de colère. Je ne pouvais voir l’expression de son visage, mais j’avais senti frémir son bras sur lequel était posée ma main.
« – Alors, vous ne sortirez pas d’ici, dit-il.
« – Bien, bien ! m’écriai-je, alors le lieu de mon supplice sera aussi celui de mon tombeau. Bien ! je mourrai ici et vous verrez si un fantôme qui accuse n’est pas plus terrible encore qu’un vivant qui menace !
« – On ne vous laissera aucune arme.
« – Il y en a une que le désespoir a mise à la portée de toute créature qui a le courage de s’en servir. Je me laisserai mourir de faim.
« – Voyons, dit le misérable, la paix ne vaut-elle pas mieux qu’une pareille guerre ? Je vous rends la liberté à l’instant même, je vous proclame une vertu, je vous surnomme la Lucrèce de l’Angleterre.
« – Et moi je dis que vous en êtes le Sextus, moi je vous dénonce aux hommes comme je vous ai déjà dénoncé à Dieu ; et s’il faut que, comme Lucrèce, je signe mon accusation de mon sang, je la signerai.
« – Ah ! ah ! dit mon ennemi d’un ton railleur, alors c’est autre chose. Ma foi, au bout du compte, vous êtes bien ici, rien ne vous manquera, et si vous vous laissez mourir de faim ce sera de votre faute. »
« À ces mots, il se retira, j’entendis s’ouvrir et se refermer la porte, et je restai abîmée, moins encore, je l’avoue, dans ma douleur, que dans la honte de ne m’être pas vengée.
« Il me tint parole. Toute la journée, toute la nuit du lendemain s’écoulèrent sans que je le revisse. Mais moi aussi je lui tins parole, et je ne mangeai ni ne bus ; j’étais, comme je le lui avais dit, résolue à me laisser mourir de faim.
« Je passai le jour et la nuit en prière, car j’espérais que Dieu me pardonnerait mon suicide.
« La seconde nuit la porte s’ouvrit ; j’étais couchée à terre sur le parquet, les forces commençaient à m’abandonner.
« Au bruit je me relevai sur une main.
« Eh bien, me dit une voix qui vibrait d’une façon trop terrible à mon oreille pour que je ne la reconnusse pas, eh bien ! sommes-nous un peu adoucie et paierons nous notre liberté d’une seule promesse de silence ?
« Tenez, moi, je suis bon prince, ajouta-t-il, et, quoique je n’aime pas les puritains, je leur rends justice, ainsi qu’aux puritaines, quand elles sont jolies. Allons, faites-moi un petit serment sur la croix, je ne vous en demande pas davantage.
« – Sur la croix ! m’écriai-je en me relevant, car à cette voix abhorrée j’avais retrouvé toutes mes forces ; sur la croix ! je jure que nulle promesse, nulle menace, nulle torture ne me fermera la bouche ; sur la croix ! je jure de vous dénoncer partout comme un meurtrier, comme un larron d’honneur, comme un lâche ; sur la croix ! je jure, si jamais je parviens à sortir d’ici, de demander vengeance contre vous au genre humain entier.
« – Prenez garde ! dit la voix avec un accent de menace que je n’avais pas encore entendu, j’ai un moyen suprême, que je n’emploierai qu’à la dernière extrémité, de vous fermer la bouche ou du moins d’empêcher qu’on ne croie à un seul mot de ce que vous direz. »
« Je rassemblai toutes mes forces pour répondre par un éclat de rire.
« Il vit que c’était entre nous désormais une guerre éternelle, une guerre à mort.
« Écoutez, dit-il, je vous donne encore le reste de cette nuit et la journée de demain ; réfléchissez : promettez de vous taire, la richesse, la considération, les honneurs mêmes vous entoureront ; menacez de parler, et je vous condamne à l’infamie.
« – Vous ! m’écriai-je, vous !
« – À l’infamie éternelle, ineffaçable !
« – Vous ! » répétai-je. Oh ! je vous le dis, Felton, je le croyais insensé !
« Oui, moi ! reprit-il.
« – Ah ! laissez-moi, lui dis-je, sortez, si vous ne voulez pas qu’à vos yeux je me brise la tête contre la muraille !
« – C’est bien, reprit-il, vous le voulez, à demain soir !
« – À demain soir, répondis-je en me laissant tomber et en mordant le tapis de rage… »
Felton s’appuyait sur un meuble, et Milady voyait avec une joie de démon que la force lui manquerait peut-être avant la fin du récit.
