Les Trois Mousquetaires – Alexandre Dumas

Evasion
Comme l’avait pensé Lord de Winter, la blessure de Milady n’était pas dangereuse ; aussi dès qu’elle se trouva seule avec la femme que le baron avait fait appeler et qui se hâtait de la déshabiller, rouvrit-elle les yeux.
Cependant, il fallait jouer la faiblesse et la douleur ; ce n’étaient pas choses difficiles pour une comédienne comme Milady ; aussi la pauvre femme fut-elle si complètement dupe de sa prisonnière, que, malgré ses instances, elle s’obstina à la veiller toute la nuit.
Mais la présence de cette femme n’empêchait pas Milady de songer.
Il n’y avait plus de doute, Felton était convaincu, Felton était à elle : un ange apparût-il au jeune homme pour accuser Milady, il le prendrait certainement, dans la disposition d’esprit où il se trouvait, pour un envoyé du démon.
Milady souriait à cette pensée, car Felton, c’était désormais sa seule espérance, son seul moyen de salut.
Mais Lord de Winter pouvait l’avoir soupçonné, mais Felton maintenant pouvait être surveillé lui-même.
Vers les quatre heures du matin, le médecin arriva ; mais depuis le temps où Milady s’était frappée, la blessure s’était déjà refermée : le médecin ne put donc en mesurer ni la direction, ni la profondeur ; il reconnut seulement au pouls de la malade que le cas n’était point grave.
Le matin, Milady, sous prétexte qu’elle n’avait pas dormi de la nuit et qu’elle avait besoin de repos, renvoya la femme qui veillait près d’elle.
Elle avait une espérance, c’est que Felton arriverait à l’heure du déjeuner, mais Felton ne vint pas.
Ses craintes s’étaient-elles réalisées ? Felton, soupçonné par le baron, allait-il lui manquer au moment décisif ? Elle n’avait plus qu’un jour : Lord de Winter lui avait annoncé son embarquement pour le 23 et l’on était arrivé au matin du 22.
Néanmoins, elle attendit encore assez patiemment jusqu’à l’heure du dîner.
Quoiqu’elle n’eût pas mangé le matin, le dîner fut apporté à l’heure habituelle ; Milady s’aperçut alors avec effroi que l’uniforme des soldats qui la gardaient était changé.
Alors elle se hasarda à demander ce qu’était devenu Felton. On lui répondit que Felton était monté à cheval il y avait une heure, et était parti.
Elle s’informa si le baron était toujours au château ; le soldat répondit que oui, et qu’il avait ordre de le prévenir si la prisonnière désirait lui parler.
Milady répondit qu’elle était trop faible pour le moment, et que son seul désir était de demeurer seule.
Le soldat sortit, laissant le dîner servi.
Felton était écarté, les soldats de marine étaient changés, on se défiait donc de Felton.
C’était le dernier coup porté à la prisonnière.
Restée seule, elle se leva ; ce lit où elle se tenait par prudence et pour qu’on la crût gravement blessée, la brûlait comme un brasier ardent. Elle jeta un coup d’œil sur la porte : le baron avait fait clouer une planche sur le guichet ; il craignait sans doute que, par cette ouverture, elle ne parvint encore, par quelque moyen diabolique, à séduire les gardes.
Milady sourit de joie ; elle pouvait donc se livrer à ses transports sans être observée : elle parcourait la chambre avec l’exaltation d’une folle furieuse ou d’une tigresse enfermée dans une cage de fer. Certes, si le couteau lui fût resté, elle eût songé, non plus à se tuer elle-même, mais, cette fois, à tuer le baron.
À six heures, Lord de Winter entra ; il était armé jusqu’aux dents. Cet homme, dans lequel, jusque-là, Milady n’avait vu qu’un gentleman assez niais, était devenu un admirable geôlier : il semblait tout prévoir, tout deviner, tout prévenir.
Un seul regard jeté sur Milady lui apprit ce qui se passait dans son âme.
« Soit, dit-il, mais vous ne me tuerez point encore aujourd’hui ; vous n’avez plus d’armes, et d’ailleurs je suis sur mes gardes. Vous aviez commencé à pervertir mon pauvre Felton : il subissait déjà votre infernale influence, mais je veux le sauver, il ne vous verra plus, tout est fini. Rassemblez vos hardes, demain vous partirez. J’avais fixé l’embarquement au 24, mais j’ai pensé que plus la chose serait rapprochée, plus elle serait sûre. Demain à midi j’aurai l’ordre de votre exil, signé Buckingham. Si vous dites un seul mot à qui que ce soit avant d’être sur le navire, mon sergent vous fera sauter la cervelle, et il en a l’ordre ; si, sur le navire, vous dites un mot à qui que ce soit avant que le capitaine vous le permette, le capitaine vous fait jeter à la mer, c’est convenu. Au revoir, voilà ce que pour aujourd’hui j’avais à vous dire. Demain je vous reverrai pour vous faire mes adieux ! »
Et sur ces paroles le baron sortit.
Milady avait écouté toute cette menaçante tirade le sourire du dédain sur les lèvres, mais la rage dans le cœur.
On servit le souper ; Milady sentit qu’elle avait besoin de forces, elle ne savait pas ce qui pouvait se passer pendant cette nuit qui s’approchait menaçante, car de gros nuages roulaient au ciel, et des éclairs lointains annonçaient un orage.
L’orage éclata vers les dix heures du soir :
Milady sentait une consolation à voir la nature partager le désordre de son cœur ; la foudre grondait dans l’air comme la colère dans sa pensée, il lui semblait que la rafale, en passant, échevelait son front comme les arbres dont elle courbait les branches et enlevait les feuilles ; elle hurlait comme l’ouragan, et sa voix se perdait dans la grande voix de la nature, qui, elle aussi, semblait gémir et se désespérer.
Tout à coup elle entendit frapper à une vitre, et, à la lueur d’un éclair, elle vit le visage d’un homme apparaître derrière les barreaux.
Elle courut à la fenêtre et l’ouvrit.
« Felton ! s’écria-t-elle, je suis sauvée !
– Oui, dit Felton ! mais silence, silence ! il me faut le temps de scier vos barreaux. Prenez garde seulement qu’ils ne vous voient par le guichet.
– Oh ! c’est une preuve que le Seigneur est pour nous, Felton, reprit Milady, ils ont fermé le guichet avec une planche.
– C’est bien, Dieu les a rendus insensés ! dit Felton.
– Mais que faut-il que je fasse ? demanda Milady.
– Rien, rien ; refermez la fenêtre seulement. Couchez-vous, ou, du moins, mettez-vous dans votre lit tout habillée ; quand j’aurai fini, je frapperai aux carreaux.
Mais pourrez-vous me suivre ?
– Oh ! oui.
– Votre blessure ?
– Me fait souffrir, mais ne m’empêche pas de marcher.
– Tenez-vous donc prête au premier signal. »
Milady referma la fenêtre, éteignit la lampe, et alla, comme le lui avait recommandé Felton, se blottir dans son lit. Au milieu des plaintes de l’orage, elle entendait le grincement de la lime contre les barreaux, et, à la lueur de chaque éclair, elle apercevait l’ombre de Felton derrière les vitres.
Elle passa une heure sans respirer, haletante, la sueur sur le front, et le cœur serré par une épouvantable angoisse à chaque mouvement qu’elle entendait dans le corridor.
Il y a des heures qui durent une année.
Au bout d’une heure, Felton frappa de nouveau.
Milady bondit hors de son lit et alla ouvrir. Deux barreaux de moins formaient une ouverture à passer un homme.
« Êtes-vous prête ? demanda Felton.
– Oui. Faut-il que j’emporte quelque chose ?
– De l’or, si vous en avez.
– Oui, heureusement on m’a laissé ce que j’en avais.
– Tant mieux, car j’ai usé tout le mien pour fréter une barque.
– Prenez », dit Milady en mettant aux mains de Felton un sac plein d’or.
Felton prit le sac et le jeta au pied du mur.
« Maintenant, dit-il, voulez-vous venir ?
– Me voici. »
Milady monta sur un fauteuil et passa tout le haut de son corps par la fenêtre : elle vit le jeune officier suspendu au-dessus de l’abîme par une échelle de corde.
Pour la première fois, un mouvement de terreur lui rappela qu’elle était femme.
Le vide l’épouvantait.
« Je m’en étais douté, dit Felton.
– Ce n’est rien, ce n’est rien, dit Milady, je descendrai les yeux fermés.
– Avez-vous confiance en moi ? dit Felton.
– Vous le demandez ?
– Rapprochez vos deux mains ; croisez-les, c’est bien. »
Felton lui lia les deux poignets avec son mouchoir, puis par-dessus le mouchoir, avec une corde.
« Que faites-vous ? demanda Milady avec surprise.
– Passez vos bras autour de mon cou et ne craignez rien.
– Mais je vous ferai perdre l’équilibre, et nous nous briserons tous les deux.
– Soyez tranquille, je suis marin. »
Il n’y avait pas une seconde à perdre ; Milady passa ses deux bras autour du cou de Felton et se laissa glisser hors de la fenêtre.
Felton se mit à descendre les échelons lentement et un à un. Malgré la pesanteur des deux corps, le souffle de l’ouragan les balançait dans l’air.
Tout à coup Felton s’arrêta.
« Qu’y a-t-il ? demanda Milady.
– Silence, dit Felton, j’entends des pas.
– Nous sommes découverts ! »
Il se fit un silence de quelques instants.
« Non, dit Felton, ce n’est rien.
– Mais enfin quel est ce bruit ?
– Celui de la patrouille qui va passer sur le chemin de ronde.
– Où est le chemin de ronde ?
– Juste au-dessous de nous.
– Elle va nous découvrir.
– Non, s’il ne fait pas d’éclairs.
– Elle heurtera le bas de l’échelle.
– Heureusement elle est trop courte de six pieds.
– Les voilà, mon Dieu !
– Silence ! »
Tous deux restèrent suspendus, immobiles et sans souffle, à vingt pieds du sol ; pendant ce temps les soldats passaient au-dessous riant et causant.
Il y eut pour les fugitifs un moment terrible.
La patrouille passa ; on entendit le bruit des pas qui s’éloignait, et le murmure des voix qui allait s’affaiblissant.
« Maintenant, dit Felton, nous sommes sauvés. »
Milady poussa un soupir et s’évanouit.
Felton continua de descendre. Parvenu au bas de l’échelle, et lorsqu’il ne sentit plus d’appui pour ses pieds, il se cramponna avec ses mains ; enfin, arrivé au dernier échelon il se laissa pendre à la force des poignets et toucha la terre. Il se baissa, ramassa le sac d’or et le prit entre ses dents.
Puis il souleva Milady dans ses bras, et s’éloigna vivement du côté opposé à celui qu’avait pris la patrouille. Bientôt il quitta le chemin de ronde, descendit à travers les rochers, et, arrivé au bord de la mer, fit entendre un coup de sifflet.
Un signal pareil lui répondit, et, cinq minutes après, il vit apparaître une barque montée par quatre hommes.
La barque s’approcha aussi près qu’elle put du rivage, mais il n’y avait pas assez de fond pour qu’elle pût toucher le bord ; Felton se mit à l’eau jusqu’à la ceinture, ne voulant confier à personne son précieux fardeau.
Heureusement la tempête commençait à se calmer, et cependant la mer était encore violente ; la petite barque bondissait sur les vagues comme une coquille de noix.
« Au sloop, dit Felton, et nagez vivement. »
Les quatre hommes se mirent à la rame ; mais la mer était trop grosse pour que les avirons eussent grande prise dessus.
Toutefois on s’éloignait du château ; c’était le principal. La nuit était profondément ténébreuse, et il était déjà presque impossible de distinguer le rivage de la barque, à plus forte raison n’eût-on pas pu distinguer la barque du rivage.
Un point noir se balançait sur la mer.
C’était le sloop.
Pendant que la barque s’avançait de son côté de toute la force de ses quatre rameurs, Felton déliait la corde, puis le mouchoir qui liait les mains de Milady.
Puis, lorsque ses mains furent déliées, il prit de l’eau de la mer et la lui jeta au visage.
Milady poussa un soupir et ouvrit les yeux.
« Où suis-je ? dit-elle.
– Sauvée, répondit le jeune officier.
– Oh ! sauvée ! sauvée ! s’écria-t-elle. Oui, voici le ciel, voici la mer ! Cet air que je respire, c’est celui de la liberté. Ah !… merci, Felton, merci ! »
Le jeune homme la pressa contre son cœur.
« Mais qu’ai-je donc aux mains ? demanda Milady ; il me semble qu’on m’a brisé les poignets dans un étau. »
En effet, Milady souleva ses bras : elle avait les poignets meurtris.
« Hélas ! dit Felton en regardant ces belles mains et en secouant doucement la tête.
– Oh ! ce n’est rien, ce n’est rien ! s’écria Milady : maintenant je me rappelle ! »
Milady chercha des yeux autour d’elle.
« Il est là », dit Felton en poussant du pied le sac d’or.
On s’approchait du sloop. Le marin de quart héla la barque, la barque répondit.
« Quel est ce bâtiment ? demanda Milady.
– Celui que j’ai frété pour vous.
– Où va-t-il me conduire ?
– Où vous voudrez, pourvu que, moi, vous me jetiez à Portsmouth.
– Qu’allez-vous faire à Portsmouth ? demanda Milady.
– Accomplir les ordres de Lord de Winter, dit Felton avec un sombre sourire.
– Quels ordres ? demanda Milady.
– Vous ne comprenez donc pas ? dit Felton.
– Non ; expliquez-vous, je vous en prie.
– Comme il se défiait de moi, il a voulu vous garder lui-même, et m’a envoyé à sa place faire signer à Buckingham l’ordre de votre déportation.
– Mais s’il se défiait de vous, comment vous a-t-il confié cet ordre ?
– Étais-je censé savoir ce que je portais ?
– C’est juste. Et vous allez à Portsmouth ?
– Je n’ai pas de temps à perdre : c’est demain le 23, et Buckingham part demain avec la flotte.
– Il part demain, pour où part-il ?
– Pour La Rochelle.
– Il ne faut pas qu’il parte ! s’écria Milady, oubliant sa présence d’esprit accoutumée.
– Soyez tranquille, répondit Felton, il ne partira pas. »
Milady tressaillit de joie ; elle venait de lire au plus profond du cœur du jeune homme : la mort de Buckingham y était écrite en toutes lettres.
« Felton…, dit-elle, vous êtes grand comme Judas Macchabée ! Si vous mourez, je meurs avec vous : voilà tout ce que je puis vous dire.
– Silence ! dit Felton, nous sommes arrivés. »
En effet, on touchait au sloop.
Felton monta le premier à l’échelle et donna la main à Milady, tandis que les matelots la soutenaient, car la mer était encore fort agitée.
Un instant après ils étaient sur le pont.
« Capitaine, dit Felton, voici la personne dont je vous ai parlé, et qu’il faut conduire saine et sauve en France.
– Moyennant mille pistoles, dit le capitaine.
– Je vous en ai donné cinq cents.
– C’est juste, dit le capitaine.
– Et voilà les cinq cents autres, reprit Milady, en portant la main au sac d’or.
– Non, dit le capitaine, je n’ai qu’une parole, et je l’ai donnée à ce jeune homme ; les cinq cents autres pistoles ne me sont dues qu’en arrivant à Boulogne.
– Et nous y arriverons ?
– Sains et saufs, dit le capitaine, aussi vrai que je m’appelle Jack Buttler.
– Eh bien, dit Milady, si vous tenez votre parole, ce n’est pas cinq cents, mais mille pistoles que je vous donnerai.
– Hurrah pour vous alors, ma belle dame, cria le capitaine, et puisse Dieu m’envoyer souvent des pratiques comme Votre Seigneurie !
– En attendant, dit Felton, conduisez-nous dans la petite baie de Chichester, en avant de Portsmouth ; vous savez qu’il est convenu que vous nous conduirez là. »
Le capitaine répondit en commandant la manœuvre nécessaire, et vers les sept heures du matin le petit bâtiment jetait l’ancre dans la baie désignée.
Pendant cette traversée, Felton avait tout raconté à Milady : comment, au lieu d’aller à Londres, il avait frété le petit bâtiment, comment il était revenu, comment il avait escaladé la muraille en plaçant dans les interstices des pierres, à mesure qu’il montait, des crampons, pour assurer ses pieds, et comment enfin, arrivé aux barreaux, il avait attaché l’échelle, Milady savait le reste.
De son côté, Milady essaya d’encourager Felton dans son projet, mais aux premiers mots qui sortirent de sa bouche, elle vit bien que le jeune fanatique avait plutôt besoin d’être modéré que d’être affermi.
Il fut convenu que Milady attendrait Felton jusqu’à dix heures ; si à dix heures il n’était pas de retour, elle partirait.
Alors, en supposant qu’il fût libre, il la rejoindrait en France, au couvent des Carmélites de Béthune.
Ce qui se passait à Portsmouth…
… le 23 août 1628
Felton prit congé de Milady comme un frère qui va faire une simple promenade prend congé de sa sœur en lui baisant la main.
Toute sa personne paraissait dans son état de calme ordinaire : seulement une lueur inaccoutumée brillait dans ses yeux, pareille à un reflet de fièvre ; son front était plus pâle encore que de coutume ; ses dents étaient serrées, et sa parole avait un accent bref et saccadé qui indiquait que quelque chose de sombre s’agitait en lui.
Tant qu’il resta sur la barque qui le conduisait à terre, il demeura le visage tourné du côté de Milady, qui, debout sur le pont, le suivait des yeux. Tous deux étaient assez rassurés sur la crainte d’être poursuivis : on n’entrait jamais dans la chambre de Milady avant neuf heures ; et il fallait trois heures pour venir du château à Londres.
Felton mit pied à terre, gravit la petite crête qui conduisait au haut de la falaise, salua Milady une dernière fois, et prit sa course vers la ville.
Au bout de cent pas, comme le terrain allait en descendant, il ne pouvait plus voir que le mât du sloop.
Il courut aussitôt dans la direction de Portsmouth, dont il voyait en face de lui, à un demi-mille à peu près, se dessiner dans la brume du matin les tours et les maisons.
Au-delà de Portsmouth, la mer était couverte de vaisseaux dont on voyait les mâts, pareils à une forêt de peupliers dépouillés par l’hiver, se balancer sous le souffle du vent.
Felton, dans sa marche rapide, repassait ce que dix années de méditations ascétiques et un long séjour au milieu des puritains lui avaient fourni d’accusations vraies ou fausses contre le favori de Jacques VI et de Charles Ier.
Lorsqu’il comparait les crimes publics de ce ministre, crimes éclatants, crimes européens, si on pouvait le dire, avec les crimes privés et inconnus dont l’avait chargé Milady, Felton trouvait que le plus coupable des deux hommes que renfermait Buckingham était celui dont le public ne connaissait pas la vie. C’est que son amour si étrange, si nouveau, si ardent, lui faisait voir les accusations infâmes et imaginaires de Lady de Winter, comme on voit au travers d’un verre grossissant, à l’état de monstres effroyables, des atomes imperceptibles en réalité auprès d’une fourmi.
La rapidité de sa course allumait encore son sang : l’idée qu’il laissait derrière lui, exposée à une vengeance effroyable, la femme qu’il aimait ou plutôt qu’il adorait comme une sainte, I’émotion passée, sa fatigue présente, tout exaltait encore son âme au-dessus des sentiments humains.
Il entra à Portsmouth vers les huit heures du matin ; toute la population était sur pied ; le tambour battait dans les rues et sur le port ; les troupes d’embarquement descendaient vers la mer.
Felton arriva au palais de l’Amirauté, couvert de poussière et ruisselant de sueur ; son visage, ordinairement si pâle, était pourpre de chaleur et de colère. La sentinelle voulut le repousser ; mais Felton appela le chef du poste, et tirant de sa poche la lettre dont il était porteur :
« Message pressé de la part de Lord de Winter », dit-il.
Au nom de Lord de Winter, qu’on savait l’un des plus intimes de Sa Grâce, le chef de poste donna l’ordre de laisser passer Felton, qui, du reste, portait lui-même l’uniforme d’officier de marine.
Felton s’élança dans le palais.
Au moment où il entrait dans le vestibule un homme entrait aussi, poudreux, hors d’haleine, laissant à la porte un cheval de poste qui en arrivant tomba sur les deux genoux.
Felton et lui s’adressèrent en même temps à Patrick, le valet de chambre de confiance du duc. Felton nomma le baron de Winter, l’inconnu ne voulut nommer personne, et prétendit que c’était au duc seul qu’il pouvait se faire connaître. Tous deux insistaient pour passer l’un avant l’autre.
Patrick, qui savait que Lord de Winter était en affaires de service et en relations d’amitié avec le duc, donna la préférence à celui qui venait en son nom. L’autre fut forcé d’attendre, et il fut facile de voir combien il maudissait ce retard.
Le valet de chambre fit traverser à Felton une grande salle dans laquelle attendaient les députés de La Rochelle conduits par le prince de Soubise, et l’introduisit dans un cabinet où Buckingham, sortant du bain, achevait sa toilette, à laquelle, cette fois comme toujours, il accordait une attention extraordinaire.
« Le lieutenant Felton, dit Patrick, de la part de Lord de Winter.
– De la part de Lord de Winter ! répéta Buckingham, faites entrer. »
Felton entra. En ce moment Buckingham jetait sur un canapé une riche robe de chambre brochée d’or, pour endosser un pourpoint de velours bleu tout brodé de perles.
« Pourquoi le baron n’est-il pas venu lui-même ? demanda Buckingham, je l’attendais ce matin.
– Il m’a chargé de dire à Votre Grâce, répondit Felton, qu’il regrettait fort de ne pas avoir cet honneur, mais qu’il en était empêché par la garde qu’il est obligé de faire au château.
– Oui, oui, dit Buckingham, je sais cela, il a une prisonnière.
– C’est justement de cette prisonnière que je voulais parler à Votre Grâce, reprit Felton.
– Eh bien, parlez.
– Ce que j’ai à vous dire ne peut être entendu que de vous, Milord.
– Laissez-nous, Patrick, dit Buckingham, mais tenez-vous à portée de la sonnette ; je vous appellerai tout à l’heure. »
Patrick sortit.
« Nous sommes seuls, monsieur, dit Buckingham, parlez.
– Milord, dit Felton, le baron de Winter vous a écrit l’autre jour pour vous prier de signer un ordre d’embarquement relatif à une jeune femme nommée Charlotte Backson.
– Oui, monsieur, et je lui ai répondu de m’apporter ou de m’envoyer cet ordre et que je le signerais.
– Le voici, Milord.
– Donnez », dit le duc.
Et, le prenant des mains de Felton, il jeta sur le papier un coup d’œil rapide. Alors, s’apercevant que c’était bien celui qui lui était annoncé, il le posa sur la table, prit une plume et s’apprêta à signer.
« Pardon, Milord, dit Felton arrêtant le duc, mais Votre Grâce sait-elle que le nom de Charlotte Backson n’est pas le véritable nom de cette jeune femme ?
– Oui, monsieur, je le sais, répondit le duc en trempant la plume dans l’encrier.
– Alors, Votre Grâce connaît son véritable nom ? demanda Felton d’une voix brève.
– Je le connais. »
Le duc approcha la plume du papier.
« Et, connaissant ce véritable nom, reprit Felton, Monseigneur signera tout de même ?
– Sans doute, dit Buckingham, et plutôt deux fois qu’une.
– Je ne puis croire, continua Felton d’une voix qui devenait de plus en plus brève et saccadée, que Sa Grâce sache qu’il s’agit de Lady de Winter…
– Je le sais parfaitement, quoique je sois étonné que vous le sachiez, vous !
– Et Votre Grâce signera cet ordre sans remords ? »
Buckingham regarda le jeune homme avec hauteur.
« Ah çà, monsieur, savez-vous bien, lui dit-il, que vous me faites là d’étranges questions, et que je suis bien simple d’y répondre ?
– Répondez-y, Monseigneur, dit Felton, la situation est plus grave que vous ne le croyez peut-être. »
Buckingham pensa que le jeune homme, venant de la part de Lord de Winter, parlait sans doute en son nom et se radoucit.
« Sans remords aucun, dit-il, et le baron sait comme moi que Milady de Winter est une grande coupable, et que c’est presque lui faire grâce que de borner sa peine à l’extradition. »
Le duc posa sa plume sur le papier.
« Vous ne signerez pas cet ordre, Milord ! dit Felton en faisant un pas vers le duc.
– Je ne signerai pas cet ordre, dit Buckingham, et pourquoi ?
– Parce que vous descendrez en vous-même, et que vous rendrez justice à Milady.
– On lui rendra justice en l’envoyant à Tyburn, dit Buckingham ; Milady est une infâme.
– Monseigneur, Milady est un ange, vous le savez bien, et je vous demande sa liberté.
– Ah çà, dit Buckingham, êtes-vous fou de me parler ainsi ?
– Milord, excusez-moi ! je parle comme je puis ; je me contiens. Cependant, Milord, songez à ce que vous allez faire, et craignez d’outrepasser la mesure !
– Plaît-il ?… Dieu me pardonne ! s’écria Buckingham, mais je crois qu’il me menace !
– Non, Milord, je prie encore, et je vous dis : une goutte d’eau suffit pour faire déborder le vase plein, une faute légère peut attirer le châtiment sur la tête épargnée malgré tant de crimes.
– Monsieur Felton, dit Buckingham, vous allez sortir d’ici et vous rendre aux arrêts sur-le-champ.
– Vous allez m’écouter jusqu’au bout, Milord. Vous avez séduit cette jeune fille, vous l’avez outragée, souillée ; réparez vos crimes envers elle, laissez-la partir librement, et je n’exigerai pas autre chose de vous.
– Vous n’exigerez pas ? dit Buckingham regardant Felton avec étonnement et appuyant sur chacune des syllabes des trois mots qu’il venait de prononcer.
– Milord, continua Felton s’exaltant à mesure qu’il parlait, Milord, prenez garde, toute l’Angleterre est lasse de vos iniquités ; Milord, vous avez abusé de la puissance royale que vous avez presque usurpée ; Milord, vous êtes en horreur aux hommes et à Dieu ; Dieu vous punira plus tard, mais, moi, je vous punirai aujourd’hui.
– Ah ! ceci est trop fort ! » cria Buckingham en faisant un pas vers la porte.
Felton lui barra le passage.
« Je vous le demande humblement, dit-il, signez l’ordre de mise en liberté de Lady de Winter ; songez que c’est la femme que vous avez déshonorée.
– Retirez-vous, monsieur, dit Buckingham, ou j’appelle et vous fais mettre aux fers.
– Vous n’appellerez pas, dit Felton en se jetant entre le duc et la sonnette placée sur un guéridon incrusté d’argent ; prenez garde, Milord, vous voilà entre les mains de Dieu.
– Dans les mains du diable, vous voulez dire, s’écria Buckingham en élevant la voix pour attirer du monde, sans cependant appeler directement.
– Signez, Milord, signez la liberté de Lady de Winter, dit Felton en poussant un papier vers le duc.
– De force ! vous moquez-vous ? holà, Patrick !
– Signez, Milord !
– Jamais !
– Jamais !
– À moi », cria le duc, et en même temps il sauta sur son épée.
Mais Felton ne lui donna pas le temps de la tirer : il tenait tout ouvert et caché dans son pourpoint le couteau dont s’était frappée Milady ; d’un bond il fut sur le duc.
En ce moment Patrick entrait dans la salle en criant :
« Milord, une lettre de France !
– De France ! » s’écria Buckingham, oubliant tout en pensant de qui lui venait cette lettre.
Felton profita du moment et lui enfonça dans le flanc le couteau jusqu’au manche.
« Ah ! traître ! cria Buckingham, tu m’as tué…
– Au meurtre ! » hurla Patrick.
Felton jeta les yeux autour de lui pour fuir, et, voyant la porte libre, s’élança dans la chambre voisine, qui était celle où attendaient, comme nous l’avons dit, les députés de La Rochelle, la traversa tout en courant et se précipita vers l’escalier ; mais, sur la première marche, il rencontra Lord de Winter, qui, le voyant pâle, égaré, livide, taché de sang à la main et à la figure, lui sauta au cou en s’écriant :
« Je le savais, je l’avais deviné et j’arrive trop tard d’une minute ! oh ! malheureux que je suis ! »
Felton ne fit aucune résistance ; Lord de Winter le remit aux mains des gardes, qui le conduisirent, en attendant de nouveaux ordres, sur une petite terrasse dominant la mer, et il s’élança dans le cabinet de Buckingham.
Au cri poussé par le duc, à l’appel de Patrick, l’homme que Felton avait rencontré dans l’antichambre se précipita dans le cabinet.
Il trouva le duc couché sur un sofa, serrant sa blessure dans sa main crispée.
« La Porte, dit le duc d’une voix mourante, La Porte, viens-tu de sa part ?
– Oui, Monseigneur, répondit le fidèle serviteur d’Anne d’Autriche, mais trop tard peut-être.
– Silence, La Porte ! on pourrait vous entendre ; Patrick, ne laissez entrer personne : oh ! je ne saurai pas ce qu’elle me fait dire ! mon Dieu, je me meurs ! »
Et le duc s’évanouit.
Cependant, Lord de Winter, les députés, les chefs de l’expédition, les officiers de la maison de Buckingham, avaient fait irruption dans sa chambre ; partout des cris de désespoir retentissaient.
La nouvelle qui emplissait le palais de plaintes et de gémissements en déborda bientôt partout et se répandit par la ville.
Un coup de canon annonça qu’il venait de se passer quelque chose de nouveau et d’inattendu.
Lord de Winter s’arrachait les cheveux.
« Trop tard d’une minute ! s’écriait-il, trop tard d’une minute ! oh ! mon Dieu, mon Dieu, quel malheur ! »
En effet, on était venu lui dire à sept heures du matin qu’une échelle de corde flottait à une des fenêtres du château ; il avait couru aussitôt à la chambre de Milady, avait trouvé la chambre vide et la fenêtre ouverte, les barreaux sciés, il s’était rappelé la recommandation verbale que lui avait fait transmettre d’Artagnan par son messager, il avait tremblé pour le duc, et, courant à l’écurie, sans prendre le temps de faire seller son cheval, avait sauté sur le premier venu, était accouru ventre à terre, et sautant à bas dans la cour, avait monté précipitamment l’escalier, et, sur le premier degré, avait, comme nous l’avons dit, rencontré Felton.
Cependant le duc n’était pas mort : il revint à lui, rouvrit les yeux, et l’espoir rentra dans tous les cœurs.
« Messieurs, dit-il, laissez-moi seul avec Patrick et La Porte.
« Ah ! c’est vous, de Winter ! vous m’avez envoyé ce matin un singulier fou, voyez l’état dans lequel il m’a mis !
– Oh ! Milord ! s’écria le baron, je ne m’en consolerai jamais.
– Et tu aurais tort, mon cher de Winter, dit Buckingham en lui tendant la main, je ne connais pas d’homme qui mérite d’être regretté pendant toute la vie d’un autre homme ; mais laisse-nous, je t’en prie. »
Le baron sortit en sanglotant.
Il ne resta dans le cabinet que le duc blessé, La Porte et Patrick.
On cherchait un médecin, qu’on ne pouvait trouver.
« Vous vivrez, Milord, vous vivrez, répétait, à genoux devant le sofa du duc, le messager d’Anne d’Autriche.
– Que m’écrivait-elle ? dit faiblement Buckingham tout ruisselant de sang et domptant, pour parler de celle qu’il aimait, d’atroces douleurs, que m’écrivait-elle ? Lis-moi sa lettre.
– Oh ! Milord ! fit La Porte.
– Obéis, La Porte ; ne vois-tu pas que je n’ai pas de temps à perdre ? »
La Porte rompit le cachet et plaça le parchemin sous les yeux du duc ; mais Buckingham essaya vainement de distinguer l’écriture.
« Lis donc, dit-il, lis donc, je n’y vois plus ; lis donc ! car bientôt peut-être je n’entendrai plus, et je mourrai sans savoir ce qu’elle m’a écrit. »
La Porte ne fit plus de difficulté, et lut :
« Milord,
« Par ce que j’ai, depuis que je vous connais, souffert par vous et pour vous, je vous conjure, si vous avez souci de mon repos, d’interrompre les grands armements que vous faites contre la France et de cesser une guerre dont on dit tout haut que la religion est la cause visible, et tout bas que votre amour pour moi est la cause cachée. Cette guerre peut non seulement amener pour la France et pour l’Angleterre de grandes catastrophes, mais encore pour vous, Milord, des malheurs dont je ne me consolerais pas.
« Veillez sur votre vie, que l’on menace et qui me sera chère du moment où je ne serai pas obligée de voir en vous un ennemi.
« Votre affectionnée,
« Anne. »
Buckingham rappela tous les restes de sa vie pour écouter cette lecture ; puis, lorsqu’elle fut finie, comme s’il eût trouvé dans cette lettre un amer désappointement :
« N’avez-vous donc pas autre chose à me dire de vive voix, La Porte ? demanda-t-il.
– Si fait, Monseigneur : la reine m’avait chargé de vous dire de veiller sur vous, car elle avait eu avis qu’on voulait vous assassiner.
– Et c’est tout, c’est tout ? reprit Buckingham avec impatience.
– Elle m’avait encore chargé de vous dire qu’elle vous aimait toujours.
– Ah ! fit Buckingham, Dieu soit loué ! ma mort ne sera donc pas pour elle la mort d’un étranger !… »
La Porte fondit en larmes.
« Patrick, dit le duc, apportez-moi le coffret où étaient les ferrets de diamants. »
Patrick apporta l’objet demandé, que La Porte reconnut pour avoir appartenu à la reine.
« Maintenant le sachet de satin blanc, où son chiffre est brodé en perles. »
Patrick obéit encore.
« Tenez, La Porte, dit Buckingham, voici les seuls gages que j’eusse à elle, ce coffret d’argent, et ces deux lettres. Vous les rendrez à Sa Majesté ; et pour dernier souvenir… (il chercha autour de lui quelque objet précieux)… vous y joindrez… »
Il chercha encore ; mais ses regards obscurcis par la mort ne rencontrèrent que le couteau tombé des mains de Felton, et fumant encore du sang vermeil étendu sur la lame.
« Et vous y joindrez ce couteau », dit le duc en serrant la main de La Porte.
Il put encore mettre le sachet au fond du coffret d’argent, y laissa tomber le couteau en faisant signe à La Porte qu’il ne pouvait plus parler ; puis, dans une dernière convulsion, que cette fois il n’avait plus la force de combattre, il glissa du sofa sur le parquet.
Patrick poussa un grand cri.
Buckingham voulut sourire une dernière fois ; mais la mort arrêta sa pensée, qui resta gravée sur son front comme un dernier baiser d’amour.
En ce moment le médecin du duc arriva tout effaré ; il était déjà à bord du vaisseau amiral, on avait été obligé d’aller le chercher là.
Il s’approcha du duc, prit sa main, la garda un instant dans la sienne, et la laissa retomber.
« Tout est inutile, dit-il, il est mort.
– Mort, mort ! » s’écria Patrick.
À ce cri toute la foule rentra dans la salle, et partout ce ne fut que consternation et que tumulte.
Aussitôt que Lord de Winter vit Buckingham expiré, il courut à Felton, que les soldats gardaient toujours sur la terrasse du palais.
« Misérable ! dit-il au jeune homme qui, depuis la mort de Buckingham, avait retrouvé ce calme et ce sang-froid qui ne devaient plus l’abandonner ; misérable ! qu’as-tu fait ?
– Je me suis vengé, dit-il.
– Toi ! dit le baron ; dis que tu as servi d’instrument à cette femme maudite ; mais je te le jure, ce crime sera son dernier crime.
– Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit tranquillement Felton, et j’ignore de qui vous voulez parler, Milord ; j’ai tué M. de Buckingham parce qu’il a refusé deux fois à vous-même de me nommer capitaine : je l’ai puni de son injustice, voilà tout. »
De Winter, stupéfait, regardait les gens qui liaient Felton, et ne savait que penser d’une pareille insensibilité.
Une seule chose jetait cependant un nuage sur le front pur de Felton. À chaque bruit qu’il entendait, le naïf puritain croyait reconnaître les pas et la voix de Milady venant se jeter dans ses bras pour s’accuser et se perdre avec lui.
Tout à coup il tressaillit, son regard se fixa sur un point de la mer, que de la terrasse où il se trouvait on dominait tout entière ; avec ce regard d’aigle du marin, il avait reconnu, là où un autre n’aurait vu qu’un goéland se balançant sur les flots, la voile du sloop qui se dirigeait vers les côtes de France.
Il pâlit, porta la main à son cœur, qui se brisait, et comprit toute la trahison.
« Une dernière grâce, Milord ! dit-il au baron.
– Laquelle ? demanda celui-ci.
– Quelle heure est-il ? »
Le baron tira sa montre.
« Neuf heures moins dix minutes », dit-il.
Milady avait avancé son départ d’une heure et demie dès qu’elle avait entendu le coup de canon qui annonçait le fatal événement, elle avait donné l’ordre de lever l’ancre.
La barque voguait sous un ciel bleu à une grande distance de la côte.
« Dieu l’a voulu », dit Felton avec la résignation du fanatique, mais cependant sans pouvoir détacher les yeux de cet esquif à bord duquel il croyait sans doute distinguer le blanc fantôme de celle à qui sa vie allait être sacrifiée.
De Winter suivit son regard, interrogea sa souffrance et devina tout.
« Sois puni seul d’abord, misérable, dit Lord de Winter à Felton, qui se laissait entraîner les yeux tournés vers la mer ; mais je te jure, sur la mémoire de mon frère que j’aimais tant, que ta complice n’est pas sauvée. »
Felton baissa la tête sans prononcer une syllabe.
Quant à de Winter, il descendit rapidement l’escalier et se rendit au port.
En France
La première crainte du roi d’Angleterre, Charles Ier, en apprenant cette mort, fut qu’une si terrible nouvelle ne décourageât les Rochelois ; il essaya, dit Richelieu dans ses Mémoires, de la leur cacher le plus longtemps possible, faisant fermer les ports par tout son royaume, et prenant soigneusement garde qu’aucun vaisseau ne sortit jusqu’à ce que l’armée que Buckingham apprêtait fût partie, se chargeant, à défaut de Buckingham, de surveiller lui-même le départ.
Il poussa même la sévérité de cet ordre jusqu’à retenir en Angleterre l’ambassadeur de Danemark, qui avait pris congé, et l’ambassadeur ordinaire de Hollande, qui devait ramener dans le port de Flessingue les navires des Indes que Charles Ier avait fait restituer aux Provinces-Unies.
Mais comme il ne songea à donner cet ordre que cinq heures après l’événement, c’est-à-dire à deux heures de l’après-midi, deux navires étaient déjà sortis du port : l’un emmenant, comme nous le savons, Milady, laquelle, se doutant déjà de l’événement, fut encore confirmée dans cette croyance en voyant le pavillon noir se déployer au mât du vaisseau amiral.
Quant au second bâtiment, nous dirons plus tard qui il portait et comment il partit.
Pendant ce temps, du reste, rien de nouveau au camp de La Rochelle ; seulement le roi, qui s’ennuyait fort, comme toujours, mais peut-être encore un peu plus au camp qu’ailleurs, résolut d’aller incognito passer les fêtes de Saint-Louis à Saint-Germain, et demanda au cardinal de lui faire préparer une escorte de vingt mousquetaires seulement. Le cardinal, que l’ennui du roi gagnait quelquefois, accorda avec grand plaisir ce congé à son royal lieutenant, lequel promit d’être de retour vers le 15 septembre.
M. de Tréville, prévenu par Son Éminence, fit son portemanteau, et comme, sans en savoir la cause, il savait le vif désir et même l’impérieux besoin que ses amis avaient de revenir à Paris, il va sans dire qu’il les désigna pour faire partie de l’escorte.
Les quatre jeunes gens surent la nouvelle un quart d’heure après M. de Tréville, car ils furent les premiers à qui il la communiqua. Ce fut alors que d’Artagnan apprécia la faveur que lui avait accordée le cardinal en le faisant enfin passer aux mousquetaires ; sans cette circonstance, il était forcé de rester au camp tandis que ses compagnons partaient.
On verra plus tard que cette impatience de remonter vers Paris avait pour cause le danger que devait courir Mme Bonacieux en se rencontrant au couvent de Béthune avec Milady, son ennemie mortelle. Aussi, comme nous l’avons dit, Aramis avait écrit immédiatement à Marie Michon, cette lingère de Tours qui avait de si belles connaissances, pour qu’elle obtînt que la reine donnât l’autorisation à Mme Bonacieux de sortir du couvent et de se retirer soit en Lorraine, soit en Belgique.
La réponse ne s’était pas fait attendre, et, huit ou dix jours après, Aramis avait reçu cette lettre :
« Mon cher cousin,
« Voici l’autorisation de ma sœur à retirer notre petite servante du couvent de Béthune, dont vous pensez que l’air est mauvais pour elle. Ma sœur vous envoie cette autorisation avec grand plaisir, car elle aime fort cette petite fille, à laquelle elle se réserve d’être utile plus tard.
« Je vous embrasse.
« Marie Michon. »
À cette lettre était jointe une autorisation ainsi conçue :
« La supérieure du couvent de Béthune remettra aux mains de la personne qui lui remettra ce billet la novice qui était entrée dans son couvent sous ma recommandation et sous mon patronage.
« Au Louvre, le 10 août 1628.
« Anne. »
On comprend combien ces relations de parenté entre Aramis et une lingère qui appelait la reine sa sœur avaient égayé la verve des jeunes gens ; mais Aramis, après avoir rougi deux ou trois fois jusqu’au blanc des yeux aux grosses plaisanteries de Porthos, avait prié ses amis de ne plus revenir sur ce sujet, déclarant que s’il lui en était dit encore un seul mot, il n’emploierait plus sa cousine comme intermédiaire dans ces sortes d’affaires.
Il ne fut donc plus question de Marie Michon entre les quatre mousquetaires, qui d’ailleurs avaient ce qu’ils voulaient : l’ordre de tirer Mme Bonacieux du couvent des carmélites de Béthune. Il est vrai que cet ordre ne leur servirait pas à grand-chose tant qu’ils seraient au camp de La Rochelle, c’est-à-dire à l’autre bout de la France ; aussi d’Artagnan allait-il demander un congé à M. de Tréville, en lui confiant tout bonnement l’importance de son départ, lorsque cette nouvelle lui fut transmise, ainsi qu’à ses trois compagnons, que le roi allait partir pour Paris avec une escorte de vingt mousquetaires, et qu’ils faisaient partie de l’escorte.
La joie fut grande. On envoya les valets devant avec les bagages, et l’on partit le 16 au matin.
Le cardinal reconduisit Sa Majesté de Surgères à Mauzé, et là, le roi et son ministre prirent congé l’un de l’autre avec de grandes démonstrations d’amitié.
Cependant le roi, qui cherchait de la distraction, tout en cheminant le plus vite qu’il lui était possible, car il désirait être arrivé à Paris pour le 23, s’arrêtait de temps en temps pour voler la pie, passe-temps dont le goût lui avait autrefois été inspiré par de Luynes, et pour lequel il avait toujours conservé une grande prédilection. Sur les vingt mousquetaires, seize, lorsque la chose arrivait, se réjouissaient fort de ce bon temps ; mais quatre maugréaient de leur mieux. D’Artagnan surtout avait des bourdonnements perpétuels dans les oreilles, ce que Porthos expliquait ainsi :
« Une très grande dame m’a appris que cela veut dire que l’on parle de vous quelque part. »
Enfin l’escorte traversa Paris le 23, dans la nuit ; le roi remercia M. de Tréville, et lui permit de distribuer des congés pour quatre jours, à la condition que pas un des favorisés ne paraîtrait dans un lieu public, sous peine de la Bastille.
Les quatre premiers congés accordés, comme on le pense bien, furent à nos quatre amis. Il y a plus, Athos obtint de M. de Tréville six jours au lieu de quatre et fit mettre dans ces six jours deux nuits de plus, car ils partirent le 24, à cinq heures du soir, et par complaisance encore, M. de Tréville postdata le congé du 25 au matin.
« Eh, mon Dieu, disait d’Artagnan, qui, comme on le sait, ne doutait jamais de rien, il me semble que nous faisons bien de l’embarras pour une chose bien simple : en deux jours, et en crevant deux ou trois chevaux (peu m’importe : j’ai de l’argent), je suis à Béthune, je remets la lettre de la reine à la supérieure, et je ramène le cher trésor que je vais chercher, non pas en Lorraine, non pas en Belgique, mais à Paris, où il sera mieux caché, surtout tant que M. le cardinal sera à La Rochelle. Puis, une fois de retour de la campagne, eh bien, moitié par la protection de sa cousine, moitié en faveur de ce que nous avons fait personnellement pour elle, nous obtiendrons de la reine ce que nous voudrons. Restez donc ici, ne vous épuisez pas de fatigue inutilement ; moi et Planchet, c’est tout ce qu’il faut pour une expédition aussi simple. »
À ceci Athos répondit tranquillement :
« Nous aussi, nous avons de l’argent ; car je n’ai pas encore bu tout à fait le reste du diamant, et Porthos et Aramis ne l’ont pas tout à fait mangé. Nous crèverons donc aussi bien quatre chevaux qu’un. Mais songez, d’Artagnan, ajouta-t-il d’une voix si sombre que son accent donna le frisson au jeune homme, songez que Béthune est une ville où le cardinal a donné rendez-vous à une femme qui, partout où elle va, mène le malheur après elle. Si vous n’aviez affaire qu’à quatre hommes, d’Artagnan, je vous laisserais aller seul ; vous avez affaire à cette femme, allons-y quatre, et plaise à Dieu qu’avec nos quatre valets nous soyons en nombre suffisant !
– Vous m’épouvantez, Athos, s’écria d’Artagnan ; que craignez-vous donc, mon Dieu ?
– Tout ! » répondit Athos.
D’Artagnan examina les visages de ses compagnons, qui, comme celui d’Athos, portaient l’empreinte d’une inquiétude profonde, et l’on continua la route au plus grand pas des chevaux, mais sans ajouter une seule parole.
Le 25 au soir, comme ils entraient à Arras, et comme d’Artagnan venait de mettre pied à terre à l’auberge de la Herse d’Or pour boire un verre de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste, où il venait de relayer, prenant au grand galop, et avec un cheval frais, le chemin de Paris. Au moment où il passait de la grande porte dans la rue, le vent entrouvrit le manteau dont il était enveloppé, quoiqu’on fût au mois d’août, et enleva son chapeau, que le voyageur retint de sa main, au moment où il avait déjà quitté sa tête, et l’enfonça vivement sur ses yeux.
D’Artagnan, qui avait les yeux fixés sur cet homme, devint fort pâle et laissa tomber son verre.
« Qu’avez-vous, monsieur ? dit Planchet… Oh ! là, accourez, messieurs, voilà mon maître qui se trouve mal ! »
Les trois amis accoururent et trouvèrent d’Artagnan qui, au lieu de se trouver mal, courait à son cheval. Ils l’arrêtèrent sur le seuil de la porte.
« Eh bien, où diable vas-tu donc ainsi ? lui cria Athos.
– C’est lui ! s’écria d’Artagnan, pâle de colère et la sueur sur le front, c’est lui ! laissez-moi le rejoindre !
– Mais qui, lui ? demanda Athos.
– Lui, cet homme !
– Quel homme ?
– Cet homme maudit, mon mauvais génie, que j’ai toujours vu lorsque j’étais menacé de quelque malheur : celui qui accompagnait l’horrible femme lorsque je la rencontrai pour la première fois, celui que je cherchais quand j’ai provoqué Athos, celui que j’ai vu le matin du jour où Mme Bonacieux a été enlevée ! l’homme de Meung enfin ! je l’ai vu, c’est lui ! Je l’ai reconnu quand le vent a entrouvert son manteau.
– Diable ! dit Athos rêveur.
– En selle, messieurs, en selle ; poursuivons-le, et nous le rattraperons.
– Mon cher, dit Aramis, songez qu’il va du côté opposé à celui où nous allons ; qu’il a un cheval frais et que nos chevaux sont fatigués ; que par conséquent nous crèverons nos chevaux sans même avoir la chance de le rejoindre. Laissons l’homme, d’Artagnan, sauvons la femme.
– Eh ! monsieur ! s’écria un garçon d’écurie courant après l’inconnu, eh ! monsieur, voilà un papier qui s’est échappé de votre chapeau ! Eh ! monsieur ! eh !
– Mon ami, dit d’Artagnan, une demi-pistole pour ce papier !
– Ma foi, monsieur, avec grand plaisir ! le voici !
Le garçon d’écurie, enchanté de la bonne journée qu’il avait faite, rentra dans la cour de l’hôtel : d’Artagnan déplia le papier.
« Eh bien ? demandèrent ses amis en l’entourant.
– Rien qu’un mot ! dit d’Artagnan.
– Oui, dit Aramis, mais ce nom est un nom de ville ou de village.
– « Armentières », lut Porthos. Armentières, je ne connais pas cela !
– Et ce nom de ville ou de village est écrit de sa main ! s’écria Athos.
– Allons, allons, gardons soigneusement ce papier, dit d’Artagnan, peut-être n’ai-je pas perdu ma dernière pistole. À cheval, mes amis, à cheval ! »
Et les quatre compagnons s’élancèrent au galop sur la route de Béthune.
Le couvent des Carmélites de Béthune
Les grands criminels portent avec eux une espèce de prédestination qui leur fait surmonter tous les obstacles, qui les fait échapper à tous les dangers, jusqu’au moment que la Providence, lassée, a marqué pour l’écueil de leur fortune impie.
Il en était ainsi de Milady : elle passa au travers des croiseurs des deux nations, et arriva à Boulogne sans aucun accident.
En débarquant à Portsmouth, Milady était une Anglaise que les persécutions de la France chassaient de La Rochelle ; débarquée à Boulogne, après deux jours de traversée, elle se fit passer pour une Française que les Anglais inquiétaient à Portsmouth, dans la haine qu’ils avaient conçue contre la France.
Milady avait d’ailleurs le plus efficace des passeports : sa beauté, sa grande mine et la générosité avec laquelle elle répandait les pistoles. Affranchie des formalités d’usage par le sourire affable et les manières galantes d’un vieux gouverneur du port, qui lui baisa la main, elle ne resta à Boulogne que le temps de mettre à la poste une lettre ainsi conçue :
« À Son Éminence Monseigneur le cardinal de Richelieu, en son camp devant La Rochelle.
« Monseigneur, que Votre Éminence se rassure, Sa Grâce le duc de Buckingham ne partira point pour la France.
« Boulogne, 25 au soir.
« Milady de ***
« P. -S. – Selon les désirs de Votre Éminence, je me rends au couvent des carmélites de Béthune où j’attendrai ses ordres. »
Effectivement, le même soir, Milady se mit en route ; la nuit la prit : elle s’arrêta et coucha dans une auberge ; puis, le lendemain, à cinq heures du matin, elle partit, et trois heures après, elle entra à Béthune.
Elle se fit indiquer le couvent des carmélites et y entra aussitôt.
La supérieure vint au-devant d’elle ; Milady lui montra l’ordre du cardinal, l’abbesse lui fit donner une chambre et servir à déjeuner.
Tout le passé s’était déjà effacé aux yeux de cette femme, et, le regard fixé vers l’avenir, elle ne voyait que la haute fortune que lui réservait le cardinal, qu’elle avait si heureusement servi, sans que son nom fût mêlé en rien à toute cette sanglante affaire. Les passions toujours nouvelles qui la consumaient donnaient à sa vie l’apparence de ces nuages qui volent dans le ciel, reflétant tantôt l’azur, tantôt le feu, tantôt le noir opaque de la tempête, et qui ne laissent d’autres traces sur la terre que la dévastation et la mort.
Après le déjeuner, l’abbesse vint lui faire sa visite ; il y a peu de distraction au cloître, et la bonne supérieure avait hâte de faire connaissance avec sa nouvelle pensionnaire.
Milady voulait plaire à l’abbesse ; or, c’était chose facile à cette femme si réellement supérieure ; elle essaya d’être aimable : elle fut charmante et séduisit la bonne supérieure par sa conversation si variée et par les grâces répandues dans toute sa personne.
L’abbesse, qui était une fille de noblesse, aimait surtout les histoires de cour, qui parviennent si rarement jusqu’aux extrémités du royaume et qui, surtout, ont tant de peine à franchir les murs des couvents, au seuil desquels viennent expirer les bruits du monde.
Milady, au contraire, était fort au courant de toutes les intrigues aristocratiques, au milieu desquelles, depuis cinq ou six ans, elle avait constamment vécu, elle se mit donc à entretenir la bonne abbesse des pratiques mondaines de la cour de France, mêlées aux dévotions outrées du roi, elle lui fit la chronique scandaleuse des seigneurs et des dames de la cour, que l’abbesse connaissait parfaitement de nom, toucha légèrement les amours de la reine et de Buckingham, parlant beaucoup pour qu’on parlât un peu.
Mais l’abbesse se contenta d’écouter et de sourire, le tout sans répondre. Cependant, comme Milady vit que ce genre de récit l’amusait fort, elle continua ; seulement, elle fit tomber la conversation sur le cardinal.
Mais elle était fort embarrassée ; elle ignorait si l’abbesse était royaliste ou cardinaliste : elle se tint dans un milieu prudent ; mais l’abbesse, de son côté, se tint dans une réserve plus prudente encore, se contentant de faire une profonde inclination de tête toutes les fois que la voyageuse prononçait le nom de Son Éminence.
Milady commença à croire qu’elle s’ennuierait fort dans le couvent ; elle résolut donc de risquer quelque chose pour savoir de suite à quoi s’en tenir. Voulant voir jusqu’où irait la discrétion de cette bonne abbesse, elle se mit à dire un mal, très dissimulé d’abord, puis très circonstancié du cardinal, racontant les amours du ministre avec Mme d’Aiguillon, avec Marion de Lorme et avec quelques autres femmes galantes.
L’abbesse écouta plus attentivement, s’anima peu à peu et sourit.
« Bon, dit Milady, elle prend goût à mon discours ; si elle est cardinaliste, elle n’y met pas de fanatisme au moins. »
Alors elle passa aux persécutions exercées par le cardinal sur ses ennemis. L’abbesse se contenta de se signer, sans approuver ni désapprouver.
Cela confirma Milady dans son opinion que la religieuse était plutôt royaliste que cardinaliste. Milady continua, renchérissant de plus en plus.
« Je suis fort ignorante de toutes ces matières-là, dit enfin l’abbesse, mais tout éloignées que nous sommes de la cour, tout en dehors des intérêts du monde où nous nous trouvons placées, nous avons des exemples fort tristes de ce que vous nous racontez là ; et l’une de nos pensionnaires a bien souffert des vengeances et des persécutions de M. le cardinal.
– Une de vos pensionnaires, dit Milady ; oh ! mon Dieu ! pauvre femme, je la plains alors.
– Et vous avez raison, car elle est bien à plaindre : prison, menaces, mauvais traitements, elle a tout souffert. Mais, après tout, reprit l’abbesse, M. le cardinal avait peut-être des motifs plausibles pour agir ainsi, et quoiqu’elle ait l’air d’un ange, il ne faut pas toujours juger les gens sur la mine. »
« Bon ! dit Milady à elle-même, qui sait ! je vais peut-être découvrir quelque chose ici, je suis en veine. »
Et elle s’appliqua à donner à son visage une expression de candeur parfaite.
« Hélas ! dit Milady, je le sais ; on dit cela, qu’il ne faut pas croire aux physionomies ; mais à quoi croira-t-on cependant, si ce n’est au plus bel ouvrage du Seigneur ? Quant à moi, je serai trompée toute ma vie peut-être ; mais je me fierai toujours à une personne dont le visage m’inspirera de la sympathie.
– Vous seriez donc tentée de croire, dit l’abbesse, que cette jeune femme est innocente ?
– M. le cardinal ne punit pas que les crimes, dit-elle ; il y a certaines vertus qu’il poursuit plus sévèrement que certains forfaits.
– Permettez-moi, madame, de vous exprimer ma surprise, dit l’abbesse.
– Et sur quoi ? demanda Milady avec naïveté.
– Mais sur le langage que vous tenez.
– Que trouvez-vous d’étonnant à ce langage ? demanda en souriant Milady.
– Vous êtes l’amie du cardinal, puisqu’il vous envoie ici, et cependant…
– Et cependant j’en dis du mal, reprit Milady, achevant la pensée de la supérieure.
– Au moins n’en dites-vous pas de bien.
– C’est que je ne suis pas son amie, dit-elle en soupirant, mais sa victime.
– Mais cependant cette lettre par laquelle il vous recommande à moi ?…
– Est un ordre à moi de me tenir dans une espèce de prison dont il me fera tirer par quelques-uns de ses satellites.
– Mais pourquoi n’avez-vous pas fui ?
– Où irais-je ? croyez-vous qu’il y ait un endroit de la terre où ne puisse atteindre le cardinal, s’il veut se donner la peine de tendre la main ? Si j’étais un homme, à la rigueur cela serait possible encore ; mais une femme, que voulez-vous que fasse une femme ? Cette jeune pensionnaire que vous avez ici a-t-elle essayé de fuir, elle ?
– Non, c’est vrai ; mais elle, c’est autre chose, je la crois retenue en France par quelque amour.
– Alors, dit Milady avec un soupir, si elle aime, elle n’est pas tout à fait malheureuse.
– Ainsi, dit l’abbesse en regardant Milady avec un intérêt croissant, c’est encore une pauvre persécutée que je vois ?
– Hélas, oui, dit Milady.
L’abbesse regarda un instant Milady avec inquiétude, comme si une nouvelle pensée surgissait dans son esprit.
« Vous n’êtes pas ennemie de notre sainte foi ? dit-elle en balbutiant.
– Moi, s’écria Milady, moi, protestante ! Oh ! non, j’atteste le Dieu qui nous entend que je suis au contraire fervente catholique.
– Alors, madame, dit l’abbesse en souriant, rassurez-vous ; la maison où vous êtes ne sera pas une prison bien dure, et nous ferons tout ce qu’il faudra pour vous faire chérir la captivité. Il y a plus, vous trouverez ici cette jeune femme persécutée sans doute par suite de quelque intrigue de cour. Elle est aimable, gracieuse.
– Comment la nommez-vous ?
– Elle m’a été recommandée par quelqu’un de très haut placé, sous le nom de Ketty. Je n’ai pas cherché à savoir son autre nom.
– Ketty ! s’écria Milady ; quoi ! vous êtes sûre ?…
– Qu’elle se fait appeler ainsi ? Oui, madame, la connaîtriez-vous ? »
Milady sourit à elle-même et à l’idée qui lui était venue que cette jeune femme pouvait être son ancienne camérière. Il se mêlait au souvenir de cette jeune fille un souvenir de colère, et un désir de vengeance avait bouleversé les traits de Milady, qui reprirent au reste presque aussitôt l’expression calme et bienveillante que cette femme aux cent visages leur avait momentanément fait perdre.
« Et quand pourrai-je voir cette jeune dame, pour laquelle je me sens déjà une si grande sympathie ? demanda Milady.
– Mais, ce soir, dit l’abbesse, dans la journée même. Mais vous voyagez depuis quatre jours, m’avez-vous dit vous-même ; ce matin vous vous êtes levée à cinq heures, vous devez avoir besoin de repos. Couchez-vous et dormez, à l’heure du dîner nous vous réveillerons. »
Quoique Milady eût très bien pu se passer de sommeil, soutenue qu’elle était par toutes les excitations qu’une aventure nouvelle faisait éprouver à son cœur avide d’intrigues, elle n’en accepta pas moins l’offre de la supérieure : depuis douze ou quinze jours elle avait passé par tant d’émotions diverses que, si son corps de fer pouvait encore soutenir la fatigue, son âme avait besoin de repos.
Elle prit donc congé de l’abbesse et se coucha, doucement bercée par les idées de vengeance auxquelles l’avait tout naturellement ramenée le nom de Ketty. Elle se rappelait cette promesse presque illimitée que lui avait faite le cardinal, si elle réussissait dans son entreprise. Elle avait réussi, elle pourrait donc se venger de d’Artagnan.
Une seule chose épouvantait Milady, c’était le souvenir de son mari ! le comte de La Fère, qu’elle avait cru mort ou du moins expatrié, et qu’elle retrouvait dans Athos, le meilleur ami de d’Artagnan.
Mais aussi, s’il était l’ami de d’Artagnan, il avait dû lui prêter assistance dans toutes les menées à l’aide desquelles la reine avait déjoué les projets de Son Éminence ; s’il était l’ami de d’Artagnan, il était l’ennemi du cardinal ; et sans doute elle parviendrait à l’envelopper dans la vengeance aux replis de laquelle elle comptait étouffer le jeune mousquetaire.
Toutes ces espérances étaient de douces pensées pour Milady ; aussi, bercée par elles, s’endormit-elle bientôt.
Elle fut réveillée par une voix douce qui retentit au pied de son lit. Elle ouvrit les yeux, et vit l’abbesse accompagnée d’une jeune femme aux cheveux blonds, au teint délicat, qui fixait sur elle un regard plein d’une bienveillante curiosité.
La figure de cette jeune femme lui était complètement inconnue ; toutes deux s’examinèrent avec une scrupuleuse attention, tout en échangeant les compliments d’usage : toutes deux étaient fort belles, mais de beautés tout à fait différentes. Cependant Milady sourit en reconnaissant qu’elle l’emportait de beaucoup sur la jeune femme en grand air et en façons aristocratiques. Il est vrai que l’habit de novice que portait la jeune femme n’était pas très avantageux pour soutenir une lutte de ce genre.
L’abbesse les présenta l’une à l’autre ; puis, lorsque cette formalité fut remplie, comme ses devoirs l’appelaient à l’église, elle laissa les deux jeunes femmes seules.
La novice, voyant Milady couchée, voulait suivre la supérieure, mais Milady la retint.
« Comment, madame, lui dit-elle, à peine vous ai-je aperçue et vous voulez déjà me priver de votre présence, sur laquelle je comptais cependant un peu, je vous l’avoue, pour le temps que j’ai à passer ici ?
– Non, madame, répondit la novice, seulement je craignais d’avoir mal choisi mon temps : vous dormiez, vous êtes fatiguée.
– Eh bien, dit Milady, que peuvent demander les gens qui dorment ? un bon réveil. Ce réveil, vous me l’avez donné ; laissez-moi en jouir tout à mon aise. »
Et lui prenant la main, elle l’attira sur un fauteuil qui était près de son lit.
La novice s’assit.
« Mon Dieu ! dit-elle, que je suis malheureuse ! voilà six mois que je suis ici, sans l’ombre d’une distraction, vous arrivez, votre présence allait être pour moi une compagnie charmante, et voilà que, selon toute probabilité, d’un moment à l’autre je vais quitter le couvent !
– Comment ! dit Milady, vous sortez bientôt ?
– Du moins je l’espère, dit la novice avec une expression de joie qu’elle ne cherchait pas le moins du monde à déguiser.
– Je crois avoir appris que vous aviez souffert de la part du cardinal, continua Milady ; c’eût été un motif de plus de sympathie entre nous.
– Ce que m’a dit notre bonne mère est donc la vérité, que vous étiez aussi une victime de ce méchant cardinal ?
– Chut ! dit Milady, même ici ne parlons pas ainsi de lui ; tous mes malheurs viennent d’avoir dit à peu près ce que vous venez de dire, devant une femme que je croyais mon amie et qui m’a trahie. Et vous êtes aussi, vous, la victime d’une trahison ?
– Non, dit la novice, mais de mon dévouement à une femme que j’aimais, pour qui j’eusse donné ma vie, pour qui je la donnerais encore.
– Et qui vous a abandonnée, c’est cela !
– J’ai été assez injuste pour le croire, mais depuis deux ou trois jours j’ai acquis la preuve du contraire, et j’en remercie Dieu ; il m’aurait coûté de croire qu’elle m’avait oubliée. Mais vous, madame, continua la novice, il me semble que vous êtes libre, et que si vous vouliez fuir, il ne tiendrait qu’à vous.
– Où voulez-vous que j’aille, sans amis, sans argent, dans une partie de la France que je ne connais pas, où je ne suis jamais venue ?…
– Oh ! s’écria la novice, quant à des amis, vous en aurez partout où vous vous montrerez, vous paraissez si bonne et vous êtes si belle !
– Cela n’empêche pas, reprit Milady en adoucissant son sourire de manière à lui donner une expression angélique, que je suis seule et persécutée.
– Écoutez, dit la novice, il faut avoir bon espoir dans le Ciel, voyez-vous ; il vient toujours un moment où le bien que l’on a fait plaide votre cause devant Dieu, et, tenez, peut-être est-ce un bonheur pour vous, tout humble et sans pouvoir que je suis, que vous m’ayez rencontrée : car, si je sors d’ici, eh bien, j’aurai quelques amis puissants, qui, après s’être mis en campagne pour moi, pourront aussi se mettre en campagne pour vous.
– Oh ! quand j’ai dit que j’étais seule, dit Milady, espérant faire parler la novice en parlant d’elle-même, ce n’est pas faute d’avoir aussi quelques connaissances haut placées ; mais ces connaissances tremblent elles-mêmes devant le cardinal : la reine elle-même n’ose pas soutenir contre le terrible ministre ; j’ai la preuve que Sa Majesté, malgré son excellent cœur, a plus d’une fois été obligée d’abandonner à la colère de Son Éminence les personnes qui l’avaient servie.
– Croyez-moi, madame, la reine peut avoir l’air d’avoir abandonné ces personnes-là ; mais il ne faut pas en croire l’apparence : plus elles sont persécutées, plus elle pense à elles, et souvent, au moment où elles y pensent le moins, elles ont la preuve d’un bon souvenir.
– Hélas ! dit Milady, je le crois : la reine est si bonne.
– Oh ! vous la connaissez donc, cette belle et noble reine, que vous parlez d’elle ainsi ! s’écria la novice avec enthousiasme.
– C’est-à-dire, reprit Milady, poussée dans ses retranchements, qu’elle, personnellement, je n’ai pas l’honneur de la connaître ; mais je connais bon nombre de ses amis les plus intimes : je connais M. de Putange ; j’ai connu en Angleterre M. Dujart ; je connais M. de Tréville.
– M. de Tréville ! s’écria la novice, vous connaissez M. de Tréville ?
– Oui, parfaitement, beaucoup même.
– Le capitaine des mousquetaires du roi ?
– Le capitaine des mousquetaires du roi.
– Oh ! mais vous allez voir, s’écria la novice, que tout à l’heure nous allons être des connaissances achevées, presque des amies ; si vous connaissez M. de Tréville, vous avez dû aller chez lui ?
– Souvent ! dit Milady, qui, entrée dans cette voie, et s’apercevant que le mensonge réussissait, voulait le pousser jusqu’au bout.
– Chez lui, vous avez dû voir quelques-uns de ses mousquetaires ?
– Tous ceux qu’il reçoit habituellement ! répondit Milady, pour laquelle cette conversation commençait à prendre un intérêt réel.
– Nommez-moi quelques-uns de ceux que vous connaissez, et vous verrez qu’ils seront de mes amis.
– Mais, dit Milady embarrassée, je connais M. de Louvigny, M. de Courtivron, M. de Férussac. »
La novice la laissa dire ; puis, voyant qu’elle s’arrêtait :
« Vous ne connaissez pas, dit-elle, un gentilhomme nommé Athos ? »
Milady devint aussi pâle que les draps dans lesquels elle était couchée, et, si maîtresse qu’elle fût d’elle-même, ne put s’empêcher de pousser un cri en saisissant la main de son interlocutrice et en la dévorant du regard.
« Quoi ! qu’avez-vous ? Oh ! mon Dieu ! demanda cette pauvre femme, ai-je donc dit quelque chose qui vous ait blessée ?
– Non, mais ce nom m’a frappée, parce que, moi aussi j’ai connu ce gentilhomme, et qu’il me paraît étrange de trouver quelqu’un qui le connaisse beaucoup.
– Oh ! oui ! beaucoup ! beaucoup ! non seulement lui, mais encore ses amis : MM. Porthos et Aramis !
– En vérité ! eux aussi je les connais ! s’écria Milady, qui sentit le froid pénétrer jusqu’à son cœur.
– Eh bien, si vous les connaissez, vous devez savoir qu’ils sont bons et francs compagnons ; que ne vous adressez-vous à eux, si vous avez besoin d’appui ?
– C’est-à-dire, balbutia Milady, je ne suis liée réellement avec aucun d’eux ; je les connais pour en avoir beaucoup entendu parler par un de leurs amis, M. d’Artagnan.
– Vous connaissez M. d’Artagnan ! » s’écria la novice à son tour, en saisissant la main de Milady et en la dévorant des yeux.
Puis, remarquant l’étrange expression du regard de Milady :
« Pardon, madame, dit-elle, vous le connaissez, à quel titre ?
– Mais, reprit Milady embarrassée, mais à titre d’ami.
– Vous me trompez, madame, dit la novice ; vous avez été sa maîtresse.
– C’est vous qui l’avez été, madame, s’écria Milady à son tour.
– Moi ! dit la novice.
– Oui, vous ; je vous connais maintenant : vous êtes madame Bonacieux. »
La jeune femme se recula, pleine de surprise et de terreur.
« Oh ! ne niez pas ! répondez, reprit Milady.
– Eh bien, oui, madame ! je l’aime, dit la novice ; sommes-nous rivales ? »
La figure de Milady s’illumina d’un feu tellement sauvage que, dans toute autre circonstance, Mme Bonacieux se fût enfuie d’épouvante ; mais elle était toute à sa jalousie.
« Voyons, dites, madame, reprit Mme Bonacieux avec une énergie dont on l’eût crue incapable, avez-vous été ou êtes-vous sa maîtresse ?
– Oh ! non ! s’écria Milady avec un accent qui n’admettait pas le doute sur sa vérité, jamais ! jamais !
– Je vous crois, dit Mme Bonacieux ; mais pourquoi donc alors vous êtes-vous écriée ainsi ?
– Comment, vous ne comprenez pas ! dit Milady, qui était déjà remise de son trouble, et qui avait retrouvé toute sa présence d’esprit.
– Comment voulez-vous que je comprenne ? je ne sais rien.
– Vous ne comprenez pas que M. d’Artagnan étant mon ami, il m’avait prise pour confidente ?
– Vraiment !
– Vous ne comprenez pas que je sais tout, votre enlèvement de la petite maison de Saint-Germain, son désespoir, celui de ses amis, leurs recherches inutiles depuis ce moment ! Et comment ne voulez-vous pas que je m’en étonne, quand, sans m’en douter, je me trouve en face de vous, de vous dont nous avons parlé si souvent ensemble, de vous qu’il aime de toute la force de son âme, de vous qu’il m’avait fait aimer avant que je vous eusse vue ? Ah ! chère Constance, je vous trouve donc, je vous vois donc enfin ! »
Et Milady tendit ses bras à Mme Bonacieux, qui, convaincue par ce qu’elle venait de lui dire, ne vit plus dans cette femme, qu’un instant auparavant elle avait crue sa rivale, qu’une amie sincère et dévouée.
« Oh ! pardonnez-moi ! pardonnez-moi ! s’écria-t-elle en se laissant aller sur son épaule, je l’aime tant ! »
Ces deux femmes se tinrent un instant embrassées. Certes, si les forces de Milady eussent été à la hauteur de sa haine, Mme Bonacieux ne fût sortie que morte de cet embrassement. Mais, ne pouvant pas l’étouffer, elle lui sourit.
« O chère belle ! chère bonne petite ! dit Milady, que je suis heureuse de vous voir ! Laissez-moi vous regarder. Et, en disant ces mots, elle la dévorait effectivement du regard. Oui, c’est bien vous. Ah ! d’après ce qu’il m’a dit, je vous reconnais à cette heure, je vous reconnais parfaitement. »
La pauvre jeune femme ne pouvait se douter de ce qui se passait d’affreusement cruel derrière le rempart de ce front pur, derrière ces yeux si brillants où elle ne lisait que de l’intérêt et de la compassion.
« Alors vous savez ce que j’ai souffert, dit Mme Bonacieux, puisqu’il vous a dit ce qu’il souffrait ; mais souffrir pour lui, c’est du bonheur. »
Milady reprit machinalement :
« Oui, c’est du bonheur. »
Elle pensait à autre chose.
« Et puis, continua Mme Bonacieux, mon supplice touche à son terme ; demain, ce soir peut-être, je le reverrai, et alors le passé n’existera plus.
– Ce soir ? demain ? s’écria Milady tirée de sa rêverie par ces paroles, que voulez-vous dire ? attendez-vous quelque nouvelle de lui ?
– Je l’attends lui-même.
– Lui-même ; d’Artagnan, ici !
– Lui-même.
– Mais, c’est impossible ! il est au siège de La Rochelle avec le cardinal ; il ne reviendra à Paris qu’après la prise de la ville.
– Vous le croyez ainsi, mais est-ce qu’il y a quelque chose d’impossible à mon d’Artagnan, le noble et loyal gentilhomme !
– Oh ! je ne puis vous croire !
– Eh bien, lisez donc ! » dit, dans l’excès de son orgueil et de sa joie, la malheureuse jeune femme en présentant une lettre à Milady.
« L’écriture de Mme de Chevreuse ! se dit en elle-même Milady. Ah ! j’étais bien sûre qu’ils avaient des intelligences de ce côté-là ! »
Et elle lut avidement ces quelques lignes :
« Ma chère enfant, tenez-vous prête ; notre ami vous verra bientôt, et il ne vous verra que pour vous arracher de la prison où votre sûreté exigeait que vous fussiez cachée : préparez-vous donc au départ et ne désespérez jamais de nous.
« Notre charmant Gascon vient de se montrer brave et fidèle comme toujours, dites-lui qu’on lui est bien reconnaissant quelque part de l’avis qu’il a donné. »
« Oui, oui, dit Milady, oui, la lettre est précise. Savez-vous quel est cet avis ?
– Non. Je me doute seulement qu’il aura prévenu la reine de quelque nouvelle machination du cardinal.
– Oui, c’est cela sans doute ! » dit Milady en rendant la lettre à Mme Bonacieux et en laissant retomber sa tête pensive sur sa poitrine.
En ce moment on entendit le galop d’un cheval.
« Oh ! s’écria Mme Bonacieux en s’élançant à la fenêtre, serait-ce déjà lui ? »
Milady était restée dans son lit, pétrifiée par la surprise ; tant de choses inattendues lui arrivaient tout à coup, que pour la première fois la tête lui manquait.
« Lui ! lui ! murmura-t-elle, serait-ce lui ? »
Et elle demeurait dans son lit les yeux fixes.
« Hélas, non ! dit Mme Bonacieux, c’est un homme que je ne connais pas, et qui cependant a l’air de venir ici ; oui, il ralentit sa course, il s’arrête à la porte, il sonne.
Milady sauta hors de son lit.
« Vous êtes bien sûre que ce n’est pas lui ? dit-elle.
– Oh ! oui, bien sûre !
– Vous avez peut-être mal vu.
– Oh ! je verrais la plume de son feutre, le bout de son manteau, que je le reconnaîtrais, lui !
Milady s’habillait toujours.
« N’importe ! cet homme vient ici, dites-vous ?
– Oui, il est entré.
– C’est ou pour vous ou pour moi.
– Oh ! mon Dieu, comme vous semblez agitée !
– Oui, je l’avoue, je n’ai pas votre confiance, je crains tout du cardinal.
– Chut ! dit Mme Bonacieux, on vient ! »
Effectivement, la porte s’ouvrit, et la supérieure entra.
« Est-ce vous qui arrivez de Boulogne ? demanda-t-elle à Milady.
– Oui, c’est moi, répondit celle-ci, et, tâchant de ressaisir son sang-froid, qui me demande ?
– Un homme qui ne veut pas dire son nom, mais qui vient de la part du cardinal.
– Et qui veut me parler ? demanda Milady.
– Qui veut parler à une dame arrivant de Boulogne.
– Alors faites entrer, madame, je vous prie.
– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit Mme Bonacieux, serait-ce quelque mauvaise nouvelle ?
– J’en ai peur.
– Je vous laisse avec cet étranger, mais aussitôt son départ, si vous le permettez, je reviendrai.
– Comment donc ! je vous en prie. »
La supérieure et Mme Bonacieux sortirent.
Milady resta seule, les yeux fixés sur la porte ; un instant après on entendit le bruit d’éperons qui retentissaient sur les escaliers, puis les pas se rapprochèrent, puis la porte s’ouvrit, et un homme parut.
Milady jeta un cri de joie : cet homme c’était le comte de Rochefort, l’âme damnée de Son Éminence.
Deux variétés de démons
« Ah ! s’écrièrent ensemble Rochefort et Milady, c’est vous !
– Oui, c’est moi.
– Et vous arrivez…? demanda Milady.
– De La Rochelle, et vous ?
– D’Angleterre.
– Buckingham ?
– Mort ou blessé dangereusement ; comme je partais sans avoir rien pu obtenir de lui, un fanatique venait de l’assassiner.
– Ah ! fit Rochefort avec un sourire, voilà un hasard bien heureux ! et qui satisfera Son Éminence ! L’avez-vous prévenue ?
– Je lui ai écrit de Boulogne. Mais comment êtes-vous ici ?
– Son Éminence, inquiète, m’a envoyé à votre recherche.
– Je suis arrivée d’hier seulement.
– Et qu’avez-vous fait depuis hier ?
– Je n’ai pas perdu mon temps.
– Oh ! je m’en doute bien !
– Savez-vous qui j’ai rencontré ici ?
– Non.
– Devinez.
– Comment voulez-vous ?…
– Cette jeune femme que la reine a tirée de prison.
– La maîtresse du petit d’Artagnan ?
– Oui, Mme Bonacieux, dont le cardinal ignorait la retraite.
– Eh bien, dit Rochefort, voilà encore un hasard qui peut aller de pair avec l’autre, M. le cardinal est en vérité un homme privilégié.
– Comprenez-vous mon étonnement, continua Milady, quand je me suis trouvée face à face avec cette femme ?
– Vous connaît-elle ?
– Non.
– Alors elle vous regarde comme une étrangère ? »
Milady sourit.
« Je suis sa meilleure amie !
– Sur mon honneur, dit Rochefort, il n’y a que vous, ma chère comtesse, pour faire de ces miracles-là.
– Et bien m’en a pris, chevalier, dit Milady, car savez-vous ce qui se passe ?
– Non.
– On va la venir chercher demain ou après-demain avec un ordre de la reine.
– Vraiment ? et qui cela ?
– D’Artagnan et ses amis.
– En vérité ils en feront tant, que nous serons obligés de les envoyer à la Bastille.
– Pourquoi n’est-ce point déjà fait ?
– Que voulez-vous ! parce que M. le cardinal a pour ces hommes une faiblesse que je ne comprends pas.
– Vraiment ?
– Oui.
– Eh bien, dites-lui ceci, Rochefort : dites-lui que notre conversation à l’auberge du Colombier-Rouge a été entendue par ces quatre hommes ; dites-lui qu’après son départ l’un d’eux est monté et m’a arraché par violence le sauf-conduit qu’il m’avait donné ; dites-lui qu’ils avaient fait prévenir Lord de Winter de mon passage en Angleterre ; que, cette fois encore, ils ont failli faire échouer ma mission, comme ils ont fait échouer celle des ferrets ; dites-lui que parmi ces quatre hommes, deux seulement sont à craindre, d’Artagnan et Athos ; dites-lui que le troisième, Aramis, est l’amant de Mme de Chevreuse : il faut laisser vivre celui-là, on sait son secret, il peut être utile ; quant au quatrième, Porthos, c’est un sot, un fat et un niais, qu’il ne s’en occupe même pas.
– Mais ces quatre hommes doivent être à cette heure au siège de La Rochelle.
– Je le croyais comme vous ; mais une lettre que Mme Bonacieux a reçue de Mme de Chevreuse, et qu’elle a eu l’imprudence de me communiquer, me porte à croire que ces quatre hommes au contraire sont en campagne pour la venir enlever.
– Diable ! comment faire ?
– Que vous a dit le cardinal à mon égard ?
– De prendre vos dépêches écrites ou verbales, de revenir en poste, et, quand il saura ce que vous avez fait, il avisera à ce que vous devez faire.
– Je dois donc rester ici ? demanda Milady.
– Ici ou dans les environs.
– Vous ne pouvez m’emmener avec vous ?
– Non, l’ordre est formel : aux environs du camp, vous pourriez être reconnue, et votre présence, vous le comprenez, compromettrait Son Éminence, surtout après ce qui vient de se passer là-bas. Seulement, dites-moi d’avance où vous attendrez des nouvelles du cardinal, que je sache toujours où vous retrouver.
– Écoutez, il est probable que je ne pourrai rester ici.
– Pourquoi ?
– Vous oubliez que mes ennemis peuvent arriver d’un moment à l’autre.
– C’est vrai ; mais alors cette petite femme va échapper à Son Éminence ?
– Bah ! dit Milady avec un sourire qui n’appartenait qu’à elle, vous oubliez que je suis sa meilleure amie.
– Ah ! c’est vrai ! je puis donc dire au cardinal, à l’endroit de cette femme…
– Qu’il soit tranquille.
– Voilà tout ?
– Il saura ce que cela veut dire.
– Il le devinera. Maintenant, voyons, que dois-je faire ?
– Repartir à l’instant même ; il me semble que les nouvelles que vous reportez valent bien la peine que l’on fasse diligence.
– Ma chaise s’est cassée en entrant à Lillers.
– À merveille !
– Comment, à merveille ?
– Oui, j’ai besoin de votre chaise, moi, dit la comtesse.
– Et comment partirai-je, alors ?
– À franc étrier.
– Vous en parlez bien à votre aise, cent quatre-vingts lieues.
– Qu’est-ce que cela ?
– On les fera. Après ?
– Après : en passant à Lillers, vous me renvoyez la chaise avec ordre à votre domestique de se mettre à ma disposition.
– Bien.
– Vous avez sans doute sur vous quelque ordre du cardinal ?
– J’ai mon plein pouvoir.
– Vous le montrez à l’abbesse, et vous dites qu’on viendra me chercher, soit aujourd’hui, soit demain, et que j’aurai à suivre la personne qui se présentera en votre nom.
– Très bien !
– N’oubliez pas de me traiter durement en parlant de moi à l’abbesse.
– À quoi bon ?
– Je suis une victime du cardinal. Il faut bien que j’inspire de la confiance à cette pauvre petite Mme Bonacieux.
– C’est juste. Maintenant voulez-vous me faire un rapport de tout ce qui est arrivé ?
– Mais je vous ai raconté les événements, vous avez bonne mémoire, répétez les choses comme je vous les ai dites, un papier se perd.
– Vous avez raison ; seulement que je sache où vous retrouver, que je n’aille pas courir inutilement dans les environs.
– C’est juste, attendez.
– Voulez-vous une carte ?
– Oh ! je connais ce pays à merveille.
– Vous ? quand donc y êtes-vous venue ?
– J’y ai été élevée.
– Vraiment ?
– C’est bon à quelque chose, vous le voyez, que d’avoir été élevée quelque part.
– Vous m’attendrez donc…?
– Laissez-moi réfléchir un instant ; eh ! tenez, à Armentières.
– Qu’est-ce que cela, Armentières ?
– Une petite ville sur la Lys ! je n’aurai qu’à traverser la rivière et je suis en pays étranger.
– À merveille ! mais il est bien entendu que vous ne traverserez la rivière qu’en cas de danger.
– C’est bien entendu.
– Et, dans ce cas, comment saurai-je où vous êtes ?
– Vous n’avez pas besoin de votre laquais ?
– Non.
– C’est un homme sûr ?
– À l’épreuve.
– Donnez-le-moi ; personne ne le connaît, je le laisse à l’endroit que je quitte, et il vous conduit où je suis.
– Et vous dites que vous m’attendez à Argentières ?
– À Armentières, répondit Milady.
– Écrivez-moi ce nom-là sur un morceau de papier, de peur que je l’oublie ; ce n’est pas compromettant, un nom de ville, n’est-ce pas ?
– Eh, qui sait ? N’importe, dit Milady en écrivant le nom sur une demi-feuille de papier, je me compromets.
– Bien ! dit Rochefort en prenant des mains de Milady le papier, qu’il plia et qu’il enfonça dans la coiffe de son feutre ; d’ailleurs, soyez tranquille, je vais faire comme les enfants, et, dans le cas où je perdrais ce papier, répéter le nom tout le long de la route. Maintenant est-ce tout ?
– Je le crois.
– Cherchons bien : Buckingham mort ou grièvement blessé ; votre entretien avec le cardinal entendu des quatre mousquetaires ; Lord de Winter prévenu de votre arrivée à Portsmouth ; d’Artagnan et Athos à la Bastille ; Aramis l’amant de Mme de Chevreuse ; Porthos un fat ; Mme Bonacieux retrouvée ; vous envoyer la chaise le plus tôt possible ; mettre mon laquais à votre disposition ; faire de vous une victime du cardinal, pour que l’abbesse ne prenne aucun soupçon ; Armentières sur les bords de la Lys. Est-ce cela ?
– En vérité, mon cher chevalier, vous êtes un miracle de mémoire. À propos, ajoutez une chose…
– Laquelle ?
– J’ai vu de très jolis bois qui doivent toucher au jardin du couvent, dites qu’il m’est permis de me promener dans ces bois ; qui sait ? j’aurai peut-être besoin de sortir par une porte de derrière.
– Vous pensez à tout.
– Et vous, vous oubliez une chose…
– Laquelle ?
– C’est de me demander si j’ai besoin d’argent.
– C’est juste, combien voulez-vous ?
– Tout ce que vous aurez d’or.
– J’ai cinq cents pistoles à peu près.
– J’en ai autant : avec mille pistoles on fait face à tout ; videz vos poches.
– Voilà, comtesse.
– Bien, mon cher comte ! et vous partez…?
– Dans une heure ; le temps de manger un morceau, pendant lequel j’enverrai chercher un cheval de poste.
– À merveille ! Adieu, chevalier !
– Adieu, comtesse !
– Recommandez-moi au cardinal, dit Milady.
– Recommandez-moi à Satan », répliqua Rochefort.
Milady et Rochefort échangèrent un sourire et se séparèrent.
Une heure après, Rochefort partit au grand galop de son cheval ; cinq heures après il passait à Arras.
Nos lecteurs savent déjà comment il avait été reconnu par d’Artagnan, et comment cette reconnaissance, en inspirant des craintes aux quatre mousquetaires, avait donné une nouvelle activité à leur voyage.

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