Une goutte d’eau
À peine Rochefort fut-il sorti, que Mme Bonacieux rentra. Elle trouva Milady le visage riant.
« Eh bien, dit la jeune femme, ce que vous craigniez est donc arrivé ; ce soir ou demain le cardinal vous envoie prendre ?
– Qui vous a dit cela, mon enfant ? demanda Milady.
– Je l’ai entendu de la bouche même du messager.
– Venez vous asseoir ici près de moi, dit Milady.
– Me voici.
– Attendez que je m’assure si personne ne nous écoute.
– Pourquoi toutes ces précautions ?
– Vous allez le savoir. »
Milady se leva et alla à la porte, l’ouvrit, regarda dans le corridor, et revint se rasseoir près de Mme Bonacieux.
« Alors, dit-elle, il a bien joué son rôle.
– Qui cela ?
– Celui qui s’est présenté à l’abbesse comme l’envoyé du cardinal.
– C’était donc un rôle qu’il jouait ?
– Oui, mon enfant.
– Cet homme n’est donc pas…
– Cet homme, dit Milady en baissant la voix, c’est mon frère.
– Votre frère ! s’écria Mme Bonacieux.
– Eh bien, il n’y a que vous qui sachiez ce secret, mon enfant ; si vous le confiez à qui que ce soit au monde, je serai perdue, et vous aussi peut-être.
– Oh ! mon Dieu !
– Écoutez, voici ce qui se passe : mon frère, qui venait à mon secours pour m’enlever ici de force, s’il le fallait, a rencontré l’émissaire du cardinal qui venait me chercher ; il l’a suivi. Arrivé à un endroit du chemin solitaire et écarté, il a mis l’épée à la main en sommant le messager de lui remettre les papiers dont il était porteur ; le messager a voulu se défendre, mon frère l’a tué.
– Oh ! fit Mme Bonacieux en frissonnant.
– C’était le seul moyen, songez-y. Alors mon frère a résolu de substituer la ruse à la force : il a pris les papiers, il s’est présenté ici comme l’émissaire du cardinal lui-même, et dans une heure ou deux, une voiture doit venir me prendre de la part de Son Éminence.
– Je comprends ; cette voiture, c’est votre frère qui vous l’envoie.
– Justement ; mais ce n’est pas tout : cette lettre que vous avez reçue, et que vous croyez de Mme Chevreuse…
– Eh bien ?
– Elle est fausse.
– Comment cela ?
– Oui, fausse : c’est un piège pour que vous ne fassiez pas de résistance quand on viendra vous chercher.
– Mais c’est d’Artagnan qui viendra.
– Détrompez-vous, d’Artagnan et ses amis sont retenus au siège de La Rochelle.
– Comment savez-vous cela ?
– Mon frère a rencontré des émissaires du cardinal en habits de mousquetaires. On vous aurait appelée à la porte, vous auriez cru avoir affaire à des amis, on vous enlevait et on vous ramenait à Paris.
– Oh ! mon Dieu ! ma tête se perd au milieu de ce chaos d’iniquités. Je sens que si cela durait, continua Mme Bonacieux en portant ses mains à son front, je deviendrais folle !
– Attendez…
– Quoi ?
– J’entends le pas d’un cheval, c’est celui de mon frère qui repart ; je veux lui dire un dernier adieu, venez. »
Milady ouvrit la fenêtre et fit signe à Mme Bonacieux de l’y rejoindre. La jeune femme y alla.
Rochefort passait au galop.
« Adieu, frère », s’écria Milady.
Le chevalier leva la tête, vit les deux jeunes femmes, et, tout courant, fit à Milady un signe amical de la main.
« Ce bon Georges ! » dit-elle en refermant la fenêtre avec une expression de visage pleine d’affection et de mélancolie.
Et elle revint s’asseoir à sa place, comme si elle eût été plongée dans des réflexions toutes personnelles.
« Chère dame ! dit Mme Bonacieux, pardon de vous interrompre ! mais que me conseillez-vous de faire ? mon Dieu ! Vous avez plus d’expérience que moi, parlez, je vous écoute.
– D’abord, dit Milady, il se peut que je me trompe et que d’Artagnan et ses amis viennent véritablement à votre secours.
– Oh ! c’eût été trop beau ! s’écria Mme Bonacieux, et tant de bonheur n’est pas fait pour moi !
– Alors, vous comprenez ; ce serait tout simplement une question de temps, une espèce de course à qui arrivera le premier. Si ce sont vos amis qui l’emportent en rapidité, vous êtes sauvée ; si ce sont les satellites du cardinal, vous êtes perdue.
– Oh ! oui, oui, perdue sans miséricorde ! Que faire donc ? que faire ?
– Il y aurait un moyen bien simple, bien naturel…
– Lequel, dites ?
– Ce serait d’attendre, cachée dans les environs, et de s’assurer ainsi quels sont les hommes qui viendront vous demander.
– Mais où attendre ?
– Oh ! ceci n’est point une question : moi-même je m’arrête et je me cache à quelques lieues d’ici en attendant que mon frère vienne me rejoindre ; eh bien, je vous emmène avec moi, nous nous cachons et nous attendons ensemble.
– Mais on ne me laissera pas partir, je suis ici presque prisonnière.
– Comme on croit que je pars sur un ordre du cardinal, on ne vous croira pas très pressée de me suivre.
– Eh bien ?
– Eh bien, la voiture est à la porte, vous me dites adieu, vous montez sur le marchepied pour me serrer dans vos bras une dernière fois ; le domestique de mon frère qui vient me prendre est prévenu, il fait un signe au postillon, et nous partons au galop.
– Mais d’Artagnan, d’Artagnan, s’il vient ?
– Ne le saurons-nous pas ?
– Comment ?
– Rien de plus facile. Nous renvoyons à Béthune ce domestique de mon frère, à qui, je vous l’ai dit, nous pouvons nous fier ; il prend un déguisement et se loge en face du couvent : si ce sont les émissaires du cardinal qui viennent, il ne bouge pas ; si c’est M. d’Artagnan et ses amis, il les amène où nous sommes.
– Il les connaît donc ?
– Sans doute, n’a-t-il pas vu M. d’Artagnan chez moi !
– Oh ! oui, oui, vous avez raison ; ainsi, tout va bien, tout est pour le mieux ; mais ne nous éloignons pas d’ici.
– À sept ou huit lieues tout au plus, nous nous tenons sur la frontière par exemple, et à la première alerte, nous sortons de France.
– Et d’ici là, que faire ?
– Attendre.
– Mais s’ils arrivent ?
– La voiture de mon frère arrivera avant eux.
– Si je suis loin de vous quand on viendra vous prendre ; à dîner ou à souper, par exemple ?
– Faites une chose.
– Laquelle ?
– Dites à votre bonne supérieure que, pour nous quitter le moins possible, vous lui demanderez la permission de partager mon repas.
– Le permettra-t-elle ?
– Quel inconvénient y a-t-il à cela ?
– Oh ! très bien, de cette façon nous ne nous quitterons pas un instant !
– Eh bien, descendez chez elle pour lui faire votre demande ! je me sens la tête lourde, je vais faire un tour au jardin.
– Allez, et où vous retrouverai-je ?
– Ici dans une heure.
– Ici dans une heure ; oh ! vous êtes bonne et je vous remercie.
– Comment ne m’intéresserais-je pas à vous ? Quand vous ne seriez pas belle et charmante, n’êtes-vous pas l’amie d’un de mes meilleurs amis !
– Cher d’Artagnan, oh ! comme il vous remerciera !
– Je l’espère bien. Allons ! tout est convenu, descendons.
– Vous allez au jardin ?
– Oui.
– Suivez ce corridor, un petit escalier vous y conduit.
– À merveille ! merci. »
Et les deux femmes se quittèrent en échangeant un charmant sourire.
Milady avait dit la vérité, elle avait la tête lourde ; car ses projets mal classés s’y heurtaient comme dans un chaos. Elle avait besoin d’être seule pour mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Elle voyait vaguement dans l’avenir ; mais il lui fallait un peu de silence et de quiétude pour donner à toutes ses idées, encore confuses, une forme distincte, un plan arrêté.
Ce qu’il y avait de plus pressé, c’était d’enlever Mme Bonacieux, de la mettre en lieu de sûreté, et là, le cas échéant, de s’en faire un otage. Milady commençait à redouter l’issue de ce duel terrible, où ses ennemis mettaient autant de persévérance qu’elle mettait, elle, d’acharnement.
D’ailleurs elle sentait, comme on sent venir un orage, que cette issue était proche et ne pouvait manquer d’être terrible.
Le principal pour elle, comme nous l’avons dit, était donc de tenir Mme Bonacieux entre ses mains. Mme Bonacieux, c’était la vie de d’Artagnan ; c’était plus que sa vie, c’était celle de la femme qu’il aimait ; c’était, en cas de mauvaise fortune, un moyen de traiter et d’obtenir sûrement de bonnes conditions.
Or, ce point était arrêté : Mme Bonacieux, sans défiance, la suivait ; une fois cachée avec elle à Armentières, il était facile de lui faire croire que d’Artagnan n’était pas venu à Béthune. Dans quinze jours au plus, Rochefort serait de retour ; pendant ces quinze jours, d’ailleurs, elle aviserait à ce qu’elle aurait à faire pour se venger des quatre amis. Elle ne s’ennuierait pas, Dieu merci, car elle aurait le plus doux passe-temps que les événements pussent accorder à une femme de son caractère : une bonne vengeance à perfectionner.
Tout en rêvant, elle jetait les yeux autour d’elle et classait dans sa tête la topographie du jardin. Milady était comme un bon général, qui prévoit tout ensemble la victoire et la défaite, et qui est tout près, selon les chances de la bataille, à marcher en avant ou à battre en retraite.
Au bout d’une heure, elle entendit une douce voix qui l’appelait ; c’était celle de Mme Bonacieux.
La bonne abbesse avait naturellement consenti à tout, et, pour commencer, elles allaient souper ensemble.
En arrivant dans la cour, elles entendirent le bruit d’une voiture qui s’arrêtait a la porte.
« Entendez-vous ? dit-elle.
– Oui, le roulement d’une voiture.
– C’est celle que mon frère nous envoie.
– Oh ! mon Dieu !
– Voyons, du courage ! »
On sonna à la porte du couvent, Milady ne s’était pas trompée.
« Montez dans votre chambre, dit-elle à Mme Bonacieux, vous avez bien quelques bijoux que vous désirez emporter.
– J’ai ses lettres, dit-elle.
– Eh bien, allez les chercher et venez me rejoindre chez moi, nous souperons à la hâte, peut-être voyagerons-nous une partie de la nuit, il faut prendre des forces.
– Grand Dieu ! dit Mme Bonacieux en mettant la main sur sa poitrine, le cœur m’étouffe, je ne puis marcher.
– Du courage, allons, du courage ! pensez que dans un quart d’heure vous êtes sauvée, et songez que ce que vous allez faire, c’est pour lui que vous le faites.
– Oh ! oui, tout pour lui. Vous m’avez rendu mon courage par un seul mot ; allez, je vous rejoins. »
Milady monta vivement chez elle, elle y trouva le laquais de Rochefort, et lui donna ses instructions.
Il devait attendre à la porte ; si par hasard les mousquetaires paraissaient, la voiture partait au galop, faisait le tour du couvent, et allait attendre Milady à un petit village qui était situé de l’autre côté du bois. Dans ce cas, Milady traversait le jardin et gagnait le village à pied ; nous l’avons dit déjà, Milady connaissait à merveille cette partie de la France.
Si les mousquetaires ne paraissaient pas, les choses allaient comme il était convenu : Mme Bonacieux montait dans la voiture sous prétexte de lui dire adieu et Milady enlevait Mme Bonacieux.
Mme Bonacieux entra, et pour lui ôter tout soupçon si elle en avait, Milady répéta devant elle au laquais toute la dernière partie de ses instructions.
Milady fit quelques questions sur la voiture : c’était une chaise attelée de trois chevaux, conduite par un postillon ; le laquais de Rochefort devait la précéder en courrier.
C’était à tort que Milady craignait que Mme Bonacieux n’eût des soupçons : la pauvre jeune femme était trop pure pour soupçonner dans une autre femme une telle perfidie ; d’ailleurs le nom de la comtesse de Winter, qu’elle avait entendu prononcer par l’abbesse, lui était parfaitement inconnu, et elle ignorait même qu’une femme eût eu une part si grande et si fatale aux malheurs de sa vie.
« Vous le voyez, dit Milady, lorsque le laquais fut sorti, tout est prêt. L’abbesse ne se doute de rien et croit qu’on me vient chercher de la part du cardinal. Cet homme va donner les derniers ordres ; prenez la moindre chose, buvez un doigt de vin et partons.
– Oui, dit machinalement Mme Bonacieux, oui, partons. »
Milady lui fit signe de s’asseoir devant elle, lui versa un petit verre de vin d’Espagne et lui servit un blanc de poulet.
« Voyez, lui dit-elle, si tout ne nous seconde pas : voici la nuit qui vient ; au point du jour nous serons arrivées dans notre retraite, et nul ne pourra se douter où nous sommes. Voyons, du courage, prenez quelque chose. »
Mme Bonacieux mangea machinalement quelques bouchées et trempa ses lèvres dans son verre.
« Allons donc, allons donc, dit Milady portant le sien à ses lèvres, faites comme moi. »
Mais au moment où elle l’approchait de sa bouche, sa main resta suspendue : elle venait d’entendre sur la route comme le roulement lointain d’un galop qui allait s’approchant ; puis, presque en même temps, il lui sembla entendre des hennissements de chevaux.
Ce bruit la tira de sa joie comme un bruit d’orage réveille au milieu d’un beau rêve ; elle pâlit et courut à la fenêtre, tandis que Mme Bonacieux, se levant toute tremblante, s’appuyait sur sa chaise pour ne point tomber.
On ne voyait rien encore, seulement on entendait le galop qui allait toujours se rapprochant.
« Oh ! mon Dieu, dit Mme Bonacieux, qu’est-ce que ce bruit ?
– Celui de nos amis ou de nos ennemis, dit Milady avec son sang-froid terrible ; restez où vous êtes, je vais vous le dire. »
Mme Bonacieux demeura debout, muette, immobile et pâle comme une statue.
Le bruit devenait plus fort, les chevaux ne devaient pas être à plus de cent cinquante pas ; si on ne les apercevait point encore, c’est que la route faisait un coude. Toutefois, le bruit devenait si distinct qu’on eût pu compter les chevaux par le bruit saccadé de leurs fers.
Milady regardait de toute la puissance de son attention ; il faisait juste assez clair pour qu’elle pût reconnaître ceux qui venaient.
Tout à coup, au détour du chemin, elle vit reluire des chapeaux galonnés et flotter des plumes ; elle compta deux, puis cinq puis huit cavaliers ; l’un d’eux précédait tous les autres de deux longueurs de cheval.
Milady poussa un rugissement étouffé. Dans celui qui tenait la tête elle reconnut d’Artagnan.
« Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Mme Bonacieux, qu’y a-t-il donc ?
– C’est l’uniforme des gardes de M. le cardinal ; pas un instant à perdre ! s’écria Milady. Fuyons, fuyons !
– Oui, oui, fuyons », répéta Mme Bonacieux, mais sans pouvoir faire un pas, clouée qu’elle était à sa place par la terreur.
On entendit les cavaliers qui passaient sous la fenêtre.
« Venez donc ! mais venez donc ! s’écriait Milady en essayant de traîner la jeune femme par le bras. Grâce au jardin, nous pouvons fuir encore, j’ai la clef, mais hâtons-nous, dans cinq minutes il serait trop tard. »
Mme Bonacieux essaya de marcher, fit deux pas et tomba sur ses genoux.
Milady essaya de la soulever et de l’emporter, mais elle ne put en venir à bout.
En ce moment on entendit le roulement de la voiture, qui à la vue des mousquetaires partait au galop. Puis, trois ou quatre coups de feu retentirent.
« Une dernière fois, voulez-vous venir ? s’écria Milady.
– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! vous voyez bien que les forces me manquent ; vous voyez bien que je ne puis marcher : fuyez seule.
– Fuir seule ! vous laisser ici ! non, non, jamais », s’écria Milady.
Tout à coup, un éclair livide jaillit de ses yeux ; d’un bond, éperdue, elle courut à la table, versa dans le verre de Mme Bonacieux le contenu d’un chaton de bague qu’elle ouvrit avec une promptitude singulière.
C’était un grain rougeâtre qui se fondit aussitôt.
Puis, prenant le verre d’une main ferme :
« Buvez, dit-elle, ce vin vous donnera des forces, buvez. »
Et elle approcha le verre des lèvres de la jeune femme qui but machinalement.
« Ah ! ce n’est pas ainsi que je voulais me venger, dit Milady en reposant avec un sourire infernal le verre sur la table, mais, ma foi ! on fait ce qu’on peut. »
Et elle s’élança hors de l’appartement.
Mme Bonacieux la regarda fuir, sans pouvoir la suivre ; elle était comme ces gens qui rêvent qu’on les poursuit et qui essayent vainement de marcher.
Quelques minutes se passèrent, un bruit affreux retentissait à la porte ; à chaque instant Mme Bonacieux s’attendait à voir reparaître Milady, qui ne reparaissait pas.
Plusieurs fois, de terreur sans doute, la sueur monta froide à son front brûlant.
Enfin elle entendit le grincement des grilles qu’on ouvrait, le bruit des bottes et des éperons retentit par les escaliers ; il se faisait un grand murmure de voix qui allaient se rapprochant, et au milieu desquelles il lui semblait entendre prononcer son nom.
Tout à coup elle jeta un grand cri de joie et s’élança vers la porte, elle avait reconnu la voix de d’Artagnan.
« D’Artagnan ! d’Artagnan ! s’écria-t-elle, est-ce vous ? Par ici, par ici.
– Constance ! Constance ! répondit le jeune homme, où êtes-vous ? mon Dieu ! »
Au même moment, la porte de la cellule céda au choc plutôt qu’elle ne s’ouvrit ; plusieurs hommes se précipitèrent dans la chambre ; Mme Bonacieux était tombée dans un fauteuil sans pouvoir faire un mouvement.
D’Artagnan jeta un pistolet encore fumant qu’il tenait à la main, et tomba à genoux devant sa maîtresse, Athos repassa le sien à sa ceinture ; Porthos et Aramis, qui tenaient leurs épées nues, les remirent au fourreau.
« Oh ! d’Artagnan ! mon bien-aimé d’Artagnan ! tu viens donc enfin, tu ne m’avais pas trompée, c’est bien toi !
– Oui, oui, Constance ! réunis !
– Oh ! elle avait beau dire que tu ne viendrais pas, j’espérais sourdement ; je n’ai pas voulu fuir ; oh ! comme j’ai bien fait, comme je suis heureuse ! »
À ce mot, elle, Athos, qui s’était assis tranquillement, se leva tout à coup.
« Elle ! qui, elle ? demanda d’Artagnan.
– Mais ma compagne ; celle qui, par amitié pour moi, voulait me soustraire à mes persécuteurs ; celle qui, vous prenant pour des gardes du cardinal, vient de s’enfuir.
– Votre compagne, s’écria d’Artagnan, devenant plus pâle que le voile blanc de sa maîtresse, de quelle compagne voulez-vous donc parler ?
– De celle dont la voiture était à la porte, d’une femme qui se dit votre amie, d’Artagnan ; d’une femme à qui vous avez tout raconté.
– Son nom, son nom ! s’écria d’Artagnan ; mon Dieu ! ne savez-vous donc pas son nom ?
– Si fait, on l’a prononcé devant moi, attendez… mais c’est étrange… oh ! mon Dieu ! ma tête se trouble, je n’y vois plus.
– À moi, mes amis, à moi ! ses mains sont glacées, s’écria d’Artagnan, elle se trouve mal ; grand Dieu ! elle perd connaissance ! »
Tandis que Porthos appelait au secours de toute la puissance de sa voix, Aramis courut à la table pour prendre un verre d’eau ; mais il s’arrêta en voyant l’horrible altération du visage d’Athos, qui, debout devant la table, les cheveux hérissés, les yeux glacés de stupeur, regardait l’un des verres et semblait en proie au doute le plus horrible.
« Oh ! disait Athos, oh ! non, c’est impossible ! Dieu ne permettrait pas un pareil crime.
– De l’eau, de l’eau, criait d’Artagnan, de l’eau !
« Pauvre femme, pauvre femme ! » murmurait Athos d’une voix brisée.
Mme Bonacieux rouvrit les yeux sous les baisers de d’Artagnan.
« Elle revient à elle ! s’écria le jeune homme. Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! je te remercie !
– Madame, dit Athos, madame, au nom du Ciel ! à qui ce verre vide ?
– À moi, monsieur…, répondit la jeune femme d’une voix mourante.
– Mais qui vous a versé ce vin qui était dans ce verre ?
– Elle.
– Mais, qui donc, elle ?
– Ah ! je me souviens, dit Mme Bonacieux, la comtesse de Winter… »
Les quatre amis poussèrent un seul et même cri, mais celui d’Athos domina tous les autres.
En ce moment, le visage de Mme Bonacieux devint livide, une douleur sourde la terrassa, elle tomba haletante dans les bras de Porthos et d’Aramis.
D’Artagnan saisit les mains d’Athos avec une angoisse difficile à décrire.
« Et quoi ! dit-il, tu crois… »
Sa voix s’éteignit dans un sanglot.
« Je crois tout, dit Athos en se mordant les lèvres jusqu’au sang.
– D’Artagnan, d’Artagnan ! s’écria Mme Bonacieux, où es-tu ? ne me quitte pas, tu vois bien que je vais mourir. »
D’Artagnan lâcha les mains d’Athos, qu’il tenait encore entre ses mains crispées, et courut à elle.
Son visage si beau était tout bouleversé, ses yeux vitreux n’avaient déjà plus de regard, un tremblement convulsif agitait son corps, la sueur coulait sur son front.
« Au nom du Ciel ! courez appeler ; Porthos, Aramis demandez du secours !
– Inutile, dit Athos, inutile, au poison qu’elle verse il n’y a pas de contrepoison.
– Oui, oui, du secours, du secours ! murmura Mme Bonacieux ; du secours ! »
Puis, rassemblant toutes ses forces, elle prit la tête du jeune homme entre ses deux mains, le regarda un instant comme si toute son âme était passée dans son regard, et, avec un cri sanglotant, elle appuya ses lèvres sur les siennes.
« Constance ! Constance ! » s’écria d’Artagnan.
Un soupir s’échappa de la bouche de Mme Bonacieux, effleurant celle de d’Artagnan ; ce soupir, c’était cette âme si chaste et si aimante qui remontait au ciel.
D’Artagnan ne serrait plus qu’un cadavre entre ses bras.
Le jeune homme poussa un cri et tomba près de sa maîtresse, aussi pâle et aussi glacé qu’elle.
Porthos pleura, Aramis montra le poing au ciel, Athos fit le signe de la croix.
En ce moment un homme parut sur la porte, presque aussi pâle que ceux qui étaient dans la chambre, et regarda tout autour de lui, vit Mme Bonacieux morte et d’Artagnan évanoui.
Il apparaissait juste à cet instant de stupeur qui suit les grandes catastrophes.
« Je ne m’étais pas trompé, dit-il, voilà M. d’Artagnan, et vous êtes ses trois amis, MM. Athos, Porthos et Aramis. »
Ceux dont les noms venaient d’être prononcés regardaient l’étranger avec étonnement, il leur semblait à tous trois le reconnaître.
« Messieurs, reprit le nouveau venu, vous êtes comme moi à la recherche d’une femme qui, ajouta-t-il avec un sourire terrible, a dû passer par ici, car j’y vois un cadavre ! »
Les trois amis restèrent muets ; seulement la voix comme le visage leur rappelait un homme qu’ils avaient déjà vu ; cependant, ils ne pouvaient se souvenir dans quelles circonstances.
« Messieurs, continua l’étranger, puisque vous ne voulez pas reconnaître un homme qui probablement vous doit la vie deux fois, il faut bien que je me nomme ; je suis Lord de Winter, le beau-frère de cette femme. »
Les trois amis jetèrent un cri de surprise.
Athos se leva et lui tendit la main.
« Soyez le bienvenu, Milord, dit-il, vous êtes des nôtres.
– Je suis parti cinq heures après elle de Portsmouth, dit Lord de Winter, je suis arrivé trois heures après elle à Boulogne, je l’ai manquée de vingt minutes à Saint-Omer ; enfin, à Lillers, j’ai perdu sa trace. J’allais au hasard, m’informant à tout le monde, quand je vous ai vus passer au galop ; j’ai reconnu M. d’Artagnan. Je vous ai appelés, vous ne m’avez pas répondu ; j’ai voulu vous suivre, mais mon cheval était trop fatigué pour aller du même train que les vôtres. Et cependant il paraît que malgré la diligence que vous avez faite, vous êtes encore arrivés trop tard !
– Vous voyez, dit Athos en montrant à Lord de Winter Mme Bonacieux morte et d’Artagnan que Porthos et Aramis essayaient de rappeler à la vie.
– Sont-ils donc morts tous deux ? demanda froidement Lord de Winter.
– Non, heureusement, répondit Athos, M. d’Artagnan n’est qu’évanoui.
– Ah ! tant mieux ! » dit Lord de Winter.
En effet, en ce moment d’Artagnan rouvrit les yeux.
Il s’arracha des bras de Porthos et d’Aramis et se jeta comme un insensé sur le corps de sa maîtresse.
Athos se leva, marcha vers son ami d’un pas lent et solennel, l’embrassa tendrement, et, comme il éclatait en sanglots, il lui dit de sa voix si noble et si persuasive :
« Ami, sois homme : les femmes pleurent les morts, les hommes les vengent !
– Oh ! oui, dit d’Artagnan, oui ! si c’est pour la venger, je suis prêt à te suivre ! »
Athos profita de ce moment de force que l’espoir de la vengeance rendait à son malheureux ami pour faire signe à Porthos et à Aramis d’aller chercher la supérieure.
Les deux amis la rencontrèrent dans le corridor, encore toute troublée et tout éperdue de tant d’événements ; elle appela quelques religieuses, qui, contre toutes les habitudes monastiques, se trouvèrent en présence de cinq hommes.
« Madame, dit Athos en passant le bras de d’Artagnan sous le sien, nous abandonnons à vos soins pieux le corps de cette malheureuse femme. Ce fut un ange sur la terre avant d’être un ange au ciel. Traitez-la comme une de vos sœurs ; nous reviendrons un jour prier sur sa tombe. »
D’Artagnan cacha sa figure dans la poitrine d’Athos et éclata en sanglots.
« Pleure, dit Athos, pleure, cœur plein d’amour, de jeunesse et de vie ! Hélas ! je voudrais bien pouvoir pleurer comme toi ! »
Et il entraîna son ami, affectueux comme un père, consolant comme un prêtre, grand comme l’homme qui a beaucoup souffert.
Tous cinq, suivis de leurs valets, tenant leurs chevaux par la bride, s’avancèrent vers la ville de Béthune, dont on apercevait le faubourg, et ils s’arrêtèrent devant la première auberge qu’ils rencontrèrent.
« Mais, dit d’Artagnan, ne poursuivons-nous pas cette femme ?
– Plus tard, dit Athos, j’ai des mesures à prendre.
– Elle nous échappera, reprit le jeune homme, elle nous échappera, Athos, et ce sera ta faute.
– Je réponds d’elle », dit Athos.
D’Artagnan avait une telle confiance dans la parole de son ami, qu’il baissa la tête et entra dans l’auberge sans rien répondre.
Porthos et Aramis se regardaient, ne comprenant rien à l’assurance d’Athos.
Lord de Winter croyait qu’il parlait ainsi pour engourdir la douleur de d’Artagnan.
« Maintenant, messieurs, dit Athos lorsqu’il se fut assuré qu’il y avait cinq chambres de libres dans l’hôtel, retirons-nous chacun chez soi ; d’Artagnan a besoin d’être seul pour pleurer et vous pour dormir. Je me charge de tout, soyez tranquilles.
– Il me semble cependant, dit Lord de Winter, que s’il y a quelque mesure à prendre contre la comtesse, cela me regarde : c’est ma belle-sœur.
– Et moi, dit Athos, c’est ma femme.
D’Artagnan tressaillit, car il comprit qu’Athos était sûr de sa vengeance, puisqu’il révélait un pareil secret ; Porthos et Aramis se regardèrent en pâlissant. Lord de Winter pensa qu’Athos était fou.
« Retirez-vous donc, dit Athos, et laissez-moi faire. Vous voyez bien qu’en ma qualité de mari cela me regarde. Seulement, d’Artagnan, si vous ne l’avez pas perdu, remettez-moi ce papier qui s’est échappé du chapeau de cet homme et sur lequel est écrit le nom de la ville…
– Ah ! dit d’Artagnan, je comprends, ce nom écrit de sa main…
– Tu vois bien, dit Athos, qu’il y a un Dieu dans le ciel ! »
L’homme au manteau rouge
Le désespoir d’Athos avait fait place à une douleur concentrée, qui rendait plus lucides encore les brillantes facultés d’esprit de cet homme.
Tout entier à une seule pensée, celle de la promesse qu’il avait faite et de la responsabilité qu’il avait prise, il se retira le dernier dans sa chambre, pria l’hôte de lui procurer une carte de la province, se courba dessus, interrogea les lignes tracées, reconnut que quatre chemins différents se rendaient de Béthune à Armentières, et fit appeler les valets.
Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin se présentèrent et reçurent les ordres clairs, ponctuels et graves d’Athos.
Ils devaient partir au point du jour, le lendemain, et se rendre à Armentières, chacun par une route différente. Planchet, le plus intelligent des quatre, devait suivre celle par laquelle avait disparu la voiture sur laquelle les quatre amis avaient tiré, et qui était accompagnée, on se le rappelle, du domestique de Rochefort.
Athos mit les valets en campagne d’abord, parce que, depuis que ces hommes étaient à son service et à celui de ses amis, il avait reconnu en chacun d’eux des qualités différentes et essentielles.
Puis, des valets qui interrogent inspirent aux passants moins de défiance que leurs maîtres, et trouvent plus de sympathie chez ceux auxquels ils s’adressent.
Enfin, Milady connaissait les maîtres, tandis qu’elle ne connaissait pas les valets ; au contraire, les valets connaissaient parfaitement Milady.
Tous quatre devaient se trouver réunis le lendemain à onze heures à l’endroit indiqué ; s’ils avaient découvert la retraite de Milady, trois resteraient à la garder, le quatrième reviendrait à Béthune pour prévenir Athos et servir de guide aux quatre amis.
Ces dispositions prises, les valets se retirèrent à leur tour.
Athos alors se leva de sa chaise, ceignit son épée, s’enveloppa dans son manteau et sortit de l’hôtel ; il était dix heures à peu près. À dix heures du soir, on le sait, en province les rues sont peu fréquentées. Athos cependant cherchait visiblement quelqu’un à qui il pût adresser une question. Enfin il rencontra un passant attardé, s’approcha de lui, lui dit quelques paroles ; l’homme auquel il s’adressait recula avec terreur, cependant il répondit aux paroles du mousquetaire par une indication. Athos offrit à cet homme une demi-pistole pour l’accompagner, mais l’homme refusa.
Athos s’enfonça dans la rue que l’indicateur avait désignée du doigt ; mais, arrivé à un carrefour, il s’arrêta de nouveau, visiblement embarrassé. Cependant, comme, plus qu’aucun autre lieu, le carrefour lui offrait la chance de rencontrer quelqu’un, il s’y arrêta. En effet, au bout d’un instant, un veilleur de nuit passa.
Athos lui répéta la même question qu’il avait déjà faite à la première personne qu’il avait rencontrée, le veilleur de nuit laissa apercevoir la même terreur, refusa à son tour d’accompagner Athos, et lui montra de la main le chemin qu’il devait suivre.
Athos marcha dans la direction indiquée et atteignit le faubourg situé à l’extrémité de la ville opposée à celle par laquelle lui et ses compagnons étaient entrés. Là il parut de nouveau inquiet et embarrassé, et s’arrêta pour la troisième fois.
Heureusement un mendiant passa, qui s’approcha d’Athos pour lui demander l’aumône. Athos lui proposa un écu pour l’accompagner où il allait. Le mendiant hésita un instant, mais à la vue de la pièce d’argent qui brillait dans l’obscurité, il se décida et marcha devant Athos.
Arrivé à l’angle d’une rue, il lui montra de loin une petite maison isolée, solitaire, triste ; Athos s’en approcha, tandis que le mendiant, qui avait reçu son salaire, s’en éloignait à toutes jambes.
Athos en fit le tour, avant de distinguer la porte au milieu de la couleur rougeâtre dont cette maison était peinte ; aucune lumière ne paraissait à travers les gerçures des contrevents, aucun bruit ne pouvait faire supposer qu’elle fût habitée, elle était sombre et muette comme un tombeau.
Trois fois Athos frappa sans qu’on lui répondît. Au troisième coup cependant des pas intérieurs se rapprochèrent ; enfin la porte s’entrebâilla, et un homme de haute taille, au teint pâle, aux cheveux et à la barbe noire, parut.
Athos et lui échangèrent quelques mots à voix basse, puis l’homme à la haute taille fit signe au mousquetaire qu’il pouvait entrer. Athos profita à l’instant même de la permission, et la porte se referma derrière lui.
L’homme qu’Athos était venu chercher si loin et qu’il avait trouvé avec tant de peine, le fit entrer dans son laboratoire, où il était occupé à retenir avec des fils de fer les os cliquetants d’un squelette. Tout le corps était déjà rajusté : la tête seule était posée sur une table.
Tout le reste de l’ameublement indiquait que celui chez lequel on se trouvait s’occupait de sciences naturelles : il y avait des bocaux pleins de serpents, étiquetés selon les espèces ; des lézards desséchés reluisaient comme des émeraudes taillées dans de grands cadres de bois noir ; enfin, des bottes d’herbes sauvages, odoriférantes et sans doute douées de vertus inconnues au vulgaire des hommes, étaient attachées au plafond et descendaient dans les angles de l’appartement.
Du reste, pas de famille, pas de serviteurs ; l’homme à la haute taille habitait seul cette maison.
Athos jeta un coup d’œil froid et indifférent sur tous les objets que nous venons de décrire, et, sur l’invitation de celui qu’il venait chercher, il s’assit près de lui.
Alors il lui expliqua la cause de sa visite et le service qu’il réclamait de lui ; mais à peine eut-il exposé sa demande, que l’inconnu, qui était resté debout devant le mousquetaire, recula de terreur et refusa. Alors Athos tira de sa poche un petit papier sur lequel étaient écrites deux lignes accompagnées d’une signature et d’un sceau, et le présenta à celui qui donnait trop prématurément ces signes de répugnance. L’homme à la grande taille eut à peine lu ces deux lignes, vu la signature et reconnu le sceau, qu’il s’inclina en signe qu’il n’avait plus aucune objection à faire, et qu’il était prêt à obéir.
Athos n’en demanda pas davantage ; il se leva, salua, sortit, reprit en s’en allant le chemin qu’il avait suivi pour venir, rentra dans l’hôtel et s’enferma chez lui.
Au point du jour, d’Artagnan entra dans sa chambre et demanda ce qu’il fallait faire.
« Attendre », répondit Athos.
Quelques instants après, la supérieure du couvent fit prévenir les mousquetaires que l’enterrement de la victime de Milady aurait lieu à midi.
Quant à l’empoisonneuse, on n’en avait pas eu de nouvelles ; seulement elle avait dû fuir par le jardin, sur le sable duquel on avait reconnu la trace de ses pas et dont on avait retrouvé la porte fermée ; quant à la clé, elle avait disparu.
À l’heure indiquée, Lord de Winter et les quatre amis se rendirent au couvent : les cloches sonnaient à toute volée, la chapelle était ouverte, la grille du chœur était fermée. Au milieu du chœur, le corps de la victime, revêtue de ses habits de novice, était exposé. De chaque côté du chœur et derrière des grilles s’ouvrant sur le couvent était toute la communauté des carmélites, qui écoutait de là le service divin et mêlait son chant au chant des prêtres, sans voir les profanes et sans être vue d’eux.
À la porte de la chapelle, d’Artagnan sentit son courage qui fuyait de nouveau ; il se retourna pour chercher Athos, mais Athos avait disparu.
Fidèle à sa mission de vengeance, Athos s’était fait conduire au jardin ; et là, sur le sable, suivant les pas légers de cette femme qui avait laissé une trace sanglante partout où elle avait passé, il s’avança jusqu’à la porte qui donnait sur le bois, se la fit ouvrir, et s’enfonça dans la forêt.
Alors tous ses doutes se confirmèrent : le chemin par lequel la voiture avait disparu contournait la forêt.
Athos suivit le chemin quelque temps les yeux fixés sur le sol ; de légères taches de sang, qui provenaient d’une blessure faite ou à l’homme qui accompagnait la voiture en courrier, ou à l’un des chevaux, piquetaient le chemin. Au bout de trois quarts de lieue à peu près, à cinquante pas de Festubert, une tache de sang plus large apparaissait ; le sol était piétiné par les chevaux. Entre la forêt et cet endroit dénonciateur, un peu en arrière de la terre écorchée, on retrouvait la même trace de petits pas que dans le jardin ; la voiture s’était arrêtée.
En cet endroit, Milady était sortie du bois et était montée dans la voiture.
Satisfait de cette découverte qui confirmait tous ses soupçons, Athos revint à l’hôtel et trouva Planchet qui l’attendait avec impatience.
Tout était comme l’avait prévu Athos.
Planchet avait suivi la route, avait comme Athos remarqué les taches de sang, comme Athos il avait reconnu l’endroit où les chevaux s’étaient arrêtés ; mais il avait poussé plus loin qu’Athos, de sorte qu’au village de Festubert, en buvant dans une auberge, il avait, sans avoir eu besoin de questionner, appris que la veille, à huit heures et demie du soir, un homme blessé, qui accompagnait une dame qui voyageait dans une chaise de poste, avait été obligé de s’arrêter, ne pouvant aller plus loin.
L’accident avait été mis sur le compte de voleurs qui auraient arrêté la chaise dans le bois. L’homme était resté dans le village, la femme avait relayé et continué son chemin.
Planchet se mit en quête du postillon qui avait conduit la chaise, et le retrouva. Il avait conduit la dame jusqu’à Fromelles, et de Fromelles elle était partie pour Armentières. Planchet prit la traverse, et à sept heures du matin il était à Armentières.
Il n’y avait qu’un seul hôtel, celui de la Poste. Planchet alla s’y présenter comme un laquais sans place qui cherchait une condition. Il n’avait pas causé dix minutes avec les gens de l’auberge, qu’il savait qu’une femme seule était arrivée à onze heures du soir, avait pris une chambre, avait fait venir le maître d’hôtel et lui avait dit qu’elle désirerait demeurer quelque temps dans les environs.
Planchet n’avait pas besoin d’en savoir davantage. Il courut au rendez-vous, trouva les trois laquais exacts à leur poste, les plaça en sentinelles à toutes les issues de l’hôtel, et vint trouver Athos, qui achevait de recevoir les renseignements de Planchet, lorsque ses amis rentrèrent.
Tous les visages étaient sombres et crispés, même le doux visage d’Aramis.
« Que faut-il faire ? demanda d’Artagnan.
– Attendre », répondit Athos.
Chacun se retira chez soi.
À huit heures du soir, Athos donna l’ordre de seller les chevaux, et fit prévenir Lord de Winter et ses amis qu’ils eussent à se préparer pour l’expédition.
En un instant tous cinq furent prêts. Chacun visita ses armes et les mit en état. Athos descendit le premier et trouva d’Artagnan déjà à cheval et s’impatientant.
« Patience, dit Athos, il nous manque encore quelqu’un. »
Les quatre cavaliers regardèrent autour d’eux avec étonnement, car ils cherchaient inutilement dans leur esprit quel était ce quelqu’un qui pouvait leur manquer.
En ce moment Planchet amena le cheval d’Athos, le mousquetaire sauta légèrement en selle.
« Attendez-moi, dit-il, je reviens. »
Et il partit au galop.
Un quart d’heure après, il revint effectivement accompagné d’un homme masqué et enveloppé d’un grand manteau rouge.
Lord de Winter et les trois mousquetaires s’interrogèrent du regard. Nul d’entre eux ne put renseigner les autres, car tous ignoraient ce qu’était cet homme. Cependant ils pensèrent que cela devait être ainsi, puisque la chose se faisait par l’ordre d’Athos.
À neuf heures, guidée par Planchet, la petite cavalcade se mit en route, prenant le chemin qu’avait suivi la voiture.
C’était un triste aspect que celui de ces six hommes courant en silence, plongés chacun dans sa pensée, mornes comme le désespoir, sombres comme le châtiment.
Le jugement
C’était une nuit orageuse et sombre, de gros nuages couraient au ciel, voilant la clarté des étoiles ; la lune ne devait se lever qu’à minuit.
Parfois, à la lueur d’un éclair qui brillait à l’horizon, on apercevait la route qui se déroulait blanche et solitaire ; puis, l’éclair éteint, tout rentrait dans l’obscurité.
À chaque instant, Athos invitait d’Artagnan, toujours à la tête de la petite troupe, à reprendre son rang qu’au bout d’un instant il abandonnait de nouveau ; il n’avait qu’une pensée, c’était d’aller en avant, et il allait.
On traversa en silence le village de Festubert, où était resté le domestique blessé, puis on longea le bois de Richebourg ; arrivés à Herlies, Planchet, qui dirigeait toujours la colonne, prit à gauche.
Plusieurs fois, Lord de Winter, soit Porthos, soit Aramis, avaient essayé d’adresser la parole à l’homme au manteau rouge ; mais à chaque interrogation qui lui avait été faite, il s’était incliné sans répondre. Les voyageurs avaient alors compris qu’il y avait quelque raison pour que l’inconnu gardât le silence, et ils avaient cessé de lui adresser la parole.
D’ailleurs, l’orage grossissait, les éclairs se succédaient rapidement, le tonnerre commençait à gronder, et le vent, précurseur de l’ouragan, sifflait dans la plaine, agitant les plumes des cavaliers.
La cavalcade prit le grand trot.
Un peu au-delà de Fromelles, l’orage éclata ; on déploya les manteaux ; il restait encore trois lieues à faire : on les fit sous des torrents de pluie.
D’Artagnan avait ôté son feutre et n’avait pas mis son manteau ; il trouvait plaisir à laisser ruisseler l’eau sur son front brûlant et sur son corps agité de frissons fiévreux.
Au moment où la petite troupe avait dépassé Goskal et allait arriver à la poste, un homme, abrité sous un arbre, se détacha du tronc avec lequel il était resté confondu dans l’obscurité, et s’avança jusqu’au milieu de la route, mettant son doigt sur ses lèvres.
Athos reconnut Grimaud.
« Qu’y a-t-il donc ? s’écria d’Artagnan, aurait-elle quitté Armentières ? »
Grimaud fit de sa tête un signe affirmatif. D’Artagnan grinça des dents.
« Silence, d’Artagnan ! dit Athos, c’est moi qui me suis chargé de tout, c’est donc à moi d’interroger Grimaud.
– Où est-elle ? » demanda Athos.
Grimaud étendit la main dans la direction de la Lys.
« Loin d’ici ? » demanda Athos.
Grimaud présenta à son maître son index plié.
« Seule ? » demanda Athos.
Grimaud fit signe que oui.
« Messieurs, dit Athos, elle est seule à une demi-lieue d’ici, dans la direction de la rivière.
– C’est bien, dit d’Artagnan, conduis-nous, Grimaud. »
Grimaud prit à travers champs, et servit de guide à la cavalcade.
Au bout de cinq cents pas à peu près, on trouva un ruisseau, que l’on traversa à gué.
À la lueur d’un éclair, on aperçut le village d’Erquinghem.
« Est-ce là ? » demanda d’Artagnan.
Grimaud secoua la tête en signe de négation.
« Silence donc ! » dit Athos.
Et la troupe continua son chemin.
Un autre éclair brilla ; Grimaud étendit le bras, et à la lueur bleuâtre du serpent de feu on distingua une petite maison isolée, au bord de la rivière, à cent pas d’un bac. Une fenêtre était éclairée.
« Nous y sommes », dit Athos.
En ce moment, un homme couché dans le fossé se leva, c’était Mousqueton ; il montra du doigt la fenêtre éclairée.
« Elle est là, dit-il.
– Et Bazin ? demanda Athos.
– Tandis que je gardais la fenêtre, il gardait la porte.
– Bien, dit Athos, vous êtes tous de fidèles serviteurs. » Athos sauta à bas de son cheval, dont il remit la bride aux mains de Grimaud, et s’avança vers la fenêtre après avoir fait signe au reste de la troupe de tourner du côté de la porte.
La petite maison était entourée d’une haie vive, de deux ou trois pieds de haut. Athos franchit la haie, parvint jusqu’à la fenêtre privée de contrevents, mais dont les demi-rideaux étaient exactement tirés.
Il monta sur le rebord de pierre, afin que son œil pût dépasser la hauteur des rideaux.
À la lueur d’une lampe, il vit une femme enveloppée d’une mante de couleur sombre, assise sur un escabeau, près d’un feu mourant : ses coudes étaient posés sur une mauvaise table, et elle appuyait sa tête dans ses deux mains blanches comme l’ivoire.
On ne pouvait distinguer son visage, mais un sourire sinistre passa sur les lèvres d’Athos, il n’y avait pas à s’y tromper, c’était bien celle qu’il cherchait.
En ce moment un cheval hennit : Milady releva la tête, vit, collé à la vitre, le visage pâle d’Athos, et poussa un cri.
Athos comprit qu’il était reconnu, poussa la fenêtre du genou et de la main, la fenêtre céda, les carreaux se rompirent.
Et Athos, pareil au spectre de la vengeance, sauta dans la chambre.
Milady courut à la porte et l’ouvrit ; plus pâle et plus menaçant encore qu’Athos, d’Artagnan était sur le seuil.
Milady recula en poussant un cri. D’Artagnan, croyant qu’elle avait quelque moyen de fuir et craignant qu’elle ne leur échappât, tira un pistolet de sa ceinture ; mais Athos leva la main.
« Remets cette arme à sa place, d’Artagnan, dit-il, il importe que cette femme soit jugée et non assassinée. Attends encore un instant, d’Artagnan, et tu seras satisfait. Entrez, messieurs. »
D’Artagnan obéit, car Athos avait la voix solennelle et le geste puissant d’un juge envoyé par le Seigneur lui-même. Aussi, derrière d’Artagnan, entrèrent Porthos, Aramis, Lord de Winter et l’homme au manteau rouge.
Les quatre valets gardaient la porte et la fenêtre.
Milady était tombée sur sa chaise les mains étendues, comme pour conjurer cette terrible apparition ; en apercevant son beau-frère, elle jeta un cri terrible.
« Que demandez-vous ? s’écria Milady.
– Nous demandons, dit Athos, Charlotte Backson, qui s’est appelée d’abord la comtesse de La Fère, puis Lady de Winter, baronne de Sheffield.
– C’est moi, c’est moi ! murmura-t-elle au comble de la terreur, que me voulez-vous ?
– Nous voulons vous juger selon vos crimes, dit Athos : vous serez libre de vous défendre, justifiez-vous si vous pouvez. Monsieur d’Artagnan, à vous d’accuser le premier. »
D’Artagnan s’avança.
« Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j’accuse cette femme d’avoir empoisonné Constance Bonacieux, morte hier soir. »
Il se retourna vers Porthos et vers Aramis.
« Nous attestons », dirent d’un seul mouvement les deux mousquetaires.
D’Artagnan continua.
« Devant Dieu et devant les hommes, j’accuse cette femme d’avoir voulu m’empoisonner moi-même, dans du vin qu’elle m’avait envoyé de Villeroi, avec une fausse lettre, comme si le vin venait de mes amis ; Dieu m’a sauvé ; mais un homme est mort à ma place, qui s’appelait Brisemont.
– Nous attestons, dirent de la même voix Porthos et Aramis.
– Devant Dieu et devant les hommes, j’accuse cette femme de m’avoir poussé au meurtre du baron de Wardes ; et, comme personne n’est là pour attester la vérité de cette accusation, je l’atteste, moi.
« J’ai dit. »
Et d’Artagnan passa de l’autre côté de la chambre avec Porthos et Aramis.
« À vous, Milord ! » dit Athos.
Le baron s’approcha à son tour.
« Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j’accuse cette femme d’avoir fait assassiner le duc de Buckingham.
– Le duc de Buckingham assassiné ? s’écrièrent d’un seul cri tous les assistants.
– Oui, dit le baron, assassiné ! Sur la lettre d’avis que vous m’aviez écrite, j’avais fait arrêter cette femme, et je l’avais donnée en garde à un loyal serviteur ; elle a corrompu cet homme, elle lui a mis le poignard dans la main, elle lui a fait tuer le duc, et dans ce moment peut-être Felton paie de sa tête le crime de cette furie. »
Un frémissement courut parmi les juges à la révélation de ces crimes encore inconnus.
« Ce n’est pas tout, reprit Lord de Winter, mon frère, qui vous avait faite son héritière, est mort en trois heures d’une étrange maladie qui laisse des taches livides sur tout le corps. Ma sœur, comment votre mari est-il mort ?
– Horreur ! s’écrièrent Porthos et Aramis.
– Assassin de Buckingham, assassin de Felton, assassin de mon frère, je demande justice contre vous, et je déclare que si on ne me la fait pas, je me la ferai. »
Et Lord de Winter alla se ranger près de d’Artagnan, laissant la place libre à un autre accusateur.
Milady laissa tomber son front dans ses deux mains et essaya de rappeler ses idées confondues par un vertige mortel.
« À mon tour, dit Athos, tremblant lui-même comme le lion tremble à l’aspect du serpent, à mon tour. J’épousai cette femme quand elle était jeune fille, je l’épousai malgré toute ma famille ; je lui donnai mon bien, je lui donnai mon nom ; et un jour je m’aperçus que cette femme était flétrie : cette femme était marquée d’une fleur de lis sur l’épaule gauche.
– Oh ! dit Milady en se levant, je défie de retrouver le tribunal qui a prononcé sur moi cette sentence infâme. Je défie de retrouver celui qui l’a exécutée.
– Silence, dit une voix.
– À ceci, c’est à moi de répondre ! »
Et l’homme au manteau rouge s’approcha à son tour.
« Quel est cet homme, quel est cet homme ? » s’écria Milady suffoquée par la terreur et dont les cheveux se dénouèrent et se dressèrent sur sa tête livide comme s’ils eussent été vivants.
Tous les yeux se tournèrent sur cet homme, car à tous, excepté à Athos, il était inconnu.
Encore Athos le regardait-il avec autant de stupéfaction que les autres, car il ignorait comment il pouvait se trouver mêlé en quelque chose à l’horrible drame qui se dénouait en ce moment.
Après s’être approché de Milady, d’un pas lent et solennel, de manière que la table seule le séparât d’elle, l’inconnu ôta son masque.
Milady regarda quelque temps avec une terreur croissante ce visage pâle encadré de cheveux et de favoris noirs, dont la seule expression était une impassibilité glacée, puis tout à coup :
« Oh ! non, non, dit-elle en se levant et en reculant jusqu’au mur ; non, non, c’est une apparition infernale ! ce n’est pas lui ! à moi ! à moi ! » s’écria-t-elle d’une voix rauque en se retournant vers la muraille, comme si elle eût pu s’y ouvrir un passage avec ses mains.
« Mais qui êtes-vous donc ? s’écrièrent tous les témoins de cette scène.
– Demandez-le à cette femme, dit l’homme au manteau rouge, car vous voyez bien qu’elle m’a reconnu, elle.
– Le bourreau de Lille, le bourreau de Lille ! » s’écria Milady en proie à une terreur insensée et se cramponnant des mains à la muraille pour ne pas tomber.
Tout le monde s’écarta, et l’homme au manteau rouge resta seul debout au milieu de la salle.
« Oh ! grâce ! grâce ! pardon ! » s’écria la misérable en tombant à genoux.
L’inconnu laissa le silence se rétablir.
« Je vous le disais bien qu’elle m’avait reconnu ! reprit-il. Oui, je suis le bourreau de la ville de Lille, et voici mon histoire. »
Tous les yeux étaient fixés sur cet homme dont on attendait les paroles avec une avide anxiété.
« Cette jeune femme était autrefois une jeune fille aussi belle qu’elle est belle aujourd’hui. Elle était religieuse au couvent des bénédictines de Templemar. Un jeune prêtre au cœur simple et croyant desservait l’église de ce couvent ; elle entreprit de le séduire et y réussit, elle eût séduit un saint.
« Leurs vœux à tous deux étaient sacrés, irrévocables ; leur liaison ne pouvait durer longtemps sans les perdre tous deux. Elle obtint de lui qu’ils quitteraient le pays ; mais pour quitter le pays, pour fuir ensemble, pour gagner une autre partie de la France, où ils pussent vivre tranquilles parce qu’ils seraient inconnus, il fallait de l’argent ; ni l’un ni l’autre n’en avait. Le prêtre vola les vases sacrés, les vendit ; mais comme ils s’apprêtaient à partir ensemble, ils furent arrêtés tous deux.
« Huit jours après, elle avait séduit le fils du geôlier et s’était sauvée. Le jeune prêtre fut condamné à dix ans de fers et à la flétrissure. J’étais le bourreau de la ville de Lille, comme dit cette femme. Je fus obligé de marquer le coupable, et le coupable, messieurs, c’était mon frère !
« Je jurai alors que cette femme qui l’avait perdu, qui était plus que sa complice, puisqu’elle l’avait poussé au crime, partagerait au moins le châtiment. Je me doutai du lieu où elle était cachée, je la poursuivis, je l’atteignis, je la garrottai et lui imprimai la même flétrissure que j’avais imprimée à mon frère.
« Le lendemain de mon retour à Lille, mon frère parvint à s’échapper à son tour, on m’accusa de complicité, et l’on me condamna à rester en prison à sa place tant qu’il ne se serait pas constitué prisonnier. Mon pauvre frère ignorait ce jugement ; il avait rejoint cette femme, ils avaient fui ensemble dans le Berry ; et là, il avait obtenu une petite cure. Cette femme passait pour sa sœur.
« Le seigneur de la terre sur laquelle était située l’église du curé vit cette prétendue sœur et en devint amoureux, amoureux au point qu’il lui proposa de l’épouser. Alors elle quitta celui qu’elle avait perdu pour celui qu’elle devait perdre, et devint la comtesse de La Fère… »
Tous les yeux se tournèrent vers Athos, dont c’était le véritable nom, et qui fit signe de la tête que tout ce qu’avait dit le bourreau était vrai.
« Alors, reprit celui-ci, fou, désespéré, décidé à se débarrasser d’une existence à laquelle elle avait tout enlevé, honneur et bonheur, mon pauvre frère revint à Lille, et apprenant l’arrêt qui m’avait condamné à sa place, se constitua prisonnier et se pendit le même soir au soupirail de son cachot.
« Au reste, c’est une justice à leur rendre, ceux qui m’avaient condamné me tinrent parole. À peine l’identité du cadavre fut-elle constatée qu’on me rendit ma liberté.
« Voilà le crime dont je l’accuse, voilà la cause pour laquelle je l’ai marquée.
– Monsieur d’Artagnan, dit Athos, quelle est la peine que vous réclamez contre cette femme ?
– La peine de mort, répondit d’Artagnan.
– Milord de Winter, continua Athos, quelle est la peine que vous réclamez contre cette femme ?
– La peine de mort, reprit Lord de Winter.
– Messieurs Porthos et Aramis, reprit Athos, vous qui êtes ses juges, quelle est la peine que vous portez contre cette femme ?
– La peine de mort », répondirent d’une voix sourde les deux mousquetaires.
Milady poussa un hurlement affreux, et fit quelques pas vers ses juges en se traînant sur ses genoux.
Athos étendit la main vers elle.
« Anne de Breuil, comtesse de La Fère, Milady de Winter, dit-il, vos crimes ont lassé les hommes sur la terre et Dieu dans le ciel. Si vous savez quelque prière, dites-la, car vous êtes condamnée et vous allez mourir. »
À ces paroles, qui ne lui laissaient aucun espoir, Milady se releva de toute sa hauteur et voulut parler, mais les forces lui manquèrent ; elle sentit qu’une main puissante et implacable la saisissait par les cheveux et l’entraînait aussi irrévocablement que la fatalité entraîne l’homme : elle ne tenta donc pas même de faire résistance et sortit de la chaumière.
Lord de Winter, d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sortirent derrière elle. Les valets suivirent leurs maîtres et la chambre resta solitaire avec sa fenêtre brisée, sa porte ouverte et sa lampe fumeuse qui brûlait tristement sur la table.
L’exécution
Il était minuit à peu près ; la lune, échancrée par sa décroissance et ensanglantée par les dernières traces de l’orage, se levait derrière la petite ville d’Armentières, qui détachait sur sa lueur blafarde la silhouette sombre de ses maisons et le squelette de son haut clocher découpé à jour. En face, la Lys roulait ses eaux pareilles à une rivière d’étain fondu ; tandis que sur l’autre rive on voyait la masse noire des arbres se profiler sur un ciel orageux envahi par de gros nuages cuivrés qui faisaient une espèce de crépuscule au milieu de la nuit. À gauche s’élevait un vieux moulin abandonné, aux ailes immobiles, dans les ruines duquel une chouette faisait entendre son cri aigu, périodique et monotone. Çà et là dans la plaine, à droite et à gauche du chemin que suivait le lugubre cortège, apparaissaient quelques arbres bas et trapus, qui semblaient des nains difformes accroupis pour guetter les hommes à cette heure sinistre.
De temps en temps un large éclair ouvrait l’horizon dans toute sa largeur, serpentait au-dessus de la masse noire des arbres et venait comme un effrayant cimeterre couper le ciel et l’eau en deux parties. Pas un souffle de vent ne passait dans l’atmosphère alourdie. Un silence de mort écrasait toute la nature ; le sol était humide et glissant de la pluie qui venait de tomber, et les herbes ranimées jetaient leur parfum avec plus d’énergie.
Deux valets traînaient Milady, qu’ils tenaient chacun par un bras ; le bourreau marchait derrière, et Lord de Winter, d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis marchaient derrière le bourreau.
Planchet et Bazin venaient les derniers.
Les deux valets conduisaient Milady du côté de la rivière. Sa bouche était muette ; mais ses yeux parlaient avec leur inexprimable éloquence, suppliant tour à tour chacun de ceux qu’elle regardait.
Comme elle se trouvait de quelques pas en avant, elle dit aux valets :
« Mille pistoles à chacun de vous si vous protégez ma fuite ; mais si vous me livrez à vos maîtres, j’ai ici près des vengeurs qui vous feront payer cher ma mort. »
Grimaud hésitait. Mousqueton tremblait de tous ses membres.
Athos, qui avait entendu la voix de Milady, s’approcha vivement, Lord de Winter en fit autant.
« Renvoyez ces valets, dit-il, elle leur a parlé, ils ne sont plus sûrs. »
On appela Planchet et Bazin, qui prirent la place de Grimaud et de Mousqueton.
Arrivés au bord de l’eau, le bourreau s’approcha de Milady et lui lia les pieds et les mains.
Alors elle rompit le silence pour s’écrier :
« Vous êtes des lâches, vous êtes des misérables assassins, vous vous mettez à dix pour égorger une femme ; prenez garde, si je ne suis point secourue, je serai vengée.
– Vous n’êtes pas une femme, dit froidement Athos, vous n’appartenez pas à l’espèce humaine, vous êtes un démon échappé de l’enfer et que nous allons y faire rentrer.
– Ah ! messieurs les hommes vertueux ! dit Milady, faites attention que celui qui touchera un cheveu de ma tête est à son tour un assassin.
– Le bourreau peut tuer, sans être pour cela un assassin, madame, dit l’homme au manteau rouge en frappant sur sa large épée ; c’est le dernier juge, voilà tout : Nachrichter, comme disent nos voisins les Allemands. »
Et, comme il la liait en disant ces paroles, Milady poussa deux ou trois cris sauvages, qui firent un effet sombre et étrange en s’envolant dans la nuit et en se perdant dans les profondeurs du bois.
« Mais si je suis coupable, si j’ai commis les crimes dont vous m’accusez, hurlait Milady, conduisez-moi devant un tribunal, vous n’êtes pas des juges, vous, pour me condamner.
– Je vous avais proposé Tyburn, dit Lord de Winter, pourquoi n’avez-vous pas voulu ?
– Parce que je ne veux pas mourir ! s’écria Milady en se débattant, parce que je suis trop jeune pour mourir !
– La femme que vous avez empoisonnée à Béthune était plus jeune encore que vous, madame, et cependant elle est morte, dit d’Artagnan.
– J’entrerai dans un cloître, je me ferai religieuse, dit Milady.
– Vous étiez dans un cloître, dit le bourreau, et vous en êtes sortie pour perdre mon frère. »
Milady poussa un cri d’effroi, et tomba sur ses genoux.
Le bourreau la souleva sous les bras, et voulut l’emporter vers le bateau.
« Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, mon Dieu ! allez-vous donc me noyer ! »
Ces cris avaient quelque chose de si déchirant, que d’Artagnan, qui d’abord était le plus acharné à la poursuite de Milady, se laissa aller sur une souche, et pencha la tête, se bouchant les oreilles avec les paumes de ses mains ; et cependant, malgré cela, il l’entendait encore menacer et crier.
D’Artagnan était le plus jeune de tous ces hommes, le cœur lui manqua.
« Oh ! je ne puis voir cet affreux spectacle ! je ne puis consentir à ce que cette femme meure ainsi ! »
Milady avait entendu ces quelques mots, et elle s’était reprise à une lueur d’espérance.
« D’Artagnan ! d’Artagnan ! cria-t-elle, souviens-toi que je t’ai aimé ! »
Le jeune homme se leva et fit un pas vers elle.
Mais Athos, brusquement, tira son épée, se mit sur son chemin.
« Si vous faites un pas de plus, d’Artagnan, dit-il, nous croiserons le fer ensemble.
D’Artagnan tomba à genoux et pria.
« Allons, continua Athos, bourreau, fais ton devoir.
– Volontiers, Monseigneur, dit le bourreau, car aussi vrai que je suis bon catholique, je crois fermement être juste en accomplissant ma fonction sur cette femme.
– C’est bien. »
Athos fit un pas vers Milady.
« Je vous pardonne, dit-il, le mal que vous m’avez fait ; je vous pardonne mon avenir brisé, mon honneur perdu, mon amour souillé et mon salut à jamais compromis par le désespoir où vous m’avez jeté. Mourez en paix. »
Lord de Winter s’avança à son tour.
« Je vous pardonne, dit-il, l’empoisonnement de mon frère, I’assassinat de Sa Grâce Lord Buckingham ; je vous pardonne la mort du pauvre Felton, je vous pardonne vos tentatives sur ma personne. Mourez en paix.
– Et moi, dit d’Artagnan, pardonnez-moi, madame, d’avoir, par une fourberie indigne d’un gentilhomme, provoqué votre colère ; et, en échange, je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie et vos vengeances cruelles pour moi, je vous pardonne et je pleure sur vous. Mourez en paix.
– I am lost ! murmura en anglais Milady. I must die. »
Alors elle se releva d’elle-même, jeta tout autour d’elle un de ces regards clairs qui semblaient jaillir d’un œil de flamme.
Elle ne vit rien.
Elle écouta et n’entendit rien.
Elle n’avait autour d’elle que des ennemis.
« Où vais-je mourir ? dit-elle.
– Sur l’autre rive », répondit le bourreau.
Alors il la fit entrer dans la barque, et, comme il allait y mettre le pied, Athos lui remit une somme d’argent.
« Tenez, dit-il, voici le prix de l’exécution ; que l’on voie bien que nous agissons en juges.
– C’est bien, dit le bourreau ; et que maintenant, à son tour, cette femme sache que je n’accomplis pas mon métier, mais mon devoir. »
Et il jeta l’argent dans la rivière.
Le bateau s’éloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la coupable et l’exécuteur ; tous les autres demeurèrent sur la rive droite, où ils étaient tombés à genoux.
Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le reflet d’un nuage pâle qui surplombait l’eau en ce moment.
On le vit aborder sur l’autre rive ; les personnages se dessinaient en noir sur l’horizon rougeâtre.
Milady, pendant le trajet, était parvenue à détacher la corde qui liait ses pieds : en arrivant sur le rivage, elle sauta légèrement à terre et prit la fuite.
Mais le sol était humide ; en arrivant au haut du talus, elle glissa et tomba sur ses genoux.
Une idée superstitieuse la frappa sans doute ; elle comprit que le Ciel lui refusait son secours et resta dans l’attitude où elle se trouvait, la tête inclinée et les mains jointes.
Alors on vit, de l’autre rive, le bourreau lever lentement ses deux bras, un rayon de lune se refléta sur la lame de sa large épée, les deux bras retombèrent ; on entendit le sifflement du cimeterre et le cri de la victime, puis une masse tronquée s’affaissa sous le coup.
Alors le bourreau détacha son manteau rouge, l’étendit à terre, y coucha le corps, y jeta la tête, le noua par les quatre coins, le chargea sur son épaule et remonta dans le bateau.
Arrivé au milieu de la Lys, il arrêta la barque, et suspendant son fardeau au-dessus de la rivière :
« Laissez passer la justice de Dieu ! » cria-t-il à haute voix.
Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l’eau, qui se referma sur lui.
Trois jours après, les quatre mousquetaires rentraient à Paris ; ils étaient restés dans les limites de leur congé, et le même soir ils allèrent faire leur visite accoutumée à M. de Tréville.
« Eh bien, messieurs, leur demanda le brave capitaine, vous êtes-vous bien amusés dans votre excursion ?
– Prodigieusement », répondit Athos, les dents serrées.
