Avant l’abaissement de la puissance d’Espagne, les catholiques étaient
beaucoup plus forts que les protestants. Ces derniers sont peu à peu parvenus
à un équilibre. Les protestants deviendront plus riches et plus puissants, et
les catholiques plus faibles.
Les pays protestants doivent être et sont réellement plus peuplés que
les catholiques : d’où il suit premièrement que les tributs y sont plus
considérables, parce qu’ils augmentent à proportion du nombre de ceux qui
les paient ; secondement, que les terres y sont mieux cultivées ; enfin que
le commerce y fleurit davantage, parce qu’il y a plus de gens qui ont une
fortune à faire, et qu’avec plus de besoins on y a plus de ressources pour
les remplir. Quand il n’y a que le nombre de gens suffisant pour la culture
des terres, il faut que le commerce périsse ; et, lorsqu’il n’y a que celui qui
est nécessaire pour entretenir le commerce, il faut que la culture des terres
manque : c’est-à-dire il faut que tous les deux tombent en même temps, parce
que l’on ne s’attache jamais à l’un que ce ne soit aux dépens de l’autre.
Quant aux pays catholiques, non seulement la culture des terres y est
abandonnée, mais même l’industrie y est pernicieuse : elle ne consiste qu’à
apprendre cinq ou six mots d’une langue morte. Dès qu’un homme a cette
provision par devers lui, il ne doit plus s’embarrasser de sa fortune ; il trouve
dans le cloître une vie tranquille, qui dans le monde lui aurait coûté des
sueurs et des peines.
Ce n’est pas tout. Les dervis ont en leurs mains presque toutes les
richesses de l’état ; c’est une société de gens avares qui prennent toujours
et ne rendent jamais ; ils accumulent sans cesse des revenus pour acquérir
des capitaux. Tant de richesses tombent pour ainsi dire en paralysie ; plus
de circulation, plus de commerce, plus d’arts, plus de manufactures.
Il n’y a point de prince protestant qui ne lève sur ses peuples beaucoup
plus d’impôts que le pape n’en lève sur ses sujets : cependant ces derniers
sont pauvres pendant que les autres vivent dans l’opulence. Le commerce
ranime tout chez les uns, et le monachisme porte la mort partout chez les
autres.
De Paris, le 26 de la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CXVIII
Usbek à Rhédi
Nous n’avons plus rien à dire de l’Asie et de l’Europe ; passons à
l’Afrique. On ne peut guère parler que de ses côtes, parce qu’on n’en connaît
pas l’intérieur.
Celles de Barbarie, où la religion mahométane est établie, ne sont plus
si peuplées qu’elles étaient du temps des Romains, par les raisons que je
t’ai déjà dites. Quant aux côtes de la Guinée, elles doivent être furieusement
dégarnies depuis deux cents ans que les petits rois ou chefs des villages
vendent leurs sujets aux princes de l’Europe pour les porter dans leurs
colonies en Amérique.
Ce qu’il y a de singulier, c’est que cette Amérique, qui reçoit tous les ans
tant de nouveaux habitants, est elle-même déserte, et ne profite point des
pertes continuelles de l’Afrique. Ces esclaves qu’on transporte dans un autre
climat y périssent à milliers ; et les travaux des mines où l’on occupe sans
cesse et les naturels du pays et les étrangers, les exhalaisons malignes qui
en sortent le vif-argent dont il faut faire un continuel usage, les détruisent
sans ressource.
Il n’y a rien de si extravagant que de faire périr un nombre innombrable
d’hommes pour tirer du fond de la terre l’or et l’argent, ces métaux d’eux-
mêmes absolument inutiles, et qui ne sont des richesses que parce qu’on les
a choisis pour en être les signes.
De Paris, le dernier de la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CXIX
Usbek à Rhédi
La fécondité d’un peuple dépend quelquefois des plus petites
circonstances du monde ; de manière qu’il ne faut souvent qu’un nouveau
tour dans son imagination pour le rendre beaucoup plus nombreux qu’il
n’était.
Les Juifs, toujours exterminés et toujours renaissants, ont réparé leurs
pertes et leurs destructions continuelles par cette seule espérance qu’ont
parmi eux toutes les familles d’y voir naître un roi puissant qui sera le maître
de la terre.
Les anciens rois de Perse n’avaient tant de milliers de sujets qu’à cause
de ce dogme de la religion des mages, que les actes les plus agréables à Dieu
que les hommes puissent faire, c’était de faire un enfant, labourer un champ
et planter un arbre.
Si la Chine a dans son sein un peuple si prodigieux, cela ne vient que
d’une certaine manière de penser, car, comme les enfants regardent leurs
pères comme des dieux, qu’ils les respectent comme tels dès cette vie, qu’ils
les honorent après leur mort par des sacrifices, dans lesquels ils croient que
leurs âmes anéanties dans le Tien reprennent une nouvelle vie, chacun est
porté à augmenter une famille si soumise dans cette vie, et si nécessaire dans
l’autre.
D’un autre côté, les pays des mahométans deviennent tous les jours
déserts, à cause d’une opinion qui, toute sainte qu’elle est, ne laisse pas
d’avoir des effets très pernicieux lorsqu’elle est enracinée dans les esprits.
Nous nous regardons comme des voyageurs qui ne doivent penser qu’à
une autre patrie : les travaux utiles et durables, les soins pour assurer la
fortune de nos enfants, les projets qui tendent au-delà d’une vie courte et
passagère, nous paraissent quelque chose d’extravagant. Tranquilles pour le
présent, sans inquiétude pour l’avenir, nous ne prenons la peine ni de réparer
les édifices publics, ni de défricher les terres incultes, ni de cultiver celles
qui sont en état de recevoir nos soins : nous vivons dans une insensibilité
générale, et nous laissons tout faire à la providence.
C’est un esprit de vanité qui a établi chez les Européens l’injuste droit
d’aînesse, si défavorable à la propagation, en ce qu’il porte l’attention d’un
père sur un seul de ses enfants, et détourne ses yeux de tous les autres ;
en ce qu’il l’oblige, pour rendre solide la fortune d’un seul, de s’opposer à
l’établissement de plusieurs ; enfin, en ce qu’il détruit l’égalité des citoyens
qui en fait toute l’opulence,
De Paris, le 4 de la lune de Rahmazan, 1718.
LETTRE CXX
Usbek à Rhédi
Les pays habités par les sauvages sont ordinairement peu peuplés, par
l’éloignement qu’ils ont presque tous pour le travail et la culture de la
terre. Cette malheureuse aversion est si forte que, lorsqu’ils font quelque
imprécation contre quelqu’un de leurs ennemis, ils ne lui souhaitent autre
chose que d’être réduit à labourer un champ, croyant qu’il n’y a que la chasse
et la pêche qui soient un exercice noble et digne d’eux.
Mais, comme il y a souvent des années où la chasse et la pêche rendent
très peu, ils sont désolés par des famines fréquentes : sans compter qu’il
n’y a pas de pays si abondant en gibier et en poisson qu’il puisse donner
la subsistance à un grand peuple, parce que les animaux fuient toujours les
endroits trop habités.
D’ailleurs les bourgades de sauvages, au nombre de deux ou trois cents
habitants, détachées les unes des autres, ayant des intérêts aussi séparés que
ceux de deux empires, ne peuvent pas se soutenir, parce qu’elles n’ont pas la
ressource des grands états, dont toutes les parties se répondent et se secourent
mutuellement.
Il y a chez les sauvages une autre coutume qui n’est pas moins pernicieuse
que la première ; c’est la cruelle habitude où sont les femmes de se faire
avorter, afin que leur grossesse ne les rende pas désagréables à leurs maris.
Il y a ici des lois terribles contre ce désordre ; elles vont jusqu’à la fureur.
Toute fille qui n’a point été déclarer sa grossesse au magistrat est punie
de mort si son fruit périt : la pudeur et la honte, les accidents même, ne
l’excusent jamais.
De Paris, le 9 de la lune de Rahmazan, 1718.
LETTRE CXXI
Usbek à Rhédi
L’effet ordinaire des colonies est d’affaiblir les pays d’où on les tire, sans
peupler ceux où on les envoie.
Il faut que les hommes restent où ils sont : il y a des maladies qui viennent
de ce qu’on change un bon air contre un mauvais ; d’autres qui viennent
précisément de ce qu’on en change.
L’air se charge, comme les plantes, des particules de la terre de chaque
pays. Il agit tellement sur nous que notre tempérament en est fixé. Lorsque
nous sommes transportés dans un autre pays, nous devenons malades. Les
liquides étant accoutumés à une certaine consistance, les solides à une
certaine disposition, tous les deux à un certain degré de mouvement, n’en
peuvent plus souffrir d’autres, et ils résistent à un nouveau pli.
Quand un pays est désert, c’est un préjugé de quelque vice particulier de
la nature du terrain ou du climat : ainsi, quand on ôte les hommes d’un ciel
heureux pour les envoyer dans un tel pays, on fait précisément le contraire
de ce qu’on se propose.
Les Romains savaient cela par expérience ; ils reléguaient tous les
criminels en Sardaigne, et ils y faisaient passer des Juifs. Il fallut se consoler
de leur perte ; chose que le mépris qu’ils avaient pour ces misérables rendait
très facile.
Le grand Cha-Abas, voulant ôter aux Turcs le moyen d’entretenir de
grosses armées sur les frontières, transporta presque tous les Arméniens hors
de leur pays, et en envoya plus de vingt mille familles dans la province de
Guilan, qui périrent presque toutes en très peu de temps.
Tous les transports de peuples faits à Constantinople n’ont jamais réussi.
Ce nombre prodigieux de Nègres dont nous avons parlé n’a point rempli
l’Amérique.
Depuis la destruction des Juifs, sous Adrien, la Palestine est sans
habitants.
Il faut donc avouer que les grandes destructions sont presque irréparables,
parce qu’un peuple qui manque à un certain point reste dans le même état ;
et si par hasard il se rétablit, il faut des siècles pour cela.
Que si dans un état de défaillance la moindre des circonstances dont je
t’ai parlé vient à concourir, non seulement il ne se répare pas, mais il dépérit
tous les jours et tend à son anéantissement.
L’expulsion des Maures d’Espagne se fait encore sentir comme le premier
jour : bien loin que ce vide se remplisse, il devient tous les jours plus grand.
Depuis la dévastation de l’Amérique, les Espagnols, qui ont pris la
place de ses anciens habitants, n’ont pu la repeupler ; au contraire, par une
fatalité que je ferais mieux de nommer une justice divine, les destructeurs
se détruisent eux-mêmes et se consument tous les jours.
Les princes ne doivent donc point songer à peupler de grands pays par des
colonies. Je ne dis pas qu’elles ne réussissent quelquefois : il y a des climats
si heureux que l’espèce s’y multiplie toujours ; témoin ces îles qui ont été
peuplées par des malades que quelques vaisseaux y avaient abandonnés, qui
y recouvraient aussitôt la santé.
Mais quand ces colonies réussiraient, au lieu d’augmenter la puissance,
elles ne feraient que la partager, à moins qu’elles n’eussent très peu
d’étendue, comme sont celles que l’on envoie pour occuper quelque place
pour le commerce.
Les Carthaginois avaient, comme les Espagnols, découvert l’Amérique,
ou au moins de grandes îles dans lesquelles ils faisaient un commerce
prodigieux ; mais quand ils virent le nombre de leurs habitants diminuer,
cette sage république défendit à ses sujets ce commerce et cette navigation.
J’ose le dire ; au lieu de faire passer les Espagnols dans les Indes, il
faudrait faire repasser les Indiens et les métis en Espagne ; il faudrait rendre
à cette monarchie tous ses peuples dispersés ; et si la moitié seulement
des grandes colonies se conservait, l’Espagne deviendrait la puissance de
l’Europe la plus redoutable.
On peut comparer les empires à un arbre dont les branches trop étendues
ôtent tout le suc du tronc, et ne servent qu’à faire de l’ombrage.
Rien n’est plus propre à corriger les princes de la fureur des conquêtes
lointaines que l’exemple des Portugais et des Espagnols.
Ces deux nations, ayant conquis avec une rapidité inconcevable des
royaumes immenses, plus étonnées de leurs victoires que les peuples vaincus
de leur défaite, songèrent aux moyens de les conserver, et prirent chacune
pour cela une voie différente.
Les Espagnols, désespérant de retenir les nations vaincues dans la fidélité,
prirent le parti de les exterminer, et d’y envoyer d’Espagne des peuples
fidèles : jamais dessein horrible ne fut plus ponctuellement exécuté. On vit
un peuple aussi nombreux que tous ceux de l’Europe ensemble disparaître de
la terre à l’arrivée de ces barbares, qui semblèrent, en découvrant les Indes,
n’avoir pensé qu’à découvrir aux hommes quel était le dernier période de
la cruauté.
Par cette barbarie ils conservèrent ce pays sous leur domination. Juge par
là combien les conquêtes sont funestes puisque les effets en sont tels. Car
enfin ce remède affreux était unique. Comment auraient-ils pu retenir tant
de millions d’hommes dans l’obéissance ? Comment soutenir une guerre
civile de si loin ? Que seraient-ils devenus s’ils avaient donné le temps à ces
peuples de revenir de l’admiration où ils étaient de l’arrivée de ces nouveaux
dieux, et de la crainte de leurs foudres ?
Quant aux Portugais, ils prirent une voie tout opposée ; ils n’employèrent
pas les cruautés ; aussi furent-ils bientôt chassés de tous les pays qu’ils
avaient découverts. Les Hollandais favorisèrent la rébellion de ces peuples,
et en profitèrent.
Quel prince envierait le sort de ces conquérants ? qui voudrait de ces
conquêtes à ces conditions ? Les uns en furent aussitôt chassés ; les autres
en firent des déserts, et rendirent leur propre pays un désert encore.
C’est le destin des héros de se ruiner à conquérir des pays qu’ils perdent
soudain, ou à soumettre des nations qu’ils sont obligés eux-mêmes de
détruire ; comme cet insensé qui se consumait à acheter des statues qu’il
jetait dans la mer, et des glaces qu’il brisait aussitôt.
De Paris, le 18 de la lune de Rahmazan, 1718.
LETTRE CXXII
Usbek à Rhédi
