Lettres Persanes de Montesquieu

LETTRE XXXVIII
Rica à Ibben

À Smyrne

C’est une grande question parmi les hommes de savoir s’il est plus

avantageux d’ôter aux femmes la liberté que de la leur laisser. Il me semble
qu’il y a bien des raisons pour et contre. Si les Européens disent qu’il n’y
a pas de générosité à rendre malheureuses les personnes que l’on aime, nos
Asiatiques répondent qu’il y a de la bassesse aux hommes de renoncer à
l’empire que la nature leur a donné sur les femmes. Si on leur dit que le
grand nombre des femmes enfermées est embarrassant, ils répondent que
dix femmes qui obéissent embarrassent moins qu’une qui n’obéit pas. Que
s’ils objectent à leur tour que les Européens ne sauraient être heureux avec
des femmes qui ne leur sont pas fidèles, on leur répond que cette fidélité
qu’ils vantent tant n’empêche point le dégoût qui suit toujours les passions
satisfaites ; que nos femmes sont trop à nous ; qu’une possession si tranquille
ne nous laisse rien à désirer ni à craindre : qu’un peu de coquetterie est un
sel qui pique et prévient la corruption. Peut-être qu’un homme plus sage
que moi serait embarrassé de décider ; car si les Asiatiques font fort bien de
chercher des moyens propres à calmer leurs inquiétudes, les Européens font
fort bien aussi de n’en point avoir.
Après tout, disent-ils, quand nous serions malheureux en qualité de maris,
nous trouverions toujours moyen de nous dédommager en qualité d’amants.
Pour qu’un homme pût se plaindre avec raison de l’infidélité de sa femme, il
faudrait qu’il n’y eût que trois personnes dans le monde ; ils seront toujours
à but quand il y en aura quatre.
C’est une autre question de savoir si la loi naturelle soumet les femmes
aux hommes. Non, me disait l’autre jour un philosophe très galant : la nature
n’a jamais dicté une telle loi. L’empire que nous avons sur elles est une
véritable tyrannie ; elles ne nous l’ont laissé prendre que parce qu’elles ont
plus de douceur que nous, et par conséquent plus d’humanité et de raison.
Ces avantages, qui devaient sans doute leur donner la supériorité si nous
avions été raisonnables, la leur ont fait perdre, parce que nous ne le sommes
point.
Or, s’il est vrai que nous n’avons sur les femmes qu’un pouvoir
tyrannique, il ne l’est pas moins qu’elles ont sur nous un empire naturel ;

celui de la beauté, à qui rien ne résiste. Le nôtre n’est pas de tous les
pays ; mais celui de la beauté est universel. Pourquoi aurions-nous donc
un privilège Est-ce parce que nous sommes les plus forts ? Mais c’est
une véritable injustice. Nous employons toutes sortes de moyens pour leur
abattre le courage. Les forces seraient égales si l’éducation l’était aussi.
Éprouvons-les dans les talents que l’éducation n’a point affaiblis ; et nous
verrons si nous sommes si forts.
Il faut l’avouer, quoique cela choque nos mœurs, chez les peuples les plus
polis, les femmes ont toujours eu de l’autorité sur leurs maris ; elle fut établie
par une loi chez les Égyptiens en l’honneur d’Isis, et chez les Babyloniens
en l’honneur de Sémiramis. On disait des Romains qu’ils commandaient à
toutes les nations, mais qu’ils obéissaient à leurs femmes. Je ne parle point
des Sauromates, qui étaient véritablement dans la servitude de ce sexe ; ils
étaient trop barbares pour que leur exemple puisse être cité.
Tu vois, mon cher Ibben, que j’ai pris le goût de ce pays-ci, où l’on aime
à soutenir des opinions extraordinaires et à réduire tout en paradoxe. Le
prophète a décidé la question, et a réglé les droits de l’un et de l’autre sexe.
Les femmes, dit-il, doivent honorer leurs maris : leurs maris les doivent
honorer ; mais ils ont l’avantage d’un degré sur elles.
De Paris, le 26 de la lune de Gemmadi, 2,1713.

LETTRE XXXIX
Hagi Ibbi au juif Ben Josue,
prosélyte mahométan

À Smyrne

Il me semble, Ben Josué, qu’il y a toujours des signes éclatants qui

préparent à la naissance des hommes extraordinaires ; comme si la nature
souffrait une espèce de crise, et que la puissance céleste ne produisît qu’avec
effort.
Il n’y a rien de si merveilleux que la naissance de Mahomet. Dieu, qui par
les décrets de sa providence avait résolu dès le commencement d’envoyer
aux hommes ce grand prophète pour enchaîner Satan, créa une lumière deux
mille ans avant Adam qui, passant d’élu en élu, d’ancêtre en ancêtre de
Mahomet, parvint enfin jusques à lui, comme un témoignage authentique
qu’il était descendu des patriarches.
Ce fut aussi à cause de ce même prophète que Dieu ne voulut pas
qu’aucun enfant fût conçu que la femme ne cessât d’être immonde, et que
l’homme ne fût livré à la circoncision.
Il vint au monde circoncis, et la joie parut sur son visage dès sa naissance :
la terre trembla trois fois, comme si elle eût enfanté elle-même ; toutes les
idoles se prosternèrent ; les trônes des rois furent renversés ; Lucifer jeté au
fond de la mer ; et ce ne fut qu’après avoir nagé pendant quarante jours qu’il
sortit de l’abîme et s’enfuit sur le mont Cabès, d’où, avec une voix terrible,
il appela les anges.
Cette nuit Dieu posa un terme entre l’homme et la femme, qu’aucun d’eux
ne put passer. L’art des magiciens et négromans se trouva sans vertu. On
entendit une voix du ciel qui disait ces paroles : J’ai envoyé au monde mon
ami fidèle.
Selon le témoignage d’Isben Aben, historien arabe, les générations des
oiseaux, des nuées, des vents, et tous les escadrons des anges, se réunirent
pour élever cet enfant, et se disputèrent cet avantage. Les oiseaux disaient
dans leurs gazouillements qu’il était plus commode qu’ils l’élevassent, parce
qu’ils pouvaient plus facilement rassembler plusieurs fruits de divers lieux.
Les vents murmuraient et disaient : C’est plutôt à nous, parce que nous
pouvons lui apporter de tous les endroits les odeurs les plus agréables. Non,

non, disaient les nuées, non, c’est à nos soins qu’il sera confié parce que
nous lui ferons part à tous les instants de la fraîcheur des eaux. Là-dessus
les anges indignés s’écriaient : Que nous restera-t-il donc à faire ? Mais
une voix du ciel fut entendue, qui termina toutes les disputes : Il ne sera
point ôté d’entre les mains des mortels, parce qu’heureuses les mamelles qui
l’allaiteront, et les mains qui le toucheront, et la maison qu’il habitera, et le
lit où il reposera !
Après tant de témoignages si éclatants, mon cher Josué, il faut avoir un
cœur de fer pour ne pas croire sa sainte loi. Que pouvait faire davantage le
ciel pour autoriser sa mission divine, à moins de renverser la nature, et de
faire périr les hommes mêmes qu’il voulait convaincre ?
De Paris, le 20 de la lune de Rhégeb, 1713.

LETTRE XL
Usbek à Ibben

À Smyrne

Dès qu’un grand est mort, on s’assemble dans une mosquée, et l’on fait

son oraison funèbre, qui est un discours à sa louange, avec lequel on serait
bien embarrassé de décider au juste du mérite du défunt.
Je voudrais bannir les pompes funèbres. Il faut pleurer les hommes à
leur naissance, et non pas à leur mort. À quoi servent les cérémonies et tout
l’attirail lugubre qu’on fait paraître à un mourant dans ses derniers moments,
les larmes même de sa famille, et la douleur de ses amis, qu’à lui exagérer
la perte qu’il va faire ?
Nous sommes si aveugles que nous ne savons quand nous devons nous
affliger ou nous réjouir : nous n’avons presque jamais que de fausses
tristesses ou de fausses joies.
Quand je vois le mogol, qui, toutes les années, va sottement se mettre
dans une balance et se faire peser comme un bœuf ; quand je vois les peuples
se réjouir de ce que ce prince est devenu plus matériel, c’est-à-dire moins
capable de les gouverner ; j’ai pitié, Ibben, de l’extravagance humaine.
De Paris, le 20 de la lune de Rhégeb, 1713.

LETTRE XLI
Le premier eunuque
noir à Usbek

Ismaël, un de tes eunuques noirs, vient de mourir, magnifique seigneur ;

et je ne puis m’empêcher de le remplacer. Comme les eunuques sont
extrêmement rares présent, j’avais pensé de me servir d’un esclave noir que
tu as à la campagne ; mais je n’ai pu jusqu’ici le porter à souffrir qu’on
le consacrât à cet emploi. Comme je vois qu’au bout du compte c’est son
avantage, je voulus l’autre jour user à son égard d’un peu de rigueur ; et,
de concert avec l’intendant de tes jardins, j’ordonnai que, malgré lui, on le
mît en état de te rendre les services qui flattent le plus ton cœur, et de vivre
comme moi dans ces redoutables lieux qu’il n’ose pas même regarder : mais
il se mit à hurler comme si on avait voulu l’écorcher, et fit tant qu’il échappa
de nos mains et évita le fatal couteau. Je viens d’apprendre qu’il veut t’écrire
pour te demander grâce, soutenant que je n’ai conçu ce dessein que par un
désir insatiable de vengeance sur certaines railleries piquantes qu’il dit avoir
faites de moi. Cependant je te jure par les cent mille prophètes que je n’ai
agi que pour le bien de ton service, la seule chose qui me soit chère, et hors
laquelle je ne regarde rien. Je me prosterne à tes pieds.
Du sérail de Fatmé, le 7 de la lune de Maharram, 1713.

LETTRE XLII
Pharan à Usbek, son
souverain seigneur

Si tu étais ici, magnifique seigneur, je paraîtrais à ta vue tout couvert de

papier blanc ; et il n’y en aurait pas assez pour écrire toutes les insultes que
ton premier eunuque noir, le plus méchant de tous les hommes, m’a faites
depuis ton départ.
Sous prétexte de quelques railleries qu’il prétend que j’ai faites sur le
malheur de sa condition, il exerce sur ma tête une vengeance inépuisable ; il
a animé contre moi le cruel intendant de tes jardins, qui, depuis ton départ,
m’oblige à des travaux insurmontables, dans lesquels j’ai pensé mille fois
laisser la vie, sans perdre un moment l’ardeur de te servir. Combien de fois
ai-je dit en moi-même : J’ai un maître rempli de douceur, et je suis le plus
malheureux esclave qui soit sur la terre.
Je te l’avoue, magnifique seigneur, je ne me croyais pas destiné à de plus
grandes misères : mais ce traître d’eunuque a voulu mettre le comble à sa
méchanceté. Il y a quelques jours que, de son autorité privée, il me destina
à la garde de tes femmes sacrées, c’est-à-dire à une exécution qui serait
pour moi mille fois plus cruelle que la mort. Ceux qui en naissant ont eu le
malheur de recevoir de leurs cruels parents un traitement pareil se consolent
peut-être sur ce qu’ils n’ont jamais connu d’autre état que le leur : mais
qu’on me fasse descendre de l’humanité, et qu’on m’en prive, je mourrais
de douleur si je ne mourais pas de cette barbarie.
J’embrasse tes pieds, sublime seigneur, dans une humilité profonde. Fais
en sorte que je sente les effets de cette vertu si respectée, et qu’il ne soit pas
dit que par ton ordre il y ait sur la terre un malheureux de plus.
Des jardins de Fatmé, le 7 de la lune de Maharram, 1713.

LETTRE XLIII
Usbek à Pharan

Aux jardins de Fatmé

Recevez la joie dans votre cœur, et reconnaissez ces sacrés caractères ;

faites-les baiser au grand eunuque et à l’intendant de mes jardins. Je leur
défends de rien entreprendre contre vous : dites-leur d’acheter l’eunuque qui
me manque. Acquittez-vous de votre devoir comme si vous m’aviez toujours
devant les yeux ; car sachez que plus mes bontés sont grandes, plus vous
serez puni si vous en abusez.
De Paris, le 25 de la lune de Rhégeb, 1713.

LETTRE XLIV
Usbek à Rhédi

À Venise

Il y a en France trois sortes d’états ; l’église, l’épée et la robe. Chacun a

un mépris souverain pour les deux autres : tel, par exemple, que l’on devrait
mépriser parce qu’il est un sot, ne l’est souvent que parce qu’il est homme
de robe.
Il n’y a pas jusqu’aux plus vils artisans qui ne disputent sur l’excellence
de l’art qu’ils ont choisi ; chacun s’élève au-dessus de celui qui est d’une
profession différente, à proportion de l’idée qu’il s’est faite de la supériorité
de la sienne.
Les hommes ressemblent tous, plus ou moins, à cette femme de la
province d’Erivan, qui, ayant reçu quelques grâces d’un de nos monarques,
lui souhaita mille fois, dans les bénédictions qu’elle lui donna, que le ciel
le fît gouverneur d’Erivan.
J’ai lu dans une relation qu’un vaisseau français ayant relâché à la côte
de Guinée, quelques hommes de l’équipage voulurent aller à terre acheter
quelques moutons. On les mena au roi, qui rendait la justice à ses sujets
sous un arbre. Il était sur son trône, c’est-à-dire sur un morceau de bois,
aussi fier que s’il eût été assis sur celui du grand mogol : il avait trois
ou quatre gardes avec des piques de bois ; un parasol en forme de dais le
couvrait de l’ardeur du soleil ; tous ses ornements et ceux de la reine sa
femme consistaient en leur peau noire et quelques bagues. Ce prince, plus
vain encore que misérable, demanda à ces étrangers si on parlait beaucoup
de lui en France. Il croyait que son nom devait être porté d’un pôle à l’autre ;
et, à la différence de ce conquérant de qui on a dit qu’il avait fait taire toute
la terre, il croyait, lui, qu’il devait faire parler tout l’univers.
Lorsque le kan de Tartarie a dîné, un héraut crie que tous les princes de
la terre peuvent aller dîner, si bon leur semble ; et ce barbare, qui ne mange
que du lait, qui n’a pas de maison, qui ne vit que de brigandage, regarde tous
les rois du monde comme ses esclaves, et les insulte régulièrement deux fois
par jour.
De Paris, le 28 de la lune de Rhégeb, 1713.

LETTRE XLV
Rica à Usbek

À ***

Hier matin, comme j’étais au lit, j’entendis frapper rudement à ma porte,

qui fut soudain ouverte ou enfoncée par un homme avec qui j’avais lié
quelque société, et qui me parut tout hors de lui-même.
Son habillement était beaucoup plus que modeste ; sa perruque de travers
n’avait pas même été peignée ; il n’avait pas eu le temps de faire recoudre
son pourpoint noir ; et il avait renoncé pour ce jour-là aux sages précautions
avec lesquelles il avait coutume de déguiser le délabrement de son équipage.
Levez-vous, me dit-il ; j’ai besoin de vous tout aujourd’hui : j’ai mille
emplettes à faire, et je serai bien aise que ce soit avec vous. Il faut
premièrement que nous allions rue Saint-Honoré parler à un notaire qui est
chargé de vendre une terre de cinq cent mille livres ; je veux qu’il m’en
donne la préférence. En venant ici, je me suis arrêté un moment au faubourg
Saint-Germain, où j’ai loué un hôtel deux mille écus ; et j’espère passer le
contrat aujourd’hui.
Dès que je fus habillé, ou peu s’en fallait, mon homme me fit
précipitamment descendre. Commençons, dit-il, par acheter un carrosse, et
établissons l’équipage. En effet nous achetâmes non seulement un carrosse
mais encore pour cent mille francs de marchandises en moins d’une heure :
tout cela se fit promptement, parce que mon homme ne marchanda rien et ne
compta jamais ; aussi ne déplaça-t-il pas. Je rêvais sur tout ceci ; et, quand
j’examinais cet homme, je trouvais en lui une complication singulière de
richesses et de pauvreté ; de manière que je ne savais que croire. Mais enfin
je rompis le silence ; et, le tirant à part, je lui dis : Monsieur, qui est-ce qui
payera tout cela ? Moi, dit-il : venez dans ma chambre ; je vous montrerai
des trésors immenses, et des richesses enviées des plus grands monarques :
mais elles ne le seront pas de vous, qui les partagerez toujours avec moi. Je
le suis. Nous grimpons à son cinquième étage ; et, par une échelle, nous nous
guindons à un sixième, qui était un cabinet ouvert aux quatre vents, dans
lequel il n’y avait que deux ou trois douzaines de bassins de terre remplis de
diverses liqueurs. Je me suis levé de grand matin me dit-il, et j’ai fait d’abord
ce que je fais depuis vingt-cinq ans, qui est d’aller visiter mon œuvre : j’ai
vu que le grand jour était venu qui devait me rendre plus riche qu’homme

qui soit sur la terre. Voyez-vous cette liqueur vermeille ? Elle a à présent
toutes les qualités que les philosophes demandent pour faire la transmutation
des métaux. J’en ai tiré ces grains que vous voyez, qui sont de vrai or
par leur couleur, quoiqu’un peu imparfaits par leur pesanteur. Ce secret,
que Nicolas Flamel trouva, mais que Raimond Lulle et un million d’autres
cherchèrent toujours, est venu jusques à moi ; et je me trouve aujourd’hui
un heureux adepte. Fasse le ciel que je ne me serve de tant de trésors qu’il
m’a communiqués que pour sa gloire !
Je sortis et je descendis, ou plutôt je me précipitai par cet escalier,
transporté de colère, et laissai cet homme si riche dans son hôpital. Adieu
mon cher Usbek. J’irai te voir demain ; et, si tu veux, nous reviendrons
ensemble à Paris.
De Paris, le dernier de la lune de Rhégeb, 1713.

LETTRE XLVI
Usbek à Rhédi

À Venise

Je vois ici des gens qui disputent sans fin sur la religion ; mais il semble
qu’ils combattent en même temps à qui l’observera le moins.
Non seulement ils ne sont pas meilleurs chrétiens, mais même meilleurs
citoyens : et c’est ce qui me touche ; car, dans quelque religion qu’on vive,
l’observation des lois, l’amour pour les hommes, la piété envers les parents,
sont toujours les premiers actes de religion.
En effet, le premier objet d’un homme religieux ne doit-il pas être de
plaire à la divinité qui a établi la religion qu’il professe ? Mais le moyen le
plus sûr pour y parvenir est sans doute d’observer les règles de la société et
les devoirs de l’humanité. Car, en quelque religion qu’on vive, dès qu’on en
suppose une, il faut bien que l’on suppose aussi que Dieu aime les hommes,
puisqu’il établit une religion pour les rendre heureux ; que, s’il aime les
hommes, on est assuré de lui plaire en les aimant aussi, c’est-à-dire en
exerçant envers eux tous les devoirs de la charité et de l’humanité, et en ne
violant point les lois sous lesquelles ils vivent.
Par là on est bien plus sûr de plaire à Dieu qu’en observant telle ou telle
cérémonie : car les cérémonies n’ont point un degré de bonté par elles-
mêmes ; elles ne sont bonnes qu’avec égard, et dans la supposition que Dieu
les a commandées. Mais c’est la matière d’une grande discussion : on peut
facilement s’y tromper, car il faut choisir les cérémonies d’une religion entre
celles de deux mille.
Un homme faisait tous les jours à Dieu cette prière : Seigneur, je
n’entends rien dans les disputes que l’on fait sans cesse à votre sujet :
je voudrais vous servir selon votre volonté ; mais chaque homme que je
consulte veut que je vous serve à la sienne. Lorsque je veux vous faire ma
prière, je ne sais en quelle langue je dois vous parler. Je ne sais pas non plus
en quelle posture je dois me mettre : l’un dit que je dois vous prier debout ;
l’autre veut que je sois assis ; l’autre exige que mon corps porte sur mes
genoux. Ce n’est pas tout : il y en a qui prétendent que je dois me laver tous
les matins avec de l’eau froide ; d’autres soutiennent que vous me regarderez
avec horreur si je ne me fais pas couper un petit morceau de chair. Il m’arriva
l’autre jour de manger un lapin dans un caravansérail : trois hommes qui

étaient auprès de là me firent trembler : ils me soutinrent tous trois que je
vous avais grièvement offensé ; l’un, parce que cet animal était immonde ;
l’autre, parce qu’il était étouffé ; l’autre enfin parce qu’il n’était pas poisson.
Un brachmane qui passait par là, et que je pris pour juge, me dit : Ils ont
tort, car apparemment vous n’avez pas tué vous-même cet animal. Si fait, lui
dis-je. Ah ! vous avez commis une action abominable, et que Dieu ne vous
pardonnera jamais, me dit-il d’une voix sévère : que savez-vous si l’âme de
votre père n’était pas passée dans cette bête ? Toutes ces choses, seigneur,
me jettent dans un embarras inconcevable : je ne puis remuer la tête que
je ne sois menacé de vous offenser ; cependant je voudrais vous plaire, et
employer à cela la vie que je tiens de vous. Je ne sais si je me trompe, mais
je crois que le meilleur moyen pour y parvenir est de vivre en bon citoyen
dans la société où vous m’avez fait naître, et en bon père dans la famille que
vous m’avez donnée.
De Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1713.

LETTRE XLVII
Zachi à Usbek

À Paris

J’ai une grande nouvelle à t’apprendre : je me suis réconciliée avec
Zéphis ; le sérail, partagé entre nous, s’est réuni. Il ne manque que toi dans
ces lieux où la paix règne : viens, mon cher Usbek, viens y faire triompher
l’amour.
Je donnai à Zéphis un grand festin, où ta mère, tes femmes et tes
principales concubines, furent invitées ; tes tantes et plusieurs de tes cousines
s’y trouvèrent aussi : elles étaient venues à cheval, couvertes du sombre
nuage de leurs voiles et de leurs habits.
Le lendemain nous partîmes pour la campagne, où nous espérions être
plus libres : nous montâmes sur nos chameaux, et nous nous mîmes quatre
dans chaque loge. Comme la partie avait été faite brusquement, nous
n’eûmes pas le temps d’envoyer à la ronde annoncer le courouc : mais
le premier eunuque, toujours industrieux, prit une autre précaution ; car il
joignit à la toile qui nous empêchait d’être vues un rideau si épais que nous
ne pouvions absolument voir personne.
Quand nous fûmes arrivées à cette rivière qu’il faut traverser, chacune
de nous se mit, selon sa coutume, dans une boîte, et se fit porter dans le
bateau ; car on nous dit que la rivière était pleine de monde. Un curieux,
qui s’approcha de trop près du lieu où nous étions enfermées, reçut un coup
mortel qui lui ôta pour jamais la lumière du jour ; un autre, qu’on trouva
se baignant tout nu sur le rivage, eut le même sort ; et tes fidèles eunuques
sacrifièrent à ton honneur et au nôtre ces deux infortunés.
Mais écoute le reste de nos aventures. Quand nous fûmes au milieu du
fleuve, un vent si impétueux s’éleva, et un nuage si affreux couvrit les airs,
que nos matelots commencèrent à désespérer. Effrayées de ce péril, nous
nous évanouîmes presque toutes. Je me souviens que j’entendis la voix et
la dispute de nos eunuques, dont les uns disaient qu’il fallait nous avertir
du péril et nous tirer de notre prison ; mais leur chef soutint toujours qu’il
mourrait plutôt que de souffrir que son maître fût ainsi déshonore, et qu’il
enfoncerait un poignard dans le sein de celui qui ferait des propositions si
hardies. Une de mes esclaves, tout hors d’elle, courut vers moi, déshabillée,
pour me secourir ; mais un eunuque noir la prit brutalement, et la fit rentrer

dans l’endroit d’où elle était sortie. Pour lors je m’évanouis, et ne revins à
moi qu’après que le péril fut passé.
Que les voyages sont embarrassants pour les femmes ! Les hommes ne
sont exposés qu’aux dangers qui menacent leur vie ; et nous sommes à tous
les instants dans la crainte de perdre notre vie ou notre vertu. Adieu, mon
cher Usbek, je t’adorerai toujours.
Du sérail de Fatmé, le 2 de la lune de Rahmazan, 1713.

LETTRE XLVIII
Usbek à Rhédi

À Venise

Ceux qui aiment à s’instruire ne sont jamais oisifs. Quoique je ne sois

chargé d’aucune affaire importante, je suis cependant dans une occupation
continuelle. Je passe ma vie à examiner ; j’écris le soir ce que j’ai remarqué,
ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu dans la journée ; tout m’intéresse, tout
m’étonne : je suis comme un enfant dont les organes encore tendres sont
vivement frappés par les moindres objets.
Tu ne le croirais pas peut-être ; nous sommes reçus agréablement dans
toutes les compagnies et dans toutes les sociétés. Je crois devoir beaucoup
à l’esprit vif et à la gaieté naturelle de Rica, qui fait qu’il recherche tout
le monde et qu’il en est également recherché. Notre air étranger n’offense
plus personne ; nous jouissons même de la surprise où l’on est de nous
trouver quelque politesse ; car les Français n’imaginent pas que notre climat
produise des hommes. Cependant, il faut l’avouer, ils valent la peine qu’on
les détrompe.
J’ai passé quelques jours dans une maison de campagne auprès de Paris,
chez un homme de considération, qui est ravi d’avoir de la compagnie chez
lui. Il a une femme fort aimable, et qui joint à une grande modestie une gaieté
que la vie retirée ôte toujours à nos dames de Perse.
Étranger que j’étais, je n’avais rien de mieux à faire que d’étudier
cette foule de gens qui y abordaient sans cesse, et qui me présentaient
toujours quelque chose de nouveau. Je remarquai d’abord un homme dont
la simplicité me plut ; je m’attachai à lui, il s’attacha à moi ; de sorte que
nous nous trouvions toujours l’un auprès de l’autre.
Un jour que, dans un grand cercle, nous nous entretenions en particulier,
laissant les conversations générales à elles-mêmes : Vous trouverez peut-être
en moi, lui dis-je, plus de curiosité que de politesse ; mais je vous supplie
d’agréer que je vous fasse quelques questions, car je m’ennuie de n’être
au fait de rien et de vivre avec des gens que je ne saurais démêler. Mon
esprit travaille depuis deux jours ; il n’y a pas un seul de ces hommes qui
ne m’ait donné deux cents fois la torture ; et je ne les devinerais de mille
ans : ils me sont plus invisibles que les femmes de notre grand monarque.
Vous n’avez qu’à dire, me répondit-il, et je vous instruirai de tout ce que

vous souhaiterez ; d’autant mieux que je vous crois homme discret, et que
vous n’abuserez pas de ma confiance.
Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a tant parlé des repas qu’il a donnés
aux grands, qui est si familier avec vos ducs, et qui parle si souvent à vos
ministres, qu’on me dit être d’un accès si difficile ? Il faut bien que ce soit
un homme de qualité : mais il a la physionomie si basse qu’il ne fait guère
honneur aux gens de qualité ; et d’ailleurs je ne lui trouve point d’éducation.
Je suis étranger ; mais il me semble qu’il y a en général une certaine politesse
commune à toutes les nations ; je ne lui trouve point de celle-là : est-ce
que vos gens de qualité sont plus mal élevés que les autres ? Cet homme,
me répondit-il en riant, est un fermier : il est autant au-dessus des autres
par ses richesses, qu’il est au-dessous de tout le monde par sa naissance : il
aurait la meilleure table de Paris, s’il pouvait se résoudre à ne manger jamais
chez lui. Il est bien impertinent, comme vous voyez ; mais il excelle par son
cuisinier : aussi n’en est-il pas ingrat ; car vous avez entendu qu’il l’a loué
tout aujourd’hui.
Et ce gros homme vêtu de noir, lui dis-je, que cette dame a fait placer
auprès d’elle, comment a-t-il un habit si lugubre avec un air si gai et un teint
si fleuri ? il sourit gracieusement dès qu’on lui parle ; sa parure est plus
modeste, mais plus arrangée que celle de vos femmes. C’est, me répondit-
il, un prédicateur, et, qui pis est, un directeur. Tel que vous le voyez, il en
sait plus que les maris ; il connaît le faible des femmes : elles savent aussi
qu’il a le sien. Comment, dis-je, il parle toujours de quelque chose qu’il
appelle la grâce ! Non pas toujours, me répondit-il : à l’oreille d’une jolie
femme il parle encore plus volontiers de sa chute : il foudroie en public, mais
il est doux comme un agneau en particulier. Il me semble, dis-je, qu’on le
distingue beaucoup, et qu’on a de grands égards pour lui. Comment ! si on
le distingue ! C’est un homme nécessaire ; il fait la douceur de la vie retirée :
petits conseils, soins officieux, visites marquées ; il dissipe un mal de tête
mieux qu’homme du monde ; il est excellent.
Mais, si je ne vous importune pas, dites-moi qui est celui qui est vis-à-
vis de nous, qui est si mal habillé, qui fait quelquefois des grimaces, et a
un langage différent des autres ; qui n’a pas d’esprit pour parler, mais qui
parle pour avoir de l’esprit. C’est, me répondit-il, un poète, et le grotesque
du genre humain. Ces gens-là disent qu’ils sont nés ce qu’ils sont ; cela est
vrai, et aussi ce qu’ils seront toute leur vie, c’est-à-dire presque toujours
les plus ridicules de tous les hommes : aussi ne les épargne-t-on point ; on
verse sur eux le mépris à pleines mains. La famine a fait entrer celui-ci dans
cette maison ; et il y est bien reçu du maître et de la maîtresse, dont la bonté
et la politesse ne se démentent à l’égard de personne. Il fit leur épithalame

lorsqu’ils se marièrent : c’est ce qu’il a fait de mieux en sa vie ; car il s’est
trouvé que le mariage a été aussi heureux qu’il l’a prédit.
Vous ne le croiriez pas, peut-être, ajouta-t-il, entêté comme vous êtes des
préjugés de l’orient : il y a parmi nous des mariages heureux, et des femmes
dont la vertu est un gardien sévère. Les gens dont nous parlons goûtent entre
eux une paix qui ne peut être troublée ; ils sont aimés et estimés de tout
le monde : il n’y a qu’une chose, c’est que leur bonté naturelle leur fait
recevoir chez eux toute sorte de monde ; ce qui fait qu’ils ont quelquefois
mauvaise compagnie. Ce n’est pas que je les désapprouve ; il faut vivre avec
les hommes tels qu’ils sont : les gens qu’on dit être de si bonne compagnie
ne sont souvent que ceux dont les vices sont plus raffinés ; et peut-être en
est-il comme des poisons, dont les plus subtils sont aussi les plus dangereux.
Et ce vieux homme, lui dis-je tout bas, qui a l’air si chagrin ? Je l’ai
pris d’abord pour un étranger ; car, outre qu’il est habillé autrement que
les autres, il censure tout ce qui se fait en France, et n’approuve pas votre
gouvernement. C’est un vieux guerrier, me dit-il, qui se rend mémorable à
tous ses auditeurs par la longueur de ses exploits. Il ne peut souffrir que la
France ait gagné des batailles où il ne se soit pas trouvé, et qu’on vante un
siège où il n’ait pas monté à la tranchée : il se croit si nécessaire à notre
histoire qu’il s’imagine qu’elle finit où il a fini ; il regarde quelques blessures
qu’il a reçues comme la dissolution de la monarchie ; et, à la différence des
philosophes qui disent qu’on ne jouit que du présent, et que le passé n’est
rien, il ne jouit au contraire que du passé, et n’existe que dans les campagnes
qu’il a faites ; il respire dans les temps qui se sont écoulés, comme les héros
doivent vivre dans ceux qui passeront après eux. Mais pourquoi, dis-je, a-t-
il quitté le service ? Il ne l’a point quitté, me répondit-il, mais le service l’a
quitté : on l’a employé dans une petite place où il racontera ses aventures
le reste de ses jours ; mais il n’ira jamais plus loin, le chemin des honneurs
lui est fermé. Et pourquoi ? lui dis-je. Nous avons une maxime en France,
me répondit-il, c’est de n’élever jamais les officiers dont la patience a langui
dans les emplois subalternes : nous les regardons comme des gens dont
l’esprit s’est rétréci dans les détails, et qui, par l’habitude de petites choses,
sont devenus incapables de plus grandes. Nous croyons qu’un homme qui
n’a pas les qualités d’un général à trente ans ne les aura jamais ; que celui
qui n’a pas ce coup d’œil qui montre tout d’un coup un terrain de plusieurs
lieues dans toutes ses situations différentes, cette présence d’esprit qui fait
que, dans une victoire, on se sert de tous ses avantages, et dans un échec, de
toutes ses ressources, n’acquerra jamais ces talents : c’est pour cela que nous
avons des emplois brillants pour ces hommes grands et sublimes que le ciel
a partagés non seulement d’un cœur mais aussi d’un génie héroïque, et des
emplois subalternes pour ceux dont les talents le sont aussi. De ce nombre

sont ces gens qui ont vieilli dans une guerre obscure : ils ne réussissent
tout au plus qu’à faire ce qu’ils ont fait toute leur vie ; et il ne faut point
commencer à les charger dans le temps qu’ils s’affaiblissent.
Un moment après la curiosité me reprit, et je lui dis : Je m’engage à ne
vous plus faire de questions si vous voulez encore souffrir celle-ci. Qui est
ce grand jeune homme qui a des cheveux, peu d’esprit et tant d’impertinence
d’où vient qu’il parle plus haut que les autres, et se sait si bon gré d’être au
monde ? C’est un homme à bonnes fortunes, me répondit-il. À ces mots, des
gens entrèrent, d’autres sortirent, on se leva, quelqu’un vint parler à mon
gentilhomme, et je restai aussi peu instruit qu’auparavant. Mais, un moment
après, je ne sais par quel hasard ce jeune homme se trouva auprès de moi ; et
m’adressant la parole : Il fait beau ; voudriez-vous, monsieur, faire un tour
dans le parterre ? Je lui répondis le plus civilement qu’il me fut possible, et
nous sortîmes ensemble. Je suis venu à la campagne, me dit-il, pour faire
plaisir à la maîtresse de la maison, avec laquelle je ne suis pas mal. Il y
a bien certaine femme dans le monde qui ne sera pas de bonne humeur,
mais qu’y faire ? Je vois les plus jolies femmes de Paris ; mais je ne me
fixe pas à une, et je leur en donne bien à garder : car, entre vous et moi,
je ne vaux pas grand-chose. Apparemment, monsieur, lui dis-je, que vous
avez quelque charge ou quelque emploi qui vous empêche d’être plus assidu
auprès d’elles ? Non, monsieur, je n’ai d’autre emploi que de faire enrager un
mari ou désespérer un père ; j’aime à alarmer une femme qui croit me tenir,
et la mettre à deux doigts de sa perte. Nous sommes quelques jeunes gens
qui partageons ainsi tout Paris, et l’intéressons à nos moindres démarches.
À ce que je comprends, lui dis-je, vous faites plus de bruit que le guerrier le
plus valeureux, et vous êtes plus considéré qu’un grave magistrat. Si vous
étiez en Perse, vous ne jouiriez pas de tous ces avantages ; vous deviendriez
plus propre à garder nos dames qu’à leur plaire. Le feu me monta au visage ;
et je crois que, pour peu que j’eusse parlé, je n’aurais pu m’empêcher de
le brusquer.
Que dis-tu d’un pays où l’on tolère de pareilles gens, et où l’on laisse
vivre un homme qui fait un tel métier ; où l’infidélité, la trahison, le rapt,
la perfidie et l’injustice conduisent à la considération ; où l’on estime un
homme parce qu’il ôte une fille à son père, une femme à son mari, et trouble
les sociétés les plus douces et les plus saintes ? Heureux les enfants d’Hali,
qui défendent leurs familles de l’opprobre et de la séduction ? La lumière du
jour n’est pas plus pure que le feu qui brûle dans le cœur de nos femmes : nos
filles ne pensent qu’en tremblant au jour qui doit les priver de cette vertu qui
les rend semblables aux anges et aux puissances incorporelles. Terre natale
et chérie, sur qui le soleil jette ses premiers regards, tu n’es point souillée

par les crimes horribles qui obligent cet astre à se cacher dès qu’il paraît
dans le noir occident !
De Paris, le 4 de la lune de Rahmazan, 1713.

LETTRE XLIX
Rica à Usbek

À ***

Étant l’autre jour dans ma chambre, je vis entrer un dervis
extraordinairement habillé ; sa barbe descendait jusqu’à sa ceinture de
corde ; il avait les pieds nus ; son habit était gris, grossier, et en quelques
endroits pointu. Le tout me parut si bizarre que ma première idée fut
d’envoyer chercher un peintre pour en faire une fantaisie.
Il me fit d’abord un grand compliment, dans lequel il m’apprit qu’il était
homme de mérite et de plus capucin. On m’a dit, ajouta-t-il, monsieur, que
vous retournez bientôt à la cour de Perse, où vous tenez un rang distingué.
Je viens vous demander votre protection, et vous prier de nous obtenir du
roi une petite habitation auprès de Casbin pour deux ou trois religieux. Mon
père, lui dis-je, vous voulez donc aller en Perse ? Moi, monsieur ! me dit-il,
je m’en donnerai bien de garde. Je suis ici provincial, et je ne troquerais pas
ma condition contre celle de tous les capucins du monde. Et que diable me
demandez-vous donc ? C’est, me répondit-il, que si nous avions cet hospice,
nos pères d’Italie y enverraient deux ou trois de leurs religieux. Vous les
connaissez apparemment, lui dis-je, ces religieux ? Non, monsieur, je ne les
connais pas. Hé morbleu ! que vous importe donc qu’ils aillent en Perse ?
C’est un beau projet de faire respirer l’air de Casbin à deux capucins ! cela
sera très utile et à l’Europe et à l’Asie ! il est fort nécessaire d’intéresser là-
dedans les monarques ! voilà ce qui s’appelle de belles colonies ! Allez ;
vous et vos semblables n’êtes point faits pour être transplantés ; et vous ferez
bien de continuer à ramper dans les endroits où vous vous êtes engendrés.
De Paris, le 15 de lune de Rahmazan, 1713.

LETTRE L
Rica à ***

J’ai vu des gens chez qui la vertu était si naturelle qu’elle ne se faisait pas

même sentir : ils s’attachaient à leur devoir sans s’y plier, et s’y portaient
comme par instinct : bien loin de relever par leurs discours leurs rares
qualités, il semblait qu’elles n’avaient pas percé jusqu’à eux. Voilà les gens
que j’aime ; non pas ces hommes vertueux qui semblent être étonnés de
l’être, et qui regardent une bonne action comme un prodige dont le récit doit
surprendre.
Si la modestie est une vertu nécessaire à ceux à qui le ciel a donné de
grands talents, que peut-on dire de ces insectes qui osent faire paraître un
orgueil qui déshonorerait les plus grands hommes ?
Je vois de tous côtés des gens qui parlent sans cesse d’eux-mêmes ; leurs
conversations sont un miroir qui présente toujours leur impertinente figure :
ils vous parleront des moindres choses qui leur sont arrivées ; et ils veulent
que l’intérêt qu’ils y prennent les grossisse à vos yeux : ils ont tout fait, tout
vu, tout dit, tout pensé : ils sont un modèle universel, un sujet de comparaison
inépuisable, une source d’exemples qui ne tarit jamais. Oh ! que la louange
est fade lorsqu’elle réfléchit vers le lieu d’où elle part !
Il y a quelques jours qu’un homme de ce caractère nous accabla pendant
deux heures de lui, de son mérite et de ses talents : mais, comme il n’y a point
de mouvement perpétuel dans le monde, il cessa de parler. La conversation
nous revint donc, et nous la prîmes.
Un homme qui paraissait assez chagrin commença par se plaindre de
l’ennui répandu dans les conversations. Quoi ! toujours des sots qui se
peignent eux-mêmes, et qui ramènent tout à eux ! Vous avez raison, reprit
brusquement notre discoureur, il n’y a qu’à faire comme moi ; je ne me loue
jamais : j’ai du bien, de la naissance, je fais de la dépense, mes amis lisent
que j’ai quelque esprit ; mais je ne parle jamais de tout cela : si j’ai quelques
bonnes qualités, celle dont je fais le plus de cas, c’est ma modestie.
J’admirais cet impertinent ; et, pendant qu’il parlait tout haut, je disais
tout bas : Heureux celui qui a assez de vanité pour ne dire jamais de bien de
lui, qui craint ceux qui l’écoutent, et ne compromet point son mérite avec
l’orgueil des autres !
De Paris, le 20 de la lune de Rahmazan, 1713.

LETTRE LI
Nargum, envoyé de Perse
en Moscovie, à Usbek

À Paris

On m’a écrit d’Ispahan que tu avais quitté la Perse, et que tu étais

actuellement à Paris. Pourquoi faut-il que j’apprenne de tes nouvelles par
d’autres que par toi ?
Les ordres du roi des rois me retiennent depuis cinq ans dans ce pays-ci,
où j’ai terminé plusieurs négociations importantes.
Tu sais que le czar est le seul des princes chrétiens dont les intérêts soient
mêlés avec ceux de la Perse, parce qu’il est ennemi des Turcs comme nous.
Son empire est plus grand que le nôtre, car on compte mille lieues depuis
Moscow jusqu’à la dernière place de ses états du côté de la Chine.
Il est le maître absolu de la vie et des biens de ses sujets, qui sont tous
esclaves, à la réserve de quatre familles. Le lieutenant des prophètes, le roi
des rois, qui a le ciel pour marchepied, ne fait pas un exercice plus redoutable
de sa puissance.
À voir le climat affreux de la Moscovie, on ne croirait jamais que ce fût
une peine d’en être exilé : cependant, dès qu’un grand est disgracié, on le
relègue en Sibérie.
Comme la loi de notre prophète nous défend de boire du vin, celle du
prince le défend aux Moscovites.
Ils ont une manière de recevoir leurs hôtes qui n’est point du tout persane.
Dès qu’un étranger entre dans une maison, le mari lui présente sa femme :
l’étranger la baise ; et cela passe pour une politesse faite au mari.
Quoique les pères, au contrat de mariage de leurs filles, stipulent
ordinairement que le mari ne les fouettera pas, cependant on ne saurait croire
combien les femmes moscovites aiment à être battues : elles ne peuvent
comprendre qu’elles possèdent le cœur de leur mari s’il ne les bat comme
il faut. Une conduite opposée de sa part est une marque d’indifférence
impardonnable. Voici une lettre que l’une d’elles écrivit dernièrement à sa
mère :

Ma chère mère,
« Je suis la plus malheureuse femme du monde : il n’y a rien que je n’aie fait pour me
faire aimer de mon mari, et je n’ai jamais pu y réussir. Hier j’avais mille affaires dans
la maison ; je sortis, et je demeurai tout le jour dehors : je crus, à mon retour, qu’il me
battrait bien fort ; mais il ne me dit pas un seul mot. Ma sœur est bien autrement traitée ;
son mari la bat tous les jours ; elle ne peut pas regarder un homme qu’il ne l’assomme
soudain : ils s’aiment beaucoup aussi, et ils vivent de la meilleure intelligence du
monde.
C’est ce qui la rend si fière ; mais je ne lui donnerai pas longtemps sujet de me mépriser.
J’ai résolu de me faire aimer de mon mari à quelque prix que ce soit : je le ferai si
bien enrager qu’il faudra bien qu’il me donne des marques d’amitié. Il ne sera pas dit
que je ne serai pas battue, et que je vivrai dans la maison sans que l’on pense à moi.
La moindre chiquenaude qu’il me donnera, je crierai de toute ma force, afin qu’on
s’imagine qu’il y va tout de bon ; et je crois que si quelque voisin venait au secours,
je l’étranglerais. Je vous supplie, ma chère mère, de vouloir bien représenter à mon
mari qu’il me traite d’une manière indigne. Mon père, qui est un si honnête homme,
n’agissait pas de même ; et il me souvient, lorsque j’étais petite fille, qu’il me semblait
quelquefois qu’il vous aimait trop. Je vous embrasse, ma chère mère. »
Les Moscovites ne peuvent point sortir de l’empire, fût-ce pour voyager.
Ainsi, séparés des autres nations par les lois du pays, ils ont conservé leurs
anciennes coutumes avec d’autant plus d’attachement qu’ils ne croyaient
pas qu’il fût possible d’en avoir d’autres.
Mais le prince qui règne à présent a voulu tout changer : il a eu de grands
démêlés avec eux au sujet de leur barbe : le clergé et les moines n’ont pas
moins combattu en faveur de leur ignorance.
Il s’attache à faire fleurir les arts, et ne néglige rien pour porter dans
l’Europe et l’Asie la gloire de sa nation, oubliée jusqu’ici, et presque
uniquement connue d’elle-même.
Inquiet et sans cesse agité, il erre dans ses vastes états, laissant partout
des marques de sa sévérité naturelle.
Il les quitte comme s’ils ne pouvaient le contenir, et va chercher dans
l’Europe d’autres provinces et de nouveaux royaumes.
Je t’embrasse, mon cher Usbek. Donne-moi de tes nouvelles, je te
conjure.
De le 2 de la lune de Chalval, 1713.

LETTRE LII
Rica à Usbek

À ***

J’étais l’autre jour dans une société où je me divertis assez bien. Il y avait

là des femmes de tous les âges : une de quatre-vingts ans, une de soixante,
une de quarante, qui avait une nièce de vingt à vingt-deux. Un certain instinct
me fit approcher de cette dernière, et elle me dit à l’oreille : Que dites-vous de
ma tante, qui, à son âge, veut avoir des amants, et fait encore la jolie ? Elle a
tort, lui dis-je ; c’est un dessein qui ne convient qu’à vous. Un moment après,
je me trouvai auprès de sa tante, qui me dit : Que dites-vous de cette femme
qui a pour le moins soixante ans, qui a passé aujourd’hui plus d’une heure
à sa toilette ? C’est du temps perdu, lui dis-je ; et il faut avoir vos charmes
pour devoir y songer. J’allai à cette malheureuse femme de soixante ans, et
la plaignais dans mon âme, lorsqu’elle me dit à l’oreille : Y a-t-il rien de si
ridicule voyez cette femme qui a quatre-vingts ans, et qui met des rubans
couleur de feu ; elle veut faire la jeune, et elle y réussit, car cela approche de
l’enfance. Ah ! bon dieu ! dis-je en moi-même ne sentirons-nous jamais que
le ridicule des autres ? C’est peut-être un bonheur, disais-je ensuite, que nous
trouvions de la consolation dans les faiblesses d’autrui. Cependant j’étais
en train de me divertir ; et je dis : Nous avons assez monté, descendons à
présent, et commençons par la vieille qui est au sommet. Madame, vous vous
ressemblez si fort, cette dame à qui je viens de parler et vous, qu’il semble
que vous soyez deux sœurs : je vous crois à peu près de même âge. Vraiment,
monsieur, me dit-elle, lorsque l’une mourra, l’autre devra avoir grand-peur :
je ne crois pas qu’il y ait d’elle à moi deux jours de différence. Quand je
tins cette femme décrépite, j’allai à celle de soixante ans. Il faut, madame,
que vous décidiez un pari que j’ai fait : j’ai gagé que cette dame et vous, lui
montrant la femme de quarante ans, étiez de même âge. Ma foi, dit-elle, je ne
crois pas qu’il y ait six mois de différence. Bon ! m’y voilà ; continuons. Je
descendis encore, et j’allai à la femme de quarante ans. Madame, faites-moi
la grâce de me dire si c’est pour rire que vous appelez cette demoiselle, qui
est à l’autre table, votre nièce : vous êtes aussi jeune qu’elle ; elle a même
quelque chose dans le visage de passé que vous n’avez certainement pas ;
et ces couleurs vives qui paraissent sur votre teint… Attendez, me dit-elle :
je suis sa tante ; mais sa mère avait pour le moins vingt-cinq ans plus que

moi : nous n’étions pas de même lit ; j’ai ouï dire à feu ma sœur que sa fille
et moi naquîmes la même année. Je disais bien, madame ; et je n’avais pas
tort d’être étonné.
Mon cher Usbek les femmes qui se sentent finir d’avance par la perte
de leurs agréments voudraient reculer vers la jeunesse. Eh ! comment ne
chercheraient-elles pas à tromper les autres ? elles font tous leurs efforts pour
se tromper elles-mêmes, et se dérober à la plus affligeante de toutes les idées.
De Paris, le 3 de la lune de Chalval, 1713.

LETTRE LIII
Zélis à Usbek

À Paris

Jamais passion n’a été plus forte et plus vive que celle de Cosron, eunuque
blanc, pour mon esclave Zélide ; il la demande en mariage avec tant de fureur
que je ne puis la lui refuser. Et pourquoi ferais-je de la résistance lorsque sa
mère n’en fait pas, et que Zélide elle-même paraît satisfaite de l’idée de ce
mariage imposteur et de l’ombre vaine qu’on lui présente ?
Que veut-elle faire de cet infortuné qui n’aura d’un mari que la jalousie ;
qui ne sortira de sa froideur que pour entrer dans un désespoir inutile ; qui
se rappellera toujours la mémoire de ce qu’il a été, pour la faire souvenir de
ce qu’il n’est plus ; qui toujours prêt à se donner et ne se donnant jamais,
se trompera, la trompera sans cesse, et lui fera essuyer à chaque instant tous
les malheurs de sa condition ?
Et quoi ! être toujours dans les images et dans les fantômes ! ne vivre que
pour imaginer ! se trouver toujours auprès des plaisirs, et jamais dans les
plaisirs ! languissante dans les bras d’un malheureux, au lieu de répondre à
ses soupirs, ne répondre qu’à ses regrets !
Quel mépris ne doit-on pas avoir pour un homme de cette espèce, fait
uniquement pour garder, et jamais pour posséder ! Je cherche l’amour, et je
ne le vois pas.
Je te parle librement, parce que tu aimes ma naïveté, et que tu préfères
mon air libre et ma sensibilité pour les plaisirs à la pudeur feinte de mes
compagnes.
Je t’ai ouï dire mille fois que les eunuques goûtent avec les femmes
une sorte de volupté qui nous est inconnue ; que la nature se dédommage
de ses pertes ; qu’elle a des ressources qui réparent le désavantage de
leur condition ; qu’on peut bien cesser d’être homme, mais non pas d’être
sensible ; et que, dans cet état, on est comme dans un troisième sens, où l’on
ne fait pour ainsi dire que changer de plaisirs.
Si cela était, je trouverais Zélide moins à plaindre. C’est quelque chose
de vivre avec des gens moins malheureux.
Donne-moi tes ordres là-dessus, et fais-moi savoir si tu veux que le
mariage s’accomplisse dans le sérail. Adieu.
Du sérail d’Ispahan, le 5 de la lune de Chalval, 1713.

LETTRE LIV
Rica à Usbek

À ***

J’étais ce matin dans ma chambre, qui, comme tu sais, n’est séparée des
autres que par une cloison fort mince et percée en plusieurs endroits ; de
sorte qu’on entend tout ce qui se dit dans la chambre voisine. Un homme,
qui se promenait à grands pas, disait à un autre : Je ne sais ce que c’est ; mais
tout se tourne contre moi : il y a plus de trois jours que je n’ai rien dit qui
m’ait fait honneur ; et je me suis trouvé confondu pêle-mêle dans toutes les
conversations sans qu’on ait fait la moindre attention à moi, et qu’on m’ait
deux fois adressé la parole. J’avais préparé quelques saillies pour relever
mon discours ; jamais on n’a voulu souffrir que je les fisse venir. J’avais
un conte fort joli à faire ; mais, à mesure que j’ai voulu l’approcher, on l’a
esquivé comme si on l’avait fait exprès. J’ai quelques bons mots qui, depuis
quatre jours, vieillissent dans ma tête sans que j’en aie pu faire le moindre
usage. Si cela continue, je crois qu’à la fin je serai un sot ; il semble que
ce soit mon étoile, et que je ne puisse m’en dispenser. Hier j’avais espéré
de briller avec trois ou quatre vieilles femmes qui certainement ne m’en
imposent point, et je devais dire les plus jolies choses du monde : je fus plus
d’un quart d’heure à diriger ma conversation ; mais elles ne tinrent jamais
un propos suivi, et elles coupèrent, comme des parques fatales, le fil de tous
mes discours. Veux-tu que je te dise ? la réputation de bel esprit coûte bien à
soutenir. Je ne sais comment tu as fait pour y parvenir. Il me vient une pensée,
reprit l’autre : travaillons de concert à nous donner de l’esprit ; associons-
nous pour cela. Chaque jour nous nous dirons de quoi nous devons parler :
et nous nous secourrons si bien que, si quelqu’un vient nous interrompre au
milieu de nos idées, nous l’attirerons nous-mêmes ; et s’il ne veut pas venir
de bon gré, nous lui ferons violence. Nous conviendrons des endroits où il
faudra approuver, de ceux où il faudra sourire, des autres où il faudra rire
tout à fait et à gorge déployée. Tu verras que nous donnerons le ton à toutes
les conversations, et qu’on admirera la vivacité de notre esprit et le bonheur
de nos reparties. Nous nous protégerons par des signes de tête mutuels. Tu
brilleras aujourd’hui, demain tu seras mon second. J’entrerai avec toi dans
une maison, et je m’écrierai en te montrant : Il faut que je vous dise une
réponse bien plaisante que monsieur vient de faire à un homme que nous

avons trouvé dans la rue. Et je me tournerai vers toi. Il ne s’y attendait pas,
il a été bien étonné. Je réciterai quelques-uns de mes vers, et tu diras : J’y
étais quand il les fit ; c’était dans un souper, et il ne rêva pas un moment.
Souvent même nous nous raillerons toi et moi ; et l’on dira : Voyez comme
ils s’attaquent, comme ils se défendent ; ils ne s’épargnent pas : voyons
comment il sortira de là : à merveille ! quelle présence d’esprit ! voilà une
véritable bataille. Mais on ne dira pas que nous nous étions escarmouchés
dès la veille. Il faudra acheter de certains livres, qui sont des recueils de bons
mots, composés à l’usage de ceux qui l’ont point d’esprit et qui en veulent
contrefaire ; tout dépend d’avoir des modèles. Je veux qu’avant six mois
nous soyons en état de tenir une conversation d’une heure toute remplie de
bons mots. Mais il faudra avoir une attention, c’est de soutenir leur fortune :
ce n’est pas assez de dire un bon mot, il faut le répandre et le semer partout ;
sans cela, autant de perdu ; et je t’avoue qu’il n’y a rien de si désolant que de
voir une jolie chose qu’on a dite mourir dans l’oreille d’un sot qui l’entend.
Il est vrai que souvent il y a une compensation, et que nous disons aussi
bien des sottises qui passent incognito ; et c’est la seule chose qui peut
nous consoler dans cette occasion. Voilà, mon cher, le parti qu’il nous faut
prendre. Fais ce que je te dirai, et je te promets avant six mois une place à
l’Académie : c’est pour te dire que le travail ne sera pas long ; car pour lors
tu pourras renoncer à ton art, tu seras homme d’esprit malgré que tu en aies.
On remarque en France que, dès qu’un homme entre dans une compagnie,
il prend d’abord ce qu’on appelle l’esprit du corps : tu seras de même ; et je
ne crains pour toi que l’embarras des applaudissements.
De Paris, le 6 de la lune de Zilcadé, 1714.

LETTRE LV
Rica à Ibben

À Smyrne

Chez les peuples d’Europe, le premier quart d’heure du mariage aplanit

toutes les difficultés ; les dernières faveurs sont toujours de même date que
la bénédiction nuptiale : les femmes n’y sont point comme nos Persanes, qui
disputent le terrain quelquefois des mois entiers ; il n’y a rien de si plénier : si
elles ne perdent rien, c’est qu’elles n’ont rien à perdre. Mais on sait toujours,
chose honteuse ! le moment de leur défaite ; et, sans consulter les astres, on
peut prédire au juste l’heure de la naissance de leurs enfants.
Les Français ne parlent presque jamais de leurs femmes : c’est qu’ils ont
peur d’en parler devant des gens qui les connaissent mieux qu’eux.
Il y a parmi eux des hommes très malheureux que personne ne console,
ce sont les maris jaloux ; il y en a que tout le monde hait, ce sont les maris
jaloux ; il y en a que tous les hommes méprisent, ce sont encore les maris
jaloux.
Aussi n’y a-t-il point de pays où ils soient en si petit nombre que chez
les Français. Leur tranquillité n’est pas fondée sur la confiance qu’ils ont
en leurs femmes ; c’est au contraire sur la mauvaise opinion qu’ils en ont.
Toutes les sages précautions des Asiatiques, les voiles qui les couvrent, les
prisons où elles sont détenues, la vigilance des eunuques, leur paraissent des
moyens plus propres à exercer l’industrie de ce sexe qu’à la lasser. Ici les
maris prennent leur parti de bonne grâce, et regardent les infidélités comme
des coups d’une étoile inévitable. Un mari qui voudrait seul posséder sa
femme serait regardé comme un perturbateur de la joie publique, et comme
un insensé qui voudrait jouir de la lumière du soleil à l’exclusion des autres
hommes.
Ici un mari qui aime sa femme est un homme qui n’a pas assez de mérite
pour se faire aimer d’une autre ; qui abuse de la nécessité de la loi pour
suppléer aux agréments qui lui manquent ; qui se sert de tous ses avantages
au préjudice d’une société entière ; qui s’approprie ce qui ne lui avait été
donné qu’en engagement, et qui agit, autant qu’il est en lui, pour renverser
une convention tacite qui fait le bonheur de l’un et de l’autre sexe. Ce titre
de mari d’une jolie femme, qui se cache en Asie avec tant de soin, se porte
ici sans inquiétude. On se sent en état de faire diversion partout. Un prince

se console de la perte d’une place par la prise d’une autre : dans le temps que
le Turc nous prenait Bagdad, n’enlevions-nous pas au Mogol la forteresse
de Candahar ?
Un homme qui en général souffre les infidélités de sa femme n’est point
désapprouvé ; au contraire on le loue de sa prudence : il n’y a que les cas
particuliers qui déshonorent.
Ce n’est pas qu’il n’y ait des dames vertueuses, et on peut dire qu’elles
sont distinguées ; mon conducteur me les faisait toujours remarquer : mais
elles étaient toutes si laides qu’il faut être un saint pour ne pas haïr la vertu.
Après ce que je t’ai dit des mœurs de ce pays-ci, tu t’imagines facilement
que les Français ne s’y piquent guère de constance. Ils croient qu’il est
aussi ridicule de jurer à une femme qu’on l’aimera toujours que de soutenir
qu’on se portera toujours bien, ou qu’on sera toujours heureux. Quand ils
promettent à une femme qu’ils l’aimeront toujours, ils supposent qu’elle, de
son côté, leur promet d’être toujours aimable ; et, si elle manque à sa parole,
ils ne se croient plus engagés à la leur.

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