XXXI
Comment faut-il consulter les oracles[245]?
Beaucoup de personnes manquent souvent à leurs devoirs, parce qu’elles consultent mal les devins. Qu’est-ce que le devin peut voir en effet ? La mort, les périls, la maladie, et autres choses de cette sorte, rien de plus. Si donc il me faut braver un danger pour un ami, si mon devoir est de mourir pour lui, quel besoin ai-je de consulter le devin ? N’ai-je pas en moi un oracle qui me dira où est le vrai bien et le vrai mal, et qui me fera connaître les caractères de l’un et de l’autre ? Qu’ai-je donc encore besoin des entrailles et des oiseaux ? Et supporterai-je le devin quand il me dit : « Voilà ce qui t’est utile ? » Est-ce qu’en effet il sait ce qui est utile ? Est-ce qu’il a appris à connaître les caractères du bien et du mal, comme ceux des entrailles ?
Aussi est-ce une belle réponse que celle de cette femme qui voulait envoyer à l’exilée Gratilla un bâtiment chargé de vivres pour un mois, et à qui on disait que Domitien le ferait enlever : « J’aime mieux, dit-elle, qu’il l’enlève que de ne pas l’envoyer. »
Qu’est-ce qui nous pousse donc continuellement à consulter les oracles ? Notre lâcheté, notre frayeur de ce qui doit arriver. C’est pour cela que nous faisons la cour aux devins. « Maître, hériterai-je de mon père ? Voyons ; sacrifions pour cela. » — « Oui. » — « Maître, qu’il en soit comme le veut la fortune ! » Quand il nous dit ainsi : « Tu hériteras, » nous le remercions comme si c’était de lui que nous tinssions l’héritage. Aussi ces gens-là ont-ils belle à se moquer de nous !
Que devons-nous faire ? Aller les trouver, sans rien désirer, sans rien craindre, semblables au voyageur qui demande à un passant celle des deux routes qui conduit où il va : il ne désire pas que ce soit celle de droite plutôt que celle de gauche qui y conduise ; car ce qu’il veut, ce n’est pas d’aller de préférence par une d’entre elles, mais par celle qui conduit où il va. C’est ainsi qu’il faut aller trouver Dieu, pour qu’il nous guide. Usons de lui comme nous usons de nos yeux : nous ne leur demandons pas de nous faire voir ceci plutôt que cela ; nous nous bornons à recevoir les représentations des choses qu’ils nous font voir. Ici, au contraire, nous nous emparons de l’augure en tremblant ; nous appelons Dieu à notre aide et nous lui disons avec prière : « Seigneur, aie pitié de moi ; accorde-moi de me tirer de là ! » Esclave, veux-tu donc autre chose que ce qu’il y a de mieux ? Et qu’y a-t-il de mieux que ce qui a été arrêté par Dieu ? Pourquoi donc, autant qu’il est en toi, corromps-tu ton juge, et séduis-tu ton conseiller ?
XXXII
De la nature du bien. — Ce qui fait l’infériorité de l’âne par rapport à nous. — Du Dieu que nous portons en nous. — La Minerve de Phidias. — L’homme remis par Dieu en garde à lui-même.
Le bien réside dans la raison. Pourquoi l’âne est-il né ? Pour commander ? Non ; mais parce que nous avions besoin d’un dos qui fût capable de nous porter. Nous avions aussi, par Jupiter ! besoin qu’il pût marcher ; en conséquence, il a reçu les moyens de marcher. Il s’en tient là du reste. Mais s’il avait reçu en plus la raison, il en résulterait évidemment qu’il ne nous obéirait plus, qu’il ne nous servirait plus comme il le fait, qu’il serait à notre niveau et pareil à nous.
Mais quoi ! les autres êtres ne sont-ils pas, eux aussi, des œuvres de Dieu ? Oui, mais ils ne sont pas nés pour commander, et ils ne sont pas des parties, de Dieu. Toi, tu es né pour commander ; tu es un fragment détaché de la divinité ; tu as en toi une partie de son être. Pourquoi donc méconnais-tu ta noble origine ? Ne sais-tu pas d’où tu es venu ? Ne consentiras-tu pas à te rappeler, quand tu es à table, qui tu es, toi qui es à table, et qui tu nourris en toi ? Lorsque tu causes avec quelqu’un, lorsque tu t’exerces, lorsque tu discutes, ne sais-tu pas que tu nourris en toi un Dieu ? C’est un Dieu que tu exerces ! Un Dieu que tu portes partout ; et tu n’en sais rien, malheureux ! Et tu que je parle ici d’un Dieu d’argent ou d’or en dehors de toi ? Le Dieu dont je parle, tu le portes en toi-même ; et tu ne t’aperçois pas que tu le souilles par tes pensées impures et les actions infâmes ! En présence de la statue d’un Dieu, tu n’oserais rien faire de ce que tu fais ; et quand c’est le Dieu lui-même qui est présent en toi, voyant tout, entendant tout, tu ne rougis pas de penser et d’agir de cette façon, ô toi qui méconnais ta propre nature et qui attires sur toi la colère divine ! Si tu étais une statue de Phidias, la Minerve ou le Jupiter, tu te souviendrais de toi-même et de l’artiste qui t’aurait fait ; et, si tu avais l’intelligence, tu voudrais ne rien faire qui fût indigne de ton auteur ou de toi, et ne jamais paraître aux regards sous des dehors inconvenants. Vas-tu, maintenant, parce que c’est Jupiter qui t’a fait, être indifférent à l’aspect sous lequel tu te montreras ? Est-ce qu’il y a égalité entre les deux artistes ; égalité entre les deux créations ? Est-il une œuvre de l’art qui ait réellement en elle les facultés que semble y attester la façon dont elle est faite ? En est-il une qui soit autre chose que de la pierre, de l’airain, de l’or ou de l’ivoire ? La Minerve même de Phidias, une fois qu’elle a étendu la main, et reçu la Victoire qu’elle y tient, reste immobile ainsi pour l’éternité ; tandis que les œuvres de Dieu ont le mouvement, la vie, l’usage des représentations et le jugement. Quand tu es la création d’un pareil artisan, voudras-tu le déshonorer ?
Mais que dis-je ? Il ne s’est pas borné à te créer ; il t’a confié à toi-même, remis en garde à toi-même. Ne te le rappelleras-tu pas ? Et souilleras-tu ce qu’il t’a confié ? Si Dieu avait remis un orphelin à ta garde, est-ce que tu le négligerais ainsi ? Il t’a commis toi-même à toi-même, et il t’a dit : « Je n’ai personne à qui je me fie plus qu’à toi ; garde-moi cet homme tel qu’il est né, honnête, sûr, à l’âme haute, au-dessus de la crainte, des troubles et des perturbations. » Et toi tu ne le gardes pas !
Mais on dira : « Pourquoi cet homme porte-t-il si haut la tête, et prend-il cet air d’importance ? » Je ne le fais pas encore comme je le devrais ; car je n’ai pas encore une confiance entière dans ce que j’ai appris et dans ce que j’ai accepté : je redoute encore ma propre faiblesse. Laissez-moi prendre cette confiance, et vous verrez alors le regard et le port qu’on doit avoir ; je vous montrerai alors la statue achevée et polie. Mais que croyez-vous que cela soit ? L’air arrogant ? A Dieu ne plaise ? Est-ce que Jupiter à Olympie a l’air arrogant ? Non, mais il a le regard assuré comme doit l’avoir celui qui peut dire :
« Tout est irrévocable chez moi, et tout y est sûr[246]. »
C’est là ce que je vous ferai voir en moi, avec la sincérité, l’honnêteté, la noblesse de cœur, le calme absolu. Me verrez-vous exempt de la mort, de la vieillesse, de la maladie ? Non ; mais vous me verrez comme un Dieu en face de la mort, comme un Dieu en face de la maladie. Voilà ce que je sais, voilà ce que je puis ; tout le reste, je ne le sais, ni ne le puis. Je vous ferai voir la force d’un philosophe. Et en quoi consiste cette force ? A ne jamais manquer ce qu’on désire, à ne jamais tomber dans ce qu’on redoute, à se porter toujours vers des choses convenables, à donner tous ses soins à ce qu’on se propose de faire, à ne croire jamais qu’après mûr examen. Voilà ce que vous verrez.
XXXIII
On n’est pas de force à remplir son rôle d’homme, et l’on se charge encore de celui de philosophe.
Remplir son rôle d’homme, et rien de plus, n’est pas encore une chose toute simple. Qu’est-ce que l’homme en effet ? Un être animé, dit-on, qui a la raison, et qui doit mourir. Or, tout d’abord, de qui la raison nous distingue-t-elle ? Des bêtes sauvages. Et de qui encore ? Du bétail, et de ce qui lui ressemble. Vois donc à ne jamais agir comme la bête sauvage ou comme le bétail ; autrement, c’en est fait de l’homme en toi : tu n’aurais pas rempli ton rôle.
Or, quand nous agissons en vue de notre estomac ou des plaisirs de la chair, sans réflexion et sans soins, de qui nous rapprochons-nous ? Des bestiaux. Qui détruisons-nous en nous-mêmes ? L’être raisonnable. Quand nous agissons avec entêtement, avec méchanceté, avec colère, avec violence, de qui nous rapprochons-nous ? Des bêtes sauvages. Nous sommes, les uns des bêtes sauvages de grande taille, les autres de ces petites bêtes malfaisantes, à propos desquelles on dit : « Au moins si c’était un lion qui me mangeât ! » Mais, avec les unes comme avec les autres, c’en est fait de notre rôle d’homme.
Toute qualité se fortifie et se conserve par les actes qui lui sont conformes, le talent du charpentier par de belles œuvres de charpentier, le talent du littérateur par de belles œuvres littéraires. Si vous vous habituez à écrire contrairement aux règles, tout votre talent se détruit et se perd infailliblement. De même l’honnêteté se conserve par des actes honnêtes, et des actes déshonnêtes la détruisent ; la loyauté se conserve par des actes loyaux, et des actes contraires la détruisent. Les défauts à leur tour se fortifient par des actes coupables.
C’est pour cela que les philosophes nous avertissent qu’il ne suffit pas d’apprendre la théorie, qu’il faut y joindre encore la méditation, puis la pratique. Aujourd’hui quel est celui de nous qui ne peut disserter avec art sur le bien et sur le mal ; montrer que les vertus sont bonnes, les vices mauvais, les autres choses indifférentes ? Mais si, au milieu de notre dissertation, il survient un bruit un peu fort, ou si quelqu’un des assistants se moque de nous, nous voici décontenancés ! Philosophe, où donc est ce que tu disais ? D’où le tirais-tu quand tu le disais ? Cela était sur tes lèvres, et rien de plus. Pourquoi te jouer de ce qu’il y a de plus respectable ?
Autre chose est de faire comme ceux qui serrent dans leur cellier du pain et du vin, ou de faire comme ceux qui s’en nourrissent. Ce dont on se nourrit se digère, se répand dans le corps, devient des muscles, de la chair, des os, du sang, le teint et la respiration de la santé. Ce que l’on a serré, on l’a sous sa main pour le pouvoir prendre et montrer ; mais on n’en tire d’autre profit que de faire voir qu’on l’a.
Quelle différence y a-t-il à exposer les idées que tu n’appliques pas, ou à exposer celles d’une autre école ? Assieds-toi et explique-nous le système d’Épicure. Peut-être nous l’expliqueras-tu plus habilement que lui-même. Pourquoi donc te prétendre stoïcien ?
Voilà comme n’étant déjà pas de force à remplir notre rôle d’hommes, nous nous chargeons encore de celui de philosophes : c’est faire comme quelqu’un qui ne pourrait soulever dix livres, et qui voudrait porter la pierre d’Ajax.
XXXIV
Comment de nos différents titres on peut déduire nos différents devoirs.
Examine qui tu es. Avant tout, un homme, c’est-à-dire un être chez qui rien ne prime le libre-arbitre. En plus, tu es citoyen du monde, dont tu es une partie ; et non pas une des parties destinées à servir, mais une partie destinée à commander ; car tu peux comprendre le gouvernement de Dieu, et te rendre compte de l’enchaînement des choses. Quel est donc le devoir du citoyen ? De ne jamais considérer son intérêt particulier ; de ne jamais calculer comme s’il était un individu isolé. C’est ainsi que le pied ou la main, s’ils pouvaient réfléchir et se rendre compte de la construction du corps, ne voudraient ou ne désireraient jamais rien qu’en le rapportant à l’ensemble. Aussi les philosophes ont-ils raison de dire que, si l’homme de bien prévoyait l’avenir, il coopérerait lui-même à ses maladies, à sa mort, à sa mutilation, parce qu’il se dirait que ce sont là les lots qui lui reviennent dans la distribution de l’ensemble, et que le tout est plus important que la partie, l’état que le citoyen.
Rappelle-toi après cela que tu es fils et frère. Quels sont les devoirs de ces rôles ?
Après cela, si tu es sénateur dans une ville, songe que tu es sénateur ; si jeune homme, que tu es jeune homme ; si vieillard, que tu es vieillard ; si père, que tu es père[247]. Car chacun de ces noms, chaque fois qu’il se présente à notre pensée, nous rappelle sommairement les actes qui sont en rapport avec lui. Si tu vas dehors blâmer ton frère, je te dirai : « Tu as oublié qui tu es, et quel est ton nom. » Si, forgeron, tu te servais mal de ton marteau, c’est que tu aurais oublié ton métier de forgeron. Eh bien ! si tu oubliais ton rôle de frère, si tu devenais un ennemi au lieu d’un frère, crois-tu que ce ne serait pas là pour toi échanger avec perte une chose contre une autre ? Mais il faut peut-être que tu perdes ta bourse pour éprouver quelque dommage ; et il n’y a aucune autre chose dont la perte fasse tort à l’homme ! Si tu avais perdu tes connaissances en littérature ou en musique, tu croirais que c’est là une perte ; et, si tu perds ton honnêteté, ta modération, ta douceur, tu croiras que ce n’est rien ! Les premières, cependant, se perdent par des causes extérieures et indépendantes de notre libre arbitre, les autres par notre faute.
Fais attention que, si l’on rapporte tout à la bourse, ce n’est pas éprouver un dommage que de perdre même son nez. — « Si, dis-tu ; car c’est être mutilé. » — Et l’âme n’a-t-elle donc pas des qualités dont la possession est un avantage, dont la perte est un dommage ? — « De quelles qualités parles-tu ? » — Ne tenons-nous pas de la nature l’honnêteté[248]? — « Oui. » — La perdre n’est-ce donc pas éprouver un dommage ? N’est-ce pas être privé, dépouillé de quelque chose qui était à nous ? Ne tenons-nous pas encore de la nature la loyauté, l’amour, la charité, la patience à l’égard les uns des autres ? Et celui qui les laisse endommager en lui, n’éprouve-t-il donc ni tort ni dommage ?
– « Quoi donc ! ne nuirai-je pas à qui m’a nui ? » — Vois d’abord ce que c’est que de nuire, et rappelle-toi ce que tu as appris des philosophes. Si le bien, en effet, est dans notre façon de juger et de vouloir, et si le mal y est aussi, prends garde que tes paroles ne reviennent à ceci : « Comment ! cet autre s’est nui à lui-même en me faisant injustice, et je ne me nuirais pas à moi-même en lui faisant injustice ! »
Pourquoi donc ne pensons-nous pas ainsi, et croyons-nous, au contraire, qu’il y a dommage quand notre santé ou notre bourse baissent, mais qu’il n’y a pas dommage quand baisse notre façon de juger et de vouloir ? C’est que nous pouvons nous tromper ou commettre une injustice, sans pour cela souffrir de la tête, des yeux ou de la hanche, et aussi sans perdre notre champ. Or, nous ne voulons rien posséder que ces choses-là !
XXXV
Quel est le commencement de la philosophie ? — Nous avons tous des notions naturelles du bien et du mal ; ce qui nous manque, c’est de savoir appliquer ces notions. — La balance du philosophe.
Le commencement de la philosophie, chez ceux du moins qui s’y attachent comme il convient et en chasseurs sérieux, est le sentiment de notre infirmité et de notre faiblesse dans les choses indispensables.
Nous venons au monde sans avoir naturellement aucune notion du triangle rectangle, du dièse ou des demi-tons ; chacune de ces choses ne s’apprend que par la transmission de la science ; aussi ceux qui ne les savent pas ne croient-ils pas les savoir. Mais quant au bien et au mal, à la beauté et à la laideur, à ce que nous devons faire ou ne pas faire, qu’est-ce qui est venu au monde sans eu avoir en lui la notion ? Aussi tout le monde se sert-il de ces termes, et essaie-t-il d’appliquer ces notions premières aux faits particuliers. « Un tel a bien agi. C’était son devoir. — C’était contre son devoir. — Il a été heureux. — Il a été malheureux. — Il est injuste. — Il est juste. » Qui de nous s’abstient de ces façons de parler ? « Pourquoi en effet, dit-on, ne me connaîtrais-je pas au beau et au bien ? N’en ai-je donc point les notions ?» — Tu les as. — « Est-ce que je ne les applique pas aux faits particuliers ? » — Tu les appliques. — « Est-ce que je ne les applique pas bien ? » — Toute ta question est là.
Tous les hommes sont d’accord sur ces notions premières, qui sont leur point de départ ; mais ils arrivent à des conclusions douteuses parce qu’ils ne les appliquent pas bien. Si, avec ces notions elles-mêmes, on avait en plus le talent de les appliquer, qu’est-ce qui empêcherait d’être parfait ?
Le commencement de la philosophie, c’est de s’apercevoir des contradictions qui existent entre les hommes, d’en rechercher la cause, de faire peu de cas de la simple apparence, de la tenir pour suspecte, d’examiner avec soin si elle est fondée, de trouver un moyen de jugement qui soit pour elle ce qu’a été l’invention de la balance pour les poids, l’invention du fil à plomb pour les lignes droites ou courbes. Voilà le commencement de la philosophie. N’y a-t-il donc pas ici un moyen de juger qui soit supérieur à l’apparence ? Eh ! comment se pourrait-il que ce qu’il y a de plus nécessaire à l’homme fût impossible à découvrir et à reconnaître ? Ce moyen existe donc. Pourquoi alors ne pas nous mettre à le chercher, à le trouver, pour nous en servir après l’avoir trouvé, sans plus nous tromper désormais, car nous n’étendrons même plus le doigt sans recourir à lui ? Or, ce moyen, le voici, je crois : — désormais nous ne partirons que de principes bien reconnus et bien déterminés, et nous commencerons par bien éclaircir nos notions premières avant de les appliquer aux faits particuliers[249].
Quel objet se présente donc à notre examen en ce moment ? Le plaisir. Applique-lui la règle ; mets-le dans la balance. Le bien doit-il être de nature à nous donner toute sécurité et à nous inspirer toute confiance ? — Nécessairement. — Or, peut-on être sûr de ce qui est instable ? — Non. — Le plaisir est-il stable ? — Non. — Enlève-le donc ; ôte-le de la balance ; jette-le loin de la place des vrais biens.
Si tu n’as pas la vue bonne, et si une seule balance ne te suffit pas, en voici une autre. A-t-on le droit d’être fier de ce qui est bien ? — Oui. — La présence du plaisir nous donne-t-elle donc le droit d’être fiers ? Prends garde de répondre qu’elle nous le donne ; sinon, je ne te croirai plus de droits à te servir de la balance. Voilà comme on apprécie et comme on pèse les choses, quand on s’est fait des règles de jugement. Philosopher n’est autre chose qu’examiner et consolider ces règles. Et appliquer celles qui sont reconnues est la tâche du sage[250].
XXXVI
Des discussions.
Donne à celui de nous que tu voudras un ignorant pour discuter avec lui, et il ne trouvera rien à en faire ; il tâtera un peu son homme ; puis, si celui-ci répond à contre-temps, il ne saura plus par où le prendre. Alors il l’injuriera ou se moquera de lui, et dira : « C’est un ignorant ; il n’y a rien à en faire. » Un bon guide, au contraire, quand il trouve quelqu’un d’égaré, le met dans son vrai chemin, au lieu de le laisser là après force railleries et injures. Montre donc à cet homme, toi aussi, où est la vérité, et tu verras comme il ira. Si tu ne le lui montres pas, ne te moque pas de lui ; aie plutôt le sentiment de ton impuissance.
Comment faisait donc Socrate ? Il forçait son interlocuteur lui-même à rendre témoignage de la vérité de ce qu’il lui disait, et il n’avait besoin du témoignage de personne autre. Il savait, en effet, rendre si claires les conséquences de nos pensées, que le premier venu s’apercevait des contradictions qu’il y avait entre les siennes, et y renonçait.
Le premier et le plus singulier mérite de Socrate était de ne jamais s’emporter dans la discussion, de ne jamais proférer une parole outrageante ou injurieuse, mais de laisser dire ceux qui l’insultaient, et de couper court aux disputes. Si vous voulez connaître toute sa force en ce genre, lisez le Banquet de Xénophon, et vous verrez à quelles disputes il sut mettre fin. Aussi chez les poètes eux-mêmes est-ce avec raison un grand éloge que ce mot :
« Il sut faire cesser en un instant la dispute, si vive qu’elle fût[251]. »
Disons tout. Des interrogations comme celles de Socrate ne seraient pas aujourd’hui sans péril, et surtout à Rome. Celui qui les fera, en effet, ne devra évidemment pas les faire dans un coin ; il devra aborder un personnage consulaire, si l’occasion s’en présente, ou bien un richard, et lui poser cette question : « Peux-tu me dire à qui tu as confié tes chevaux ? — Moi ! — Au premier venu, sans connaissance de l’équitation ? — Nullement. — Eh bien ! à qui as-tu confié ton argent, ton or, tes vêtements ? — Je ne les ai pas non plus confiés au premier venu. — Et ton corps, as- tu bien examiné à qui tu en confierais le soin ? — Comment non ? — Évidemment encore à quelqu’un qui se connût aux exercices du gymnase et à la médecine ? ~ Parfaitement. — Est-ce donc là ce que tu as de meilleur ? Ou n’as-tu pas quelque chose qui vaille mieux encore ? — De quoi parles-tu ? — De ce qui use de tout cela, par Jupiter ! de ce qui juge chacune de ces choses et qui en délibère. — Tu veux parler de l’âme ? — Tu m’as compris ; c’est d’elle que je parle. — Par Jupiter ! je crois avoir là une chose qui vaut beaucoup mieux que toutes les autres. — Peux-tu donc nous dire comment tu prends soin de ton âme ? Car il n’est pas probable que toi, qui es un homme de sens, si considéré dans la ville, tu ailles, sans réflexion, abandonner au hasard ce qu’il y a de meilleur en toi, que tu le négliges et le laisses dépérir ? — Pas du tout. — En prends-tu donc soin toi-même ? Et alors est-ce d’après les leçons de quelqu’un, ou d’après tes propres idées ? » Il y a grand péril à ce moment que cet homme ne te dise tout d’abord : « De quoi te mêles-tu, mon cher ? Est-ce que tu es mon juge ? » Puis, si tu ne cesses pas de l’ennuyer, il est à craindre qu’il ne lève le poing et ne te frappe. Moi aussi, jadis, j’ai eu le goût de ces interrogations ; mais c’était avant de rencontrer cet accueil.
XXXVII
De l’inquiétude.
Lorsque tu vois un homme au visage fatigué, sois comme le médecin, qui dit d’après le teint : « Un tel est malade de la rate, et un tel du foie. » Dis, toi aussi : Le désir et l’aversion sont malades chez lui ; ils ne vont pas bien ; ils sont en feu. » Il n’y a jamais que cela en effet qui nous fasse changer de couleur, trembler, claquer des dents ; il n’y a que cela. « Qui fasse que les genoux nous manquent, et que nous nous affaissions sur nos deux jambes[252]. »
Aussi Zénon était-il tranquille, au moment de se trouver en présence d’Antigone[253], parce que pas une des choses dont il faisait cas ne dépendait de ce dernier, et que tout ce qui dépendait de ce dernier lui était indifférent. « Comment, dit-on, cet homme va-t-il m’accueillir ? Comment va-t-il m’écouter ? » Comme il le voudra, esclave ! Que t’occupes-tu des affaires des autres ? N’est-ce pas à lui que sera la faute s’il accueille mal ce qui viendra de toi ?
— Mais ce qui m’inquiète, c’est la façon dont je lui parlerai. — Eh bien ! n’es-tu pas le maître de lui parler comme tu le voudras ? — Oui, mais je crains de ne pas m’en tirer. — N’as-tu donc pas appris à parler ? Et quelle autre chose as-tu apprise dans les écoles ? — J’ai appris les syllogismes et les sophismes. — A quelle fin, si ce n’est de discuter en homme exercé.
Socrate avait vraiment appris à parler, lui qui tenait aux tyrans, aux juges et dans la prison, ce langage que vous savez. Diogène avait appris à parler, lui qui disait ce que vous savez à Alexandre, à Philippe, aux pirates, à celui qui l’avait acheté. Leur assurance venait de leur savoir. Mais toi va à tes affaires, et n’en sors plus. Va t’asseoir dans ton coin ; arranges-y des syllogismes, et propose-les à d’autres. Il n’y a pas en toi l’homme qui peut conduire un peuple.
XXXVIII
La vie humaine.
Le monde est comme une grande foire, où l’on amène des bêtes de somme et des bœufs pour les vendre ; et où la plupart des gens viennent pour acheter ou pour vendre ; bien peu, pour se donner le spectacle de la foire, pour voir comment les choses s’y passent, en vue de quoi elles se font, quels sont ceux qui l’ont établie, et pourquoi ils l’ont fait. Ainsi en est-il de la grande foire de la vie : bon nombre de gens, semblables aux bêtes de somme, ne s’y occupent d’autre chose que du fourrage. Car, vous tous qui ne vous occupez que d’argent, de terres, d’esclaves et de magistratures, il n’y a dans tout cela que du fourrage. Bien peu parmi les hommes qui sont rassemblés ici ont la curiosité d’examiner ce qu’est ce monde, et qui le gouverne. N’y a-t-il donc personne qui le gouverne ? Comment serait-il possible qu’une ville ou une maison ne pussent subsister un seul instant sans quelqu’un qui les administrât et les conduisît, et que ce grand et magnifique ensemble fût maintenu dans un si bel ordre par les caprices du hasard ? Il y a donc quelqu’un qui le régit. Quel est ce quelqu’un, et comment le régit-il ? Qui sommes-nous, nous qui sommes nés de lui ? et qu’avons-nous à faire ? Y a-t-il un lien entre lui et nous ? Sommes-nous, ou non, en rapports avec lui ? Voilà les pensées de ce petit nombre, qui ne songe d’ailleurs qu’à une chose, à quitter la foire après l’avoir bien regardée. Mais quoi ! le vulgaire se moque d’eux ! C’est qu’en effet, à la foire, les marchands se moquent des simples spectateurs ; et que les bêtes de somme, si elles avaient l’intelligence, se moqueraient de ceux qui attachent du prix à autre chose qu’au fourrage.
XXXIX
Sur les gens qui persistent obstinément dans ce qu’ils ont décidé.
Il est des gens qui, pour avoir entendu dire qu’il faut être ferme, que notre faculté de juger et de vouloir est de sa nature indépendante et libre, s’imaginent qu’ils doivent persister obstinément dans toutes les décisions qu’ils ont pu prendre. Mais, avant tout, il faut que ta décision soit saine. Je veux que ton corps ait de la force, mais une force due à la santé et au travail. Si la force que tu m’étales est celle de la frénésie, et si tu t’en vantes, je te dirai : « Mon ami, cherche un médecin ; ce n’est pas là de la force, mais un manque de force à un autre point de vue. » Tel est au moral l’état de ceux qui comprennent mal les préceptes dont nous parlions.
C’est ainsi qu’un de mes amis résolut, sans aucun motif, de se laisser mourir de faim. Je l’appris, quand il y avait déjà trois jours qu’il s’abstenait de manger ; j’allai le trouver, et lui demandai ce qu’il y avait. « Je l’ai résolu, » me dit-il. — Mais quel est le motif qui t’y a poussé ? Car, si ta résolution est raisonnable, nous allons nous asseoir près de toi, et t’aider à sortir de cette vie ; mais, si elle est déraisonnable, changes-en. — « Il faut être ferme dans ses décisions. » — Que dis-tu là, mon ami ? Il faut être ferme, non dans toutes ses décisions, mais dans celles qui sont raisonnables. Quoi ! si, par un caprice, tu avais décidé qu’il faisait nuit, tu ne changerais pas, tu persisterais en disant : « Je persiste dans mes décisions ! » Que fais-tu, mon ami ?… Vas-tu, sans aucune raison, nous enlever un homme que la vie a fait notre ami et notre compagnon, notre concitoyen dans la grande comme dans la petite patrie ? Tu commets un meurtre, tu tues un homme qui n’a fait aucun mal, et tu dis : « Je suis ferme dans mes décisions ! » Mais, s’il te venait la volonté de me tuer, serait-ce un devoir pour toi d’être ferme dans ta décision ?
Notre homme se laissa dissuader, mais non sans peine ; et, de nos jours, il en est plus d’un qu’on ne peut faire changer. Aussi crois-je savoir aujourd’hui ce que j’ignorais auparavant, le sens de ce dicton : « On ne persuade pas plus un sot qu’on ne le brise. » Dieu me préserve d’avoir pour ami un philosophe qui ne soit qu’un sot ! Il n’y a rien de plus difficile à manier. — « J’ai décidé, » dit-il ! — Mais les fous aussi décident ; et plus ils persistent dans leurs décisions erronées, plus précisément ils
ont besoin d’ellébore.
XL
Nous ne nous préparons pas aux jugements que nous portons sur les choses bonnes et mauvaises. — Le joueur de harpe. — Ce dont il faut avoir peur. — Hercule. — Les monstres que chacun de nous porte en lui-même.
Où est le bien ? Dans notre libre arbitre. Où est le mal ? Dans notre libre arbitre. Quelles sont les choses indifférentes ? Celles qui ne relèvent point de notre libre arbitre. Mais quoi ! hors de l’école, est-il quelqu’un qui se souvienne de ces principes ? Est-il quelqu’un qui se prépare à répondre d’après ce système aux questions que lui posent les choses, comme on répond aux interrogations ? « Est-il jour ? — Oui. — Eh bien ! est-il nuit ? — Non. — Eh bien ! les astres sont-ils en nombre pair ? – Je n’en sais rien. » Quand de l’argent se présente à toi, es-tu préparé à répondre, comme lu le dois, que ce n’est pas un bien ? T’es-tu exercé à ces réponses ? Ou ne t’es-tu exercé qu’aux discussions de l’école ? Pourquoi donc t’étonner de te surpasser toi-même dans les choses pour lesquelles tu t’es préparé, et de rester embarrassé dans celles pour lesquelles tu ne t’es pas préparé ?
C’est ainsi que le joueur de harpe qui sait jouer de la harpe, qui chante bien, et qui a une belle tunique, ne se présente pourtant qu’en tremblant à la foule. C’est qu’il sait son métier, mais qu’il ne sait pas ce que c’est que la foule, ce que sont ses clameurs, ce que sont ses moqueries. Il ne sait même pas ce que c’est que l’inquiétude ; si elle est l’œuvre d’autrui ou la nôtre ; si on peut ou non la faire cesser. Aussi, qu’on l’applaudisse, et il sort gonflé d’orgueil ; mais que l’on se moque de lui, c’est un ballon que l’on pique et qui s’aplatit.
Il en est à peu près de même de nous. De quoi faisons-nous cas ? Des choses extérieures. A quoi nous attachons-nous ? Aux choses extérieures. Qui donc, en se promenant, se préoccupe de sa manière de se promener ? Qui donc, quand il délibère avec lui-même, se préoccupe de sa délibération même, et non pas des moyens de réussir dans ce sur quoi il délibère ? S’il réussit, le voilà fier et il dit : « Comme nous avons su prendre le bon parti ! Ne te disais-je pas, frère, qu’il n’est pas possible, quand nous avons « réfléchi à une affaire, qu’elle ne tourne pas comme cela ?» Mais, s’il ne réussit point, voilà notre malheureux à bas, et qui ne trouve plus un mot à dire sur ce qui est arrivé. Quel est celui qui ne s’endort tranquillement sur ses actes ? Quel est-il ? Présentez-m’en un seul, pour que je voie l’homme que je cherche depuis si longtemps, l’homme qui est vraiment de noble race et d’une nature d’élite. Qu’il soit jeune ou vieux, présentez-le-moi.
Comment donc s’étonner que nous nous connaissions si bien aux choses extérieures, et que dans nos actes il n’y ait que bassesse, impudence, absence de toute valeur, lâcheté, négligence, rien de bon en somme ? C’est que nous n’en avons ni soin ni souci. Si nous avions peur, non point de la mort et de l’exil, mais de la peur elle-même, c’est elle que nous tâcherions d’éviter à titre de mal.
Aujourd’hui, dans l’école, nous avons du feu et de la langue, et, quand une de ces questions se présente, nous nous entendons à la traiter tout du long. Mais fais-nous passer à l’application, quels pauvres naufragés tu trouveras ! Qu’il se présente un objet propre à nous troubler, et tu verras ce à quoi nous nous sommes préparés, ce à quoi nous nous sommes exercés ! Aussitôt, faute de préparation, nous nous grossissons les objets qui nous entourent, et nous nous les figurons d’autre taille qu’ils ne sont. Quand je suis sur un navire, si mes yeux plongent dans l’abîme, ou si je considère la mer qui m’entoure, en n’apercevant plus la terre, je me trouble à l’instant, et je me représente que, si je faisais naufrage, il me faudrait boire toute cette mer ; et il ne me vient pas à l’esprit qu’il suffit de trois setiers pour me suffoquer. Qu’est-ce qui me trouble donc ici ? Est-ce la mer ? Non ; mais ma façon de voir. De même, quand arrive un tremblement de terre, je me représente toute la ville tombant sur moi. Mais ne suffit-il pas d’une petite pierre pour faire jaillir ma cervelle ?
Qu’est-ce donc qui cause nos chagrins et nos désespoirs ? Qu’est-ce, si ce n’est nos façons de voir ? Lorsque nous nous éloignons, que nous nous séparons de nos compagnons, de nos amis, des lieux et des gens dont nous avons l’habitude, quelle est la cause de notre chagrin, si ce n’est nos façons de voir ? Les enfants pleurent, dès que leur nourrice les quitte tant soit peu ; mais qu’on leur donne une friandise, et les voilà qui l’oublient. — Veux-tu donc que nous ressemblions aux entants ? — Non, par Jupiter ! car je ne veux pas que ce soit quelque friandise, mais la rectitude de nos jugements, qui produise sur nous cet effet. Quels sont donc les jugements droits ? Ceux que l’homme doit méditer tout le jour, pour ne s’attacher à rien de ce qui n’est pas à lui, ni à un ami, ni à un lieu, ni à un exercice, ni à son corps lui-même. Qu’importe, en effet, quel est ton maître et de qui tu dépends ! En quoi vaux-tu mieux que celui qui pleure pour une femme, si tu te désoles pour un gymnase, pour un portique, pour quelques jeunes gens, pour toute autre espèce de passe-temps ? Un tel nous arrive en pleurant, parce qu’il ne peut plus boire de l’eau de Dircé. Est-ce que l’eau de la fontaine Marcia vaut moins que celle de Dircé ? — Non ; mais j’avais l’habitude de celle-là. — Eh bien ! tu prendras l’habitude de celle-ci à son tour. Puis, quand tu t’y seras attaché, pleure aussi pour elle, et cherche à faire un vers dans le genre de ceux d’Euripide :
« Les thermes de Néron, la fontaine de Marcia ! »
C’est comme cela que naissent les drames, quand les moindres accidents arrivent aux imbéciles !
— Quand donc reverrai-je Athènes et l’Acropole ? — Malheureux, ne te suffit-il pas de ce que tu vois chaque jour ? Peux-tu voir quelque chose de plus beau, de plus grand que le soleil, la lune, les astres, et la terre, et la mer ? Si tu comprends la pensée de celui qui gouverne l’univers, si tu le portes partout en toi-même, peux-tu regretter encore quelques cailloux et la beauté d’une roche ? Que feras-tu donc quand il te faudra quitter le soleil et la lune ? T’assiéras-tu à pleurer, comme les enfants ?
Que faisais-tu donc à l’école ? Qu’est-ce que tu y entendais ? Qu’est-ce que tu y apprenais ? Pourquoi te dis-tu philosophe, quand tu pourrais dire ce qui est : « J’ai écrit des introductions ; j’ai lu les ouvrages de Chrysippe ; mais sans franchir le seuil de la philosophie. Qu’ai-je, en effet, de ce qu’avait Socrate, qui a vécu et qui est mort comme vous le savez ? Qu’ai-je de ce qu’avait Diogène ? » Crois-tu donc, en effet, que l’un des deux pleurât ou s’emportât, parce qu’il ne devait plus voir un tel ou une telle, être à Athènes ou à Corinthe, mais, si le sort le voulait, à Suzes ou à Ecbatane ?
Celui qui peut, lorsqu’il le voudra, se retirer du festin et cesser de jouer, peut-il être triste pendant qu’il y reste ? Ne reste-t-il pas au jeu seulement le temps qu’il lui plaît ? C’est bien un homme tel que toi qui saurait supporter un exil éternel ou une condamnation à mort !
Ne veux-tu pas, comme les enfants, cesser enfin de téter, et prendre une nourriture plus forte, sans pleurer après le sein de tes nourrices et sans te lamenter comme une vieille femme ? Homme, renonce à tout, suivant le proverbe, pour être heureux, pour être libre, pour avoir l’âme grande. Porte haut la tête ; tu es délivré de la servitude. Ose lever les yeux vers Dieu, et lui dire : « Fais de moi désormais ce que tu voudras ; je me soumets à toi ; je t’appartiens. Je ne refuse rien de ce que tu jugeras convenable ; conduis-moi où il te plaira ; revêts-moi du costume que tu voudras. Veux-tu que je sois magistrat ou simple particulier ? Que je demeure ici ou que j’aille en exil ? Que je sois pauvre ou que je sois riche ? Je te justifierai de tout devant les hommes ; je leur montrerai ce qu’est en elle-même chacune de ces choses. »
Si Hercule fût demeuré dans sa maison, qu’aurait-il été ? Eurysthée, et non pas Hercule. Eh bien ! dans ses courses à travers le monde, combien n’a-t-il pas eu de compagnons et d’amis ! Mais jamais il n’a rien eu de plus cher que Dieu ; c’est par là qu’il s’est fait regarder comme fils de Jupiter ; c’est par là qu’il l’a été. C’est pour lui obéir, qu’il s’en est allé partout, redressant les iniquités et les injustices. Diras-tu que tu n’es pas Hercule, et que tu ne peux redresser les torts faits aux autres ? Que tu n’es pas même Thésée, pour redresser ceux qu’on fait à l’Attique ? Eh bien ! remets l’ordre chez toi : chasse de ton cœur, au lieu de Procuste et de Scyron, la tristesse, la crainte, la convoitise, l’envie, la malveillance, l’avarice, la mollesse, l’intempérance, Tu ne pourras les en chasser qu’en tournant tes regards vers Dieu seul, qu’en t’attachant à lui seul, qu’en te dévouant à l’exécution de ses commandements. Si tu ne veux pas le faire, tu suivras avec des larmes et des gémissements ceux qui seront plus forts que toi ; tu chercheras le bonheur hors de toi, et tu ne pourras jamais le trouver.
XLI
Utilité de la philosophie. — La philosophie et la médecine.
L’orateur Théopompe[254] reprochait à Platon de vouloir tout définir. « Est-ce que personne avant toi, disait-il, n’a parlé du bien et de la justice ? Ou bien ne prononcions-nous là que des mots creux et sans signification, faute de comprendre ce qu’étaient les choses ? » Eh ! qu’est-ce qui te soutient, Théopompe, que nous n’avons point sur chacune de ces choses des notions naturelles ? Mais il est impossible d’appliquer aux objets ces notions naturelles, si l’on n’a commencé par les éclaircir, et par examiner quels sont les objets qu’il faut ranger sous chacune d’elles.
On pourrait, en effet, adresser le même reproche aux médecins. Qui de nous ne parlait pas de ce qui est sain et de ce qui est nuisible, avant la venue d’Hippocrate ? Ou n’étaient-ce là que de vains sons que nous émettions ? Nous avons une notion naturelle de ce qui est sain, mais nous ne savons pas l’appliquer. C’est pour cela que l’un dit : « Lève-le ; » un autre : « Donne-lui à manger ; » un autre : « Saigne-le ; » un autre : « Mets-lui les ventouses. » Quelle en est la cause, sinon que nous ne savons pas appliquer convenablement aux objets particuliers notre notion naturelle de ce qui est sain ?
Il en est de même ici. Qui de nous ne parle de ce qui, dans la vie, est un bien ou un mal, utile ou nuisible ? Mais l’un n’applique-t-il pas la notion du bien à la richesse, et l’autre non ? N’en est-il pas de même pour le plaisir ? De même pour la santé ?
Mais qu’ai-je besoin de rapporter et de rappeler ici les discussions des hommes entre eux ? A te prendre seul, s tu appliques si bien tes notions naturelles, pourquoi es-tu malheureux ? Pourquoi rencontres-tu des obstacles ?
… « Quel cœur dur que ce vieillard ! dites-vous. Il m’a laissé partir sans pleurer, sans me dire : A quels périls tu vas t’exposer, ô mon fils ! Si tu y échappes, j’allumerai mes flambeaux. » Comme ce serait là, en effet, le langage d’un cœur aimant ! Ce serait un si grand bien pour toi d’échapper au péril ! Voilà qui vaudrait tant la peine d’allumer ses flambeaux ! Tu dois si bien être à l’abri de la mort et de la maladie !
Il nous faut donc rejeter bien loin cette illusion dont je parle, et nous attacher à la vraie science, comme nous nous attachons à la géométrie et à la musique.
XLII
Les habitudes. — Comment elles se fortifient et s’affaiblissent.
Toute habitude, tout talent, se forment et se fortifient par les actions qui leur sont analogues. Marchez, pour être marcheur ; courez, pour être coureur. Voulez-vous savoir lire ? Lisez. Savoir écrire ? Écrivez. Restez couché dix jours, puis levez-vous, et essayez de faire une longue route, et vous verrez comme vos jambes seront fortes ! Une fois pour toutes, si vous voulez prendre l’habitude d’une chose, faites cette chose ; si vous n’en voulez pas prendre l’habitude, ne la faites pas, et habituez-vous à faire quoi que ce soit plutôt qu’elle.
Il en est de même pour l’âme : lorsque vous vous emportez, sachez que ce n’est pas là le seul mal qui vous arrive, mais que vous augmentez en même temps votre disposition à la colère : c’est du bois que vous mettez dans le feu.
C’est certainement ainsi, au dire des philosophes, que se forment jour à jour nos maladies morales… Celui qui a eu la fièvre, et qui a cessé de l’avoir, n’est pas dans le même état qu’avant de l’avoir eue, à moins qu’il n’ait été guéri complètement. La même chose arrive pour les maladies de l’âme. Elles y laissent des traces, des meurtrissures, qu’il faut faire disparaître complètement ; sinon, pour peu qu’on reçoive encore quelque coup à la même place, ce ne sont plus des meurtrissures, ce sont des plaies qui se produisent. Si donc tu ne veux pas être enclin à la colère, n’en entretiens pas en toi l’habitude ; ne lui donne rien pour l’alimenter. Calme ta première fureur, puis compte les jours où tu ne te seras pas emporté. « J’avais l’habitude de m’emporter tous les jours, diras-tu ; maintenant c’est un jour sur deux, puis ce sera un sur trois, et après cela un sur quatre. » Si tu passes ainsi trente jours, fais un sacrifice à Dieu. L’habitude, en effet, commence par s’affaiblir, puis elle disparaît entièrement.
Mais comment en arriver là ? Veuille te plaire à toi-même ; veuille être beau aux yeux de Dieu ; veuille vivre pur avec toi-même qui resteras pur, et avec Dieu. Puis, quand il se présentera à toi quelque apparition de ce genre, Platon te dit : « Recours aux sacrifices expiatoires ; recours, en suppliant, aux temples des dieux tutélaires ; » mais il te suffira de te retirer pour ainsi dire dans la société de quelqu’un des sages, et de rester avec lui en le comparant à lui, qu’il soit un de ceux qui vivent ou un de ceux qui sont morts.
Voilà le véritable lutteur : celui qui s’exerce à combattre ses représentations. Résiste, ô malheureux ! ne te laisse pas entraîner ! Importante est la lutte, et elle est le fait d’un Dieu : il s’agit de la royauté, de la liberté, de la vie heureuse et calme. Souviens-toi de Dieu, appelle-le à ton secours et à ton aide, comme dans la tempête les navigateurs appellent les Dioscures. Est-il, en effet, tempête plus terrible que celle qui naît de ces représentations, dont la force nous jette hors de notre raison ? La tempête elle-même, en effet, qu’est-elle autre chose qu’une représentation ? Enlève la crainte de la mort, et amène-nous tous les tonnerres et tous les éclairs que tu voudras, et tu verras quel calme et quelle tranquillité il y aura dans notre âme. Mais, si tu te laisses vaincre une fois, en te disant que tu vaincras demain, et que demain ce soit la même chose, sache que tu en arriveras à être si malade et si faible qu’à l’avenir tu ne t’apercevras même plus de tes fautes, mais que tu seras toujours prêt à trouver des excuses à tes actes. Tu confirmeras ainsi la vérité de ce vers d’Hésiode :
« L’homme irrésolu lutte toute sa vie contre le
malheur[255]. »
XLIII
Exhortation.
Où donc est le Stoïcien ? De même que nous appelons statues Phidiaques celles qui sont faites d’après le système de Phidias, montrez-moi un homme qui se trouve fait sur le patron des maximes qu’il énonce en babillant. Montrez-moi un homme qui soit à la fois malade et heureux, en péril et heureux, mourant et heureux, exilé et heureux, flétri et heureux. Montrez-le-moi. De par tous les dieux, je voudrais voir un Stoïcien ! Si vous ne pouvez m’en montrer un tout fait, montrez-m’en un qui soit en train de se faire, un qui penche vers cette manière d’être. Soyez bons pour moi. Ne refusez pas à ma vieillesse la vue d’un spectacle que je n’ai pas encore eu sous les yeux. Croyez-vous que ce que vous avez à me montrer, ce soit le Jupiter ou la Minerve de Phidias, ouvrages d’or et d’ivoire ? Non. Que quelqu’un d’entre vous me montre une âme d’homme, qui veuille être en communauté de pensées avec Dieu, n’accuser ni Dieu ni homme, n’aller se heurter contre rien, n’avoir ni colère, ni haine, ni jalousie ; une âme qui veuille (car à quoi bon tant d’ambages) devenir un Dieu au lieu d’un homme, et qui songe, dans ce misérable corps périssable, à vivre en société avec Jupiter. Montrez-m’en une. Vous ne le pouvez pas. Pourquoi donc vous duper vous-mêmes et jouer les autres ? Pourquoi vous revêtir des habits d’autrui, et vous promener de par le monde après avoir dérobé et volé un nom et un rôle qui ne vous appartiennent pas ?
Et maintenant, moi, je suis votre maître, et vous, vous étudiez sous moi. Mon but à moi, c’est de faire enfin de vous des hommes affranchis de toute entrave, de toute contrainte, de tout obstacle, libres, tranquilles, heureux, qui tournent leurs regards vers Dieu dans les petites comme dans les grandes choses. Et vous, vous êtes ici pour apprendre et pour travailler à devenir ces hommes. Pourquoi donc l’œuvre ne s’achève-t-elle pas ? Si vous avez le même but que moi, et avec le même but les moyens qu’il faut pour l’atteindre, que nous manque-t-il encore ? Quand je vois un ouvrier avec ses matériaux près de lui, je n’attends plus que son ouvrage. Nous avons ici l’ouvrier et les matériaux ; que nous manque-t-il encore ? Est-ce que la chose ne peut pas s’apprendre ? Elle le peut. Est-ce qu’elle n’est pas en notre pouvoir ? Il n’y a qu’elle au monde qui y soit. Pourquoi donc notre œuvre ne s’achève-t-elle pas ? Dites-m’en la cause. Si elle ne s’achève pas, cela tient-il à moi, à vous, ou à la nature même de la chose ? La chose en elle-même est possible, et la seule qui soit en notre pouvoir. Il reste donc que cela tienne à moi ou à vous, ou, ce qui est plus exact, à moi et à vous. Eh bien ! voulez-vous que nous nous mettions à apporter ici la ferme intention de la faire ? Laissons là tout le passé, mettons-nous seulement à l’œuvre. Fiez-vous à moi, et vous verrez.
XLIV
Des choses dont on ne convient pas.
Il y a des choses dont les hommes conviennent facilement, et d’autres dont ils ne conviennent pas facilement. Personne ne conviendra qu’il manque d’intelligence ou de bon sens ; tout au contraire, vous entendrez dire à tout le monde : « Que n’ai-je autant de chance que j’ai d’intelligence ! » On convient aisément qu’on est timide, et l’on dit : « Je conviens que je suis trop timide ; mais, à part « cela, ce n’est pas un sot que vous trouverez en moi. » On ne conviendra pas aisément que l’on manque d’empire sur soi-même ; on ne convient jamais que l’on soit injuste, non plus qu’envieux ou curieux ; mais presque tout le monde conviendra qu’il s’attendrit facilement. D’où cela vient-il ? Avant tout, d’un désaccord et d’un trouble dans nos opinions sur les biens et sur les maux ; puis de ceci pour les uns, de cela pour les autres. Presque jamais on ne convient de ce que l’on regarde comme une honte. Or, on regarde la timidité et la facilité à s’attendrir comme le fait d’une bonne âme ; la sottise, comme le pur fait d’un esclave. Quant aux actes qui attaquent la société, on ne consent jamais à les avoir faits. Ce qui nous porte le plus à avouer la plupart de nos fautes, c’est que nous nous imaginons qu’il y a en elles quelque chose d’involontaire, comme dans la timidité et dans la facilité à s’attendrir. Si nous avouons un manque d’empire sur nous-mêmes, nous alléguons l’amour, pour que l’on nous pardonne le fait comme involontaire. Quant à l’injustice, on ne la croit jamais involontaire. Il y a de l’involontaire dans la jalousie, à ce que l’on pense ; aussi l’avoue-t-on, elle aussi[256].
Puisque c’est ainsi que sont faits les gens au milieu desquels nous vivons, esprits troublés, qui ne savent ni ce qu’ils disent, ni ce qu’ils ont ou n’ont pas de mauvais, ni pourquoi ils l’ont, ni comment ils s’en délivreront, je crois qu’il est bon de nous demander sans cesse : « Est-ce que, moi aussi, je suis un d’eux ? Quelle idée me fais-je de moi ? Comment est-ce que je me conduis ? Ai-je bien, comme il convient à celui qui ne sait rien, la conscience que je ne sais rien ? »
XLV
De l’amitié. — Le sage seul peut aimer. — Étéocle et Polynice. — Le collier d’Ériphyle. — Une parole de Platon.
On aime vraisemblablement ce à quoi on s’attache. Or, les hommes s’attachent-ils à ce qu’ils croient mauvais ? Jamais. A ce qui leur semble indifférent ? Jamais non plus. Reste donc qu’ils ne s’attachent qu’à ce qu’ils croient bon, et, puisqu’ils ne s’attachent qu’à cela, qu’ils n’aiment que cela. Celui donc qui se connaît au bien est aussi celui qui s’entend à aimer ; mais quant à celui qui ne peut pas distinguer le bien du mal, et tous les deux de ce qui est indifférent, comment s’entendrait-il à aimer ? Aimer n’appartient donc qu’au Sage.
— Comment cela ! dit-on. Moi, qui ne suis pas un Sage, j’aime pourtant mon enfant. — Je m’étonne, par tous les dieux ! que tu commences par avouer que tu n’es pas un Sage. Que te manque-t-il en effet ? N’as-tu pas des sens ? N’apprécies-tu pas les représentations qui te viennent d’eux ? Pourquoi donc conviens-tu que tu n’es pas un Sage ? N’est-ce point, par Jupiter ! parce que bien souvent les représentations qui viennent de tes sens te mettent hors de toi, et te bouleversent ; parce que tu dis tantôt qu’une chose est bonne, tantôt qu’elle est mauvaise, tantôt qu’elle n’est ni l’une ni l’autre ? Eh bien ! en amitié ne changes-tu donc jamais ? Toi qui dis de la richesse, de la volupté, et de toutes les choses en général, tantôt qu’elles sont des biens, tantôt qu’elles sont des maux, ne dis-tu pas aussi du même individu tantôt qu’il est bon, tantôt qu’il est mauvais ? N’as-tu pas pour lui tantôt de l’affection, tantôt de la haine, tantôt des louanges, tantôt du blâme ? — Oui, c’est ce qui m’arrive. — Eh bien ! quand on se trompe sur quelqu’un, crois-tu qu’on l’aime réellement ? — Non pas. — Et celui qui n’a pris quelqu’un que pour le quitter bientôt, crois-tu qu’il lui appartienne de cœur ? — Pas davantage. — Et celui qui tantôt vous accable d’injures, tantôt est en extase devant vous ? — Pas davantage.
N’as-tu jamais vu de petits chiens jouer ensemble, et se caresser si bien que tu disais : « Il n’y a pas d’amitié plus vive ? » Si tu veux pourtant savoir ce qu’est cette amitié, mets un morceau de viande entre eux, et tu verras. De même, mets entre ton fils et toi un lopin de terre, et tu verras que ton fils désirera vite t’enterrer, et que toi, tu souhaiteras vite sa mort. Et tu diras alors : « Quel fils j’ai élevé ! Il y a longtemps qu’il voudrait me porter en terre !» Même division pour une question de vanité. Et s’il y a un péril à courir, tu tiendras le langage du père d’Admète :
« Tu es heureux de voir la lumière ; crois-tu que ton père n’en soit pas heureux aussi ? Tu veux voir la lumière ; crois-tu que ton père ne le veuille pas aussi ? »
Crois-tu qu’Admète n’aimait pas son enfant, quand il était petit ? Crois-tu qu’il n’était pas inquiet lorsque son fils avait la fièvre ? Crois-tu qu’il n’avait pas dit bien des fois : « Plût aux dieux que ce fût moi qui eusse la fièvre ? » Puis, quand le moment est arrivé, tu vois ce que disent ces gens-là !
Etéocle et Polynice n’étaient-ils pas nés de la même mère et du même père ? N’avaient-ils pas été nourris ensemble ? N’avaient-ils pas vécu ensemble ? N’avaient-ils pas eu même table et même lit ? Ne s’étaient-ils pas embrassés plus d’une fois ? Si bien que celui qui les aurait vus se serait moqué des paradoxes des philosophes sur l’amitié. Et pourtant, quand la couronne se trouve entre eux deux, à la façon d’un morceau de viande, vois ce qu’ils disent :
Polynice. « Où seras-tu ? en avant des tours ?
Etéocle. « Pourquoi me le demandes-tu ?
Polynice. « J’y serai en face de toi, pour te tuer.
Etéocle. « Moi aussi, je suis possédé du même désir. »
Et ils adressent aux dieux des prières en harmonie avec leurs paroles.
Règle générale (ne vous y trompez pas), tout être doué de la vie n’a rien qui lui soit plus cher que son intérêt propre ; l’être vivant se porte infailliblement du côté où sont pour lui le moi et le mien : s’ils sont dans le corps, c’est le corps qui est la chose importante ; s’ils sont dans la faculté de juger et de vouloir, c’est elle ; s’ils sont dans les objets extérieurs, ce sont eux. Ce n’est que si mon moi est dans ma faculté de juger et de vouloir, que je puis être, comme il faut, ami, fils, ou père. Car mon intérêt alors sera de rester loyal, honnête, patient, tempérant, bienfaisant, et de m’acquitter de tous mes devoirs. Mais, si je place mon moi d’un côté et l’honnêteté de l’autre, c’est alors que se confirme le mot d’Épicure, qui prétend que l’honnête n’est rien ou n’est, s’il existe, que ce qu’estime le vulgaire.
N’examine donc pas, comme les autres hommes, si les gens sont nés du même père et de la même mère, s’ils ont été élevés ensemble, et par le même précepteur ; cherche seulement où ils placent leur bien, si c’est dans les choses extérieures, ou dans leur façon de juger et de vouloir. S’ils le placent dans les choses extérieures, dis qu’ils ne sont pas plus amis qu’ils ne sont sûrs, constants, courageux et libres ; dis même qu’ils ne sont pas des hommes, si tu es dans ton bon sens. Car ce ne sont pas des opinions d’homme que celles qui nous font nous attaquer et nous insulter les uns les autres, nous embusquer dans les endroits écartés, ou dans les places publiques, comme si c’étaient des montagnes, et mettre à nu devant les tribunaux des actions qui sont celles de brigands. Mais, si tu entends dire que ces hommes croient réellement que leur bien n’est que dans la faculté de juger et de vouloir, et dans le bon usage des représentations, ne t’inquiète plus de savoir si c’est un fils et un père, si ce sont des frères, ni si ce sont des camarades qui vivent ensemble depuis longtemps ; tu en sais assez pour déclarer hardiment que ce sont des amis, comme tu peux déclarer qu’ils sont loyaux et justes.
— « Mais voilà si longtemps qu’il me rend des soins, et « il ne m’aimerait pas ! » — Esclave ! que sais-tu s’il ne te rend pas ces soins comme on nettoie sa chaussure ou sa bête de somme ? Que sais-tu s’il ne te jettera pas comme un plat fêlé, lorsque tu seras devenu un meuble inutile ? — « Mais elle est ma femme, et il y a si longtemps que « nous vivons ensemble ! » — Combien de temps Eriphyle n’avait-elle pas vécu avec Amphiaraüs ? Et ne lui avait-elle pas donné de nombreux enfants ? Mais un collier vint se mettre entre eux deux. Est-ce bien le collier qui vint s’y mettre ? Non ; mais l’opinion qu’elle avait des choses de cette espèce. Cette opinion fut la bête sauvage qui mit en pièces leur affection. Ce fut elle qui ne permit pas à l’épouse d’être épouse, à la mère d’être mère. Que celui de vous à son tour qui veut être l’ami de quelqu’un, ou se faire de quelqu’un un ami, déracine donc en lui les opinions de cette espèce ; qu’il les prenne en haine, qu’il les chasse de son âme. Alors, il se donnera tout entier à ceux qui lui ressembleront ; il sera patient avec ceux qui ne lui ressembleront pas ; il sera doux pour eux, bon, indulgent, comme avec des ignorants, qui s’égarent dans les questions les plus importantes. Il ne sera sévère pour personne, parce qu’il sera pénétré de cette parole de Platon : « C’est toujours malgré elle qu’une âme est sevrée de la vérité. » Autrement, vous pourrez vivre sur tous les autres points comme vivent les amis, vous pourrez voir la même table, coucher sous la même tente, monter le même navire, être nés des mêmes parents ; les serpents aussi ont tout cela : vous ne serez pas plus amis qu’ils ne le sont, tant que vous
aurez ces opinions sauvages et impures.
XLVI
Le talent de la parole. — Mépriser l’art de la parole est l’effet d’une impiété et d’une crainte ; y accorder trop d’importance est sottise.
Le talent de la parole est-il sans utilité et sans profit ? A Dieu ne plaise ! Le croire serait une folie, une impiété, une ingratitude envers Dieu ! Seulement, on n’accorde à chaque chose que sa valeur vraie. L’âne, en effet, a son utilité, mais moins grande que celle du bœuf ; le chien aussi a son utilité, mais moins grande que celle du serviteur ; le serviteur a aussi la sienne, mais moins grande que celle des citoyens… Et cependant, parce que les uns sont supérieurs aux autres, ce n’est pas une raison pour faire fi des services que rendent les autres. Le talent de la parole a, lui aussi, son importance ; mais elle est inférieure à celle de notre faculté de juger et de vouloir. Ne croyez pas que je vous demande de ne pas soigner votre langage ; pas plus que je ne vous demande de ne pas soigner vos yeux, vos oreilles, vos mains, vos pieds, vos habits, vos chaussures. — Seulement, si vous m’interrogez sur ce qu’il y a de meilleur dans le monde, que vous nommerai-je ? L’art de la parole ? Je ne le puis ; mais notre faculté de juger et de vouloir, quand elle est dans la droite voie. C’est elle, en effet, qui a la direction de l’autre, ainsi que de toutes nos facultés, grandes ou petites.
Mais supprimer l’art de la parole, et dire qu’il n’est en réalité d’aucune utilité, ce n’est pas seulement agir en ingrat envers ceux qui nous l’ont donné, c’est encore agir en peureux. C’est craindre, ce me semble, que, s’il y avait là un art, nous n’eussions pas la force de ne l’estimer que le peu qu’il vaut. C’est ressembler aux gens qui disent qu’il n’y a aucune différence entre la beauté et la laideur. A ce compte, il faudrait éprouver la même impression à l’aspect de Thersite et à celui d’Achille. Ce sont là des sottises et des idées d’imbécile, les idées d’un homme qui ne se rend pas compte de la nature de chaque chose, et qui craint que, s’il ne reconnaissait pas de différences entre elles, il ne fût aussitôt entraîné et vaincu, et que ce n’en fût fait de lui. La véritable grandeur, au contraire, c’est de laisser à chaque chose sa nature réelle ; puis, quand on la lui a laissée, d’apprécier sa valeur, de discerner ce qu’il y a de meilleur dans le monde, d’y tendre de tous ses efforts, de regarder le reste comme superflu en comparaison, et cependant sans négliger ce reste, autant que faire se peut.
Mais qu’est-ce qui arrive ? Ce qui arriverait à un homme qui, en retournant dans sa patrie, trouverait une belle hôtellerie sur sa route, se plairait dans cette hôtellerie, et y demeurerait. « Homme (lui dirions-nous), tu as oublié ce que tu voulais faire ; ce n’est pas là que tu allais : tu ne faisais qu’y passer. — Mais c’est une bien jolie hôtellerie. — Combien il y en a d’autres qui sont jolies ! — Et combien de prairies ! Mais ce n’étaient pour toi que des lieux de passage. Ce que tu voulais, c’était de retourner dans ta patrie, tirer de crainte tes proches, remplir tes devoirs de citoyen. Car tu n’es pas venu parmi nous pour choisir les endroits les plus jolis, mais pour vivre où tu es né, et où tu as été classé parmi les citoyens. » C’est à peu près là ce qui se passe ici…. Les uns s’arrêtent au style, les autres aux syllogismes, les autres aux sophismes, les autres dans quelque autre hôtellerie de ce genre, et tous y pourrissent, comme s’ils s’arrêtaient chez les sirènes.
Si une façon de dire te séduit, si certaines questions de logique te séduisent, tu ne vas pas plus loin ; tu prends le parti de demeurer là, sans plus songer à ce qu’il y a dans la maison, et tu dis : « Cela est bien joli ! » Et qui te dit que cela n’est pas joli ? Mais ça l’est à la façon d’un lieu de passage ;… ce n’est pas là ce que tu cherchais.
Quand je parle ainsi devant certaines gens, ils s’imaginent que je veux détruire l’étude de la parole ou celle des questions de logique. Non, je ne veux pas détruire ces études ; mais je veux qu’on cesse de s’y attacher comme au bien suprême, et de mettre en elles toutes ses espérances. Si c’est nuire à ses auditeurs que de leur enseigner cela, mettez-moi au nombre de ceux qui leur nuisent.
XLVII
Nécessité de la Logique.
Un des assistants dit à Épictète : « Prouve-moi que la « Logique est utile. » — Tu veux, lui dit-il, que je le le démontre — « Oui. » — Il me faut donc te faire une démonstration ? — « D’accord. » — Mais comment sauras-tu si je ne te fais pas un sophisme ? — Notre homme se tut. — Tu vois, lui dit-il alors, que tu confirmes par toi-même la nécessité de la Logique, puisque sans elle tu n’es même pas capable d’apprendre si elle est nécessaire ou si elle ne l’est pas.
XLVIII
De la véritable beauté.
Un jeune homme qui étudiait la rhétorique s’était présenté à Épictète ; ses cheveux étaient arrangés avec un grand art, et toute sa toilette était recherchée. Réponds-moi, lui dit Épictète : N’y a-t-il pas des chiens et des chevaux qui te semblent beaux ? d’autres qui te semblent laids ? Et n’en est-il pas de même dans toutes les autres espèces d’animaux ? — Je le trouve, dit l’étudiant. — N’y a-t-il pas aussi des hommes qui te semblent beaux, et d’autres qui te semblent laids ? — Et comment ne serait-ce pas ? — Comme la nature de chaque espèce d’êtres est différente, il me Semble aussi que chacune d’elles a sa beauté différente. Cela n’est-il pas vrai ? — Oui. — Ce qui fait donc la beauté du chien, fait la laideur du cheval ; et ce qui fait la beauté du cheval, fait la laideur du chien. — Cela me semble… — Qu’est-ce donc qui fait la beauté d’un chien ? La présence de ce qui est la perfection du chien. Et la beauté d’un cheval ? La présence de ce qui est la perfection du cheval. Qui fera donc celle d’un homme, si ce n’est la présence de la perfection humaine ? Jeune homme, si tu veux être beau, cherche à acquérir la perfection humaine. Mais
quelle est-elle ? Vois quels sont ceux que tu loues lorsque tu loues impartialement. Sont-ce les hommes justes ou les hommes injustes ? — Les justes. — Les hommes chastes ou les libertins ? — Les hommes chastes. — Ceux qui sont maîtres d’eux-mêmes ou ceux qui ne le sont pas ? — Ceux qui en sont maîtres. — Te rendre tel, sache-le donc, c’est te faire beau ; si tu y manques, lu serais laid inévitablement, alors même que tu emploierais tous les moyens pour être beau en apparence.
Je ne sais plus que te dire après cela ; car, si je te dis ce que je pense, je te fâcherai, et tu me quitteras, peut-être pour ne plus revenir ; et, si je ne te le dis pas, vois un peu ce que j’aurai fait : tu seras venu vers moi pour que je te serve à quelque chose, et je ne t’aurai servi à rien ; tu seras venu à moi comme à un philosophe, et je ne t’aurai pas parlé comme un philosophe. N’est-ce pas de la cruauté à ton égard que de te laisser sans te corriger ? Si plus tard tu devenais raisonnable, tu aurais le droit de me faire des reproches. « Qu’est-ce qu’Epictète a donc aperçu en moi (pourrais-tu dire), pour que, me voyant venir à lui tel que j’étais, il m’ait ainsi laissé avec mes défauts, sans jamais me dire même un seul mot ? A-t-il donc tant désespéré de moi ? N’étais-je pas jeune ? N’écoutais-je pas ce qu’on me disait ? »
Si tu me faisais ces reproches, que pourrais-je dire pour ma défense ? « Que, si j’avais parlé, tu n’aurais pas suivi mes avis ? » Mais est-ce que Laïus suivit ceux d’Apollon ? Est-ce que, en le quittant, il ne s’enivra pas, et n’envoya pas promener l’oracle ? Eh bien ! cela empêcha-t-il Apollon de lui dire la vérité ? Et certes, moi, je ne sais pas si tu suivras ou non mes avis, tandis qu’Apollon savait très-bien que Laïus ne suivrait pas les siens ; et il lui dit vrai, pourtant ! Et pourquoi le lui dit-il ? Mais pourquoi aussi est-il Apollon ? Pourquoi rend-il des oracles ? Pourquoi a-t-il pris pour lui ce rôle de prophète ? Pourquoi est-il une source de vérité, vers laquelle on se rend de toutes les parties de la terre habitée ? Pourquoi porte-t-il écrit sur le fronton de son temple : « Connais-toi toi-même ? » Ce que personne ne songe à faire.
Est-ce que Socrate persuadait à tous ceux qui venaient le trouver, de s’occuper d’eux-mêmes ? Pas à un sur mille. Et cependant, comme c’était là le rôle qui lui avait été assigné par Dieu, ainsi qu’il le dit lui-même, y manqua-t-il jamais ?
Et moi, Epictète, puisque j’ai été pour ainsi dire condamné[257] à porter la barbe blanche et le vieux manteau, et que tu es venu vers moi comme vers un philosophe, je ne te traiterai pas avec rigueur, ni comme un incurable, et je te dirai : « Jeune homme, qui veux-tu rendre beau ? Sache d’abord qui tu es, et ne songe à te parer qu’après cela. Tu es un homme, c’est-à-dire un être animé, destiné à mourir, et qui doit faire un usage raisonnable de tout ce que ses sens lui présentent…. Ne perds pas ton temps à changer ce qui est bien ; laisse l’homme être un homme, la femme être une femme, la beauté de l’homme être la beauté de l’homme. » Pour le moment, je n’ose pas te dire que tu es laid ; car c’est, je crois, le mot que tu voudrais le moins entendre. Mais vois ce que dit Socrate au plus beau et au plus élégant de tous les hommes, à Alcibiade : « Tâche donc d’être beau. » Et que lui dit-il pour cela ? Lui dit-il : « Arrange ta chevelure, et fais épiler tes jambes ? » A Dieu ne plaise ! Il lui dit : « Donne tes soins à ta faculté de juger et de vouloir. « Débarrasse-toi de tes faux jugements. »
XLIX
Comment on doit apprendre la philosophie.
Malheureux que tu es ! C’est en tremblant que tu apprends toutes ces belles choses, en mourant de peur d’être méprisé, et en l’informant si on ne parle pas de toi. Si quelqu’un vient te dire : « Comme on demandait quel était le plus grand philosophe, une personne présente a dit : le seul philosophe, c’est un tel ! » ta petite âme, qui était de la taille d’un doigt, grandit de deux coudées. Mais, si quelqu’un de ceux qui étaient là a répondu : « Tu parles en l’air ; un tel ne vaut pas la peine qu’on l’entende ! Que sait-il, en effet ? Il en est aux premiers éléments, et rien de plus ! « te voici hors de toi, sans couleur, et tu t’écries aussitôt, « je lui montrerai qui je suis. » Cela se voit rien que par là. Quelle autre démonstration veux-tu en donner ? Diogène (ne le sais-tu pas ?) montrait un jour un sophiste, en étendant le doigt du milieu. Celui-ci s’en fâcha. « Voilà ce qu’est un tel ! » dit le philosophe. « Je vous l’ai montré. » C’est qu’en effet ce n’est pas avec le doigt que se montre un homme, comme une pierre ou un morceau de bois ; mais montrez ses opinions, et alors en lui vous aurez montré l’homme.
Voyons tes opinions, à toi aussi. N’est-il pas évident que tu comptes pour rien ta faculté de juger et de vouloir, que tes yeux se tournent hors de toi sur ce qui ne dépend pas de toi, sur ce que dira un tel, sur ce qu’il pensera de toi ? Te trouve-t-il savant ? Croit-il que tu as lu Chrysippe et Antipater ? Car s’il va jusqu’à Archédémus, te voilà au comble du bonheur ! Pourquoi meurs-tu encore de peur de ne pas nous montrer ce que tu es ? Veux-tu que je te dise ce que tu nous montres. Tu nous montres un homme sans cœur et qui se plaint toujours, un homme toujours en colère, un lâche…. Voilà ce que tu nous as montré. Va-t’en donc lire Archédémus ; puis, si un rat tombe chez toi et fait du bruit, te voilà mort !…. Malheureux ! ne veux-tu pas renoncer à toutes ces connaissances (logiques), qui ne sont pas faites pour toi ? Elles conviennent à ceux qui peuvent les acquérir, étant déjà au-dessus de tous les troubles de l’âme ; à ceux qui peuvent dire : « Je n’ai ni colère, ni chagrin, ni haine. Que me reste-t-il à faire ? J’ai du loisir, et je suis en repos. Voyons comment on doit se tirer de la conversion des syllogismes ; comment, après avoir posé une hypothèse, on évitera de tomber dans l’absurde. » Voilà ceux auxquels ces études conviennent. Quand on a une navigation heureuse, on a le droit d’allumer du feu, de dîner, et même, à l’occasion, de chanter et de danser ; mais toi, c’est quand le navire est en danger de sombrer, que tu viens déployer tes plus hautes
voiles.
L
De ce qui sert de matière à l’homme de bien, et de principal but de ses efforts.
La matière sur laquelle le sage travaille, c’est sa partie maîtresse, tandis que son corps est la matière du médecin et du maître de gymnastique, et son champ, celle du cultivateur. Sa tâche est d’user des représentations conformément à la nature.
C’est là le terrain sur lequel il faut s’exercer avant tout. Lorsque tu es sorti dès le matin, quelque chose que tu voies ou que tu entendes, examine-la, et réponds comme à une interrogation. « Qu’as-tu vu ? — Un homme qui pleurait la mort de son fils. — Applique ta règle. La mort ne relève pas de notre libre arbitre. Enlève de devant nous. — J’ai rencontré un des consuls. — Applique ta règle. Qu’est-ce que le consulat ? Une chose qui relève de notre libre arbitre ou qui n’en relève pas ? — Une chose qui n’en relève pas. — Enlève encore ; ce n’est pas là une monnaie de bon aloi ; rejette-la, tu n’en as que faire. » Si nous faisions cela, si nous nous exercions ainsi depuis le matin jusqu’à la nuit, il en résulterait quelque chose, de par tous les Dieux ! Mais maintenant tout ce qui s’offre à nos sens nous saisit aussitôt, et nous tient bouche béante. Ce n’est qu’à l’école que nous nous réveillons un peu, et encore ! Puis, quand nous en sommes dehors, si nous apercevons un homme qui pleure, nous disons : « Il est perdu ! » Si nous apercevons un consul, nous disons : « L’heureux homme ! » un exilé, « Le malheureux ! » un pauvre, « L’infortuné ! Il n’a pas de quoi manger ! » Faux jugements qu’il faut retrancher de notre esprit….
L’âme est comme un bassin plein d’eau, et les représentations sont comme les rayons qui tombent sur cette eau. Lorsque l’eau est en mouvement, il semble que les rayons aussi soient en mouvement, quoiqu’ils n’y soient réellement pas. De même, quand une âme est prise de vertige, ce n’est ni dans ses connaissances ni dans ses facultés qu’est le trouble, mais dans l’esprit même qui les a en lui. Qu’il reprenne son assiette, ils reprendront la leur.
LI
Contre ceux qui, au théâtre, donnent des marques inconvenantes de faveur.
Un procurateur de l’Empire avait favorisé un histrion d’une manière inconvenante, et le public lui avait dit des injures ; il était venu alors raconter ces injures à Epictète, et il s’indignait contre ceux qui les lui avaient adressées. Qu’ont-ils fait de mal, lui dit celui-ci. Ils ont donné des marques de leur faveur, tout comme toi…. Qui la multitude peut-elle imiter, si ce n’est vous qui êtes au-dessus d’elle ? Et, quand elle va au théâtre, sur qui a-t-elle les yeux, si ce n’est sur vous ? « Vois, dit-on, comme l’intendant de César regarde le spectacle ! Il a crié ! Je crierai donc, moi aussi. Il trépigne d’enthousiasme ! Je trépignerai donc aussi. Ses esclaves, assis à ses côtés, poussent des clameurs ! Moi, je n’ai pas d’esclaves ; je vais à moi seul, si je le puis, en pousser autant que tous. » Il te fallait savoir, quand tu es entré au théâtre, que tu y entrais pour servir de règle et d’exemple aux autres, sur la manière dont on doit regarder. Pourquoi donc t’ont-ils injurié ? parce que tout homme hait ce qui le contrarie. Ces gens voulaient qu’un tel fût couronné ; toi, tu voulais que ce fût un autre : ils te contrariaient, tu les contrariais. Tu t’es trouvé le plus fort ; ils ont fait ce qu’ils pouvaient faire : ils ont injurié qui les contrariait. Que voudrais-tu donc ? que tu fisses ce que tu veux, et que ces gens ne pussent même pas dire ce qu’ils veulent ?…
Que conclure de là ? Que tu devais te dire, en arrivant au théâtre, non pas : « II faut que Sophron soit couronné ; » mais : « J’aurai soin dans cette occasion que ma volonté soit conforme à la nature. Personne ne m’est plus cher que moi-même. Il serait donc ridicule de me nuire à moi-même, pour faire triompher l’un des comédiens. Quel est celui que je veux voir vainqueur ? Celui qui le sera. De cette façon celui qui vaincra sera toujours celui que j’aurai voulu. » — « Mais je veux, dis-tu, que la couronne soit à Sophron ! » Fais célébrer alors dans ta maison tous les jeux que tu voudras, et proclame-le vainqueur aux jeux Néméens, aux Pythiens, aux Isthmiques et aux Olympiques. Mais en public pas d’empiétements : ne t’arroge pas ce qui appartient à tous. Sinon, supporte les injures ; car, lorsque tu agis comme la multitude, tu te mets toi-même à son niveau.
LII
A un rhéteur qui s’en allait à Rome pour un procès.
Au moment de partir pour Rome, où il avait un procès au sujet de sa charge, quelqu’un était venu trouver Epictète ; celui-ci s’informa de la cause de son voyage ; et, comme l’autre lui demandait ce qu’il pensait de l’affaire : Me demandes-tu, lui dit-il, ce que tu pourras faire à Rome, et si tu y dois réussir ou échouer ? Je ne puis rien t’apprendre à cet égard. Mais, si tu me demandes comment tu t’y conduiras, je puis te dire que, si tu penses bien, tu te conduiras bien ; et que, si lu penses mal, tu te conduiras mal…. Montre-moi plutôt que tu as examiné tes opinions et que tu en as pris soin.
Tu fais aujourd’hui la traversée de Rome afin d’être préfet de Gnosse. Jouir, en restant chez toi, des honneurs que tu as déjà, ne te suffit pas ; tu aspires à une dignité plus haute et plus éclatante. Eh bien ! quand as-tu fait pareille traversée pour examiner tes opinions, et t’en débarrasser si elles étaient mauvaises ? Qui as-tu été trouver pour cela ? Quel temps y as-tu consacré ? Quelle époque de ta vie ? Récapitule ces jours-là en toi-même, si tu as peur de moi. Est-ce quand tu étais enfant, que tu te rendais compte de tes opinions ? Ne faisais-tu pas alors tout ce que tu faisais de la même manière qu’aujourd’hui ? Quand tu étais jeune homme, que tu allais entendre les rhéteurs, et que tu déclamais pour ton propre compte, que croyais-tu qui te manquât ? Quand tu fus devenu homme, que tu t’es occupé de politique, que tu as plaidé des causes, que tu t’es fait une réputation, qui donc te semblait à ta hauteur ? Quand aurais-tu souffert qu’on examinât si tu n’avais pas des opinions fausses[258] ? Que veux-tu donc que je te dise ? Aide-moi toi-même dans cette affaire. Je n’ai rien à t’apprendre là-dessus ; et toi, si c’est pour cela que tu es venu vers moi, tu n’y es pas venu comme vers un philosophe, mais comme tu aurais été vers un marchand de légumes ou vers un savetier. Sur quoi donc les philosophes peuvent-ils nous apprendre quelque chose ? Sur les moyens de mettre et de maintenir, quoi qu’il arrive, notre faculté maîtresse en conformité avec la nature. Cela te semble-t-il une si petite affaire ? — Non ; c’en est une très-grosse au contraire. — Eh bien ! crois-tu qu’il n’y faille que peu de temps, et que ce soit une chose qu’on puisse apprendre en passant ? Si tu le peux, toi, apprends-la.
Tu diras après cela : « J’ai causé avec Epictète ; autant aurait valu causer avec une pierre ! avec une statue ! » C’est qu’en effet tu m’auras vu, mais rien de plus ; tandis que causer avec quelqu’un comme avec un homme, c’est apprendre de lui ses opinions, et lui révéler à son tour les siennes. Apprends de moi mes opinions, montre-moi les tiennes, et tu pourras dire après cela que tu as causé avec moi. Examinons-nous l’un l’autre. Si j’ai quelque opinion fausse, enlève-la-moi ; si tu as des opinions à toi, expose-les devant moi. C’est ainsi qu’on cause avec un philosophe. Ce n’est pas là ce que tu fais ; mais en passant par ici tu dis : « Tandis que nous louons le vaisseau, nous pourrons bien aussi voir Epictète. Voyons ce qu’il dit. » Puis, quand tu es débarqué : « Ce n’est rien qu’Epictète ! » dis-tu ; « il a fait des solécismes et des barbarismes ! » Et en effet, de quelle autre chose êtes-vous capables de juger quand vous venez à moi ? « Mais si je m’applique à ce que tu veux, dis-tu, je n’aurai point de terres, non plus que toi ; je n’aurai point de coupes d’argent, non plus que toi ; je n’aurai point de beaux bestiaux, non plus que toi. » A cela il me suffit peut-être de répondre : « Mais je n’en ai pas besoin ; tandis que toi, après avoir beaucoup acquis, tu auras encore besoin d’autre chose. Que tu le veuilles
ou non, tu es plus pauvre que moi. » — De quoi donc ai-je besoin ? — De ce que tu n’as pas : de l’empire sur toi-même, de la conformité de ta pensée avec la nature, de la tranquillité de l’esprit. Que j’aie un patron, ou non, que m’importe à moi ? Beaucoup t’importe, à toi. Je suis plus riche que toi ; car je ne m’inquiète pas de ce que César pense de moi ; et je ne vais par suite faire ma cour à personne. Voilà ce que j’ai, moi, au lieu de vases d’argent et de vases d’or. Toi, ta vaisselle est d’or, mais ta raison, mais tes opinions, tes jugements, tes vouloirs, tes désirs, tout cela est de terre.
Maintenant, quand tout cela chez moi est conforme à la nature, pourquoi ne m’appliquerais-je pas en plus à l’art de raisonner ? N’ai-je pas du loisir ? Et rien vient-il déranger ma pensée ? Que puis-je faire tandis que rien ne me dérange ? Et puis-je trouver quelque chose de plus digne d’un homme ? Vous, lorsque vous n’avez aucune occupation, vous êtes tout hors de vous, vous allez au théâtre, ou vous errez à l’aventure ; pourquoi le philosophe, dans ces moments-là, ne travaillerait-il pas sa propre raison ? Tu donnes tes soins à des cristaux, moi au syllogisme Le menteur. Tu donnes tes soins à des porcelaines, moi au syllogisme négatif.
Tout ce que tu as te paraît peu de chose ; ce que j’ai me paraît toujours beaucoup. Tes désirs sont insatiables ; les miens sont remplis. Qu’un enfant plonge le bras dans un vase d’une embouchure étroite, pour en tirer des figues et des noix, et qu’il en remplisse sa main, que lui arrivera-t-il ? Il ne pourra la retirer, et pleurera. « Lâches-en quelques-unes (lui dit-on), et tu retireras ta main. » Toi, fais de même pour tes désirs. Ne souhaite qu’un petit nombre de choses, tu les obtiendras.
LIII
Comment doit-on supporter les maladies ?
Quand vient le moment d’appliquer quelques-uns de nos principes, il faut toujours les avoir là présents : à table, ceux qui sont pour la table ; aux bains, ceux qui sont pour le bain ; au lit, ceux qui sont pour le lit.
« Que tes yeux appesantis ne donnent jamais entrée au sommeil, avant que tu n’aies passé eu revue toutes tes actions de la journée. Quelle loi ai-je violée ? Quel acte ai-je fait ? A quel devoir ai-je failli ? Pars de là et continue. Puis, si tu as fait du mal, reproche-le-toi ; si tu as fait du bien, sois-en content[259]. »
Voilà des vers qu’il faut retenir pour les mettre en pratique, et non pas pour les débiter à haute voix, comme on débite le « Péan Apollon ! »
Dans la fièvre à son tour, ayons présents les principes qui sont faits pour elle, bien loin de les laisser de côté tous en masse et de les oublier, parce que nous avons la fièvre…. Que doit dire le philosophe à chaque chose pénible qui lui arrive ? « Voilà ce à quoi je me suis préparé, ce en vue de quoi je me suis exercé. » Dieu te dit : « Donne-moi une preuve que tu t’es préparé à la lutte suivant toutes les règles, que tu t’es nourri comme on doit le faire, que tu as fréquenté le gymnase, que tu as écouté les leçons du maître. » Vas-tu maintenant mollir à l’instant décisif ? Voici le moment d’avoir la fièvre ; qu’elle vienne, et sois convenable. Voici le moment d’avoir soif ; aie soif, et sois convenable. Voici le moment d’avoir faim ; aie faim, et sois convenable. Cela ne dépend-il pas de toi ? Quelqu’un peut-il t’en empêcher ? Le médecin t’empêchera de boire ; mais il ne peut t’empêcher d’être convenable en ayant soif. Il t’empêchera de manger ; mais il ne peut t’empêcher d’être convenable en ayant faim.
— « Mais (en cet état) je ne puis pas étudier ! » — A quelle fin étudies-tu donc, esclave ? N’est-ce pas pour arriver au calme ? à la tranquillité ? N’est-ce pas pour te mettre et te maintenir en conformité avec la nature ? Or, quand tu as la fièvre, qui t’empêche de mettre cet accord entre la nature et ta partie maîtresse ? C’est ici le moment de faire tes preuves ; c’est ici l’épreuve du philosophe ; car la fièvre fait partie de la vie, comme la promenade, les traversées, les voyages par terre. Est-ce que tu lis en te promenant ? — Non. — Eh bien, c’est la même chose quand tu as la fièvre. Si tu restes convenable en te promenant, tu es ce que doit être un promeneur ; si tu es convenable ayant la fièvre, tu es ce que doit être un fiévreux.
Qu’est-ce donc qu’être convenable en ayant la lièvre ? C’est de ne t’en prendre ni à Dieu ni aux hommes ; c’est de ne pas te désoler de ce qui arrive ; c’est d’attendre dignement et convenablement la mort ; c’est de faire tout ce que l’on t’ordonne ; c’est de ne pas t’effrayer de ce que va dire le médecin quand il arrive, et de ne pas te réjouir outre mesure quand il te dit : « Tu te portes bien. » Qu’est-ce là, en effet, te dire de bon ? car, lorsque tu te portais bien, qu’y avait-il là de bon pour toi ? C’est encore de ne pas te désespérer, quand il te dit : « Tu te portes mal. » Qu’est-ce, en effet, que se mal porter ? Approcher du moment où l’âme se sépare du corps. Qu’y a-t-il donc là de terrible ? Est-ce que, si tu n’en approches pas maintenant, tu n’en approcheras pas plus tard ? Est-ce encore que le monde doit être bouleversé par ta mort ? Pourquoi donc flattes-tu le médecin ? Pourquoi lui dis-tu : « Si tu le veux, maître, le serai en bonne santé ? » Pourquoi lui donner un motif de porter haut la tête ? Pourquoi ne pas l’estimer juste ce qu’il vaut ? Le cordonnier est pour mon pied, le charpentier pour ma maison, et le médecin, à son tour, pour mon misérable corps, c’est-à-dire pour quelque chose qui n’est pas à moi, pour un être mort-né. Voilà ce qu’a à faire le fiévreux ; et, s’il le fait, il est ce qu’il doit être.
LIV
« Ils viennent des dieux. »
— Souviens-toi toujours de ce qu’Eumée dit, dans Homère, à Ulysse, qui ne le reconnaissait point et qui le remerciait de ses bons traitements. « Étranger, il ne m’est pas permis de mépriser, de maltraiter un étranger qui vient chez moi, quand même il serait dans un état plus vil et plus méprisable que celui où vous êtes, car les étrangers et les pauvres viennent des dieux[260]. » Aie ces vers à l’esprit, quand il s’agit de ton père, et dis-lui :
« Manquer à mon père ne m’est pas permis, quand même il se présenterait dans un état pire que le tien, car tous les pères viennent de Jupiter, le Dieu de la paternité. » De même pour ton frère, « car tous les frères viennent de Jupiter, le Dieu de la fraternité. » De même pour les autres rapports de parenté, car nous trouverons que Jupiter préside à tous.
LV
De l’exercice. — Comment on peut détruire en soi les mauvaises habitudes.
Il ne faut nous exercer à rien qui soit extraordinaire et contre nature ; autrement, nous qui nous disons philosophes, nous ne différerons pas des faiseurs de tours. Il est difficile, en effet, de danser sur la corde ; et non-seulement cela est difficile, mais cela est encore dangereux. Est-ce une raison cependant pour que nous aussi nous apprenions à danser sur la corde, à y élever en l’air une branche de palmier, à y tenir embrassées des statues ? Pas le moins du monde. Tout ce qui est difficile et périlleux n’est pas un bon objet d’exercice ; il n’y a de tel que ce qui nous conduit au but qui est proposé à nos efforts. Quel est donc ce but ? De n’être jamais entravé[261]… Comme la force de l’habitude est souveraine, et que ce n’est qu’aux choses du dehors que nous sommes habitués à appliquer notre puissance de désirer ou de fuir, il nous faut opposer à cette habitude une habitude contraire.
Je penche vers la volupté : je vais me jeter du côté contraire, et cela avec excès, afin de m’exercer. J’ai le travail en aversion : je vais habituer et accoutumer ma pensée à n’avoir plus jamais d’aversion pour lui et ce qui lui ressemble…. Les choses contre lesquelles on doit s’exercer le plus varient avec chacun. Homme, si tu es prompt à la colère, exerce-toi à supporter les injures, et à ne pas t’irriter des outrages. Puis exerce-toi à bien te comporter en face du vin, ce qui n’est pas t’exercer à en boire beaucoup (comme plus d’un le fait malheureusement), mais, avant tout, à t’en abstenir…. Ensuite, pour t’éprouver, si une
heureuse occasion se présente, va de toi-même au péril, afin de savoir si les sens triompheront de toi comme auparavant. Mais, au début, fuis loin des tentations trop fortes. « Cruche et pierre, dit-on, ne peuvent aller ensemble. »
Socrate disait que l’on ne pouvait vivre sans examiner ; de même, on ne doit accepter aucune apparence sans l’examiner. On doit lui dire : « Attends ; laisse-moi voir qui tu es, d’où tu viens ; comme les gardes de nuit disent, montre-moi le signe convenu. As-tu reçu de la nature le signe que doit avoir toute représentation pour se faire accepter ? »
LVI
Qu’est-ce que c’est que l’abandon ? Et qu’est-ce qui est abandonné ? — La véritable paix. — La mort et l’immortalité.
Être abandonné, c’est se trouver sans appui. Un homme qui est seul n’est pas dans l’abandon pour cela ; par contre, on peut être au milieu de beaucoup d’autres, et n’en être pas moins abandonné. C’est pour cela que, quand nous perdons un frère, un fils, un ami qui était notre appui, nous disons que nous restons abandonnés, bien que souvent nous soyons à Rome, en face d’une si grande foule, au milieu de tant d’autres habitants, et parfois même que nous ayons à nous un si grand nombre d’esclaves. Car celui-là se dit abandonné, qui, dans sa pensée, se trouve privé d’appui, à la merci de qui veut lui nuire. C’est pour cela qu’en voyage nous ne nous disons jamais plus abandonnés qu’au moment où nous tombons dans une troupe de voleurs ; car ce n’est pas la présence d’un homme qui nous sauve de l’abandon, mais la présence d’un homme sûr, honnête, et prêt à nous venir en aide.
……. Voyez quelle large paix César semble nous avoir faite : plus de guerres, plus de combats, plus de grandes troupes de voleurs, plus de pirates. On peut se mettre en route à toute heure ; on peut naviguer de l’orient à l’occident. Mais César a-t-il pu nous garantir également de la fièvre ? des naufrages ? des incendies ? des tremblements de terre ? de la foudre ? Allons plus loin : de l’amour ? Il ne le peut. De la douleur ? Il ne le peut. De la jalousie ? Il ne le peut. Il ne peut rien contre aucune de ces choses. Or, la philosophie s’engage à nous garantir de celles-là aussi. Et que nous dit-elle à cet effet ? « O hommes, si vous vous attachez à moi, en quelque lieu que vous soyez, et quel que soit votre sort, vous serez affranchis de tout, vous serez libres partout. » Celui qui jouit de cette paix, que César n’a pas promulguée (car comment le pourrait-il faire ?), mais qu’a promulguée Dieu lui-même avec l’aide de la raison, a-t-il donc besoin d’autre chose quand il est seul ? Il n’a qu’à ouvrir les yeux et qu’à se dire : « Maintenant rien de mauvais ne peut m’arriver ; il n’y a pour moi ni voleurs, ni tremblement de terre ; partout la paix et la tranquillité. Il n’est pas une route, pas une ville, pas un compagnon de voyage, pas un voisin, pas un associé qui puisse m’être fatal. Il est quelqu’un qui prend soin de me fournir ma nourriture et mes vêtements ; il est quelqu’un qui m’a donné mes sens et mes notions naturelles. Lorsqu’il ne me fournit pas ce qui m’est nécessaire, c’est qu’il me sonne la retraite, qu’il ouvre la porte, et qu’il me dit : Viens. — Où cela ? — Vers rien qui soit à craindre ; vers ce dont tu es sorti ; vers des amis, vers des parents, vers les éléments. Tout ce qu’il y avait de feu en toi s’en ira vers le feu ; tout ce qu’il y avait de terre, vers la terre ; tout ce qu’il y avait d’air, vers l’air ; tout ce qu’il y avait d’eau, vers l’eau. Il n’y a pas de Pluton, pas d’Achéron, pas de Cocyte, pas de Phlégéton en feu ; non : tout est peuplé de Dieux et de Génies. » Quand on peut se dire tout cela, quand on a devant ses yeux le soleil, la lune et les astres, quand on a la jouissance de la terre et de la mer, on n’est pas plus abandonné que l’on n’est sans appui.
Mais quoi ! si quelqu’un me surprenait seul et me tuait ! — Imbécile ! ce ne serait pas toi qu’il tuerait, ce serait ton corps !
Qu’est-ce donc que l’abandon ? Qu’est-ce donc que le dénûment ? Pourquoi nous faire inférieurs aux enfants ? Quand on les laisse seuls, que font-ils ? Ils prennent des coquilles et de la terre, et font des maisons, qu’ils renversent ensuite pour en faire d’autres. De cette façon, les moyens de passer le temps ne leur manquent jamais. Vais-je donc, moi, si vous faites voile au loin, m’asseoir en pleurant, parce que vous m’aurez laissé seul et dans l’abandon ? Est-ce que je n’ai pas comme eux des coquillages ? Est-ce que je n’ai pas de la terre ? Et, quand ils agissent ainsi faute d’avoir la raison, nous qui avons la raison serons-nous malheureux par elle ?
LVII
Çà et là.
Les mauvais acteurs ne peuvent chanter seuls ; ils ne chantent qu’avec d’autres. Il en est de même de certaines gens qui ne peuvent se promener seuls. Homme, si tu vaux quelque chose, sache te promener seul, converser avec toi-même, et ne pas te cacher dans un chœur.
Sois quelquefois l’objet des railleries, et promène alors autour de toi un regard tranquille. Il faut qu’on te secoue, pour que tu apprennes à te connaître.
Parmi les choses que l’on fait, il en est que l’on fait par principes, d’autres que l’on fait par circonstances, d’autres par calcul, d’autres par déférence, d’autres par parti pris.
Il est deux choses qu’il faut enlever à l’homme, la présomption et la défiance de soi-même… On détruit la présomption en la confondant ; et c’est ce que Socrate commence par faire. Quant à la possibilité d’être heureux, regarde et cherche. C’est une recherche qui ne te fera pas de mal.
L’un dit : « Je suis au-dessus de toi, car mon père est un consulaire. » Un autre : « J’ai été tribun, et tu ne l’as pas été. » Si nous étions des chevaux, dirais-tu donc : Mon père était plus léger ? » Dirais-tu : « J’ai beaucoup d’orge et de foin, » ou bien : « J’ai de beaux harnais ? » Et si je te disais, quand tu parlerais ainsi : « Soit ! mais courons ! » Eh bien ! n’y a-t-il rien qui soit pour l’homme ce qu’est la course pour le cheval, et qui fasse connaître celui qui vaut le mieux et celui qui vaut le moins ? Est-ce qu’il n’y a point l’honnêteté, la loyauté, la justice ? Montre que tu m’es supérieur par elles, si tu veux m’être supérieur comme homme. Si tu me disais que tu rues fort, je te dirais, moi, que tu es fier de ce qui appartient aux ânes.
Tu veux exhorter les hommes au bien ! Mais t’y es-tu exhorté toi-même ? Tu veux leur être utile ! Montre-leur par ton propre exemple quels hommes la philosophie sait faire, et ne bavarde pas inutilement. Par ta façon de manger, sois utile à ceux qui mangent avec toi ; par ta façon de boire, à ceux qui y boivent : cède leur ; fais abnégation de toi-même ; supporte tout d’eux.
LVIII
Qu’il faut y regarder à deux fois avant de se laisser entraîner à une liaison[262].
De deux choses l’une : ou celui qui se laisse entraîner souvent à causer, à dîner, et généralement à vivre avec d’autres, leur deviendra semblable ; ou il les convertira à ses mœurs. Placez, en effet, un charbon éteint auprès d’un charbon allumé, le premier éteindra le second, ou le second allumera le premier. En face d’un semblable péril, il faut y regarder à deux fois avant de se laisser entraîner à de pareilles liaisons avec les hommes ordinaires, il faut se rappeler qu’on ne saurait se frotter à un individu barbouillé de suie, sans attraper soi-même de la suie. Que feras-tu, en effet, s’il te parle de gladiateurs, de chevaux, d’athlètes, ou, ce qui est encore pis, s’il te parle des hommes ; s’il te dit : « Un tel est un méchant homme ; un tel est honnête ; « ceci a été bien fait ; cela l’a été mal ? » Et si c’est un moqueur, un persifleur, une mauvaise langue ? Avez-vous donc les ressources du musicien, qui, dès qu’il a pris sa lyre, et qu’il en a touché les cordes, reconnaît celles qui ne sont pas justes, et accorde son instrument ? Avez-vous donc le talent de Socrate, qui, dans toute liaison, savait amener à ses sentiments celui avec qui il vivait ? Et d’où vous viendrait ce talent ? Forcément, ce serait vous qui seriez entraînés par les hommes ordinaires.
Et pourquoi sont-ils plus forts que vous ? Parce que toutes ces sottises, c’est avec conviction qu’ils les disent ; tandis que vous, toutes ces belles choses, c’est des lèvres seulement que vous les dites. Aussi sont-elles dans votre bouche sans force et sans vie ; aussi prend-on en dégoût les exhortations qu’on vous entend taire, et la misérable vertu que vous vantez à tort et à travers. C’est là ce qui fait que les hommes ordinaires vous battent. Car partout la conviction est forte, partout la conviction est invincible.
Jusqu’au moment donc où tous ces beaux principes seront profondément gravés en vous, et où vous serez devenus assez forts pour n’avoir rien à craindre, je vous conseille d’y regarder à deux fois avant de descendre au milieu des hommes ordinaires ; autrement, tout ce que dans l’école vous aurez écrit en vous s’y fondra jour à jour comme la cire au soleil. Tenez-vous donc bien loin du soleil, tant que vos principes seront de cire.
C’est pour cela encore que les philosophes nous conseillent de quitter notre patrie, parce que les vieilles habitudes nous entraînent, et ne nous permettent pas de prendre d’autres plis ; parce que aussi nous ne savons pas résister à ceux qui disent, en nous rencontrant : « Regarde donc ! Un tel est philosophe, lui qui était ceci et cela ! » C’est ainsi encore que les médecins envoient dans un autre pays, et sous un autre ciel, ceux qui sont malades depuis longtemps ; et ils ont raison ! Vous aussi, inoculez-vous d’autres mœurs, gravez profondément en vous les principes, exercez-vous à les appliquer. En attendant, fuyez vos anciennes habitudes, fuyez les hommes ordinaires, si vous voulez jamais commencer à être quelque chose.
LIX
Justification de la Providence.
Quand tu reproches quelque chose à la Providence, examine bien, et tu verras que ce qui est arrivé était logique. — Oui ; mais ce malhonnête homme a plus que moi ! — De quoi ? — D’argent. — C’est qu’au point de vue de l’argent, il vaut mieux que toi ; car il flatte, il est impudent, il travaille jusque dans la nuit. De quoi donc t’étonnes-tu ? Mais regarde s’il a plus que toi de probité, s’il plus que toi de conscience et d’honneur. Tu trouveras que non. Au contraire, tu trouveras que tu as plus que lui de ce pour quoi tu vaux mieux que lui.
Rappelez-vous donc toujours, ayez toujours présent à l’esprit, que la loi de la nature est que celui qui vaut mieux ait plus que celui qui vaut moins de ce pour quoi il vaut le mieux ; et jamais vous ne vous indignerez…
LX
Il ne faut pas se troubler des nouvelles.
Lorsqu’on t’annonce une nouvelle de nature à te troubler, aie présent à l’esprit que jamais nouvelle ne porte sur ce qui dépend de notre libre arbitre. Peut-on l’annoncer en effet, que ton jugement a été bon, ou ton désir mauvais ? Non ; mais on t’annonce qu’un tel a mal parlé de toi. Qu’est-ce que cela te fait ? Que ton père prépare telle et telle chose. Contre quoi ? Contre ton libre arbitre ? Eh ! comment le pourrait-il ? Contre ton corps ? Contre ta bourse ? Tu es sauvé ; ce n’est pas contre toi. Qu’un juge t’a déclaré impie. Les juges n’ont-ils pas déclaré la même chose de Socrate ? Peux-tu quelque chose sur cette déclaration ? Non. Pourquoi t’en inquiéter alors ?
Il est un devoir que ton père doit remplir sous peine de perdre, avec son caractère de père, son affection et sa bonté pour ses enfants. Ne demande pas qu’il perde autre chose, s’il ne remplit pas ce devoir. Car jamais on n’est puni que par où l’on a péché.
Celui qui juge est-il donc hors de tout péril ? Non ; le danger est égal pour lui[263]. Pourquoi donc redouter ce qu’il prononcera ? Qu’y a-t-il entre toi et le mal d’un autre ? Ton mal à toi, c’est de mal te défendre. C’est de cela seul que tu dois te garder. Quant à ta condamnation ou à ton acquittement, comme ils sont l’œuvre d’un autre, c’est pour un autre aussi qu’y est le mal.
— « Un tel te menace, » – Moi ! non. — « Il te blâme. » — C’est à lui de voir comment il accomplit cet acte, qui est de lui. — « Il va te condamner injustement. » — L’infortuné
qu’il est !
LXI
De l’homme ordinaire et du philosophe.
La première différence entre l’homme ordinaire et le philosophe, c’est que celui-là dit hélas ! à cause de son enfant, à cause de son frère, à cause de son père ; tandis que l’autre, s’il est jamais forcé de le dire hélas ! ne le dit, après réflexion, qu’à cause de lui seul. Si donc nous en arrivons presque, nous aussi, à n’accuser que nous, quand la roule devient difficile, et à nous dire que rien ne peut nous troubler et nous bouleverser que notre manière de voir, j’en jure par tous les Dieux, nous sommes en progrès. Mais tout autre est la route que nous avons prise en commençant. Dans notre enfance, lorsque, en regardant en l’air, nous nous heurtions contre une pierre, notre nourrice, au lieu de nous gronder, battait la pierre. Et qu’avait fait la pierre ? Devait-elle se déplacer à cause de l’étourderie d’un enfant ? De même, si nous ne trouvons pas à manger au retour du bain, jamais notre gouverneur ne réprime notre impatience ; au lieu de le faire, il bat le cuisinier. « homme ! (devrait-on lui dire) est-ce que c’est de lui, et non de notre enfant, que nous t’avons institué gouverneur ? C’est notre enfant qu’il faut redresser ; c’est à lui qu’il faut être utile. » Et voilà comme, plus grands, nous nous montrons encore enfants ! Car c’est être un enfant, en fait de musique, que de n’être pas musicien ; en fait de belles lettres, que d’être illettré ; et dans la vie, que de ne pas avoir appris à vivre.
LXII
On peut tirer profit de toutes les choses extérieures. — L’erreur et le mal. — La baguette de Mercure.
Quand il s’agit d’idées spéculatives, presque tout le monde laisse le bien et le mal en nous, au lieu de le mettre dans les choses extérieures. Personne ne dit que cette proposition : « Il fait jour, » soit un bien ; et celle-ci : « Il fait nuit, » un mal ; et cette autre : « Trois font quatre, » le plus grand des maux. Que dit-on donc ? Que savoir est un bien, que se tromper est un mal ; de telle façon qu’il y a un bien relatif à l’erreur même, le fait de savoir qu’elle est une erreur.
Il faudrait qu’il en fût de même pour les choses pratiques. « La santé est-elle un bien ? La maladie est-elle un mal ? » Non, mortel ! « Qu’est-ce qui est donc un bien ou un mal ? » User bien de la santé est un bien ; en mal user, est un mal ; de sorte qu’il y a un profit à tirer même de la maladie. Et par le ciel, n’y en a-t-il pas un à tirer de la mort ? un à tirer de la privation d’un membre ? Crois-tu que la mort ait été un petit profit pour Ménœcée ? Et celui qui est de notre avis ne peut-il pas, lui aussi, tirer de la mort un profit semblable à celui qu’en a tiré Ménœcée ? Ô homme, n’a-t il pas sauvé ainsi son patriotisme ? sa grandeur d’âme ? sa loyauté ? sa générosité ? En vivant, ne les eût-il pas perdus ? N’aurait-il pas eu leurs contraires en partage ? la lâcheté ? le manque de cœur ? la haine de la patrie ? l’amour de la vie ? Eh bien ! te semble-t-il qu’il ait peu gagné à mourir ? Non, n’est-ce pas ? Et le père d’Admète, a-t-il beaucoup gagné à vivre si lâche et si misérable ? N’a-t-il pas fini par mourir ? Cessez donc, par tous les Dieux, d’admirer ce qui n’est que la matière de nos actes ; cessez de vous faire vous-mêmes esclaves, des choses d’abord, puis, pour l’amour d’elles, des hommes qui peuvent vous les donner ou vous les enlever.
— Ne peut-on donc en tirer profit ? — On peut tirer profit de tout. — Même de l’homme qui nous injurie ? — Est-ce que celui qui exerce l’athlète ne lui est pas utile ? — Très utile. — Eh bien ! cet homme qui m’injurie, m’exerce, lui aussi ; il m’exerce à la patience, au calme, à la douceur. Cela ne serait-il pas vrai ? Et, tandis que celui qui me saisit par le cou, qui place comme il convient mes hanches et mes épaules, m’est utile ; tandis que mon maître de gymnastique fait bien de me dire : « Enlève ce pilon des deux mains ; » tandis que, plus ce pilon est lourd, mieux il vaut pour moi, faudrait-il dire que celui qui m’exerce, à être calme ne m’est pas utile ? Ce serait ne pas savoir tirer parti des hommes. Mon voisin est-il méchant ? C’est pour lui qu’il l’est ; pour moi il est bon. Il m’exerce à la modération, à la douceur. Mon père est-il méchant ? Il l’est pour lui ; pour moi il est bon.
C’est là la baguette de Mercure. « Touche ce que tu voudras, me dit-il, et ce sera de l’or. » Non pas ; mais apporte ce que tu veux et j’en ferai un bien. Apporte la maladie, apporte la mort, apporte l’indigence, apporte les insultes et la condamnation au dernier supplice ; grâce à la baguette de Mercure, tout cela tournera à notre profit.
Toi, au contraire, tu dis : « Prends garde à la maladie ; car elle est un mal. » C’est comme si tu me disais : « Prends garde qu’il te vienne jamais l’idée que trois font quatre, car c’est un mal. » Ô homme, comment serait-ce un mal ? Si je pense de cette idée ce que j’en dois penser, quel mal y aura-t-il encore là pour moi ? N’y aura-t-il pas là plutôt un bien ?
LXIII
Le philosophe cynique. Ses devoirs et son rôle dans l’humanité.
Un de ses amis, qui paraissait pencher vers l’école cynique, lui demandait ce que doit être le Cynique, et quelle idée il faut s’en faire.
Examinons à loisir, lui répondit-il. Tout ce que je puis te dire maintenant, c’est que, quiconque essaye une aussi grosse affaire sans l’aide de Dieu est le jouet de la colère divine, et qu’il ne se prépare à rien qu’à se couvrir de honte aux yeux de tous. Dans une maison bien administrée, personne n’entre en se disant : « Je veux en être l’administrateur ; » autrement, lorsque le maître l’entend et le voit commander ainsi insolemment, il le fait empoigner et rouer de coups. La même chose arrive dans cette grande cité ; car là aussi il y a un maître qui règle tout. « Toi (dit-il), tu es le soleil : tu peux dans ta révolution faire l’année avec ses saisons ; tu peux faire croître et grossir les fruits ; tu peux soulever les vents ou les apaiser, et échauffer dans une juste mesure le corps des hommes ; va, accomplis ta révolution, et fais ainsi ton service dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. — Toi, tu n’es qu’un jeune veau ; lorsque paraît le lion, fais ce qui est dans ton rôle ; sinon, tu t’en repentiras ; toi, tu es un taureau ; avance et combats ; c’est à toi que cela incombe, à toi que cela revient, puisque tu peux le faire. Toi, tu peux conduire une armée contre Ilion : sois Agamemnon. Toi, tu peux combattre Hector en combat singulier : sois Achille. » Si Thersite se présentait, et revendiquait le commandement, il ne l’obtiendrait pas ; ou, s’il l’obtenait, il n’y gagnerait que de se couvrir de honte devant un plus grand nombre.
Toi aussi, considère l’affaire avec soin : elle n’est pas ce qu’elle te semble. « Je porte dès maintenant, dis-tu, un manteau grossier ; j’en porterai un encore alors. Je dors dès maintenant sur la dure ; j’y dormirai encore alors. J’y joindrai une besace et un bâton ; et je me mettrai à me promener, en interrogeant et en insultant tous ceux qui se trouveront devant moi. Je ferai des reproches à tous ceux que je verrai s’épiler la tête, s’arranger les cheveux, ou se promener avec des vêtements écarlates. » Si c’est ainsi que tu te représentes la chose, va-t’en bien loin d’elle ; n’en approche pas ; elle n’a que faire de toi. Mais si tu te représentes la chose comme elle est, et que tu ne recules pas devant, eh bien ! regarde ce que tu entreprends.
D’abord, pour ce qui t’est personnel, il faut qu’on ne te voie plus rien faire qui ressemble à ce que tu fais maintenant Tu dois savoir que les autres hommes, quand ils cèdent à quelque tentation, mettent entre les regards et eux les murs de leurs maisons et les ténèbres, et qu’ils ont mille manières de se cacher. Ils s’enferment ; ils placent quelqu’un à la porte de leur chambre : « Si on vient, dis que je suis sorti, que je n’ai pas le temps. » Mais le Cynique, en place de tout cela, doit mettre sa retenue entre les yeux et lui, s’il ne veut se livrer nu et en plein jour à des actes honteux. Voilà sa maison, voilà sa porte, voilà le gardien de sa chambre, voilà ses ténèbres. Il ne doit vouloir cacher rien de ce qu’il fait. Autrement, c’en est fait, il a détruit en lui le Cynique, l’homme qui peut vivre au grand jour, et qui est vraiment libre…. Il te faut donc commencer par purifier ta partie maîtresse ; et voici quels doivent être tes principes : Mon âme est la matière que je dois travailler, comme le charpentier le bois, comme le cordonnier le cuir ; et ce que j’en dois faire, c’est une âme qui se serve convenablement des représentations. Mon corps n’est rien pour moi ; ses membres ne sont rien pour moi. Et la mort ? Qu’elle vienne, quand elle voudra, pour le tout, ou pour une partie. — « Va-t’en en exil », me dit-on. — Mais où ? Est-il quelqu’un qui puisse me chasser du monde ? Non ; et quelque part que j’aille, j’y trouverai le soleil, j’y trouverai la lune et les astres ; j’y trouverai des songes, des présages, des moyens de converser avec les dieux.
Puis, ainsi préparé, le véritable Cynique ne doit pas se contenter de si peu : il doit savoir que Jupiter l’a détaché vers les hommes comme un envoyé, pour leur montrer quels sont les biens et les maux, et combien ils se trompent quand ils cherchent le vrai bien et le vrai mal là où ils ne sont pas, sans songer à les chercher là où ils sont. Il doit savoir qu’à l’exemple de Diogène, quand on l’amena à Philippe après la bataille de Chéronée, il est un espion. Le Cynique est réellement, en effet, l’espion de ce qui est favorable à l’humanité, et de ce qui lui est contraire. Il faut qu’il commence par regarder avec grand soin, pour venir ensuite rapporter la vérité ; il faut qu’il ne s’en laisse pas imposer par la crainte, pour ne point annoncer des ennemis qui n’existent pas ; il faut enfin qu’il ne se laisse égarer ni troubler d’aucune manière par ce qu’il croit voir.
Il lui faut donc pouvoir, à l’occasion, élever la voix, monter sur la scène tragique, et dire, à la façon de Socrate[264] : « O hommes, où vous laissez-vous emporter ? Que faites-vous, malheureux ? Vous roulez par haut et par bas, comme les aveugles. Vous avez quitté la vraie route ; vous cherchez la félicité et le bonheur là où ils ne sont pas ; et vous ne croyez pas celui qui vous les montre. Pourquoi les chercher hors de vous ? Dans votre corps ? Ils n’y sont pas. Dans la fortune ? Ils n’y sont pas. Si vous en doutez, regardez Crésus ; regardez les riches de maintenant. Comme leur vie est pleine de soupirs ! Dans la puissance ? Ils n’y sont pas. S’ils y étaient, ceux qui ont été deux et trois fois consuls devraient être heureux ; or, ils ne le sont pas. Qui en croirions-nous sur ce point ? Vous, qui ne voyez que le dehors de ces hommes et qui vous laissez éblouir par l’apparence, ou bien eux-mêmes ? Or, que disent-ils ? Ecoutez-les, quand ils soupirent, quand ils gémissent… Dans le pouvoir souverain ? Ils n’y sont pas. S’ils y étaient, Néron et Sardanaple auraient été heureux. Agamemnon, lui non plus, ne l’était pas, quoiqu’il fût bien plus estimable que Sardanaple et Néron. Tandis que les autres ronflent, que fait-il ?
Il arrachait de sa tête plus d’une touffe de cheveux.
Et que dit-il ?
Voilà comme je me trompe !
Et encore :
Je me tourmente ; et mon cœur veut s’élancer hors de ma poitrine[265].
Infortuné ! qu’est-ce qui est en souffrance chez toi ?…. Ta partie maîtresse qui ignore la vraie nature du bien, pour lequel elle est née, et la vraie nature du mal… »
Voilà le langage du Cynique, voilà son caractère, voilà ce qu’il veut. — « Non (dis-tu), ce qui fait le Cynique, c’est la besace, c’est le bâton, ce sont les fortes mâchoires. C’est de dévorer, ou de mettre en réserve tout ce qu’on lui donne ; c’est d’insulter mal à propos tous ceux qu’il rencontre, et de montrer à nu ses larges épaules ! »
Réfléchis-y plus sérieusement ; connais-toi toi-même ; sonde la divinité ; n’entreprends pas l’affaire sans elle. Si elle t’y encourage, sache qu’elle veut te voir grand ou roué de coups. Car voici une bien belle chose inséparable du Cynique : il ne saurait éviter d’être battu, comme on bat un âne, et il faut que battu il aime ceux mêmes qui le battent, parce qu’il est le père et le frère de tous les hommes[266]. — « Non pas, dis-tu ; mais, si quelqu’un te bat, crie devant tout le monde : ô César, voilà comment on me traite, pendant la paix que tu as établie ! Allons au proconsul. » — Mais quel est le César, quel est le proconsul du Cynique, si ce n’est celui qui l’a envoyé, celui dont il est le serviteur, Jupiter lui même ? En appelle-t-il à un autre que ce Dieu ? N’est-il pas convaincu, quoi qu’il lui arrive de tout cela, que c’est Jupiter qui l’exerce ? Hercule, quand Eurystée l’exerçait ainsi, ne se tenait pas pour malheureux, et s’empressait d’exécuter tout ce qui lui était ordonné. Et cet homme, que Jupiter éprouve et exerce, pourrait crier et s’indigner ! Comme il serait bien digne de porter le sceptre de Diogène ! Ecoute ce que ce dernier, tout enfiévré, dit aux passants : « Méchants individus, leur criait-il, ne resterez-vous pas là ? Pour voir mourir ou lutter des athlètes, vous vous en allez bien loin, jusqu’à Olympie ; et vous ne voulez pas voir la lutte d’un homme contre la fièvre ! » Et c’est un tel homme, n’est-ce pas, qui aurait reproché au Dieu qui l’avait envoyé de le traiter injustement, lui qui tirait gloire des épreuves, et qui se jugeait digne d’être un spectacle pour les passants ! De quoi se serait-il plaint, en effet ? De la dignité qu’il conservait ? Quel grief aurait-il fait valoir ? L’éclat plus grand que recevait sa vertu ?…
— Le Cynique, demanda-t-on à Epictète, doit-il essentiellement se marier et avoir des enfants ? — Si vous me donnez une cité de sages, répondit-il, il est possible que personne n’y prenne de lui-même la profession de Cynique. Car en faveur de qui y embrasserait-on un tel genre de vie ? Supposons cependant que quelqu’un le fasse, rien ne l’y empêchera de se marier et d’avoir des enfants, car sa femme, son beau-père, seront d’autres lui-même, et ses enfants seront élevés dans les mêmes principes. Mais dans l’état actuel des choses, et sur ce champ de bataille, ne faut-il pas que rien ne vienne tirer le Cynique en d’autres sens, pour qu’il puisse être tout entier à son divin ministère ? Ne faut-il pas qu’il puisse aller trouver les gens, sans être lié par les obligations des hommes ordinaires, sans être engagé dans des relations sociales, dont il lui faut tenir compte s’il veut rester dans son rôle d’honnête homme, et qu’il ne saurait respecter sans détruire en lui l’apôtre, le surveillant, le héros envoyé par la divinité ? Regarde : il lui faut faire certaines choses pour son beau-père, s’acquitter de certains devoirs envers les autres parents de sa femme, et envers sa femme elle-même. Le voici désormais absorbé par le soin de ses malades, et par l’argent à gagner, A laisser tout le reste de côté, il lui faut au moins un vase, pour faire chauffer de l’eau à son enfant, et un bassin pour l’y laver ; il lui faut pour sa femme en couches de la laine, de l’huile, un lit, un gobelet ; voici déjà son bagage qui s’augmente ! Et je ne parle pas des autres occupations qui le distraient de son rôle. Que devient ainsi ce monarque, dont le temps est consacré à veiller sur l’humanité ?
Celui à qui les peuples ont été confiés, et qui s’occupe de si grandes choses ?
Celui qui doit surveiller tous les autres, époux et parents ? Celui qui doit voir quels sont ceux qui en usent bien ou mal avec leur femme, quels sont les gens qui sont en désaccord, quelles sont les familles heureuses ou en souffrance ? Celui qui doit aller partout, comme un médecin, tâtant le pouls de tout le monde ? « Toi, tu as la fièvre ; toi, tu as mal à la tête ; toi, tu as la goutte ; toi, ranime-toi ; toi, mange ; toi, ne te baigne point ; toi, il faut t’amputer ; toi, il faut te cautériser. » Comment peut-il avoir ce loisir, une fois enlacé dans les obligations des hommes ordinaires ? Ne faut-il pas qu’il donne des vêtements à ses enfants ? Ne faut-il pas qu’il les envoie à l’école, munis de tablettes, de poinçon, et de laine ? Ne faut-il pas qu’il prépare leur lit ? Car ce n’est pas en sortant du ventre de leur mère, qu’ils peuvent être des Cyniques. S’il ne faisait pas tout cela, mieux aurait valu les rejeter à leur naissance, que de les laisser ainsi périr. Vois à quoi nous abaissons le Cynique, et comment nous lui ôtons sa royauté. — Oui, mais Crates s’est marié. — Tu me cites un cas extraordinaire, où l’amour a tout fait, et une femme qui était un autre Crates. Nous discutons, nous, sur les mariages ordinaires et sans circonstances particulières ; et, en discutant ainsi, nous ne trouvons pas que, dans l’état actuel, le mariage soit une chose essentielle pour le Cynique.
— Comment donc, lui disait-on, contribuera-t-il à la conservation de la société ? — Au nom du ciel, répondait-il, qui sont les plus utiles à l’humanité, de ceux qui y introduisent à leur place deux ou trois marmots au vilain grouin, ou de ceux qui, dans la mesure de leurs forces, surveillent tous, les hommes, examinant ce qu’ils font, la façon dont ils vivent, ce dont ils s’occupent, et ce qu’ils négligent contrairement à leurs devoirs ? Tous ceux qui à Thèbes ont laissé des enfants après eux, ont-ils plus fait pour elle qu’Epaminondas, qui est mort sans enfants ? Si le commandement des armées, ou un grand ouvrage à composer, empêchent quelqu’un de se marier, ou d’avoir des enfants, on trouve qu’il a échangé le titre de père contre quelque chose qui en vaut la peine ; et la royauté du Cynique ne serait pas une compensation ! C’est que nous n’avons jamais compris sa grandeur. O homme, le Cynique a l’humanité pour famille ; les hommes sont ses fils ; les femmes sont ses filles ; c’est comme tels qu’il va les trouver tous, comme tels qu’il veille sur tous. Crois-tu que ce soit par intempérie de zèle qu’il invective ceux qu’il rencontre ? S’il le fait, c’est comme leur père, comme leur frère, comme le ministre de leur père à tous, Jupiter.
Veux-tu me demander encore s’il s’occupera du gouvernement ? Mais quel gouvernement plus important cherches-tu que celui dont il est chargé ? Viendra-t-il devant les Athéniens discourir des revenus et des impôts, lui qui doit parler à tous les hommes, aux Athéniens, aux Corinthiens, aux Romains indifféremment, non pas des revenus et des impôts, non pas de la paix et de la guerre[267], mais du bonheur et du malheur, de la félicité et de l’infortune, de l’esclavage et de la liberté ? Quand un homme s’occupe d’un tel gouvernement, me demanderas-tu s’il s’occupe de gouvernement ? Demande-moi encore s’il sera magistrat ; je te répondrai de nouveau : « Imbécile ! y a-t-il une plus haute magistrature que celle qu’il exerce ? »
Il faut encore au Cynique une certaine grâce naturelle, et beaucoup de finesse ; sinon, ce ne sera qu’un pédant et pas autre chose. Il faut qu’il soit toujours en position de faire face aux attaques. Voyez Diogène ; quelqu’un lui disait : « Es-tu ce Diogène qui ne croit pas aux dieux ? » — « Comment n’y croirais-je pas, répondit-il, puisque je crois que tu es l’ennemi des dieux ? » Une autre fois, Alexandre, qui le trouvait endormi, lui dit ce vers :
« Il ne faut pas que l’homme qui doit donner des conseils dorme toute la nuit. »
A moitié endormi, il répondit par cet autre :
« Lui à qui les peuples ont été confiés, et qui s’occupe de si grandes choses[268]. »
Avant tout, il faut que sa partie maîtresse soit plus pure que le soleil… Les rois et les tyrans ont des gardes et des armes, qui leur donnent les moyens de réprimander les autres et de les punir quand ils font mal, quelque pervers qu’ils soient eux-mêmes ; mais le Cynique n’a ni armes ni gardes : il n’y a que sa conscience qui puisse lui donner ce même pouvoir. Quand il se voit veillant et travaillant par amour pour l’humanité ; quand il se voit s’endormant le cœur pur et se réveillant plus pur encore ; quand il voit que toutes ses pensées sont les pensées d’un ami des Dieux, d’un de leurs ministres, d’un associé à la souveraineté de Jupiter ; quand il voit que partout il a présent à l’esprit ce mot :
« O Jupiter, ô destinée, conduisez-moi ; » et cet autre encore :
« Si les Dieux le veulent ainsi, qu’il en soit fait ainsi. »
Pourquoi n’aurait-il pas le courage de parler librement à ses frères, à ses enfants, à sa famille, en un mot ? Aussi n’est-il ni un curieux, ni un indiscret quand il agit ainsi ; car ce n’est pas de sa part s’occuper indiscrètement des affaires d’autrui que d’inspecter l’humanité, c’est s’occuper de ses propres affaires. Autrement, il faudrait dire que le général, lui aussi, est un indiscret quand il inspecte ses soldats, les examine, les surveille, et punit ceux qui ne font pas bien. Mais, si tu te mettais à gourmander les autres, en ayant une friandise cachée sous ton manteau, je te dirais : « Va-t’en plutôt dans un coin dévorer ce que tu as volé ! Que t’occupes-tu des affaires d’autrui ? Qui es-tu, en effet ? Es-tu le taureau ? Es-tu la reine des abeilles ? Montre-moi les insignes de ta supériorité, comme ceux que la reine tient de la nature. Si tu n’es qu’un frelon, et que tu oses réclamer la royauté parmi les abeilles, crois-tu que tes concitoyens ne te chasseront pas, comme les abeilles chassent les frelons ? »
Il faut, en effet, que le Cynique ait assez de patience pour que le vulgaire le croie insensible et de pierre. Personne ne peut l’insulter, le frapper, l’outrager. Il livre lui-même son corps à qui le veut, pour en faire ce qui lui plaît. Mais qu’il y ait à juger ou à vouloir, qu’il y ait à user comme il faut des représentations, c’est alors que tu verras quels yeux il a ! « Argus, diras-tu, n’était qu’un aveugle auprès de lui ! » « N’y a-t-il pas quelque part en moi, se dit-il, un jugement précipité ? Une détermination hasardée ? Un désir qui doive être frustré ? Une tentative inutile de me dérober à quelque chose ? Un effort infructueux ? Une accusation ? Une bassesse ? Une jalousie ? » Quelle attention là-dessus ! Et quelle tension d’esprit ! Mais pour tout le reste, il se couche sur le dos et ronfle. Son calme est complet. Pour notre libre arbitre, en effet, il n’y a ni voleur, ni tyran. Si vous voulez effrayer le Cynique au sujet des choses extérieures, il vous dira : « Va-t’en chercher des enfants ! C’est pour eux que les masques sont effrayants. Mais moi, je sais bien que ces masques sont de la terre cuite, et qu’ils sont vides en dedans. »
LXIV
Sur ceux qui font des lectures publiques ou soutiennent des discussions pour le plaisir de se montrer[269].
« Aujourd’hui, dis-tu, j’ai eu beaucoup plus d’auditeurs ! » — « Oui, beaucoup. Cinq cents, ce me semble. » — « Vous ne savez ce que vous dites ! Mettez-en mille. Jamais Dion n’en a eu autant. Et comment les aurait-il ? Puis, comme ils écoutent ma parole ! C’est que le beau Monsieur agit jusque sur les pierres elles-mêmes ! » Et c’est là le cas d’un philosophe ! Ce sont là les sentiments du futur bienfaiteur de l’humanité ! C’est là l’homme qui a écouté la raison, qui a lu les livres socratiques comme on lit des livres socratiques, et non pas comme on lit des livres de Lysias ou d’Isocrate !… comme on lit des chansonnettes !… Si vous les lisiez comme il faut, vous ne vous attacheriez pas à toutes ces frivolités ; mais vous fixeriez plutôt votre attention sur ceci : « Anytus et Mélitus peuvent me tuer ; ils ne peuvent me nuire ; » et sur ceci encore : « Je suis de nature à ne m’attacher qu’à une seule chose en moi, à la raison qui, bien considérée, me paraît la meilleure. » Aussi, quelqu’un a-t-il jamais entendu dire à Socrate : « Je sais et j’enseigne ? » ou : « Viens m’entendre parler aujourd’hui dans la maison de Codratus ? » Eh ! pourquoi irais-je t’entendre ? Veux-tu me montrer que tu sais disposer les mots élégamment ? Tu sais les disposer, ô homme ! Mais quel bien cela te fait-il ? – Applaudis-moi. — Qu’entends-tu par t’applaudir ? — Dis-moi : « Ah ! » et « C’est merveilleux ! » — Eh bien ! je le dis. Mais, si les applaudissements doivent porter sur quelque chose que les philosophes placent dans la catégorie du bien, qu’est-ce que j’ai à applaudir en toi ? Si c’est une bonne chose que de bien parler, prouve-le-moi, et je t’applaudirai.
Quoi donc ! serait-ce qu’il doit m’être désagréable d’entendre bien parler ? A Dieu ne plaise ! Il ne m’est pas désagréable non plus d’entendre jouer de la lyre ; mais est-ce une raison pour que je doive me tenir là debout à jouer de la lyre ? Écoute ce que dit Socrate : « Hommes, il ne convient pas à mon âge de me présenter devant vous en arrangeant mes discours, comme le fait un jeune homme…. »
Est-ce que le philosophe prie les gens de venir l’entendre ? Est-ce que, par le seul fait de son existence, il n’attire pas à lui, comme le soleil, comme la nourriture, ceux à qui il doit être utile ? Quel est le médecin qui prie les gens de se faire soigner par lui ? J’entends dire, il est vrai, qu’aujourd’hui à Rome les médecins prient les malades de venir à eux ; mais, de mon temps, c’étaient eux qu’on priait.
« Je t’en prie, viens apprendre que tu n’es pas en bon état, que tu t’occupes de toute autre chose que ce dont tu dois t’occuper, que tu te trompes sur les biens et sur les maux, que tu es malheureux, que tu es infortuné. » La charmante prière ! Et cependant, si la parole du philosophe n’a pas réellement ces effets, elle n’est qu’une parole morte, et c’est un mort qui parle.
Rufus avait l’habitude de dire : « S’il vous reste assez de liberté d’esprit pour m’applaudir, c’est que je ne dis rien qui vaille. » Il parlait de telle façon que nous, qui étions assis là, nous croyions chacun lui avoir été dénoncés ; tant il mettait le doigt sur ce qui était, tant il nous plaçait à chacun nos misères sous les yeux.
Hommes, c’est la maison d’un médecin que l’école d’un philosophe. Avant d’en sortir, il vous faut, non pas jouir, mais souffrir ; car vous n’y entrez pas bien portants, mais l’un avec une épaule démise, l’autre avec un abcès, celui-ci avec une fistule, celui-là avec des maux de tête. Et moi, vais-je m’asseoir là à vous débiter de belles sentences et de belles paroles, pour que vous partiez m’ayant applaudi, mais en remportant, l’un son épaule telle qu’il l’avait apportée, l’autre sa tête dans le même état, celui-ci sa fistule, celui-là son abcès ? Et ce serait pour cela que les jeunes gens se dérangeraient ! Ils quitteraient leurs parents, leurs amis, leur famille, leur héritage, pour venir te dire « bravo ! » pendant que tu leur débites de belles paroles ! Est-ce là ce que faisait Socrate, ce que faisait Zénon, ce que faisait Cléanthe ?
— Mais quoi ! l’exhortation n’est-elle pas un genre oratoire spécial ? — Qui dit le contraire ? C’est ainsi qu’il y a le genre de la réfutation et celui de l’enseignement. Mais qui donc a jamais parlé d’un quatrième genre après ceux-là, le genre de l’ostentation ?
En quoi consiste le genre de l’exhortation ? A pouvoir montrer à un individu ou à plusieurs dans quelle mêlée ils se trouvent emportés, et comment ils sont sans cesse en quête de toute autre chose que ce qu’ils veulent. Car ce qu’ils veulent, c’est ce qui conduit au bonheur, et ils le cherchent où il n’est pas. Et pour faire cette démonstration, il te faudrait commencer par disposer un millier de sièges, et inviter les gens à venir t’entendre, puis, élégamment drapé dans ta robe ou dans ton manteau, te jucher sur des coussins, et raconter de là la mort d’Achille ! Cessez, par tous les dieux ! de déshonorer, autant qu’il est en vous, de grands noms et de grandes choses….
Et qui, dis-moi, en t’entendant lire ou parler, a conçu des inquiétudes sur lui-même, ou est descendu au fond de son cœur ? Qui a dit, en sortant : « Le philosophe a bien mis le doigt sur mes plaies ; je ne dois plus me conduire ainsi ? » Personne ; mais quand tu as eu du succès, l’un dit : « Il a bien parlé de Xercès ! » l’autre : « Non, mais du combat des Thermopyles. » Est-ce donc là l’auditoire d’un philosophe ?
LXV
De la liberté. — La liberté pour les animaux. — La liberté pour l’homme. – Les compagnons de route du sage.
L’homme libre est celui qui vit comme il le veut. Or, est-il quelqu’un qui veuille vivre en faute ? Personne. Est-il quelqu’un qui veuille vivre dans l’erreur, à l’étourdie, injuste, dissolu, se plaignant toujours de son sort, n’ayant que des sentiments bas ? Personne. Il n’est donc pas un pervers qui vive comme il le veut ; et pas un, par conséquent, qui soit libre.
Tiens ce langage devant un homme qui aura été deux fois consul, il te le pardonnera, si tu ajoutes : « Pour toi, tu es un sage, et rien de tout ceci ne te concerne. » Mais, si tu lui dis la vérité, qu’au point de vue de la servitude il n’y aucune différence entre lui et ceux qui ont été vendus trois fois, devras-tu en attendre autre chose que des coups ? « Comment ! dira-t-il, je suis un esclave, moi dont le père était libre, dont la mère était libre, et que personne n’a acheté ! Mais je suis sénateur, et ami de César ! J’ai été consul, et j’ai une foule d’esclaves ! » D’abord, mon cher sénateur, peut-être ton père était-il esclave tout comme toi, ainsi que ton grand-père et tous tes aïeux à la suite les uns des autres. Et, alors même qu’ils auraient été aussi libres que possible, qu’importerait par rapport à toi ? Qu’importe, en effet, qu’ils aient eu du cœur, si tu n’en as pas ! Qu’ils aient été courageux, si tu es lâche ! Qu’ils aient été maîtres d’eux-mêmes, si tu ne l’es pas de toi !
— « Et quels rapports ceci a-t-il avec la servitude ? » — Crois-tu que ce ne soit pas de l’esclavage que de faire quelque chose malgré soi, par contrainte, en pleurant ? — « Soit, mais qui peut me contraindre, hormis César, le maître de de tous ? » — Tu conviens donc, toi-même, que tu as un maître ? « Ce maître, dis-tu, est commun à tous ; » mais cela ne doit pas être pour toi une consolation : cela signifie seulement que tu es esclave dans une maison qui a un grand nombre d’autres esclaves.
Laissons cependant César pour le moment, si tu le veux bien….
Vois comment nous appliquons l’idée de la liberté, quand il s’agit des animaux. Certaines gens entretiennent des lions apprivoisés ; ils les enferment, les nourrissent, et les emmènent partout avec eux : qui dira qu’un tel lion est libre ? N’est-il pas d’autant plus esclave qu’il a une vie plus douce ? Quel est l’être doué de sens et de raison qui voudrait être un de ces lions ? Vois, par contre, ces oiseaux que l’on prend, que l’on enferme, et que l’on nourrit : que ne souffrent-ils pas en essayant de s’échapper ! Il en est même qui se laissent mourir de faim plutôt que de supporter ce genre de vie. Quant à ceux que l’on conserve, c’est à grand’peine, avec bien de la difficulté, et encore ils dépérissent ! Et dès qu’ils trouvent la moindre ouverture, les voilà partis ! Tant ils aiment la liberté, pour laquelle ils sont faits ! Tant ils ont besoin d’être indépendants, et affranchis de toute entrave ! « Êtes-vous donc mal ici ? » leur dites-vous. Ils répondent : « Que dis-tu là ? Nous sommes nés pour voler où bon nous semble, pour vivre au grand air, et chanter quand nous le voulons ; tu nous enlèves tout cela et tu dis : Êtes-vous mal ici ? » Aussi, nous n’appellerons races libres que celles qui ne supportent pas d’être prises, et qui, sitôt prises, échappent à la captivité par la mort. C’est ainsi que Diogène dit quelque part : « Il n’y a qu’un moyen d’être libre, c’est d’être toujours disposé à mourir. » C’est ainsi encore qu’il écrit au roi de Perse : « Tu ne pourras pas plus réduire en servitude les Athéniens, que tu n’y peux réduire les poissons. — Comment cela ? Ne puis-je pas les prendre ? — Si tu les prends, ils auront bientôt fait de te quitter et de s’en aller, comme les poissons. Si tu prends un poisson, il meurt ; et si eux meurent aussi quand tu les auras pris, quel profit tireras-tu de ton expédition ? » Voilà le langage d’un homme libre, qui a soigneusement examiné la question, et qui en a trouvé la solution, comme cela devait être. Mais si tu la cherches ailleurs qu’où elle est, comment s’étonner que tu ne la trouves jamais ?
L’esclave souhaite bien vite d’être affranchi. Pourquoi ? Pour le plaisir de donner de l’argent aux fermiers du vingtième ? Non, mais parce qu’il s’imagine que c’est faute d’avoir obtenu cet affranchissement qu’il n’est ni libre ni heureux. « Que l’on m’affranchisse, dit-il, et à l’instant mon bonheur est complet : je n’ai plus à faire ma cour à personne, je parle à qui que ce soit comme son égal et son semblable, je vais où je veux, je pars d’où je veux et pour où je veux. » On l’affranchit : aussitôt, n’ayant plus où manger, il cherche quelqu’un à flatter, quelqu’un chez qui dîner. Il fait argent de son corps, et se prête aux dernières infamies. Qu’il trouve un râtelier, et le voilà retombé dans une servitude bien plus dure que la première. Il souffre, il pleure, et il regrette son temps d’esclavage. « Quel mal y avais-je ? dit-il. C’était un autre qui m’habillait, qui me chaussait, qui me nourrissait, qui me soignait quand j’étais malade ; et mon service chez lui était bien peu de chose. Mais aujourd’hui, hélas, que de misères ! Que de maîtres j’ai au lieu d’un seul ! » Et il ajoute : « Si pourtant j’obtenais les anneaux, quelle vie facile et heureuse j’aurais alors ! » Et, pour les obtenir, il commence par endurer mille choses dont il est digne ; puis, quand il les a obtenus, il en endure encore de pareilles. Puis il se dit : « Si je faisais campagne, je couperais court à toutes mes misères. » Il fait campagne ; il souffre comme un vaurien ; et il n’en demande pas moins une seconde et une troisième fois à faire campagne. Puis, quand il a mis le comble à son élévation, quand il est devenu sénateur, qu’est-il alors ? Un esclave qui se rend aux séances. Ses chaînes sont plus belles ; elles sont les plus brillantes de toutes ; mais ce sont des chaînes.
Qu’il cesse de n’être qu’un sot. Qu’il apprenne, comme le disait Socrate, la nature vraie de chaque chose ; et qu’il n’applique pas sans réflexion ses notions premières aux objets particuliers. Il n’y a jamais d’opposition entre les notions premières des uns ou des autres. Les oppositions ne commencent que quand on en vient aux applications. Par exemple, quel est le mal que l’on doit éviter ? On dit : « c’est de ne pas être l’ami de César. » C’en est fait ; on est à côté de l’application vraie ; on est aux abois ; on va chercher des choses sans rapport avec la question ; car on aura beau obtenir l’amitié de César, on n’aura pas obtenu pour cela ce qu’on demandait. Car, une fois l’ami de César, n’est-on plus jamais empêché ? Plus jamais contraint ? Vit-on toujours calme et heureux ? Qui interrogerons-nous là-dessus ? Et quelle autorité plus digne de foi, que celle de l’ami même de César ? « Avance donc au milieu de nous, toi, et dis-nous quand est-ce que ton sommeil était le plus tranquille. « Est-ce aujourd’hui, ou avant que tu ne fusses l’ami de César ? » Aussitôt tu lui entends dire : « Cesse, par tous les Dieux ! de te railler de mon sort. Tu ne sais pas ce que je souffre, hélas ! Le sommeil ne vient même pas pour moi. Ou accourt me dire : Il est déjà éveillé ! Il sort déjà ! Puis tous mes soucis, et toutes mes craintes ! » — « Eh bien ! quand est-ce que tu as le mieux goûté les douceurs de la table ? Aujourd’hui, ou auparavant ? » Écoute encore ce qu’il nous dit là-dessus. S’il n’est pas invité par César, le voilà triste ; s’il est invité, il est au souper comme un esclave à la table de son maître, tremblant sans cesse de dire ou de faire quelque sottise. Et que crois tu qu’il craigne ? D’être fouetté comme un esclave ? Et d’où lui viendrait tant de chance ? Comme il convient à un homme de son importance, à un ami de César, il craint d’avoir la tête coupée. Posons-lui ces questions : « Quand te baignais-tu avec le moins d’appréhensions ? Quand t’exerçais-tu le plus à loisir ? Eu somme, quelle est celle des deux vies que tu aimerais le mieux mener ? Celle de maintenant, ou celle d’autrefois ? » Je puis bien jurer qu’il n’y a personne d’assez dénué de sens, d’assez ennemi de la vérité pour ne pas se plaindre de souffrir d’autant plus qu’il est plus ami de César.
Puis donc que ni ceux qu’on appelle rois, ni ceux qui sont les amis des rois, ne vivent comme ils le veulent, qui est-ce qui est libre ? Cherche, et tu le trouveras ; car la nature t’a donné plus d’une voie pour découvrir la vérité.
— Crois-tu que la liberté soit une chose d’importance, une noble chose, une chose de prix ? — Comment non ? — Se peut-il donc qu’un homme, qui possède une chose de cette importance, de cette valeur, de cette élévation, ait le cœur bas ? — Cela ne se peut. – Lors donc que tu verras quelqu’un s’abaisser devant un autre, et le flatter contre sa conviction, dis hardiment que celui-là n’est point libre, non pas seulement quand c’est pour un dîner qu’il agit ainsi, mais encore lorsque c’est pour un gouvernement ou pour le consulat. Appelle petits esclaves ceux qui se conduisent ainsi pour un petit salaire ; mais ces autres, appelle-les de grands esclaves ; ils le méritent bien. — Soit pour ceci encore. — Crois-tu d’autre part que la liberté soit l’indépendance et la pleine disposition de soi-même ? — Comment non ? — Tous ceux donc aussi qu’il est au pouvoir d’un autre d’entraver ou de contraindre, dis hardiment qu’ils ne sont pas libres. Ne regarde pas aux pères et aux grands-pères, ne cherche pas si l’on a été acheté ou vendu ; mais dès que tu entendras quelqu’un dire, « maître, » sérieusement et de cœur, appelle-le esclave, alors même que douze faisceaux marcheraient devant lui. Plus simplement, qui que ce soit que tu voies pleurer, se plaindre, se trouver malheureux, appelle-le esclave, quand même il porterait la robe bordée de pourpre.
Alors même encore que l’on ne ferait rien de tout cela, ne dis pas qu’on est libre : examine auparavant les déterminations des gens ; vois s’il n’y a pour elles ni contrainte, ni empêchement, ni mauvais succès. Si tu trouves les gens dans ce cas, dis que ce sont des esclaves qui ont un jour de congé aux Saturnales ; dis que leur maître est en voyage ; mais il arrivera, et tu verras alors quelle est leur condition. Quel est donc ce maître qui doit arriver ? Tous ceux qui ont le pouvoir de leur procurer ou de leur enlever quelqu’un des objets qu’ils désirent. Avons-nous donc, en effet, tant de maîtres ? Oui, car avant ceux-là nous avons les objets mêmes pour maîtres ; dès que nous aimons, haïssons, ou redoutons ainsi quelque chose, tous ceux qui l’ont en leur pouvoir sont forcément nos maîtres, eux aussi. De là vient encore que nous les honorons comme des dieux. Nous croyons, en effet, que les choses les plus utiles sont aux mains des Dieux ; et nous ajoutons à tort : « Cet homme a dans ses mains les choses les plus utiles ; donc, il est un Dieu. » Une fois que nous avons ajouté à tort : « Cet homme a dans ses mains les choses les plus utiles, » il faut forcément en arriver à une conclusion fausse.
Qu’est-ce donc qui fait de l’homme un être sans entraves et maître de lui ? Ce n’est pas la richesse, ce n’est pas le consulat, ce n’est pas le gouvernement d’une province ; ce n’est pas même la royauté. Il nous faut trouver autre chose. Or, qu’est-ce qui fait que, lorsque nous écrivons, il n’y a pour nous ni empêchements ni obstacles ? — La science de l’écriture. — Et quand nous jouons de la harpe ? — La science de la harpe. — Donc, quand il s’agira de vivre, ce sera la science de la vie.
Tout ce qu’il n’est pas en ton pouvoir de te procurer ou de conserver dès que tu le veux, tout cela n’est pas vraiment tien. Éloigne de tout cela non-seulement tes mains, mais tes désirs bien plutôt encore ! Sinon, tu te mets toi-même dans les fers, tu présentes ta tête au joug. — Ma main n’est-elle donc pas mienne ? — Elle est une de tes parties ; boue de sa nature, elle peut être arrêtée et contrainte, et elle est en la puissance de quiconque est plus fort. Mais que vais-je te parler de ta main ? Ton corps tout entier doit n’être à tes yeux qu’un ânon qui porte les fardeaux, pendant le temps où il lui est possible de le faire, pendant le temps où cela lui est donné. Survient-il une réquisition, un soldat met-il la main sur lui, laisse-le aller, ne résiste pas, ne murmure pas. Sinon, tu recevras des coups, et tu n’en perdras pas moins ton ânon. Or, si c’est là ce que tu dois être vis-à-vis de ton corps, vois ce qu’il te reste à être vis-à-vis de toutes les choses qu’on n’acquiert qu’à cause de son corps. Si ton corps est un ânon, tout le reste n’est que brides, bâts, fers pour les pieds, orge et foin à l’usage de l’ânon. Laisse donc tout cela, et défais-t’en plus vite et plus gaîment que de ton ânon même.
Ainsi préparé et exercé à distinguer les choses qui ne sont pas tiennes de celles qui le sont, quel homme peux-tu redouter encore ? Comment, en effet, un homme peut-il être redoutable pour un autre homme, soit qu’il se trouve devant lui, soit qu’il lui parle, soit même qu’il vive avec lui ? Il ne peut pas plus l’être qu’un cheval pour un cheval, un chien pour un chien, une abeille pour une abeille. Ce que chacun redoute, ce sont les choses ; et c’est quand quelqu’un peut nous les donner ou nous les enlever, qu’il devient redoutable à son tour.
Cela étant, qu’est-ce qui met à néant les citadelles ? Ce n’est ni le fer, ni le feu, mais nos façons de juger et de vouloir. Car, lorsque nous aurons mis à néant la citadelle qui est dans la ville, aurons-nous mis à néant, du même coup, celle d’où nous commande la fièvre ? En un mot, aurons-nous renversé tous les tyrans qui sont en nous, ces tyrans que nous y trouvons chaque jour à propos de tout, tantôt les mêmes, tantôt divers ? C’est par ià qu’il faut commencer ; c’est de là qu’il faut chasser les tyrans, après avoir mis à néant leur citadelle : il faut, pour cela, renoncer à son corps avec toutes ses parties et toutes ses facultés ; renoncer à la fortune, à la gloire, aux dignités, aux honneurs, à ses enfants, à ses frères ; se dire qu’il n’y a rien là qui soit à nous. Mais, une fois que j’ai ainsi chassé de mon âme ses tyrans, que me servirait encore, à moi du moins, de renverser les citadelles de pierre ? Car, debout, quel mal me font-elles ? A quoi bon chasser les gardes du tyran ? En quoi m’aperçois-je de leur existence ? C’est contre d’autres qu’ils ont ces faisceaux, ces lances et ces épées[270]. Jamais je n’ai été empêché ni contraint. Et comment y ai-je pu arriver ? J’ai disposé ma volonté selon celle de Dieu. Veut-il que j’aie la lièvre ? Moi aussi, je le veux. Veut-il que j’entreprenne quelque chose ? Moi aussi, je le veux. Veut-il que je désire ? Moi aussi, je le veux. Veut-il que quelque chose m’arrive ? Moi aussi, je le veux. Ne le veut-il pas ? Je ne le veux pas. Veut-il que je meure ? Veut-il que je sois torturé ? Je veux mourir ; je veux être torturé. Qu’est-ce qui peut alors m’entra ver ou me forcer contrairement à ce qui me semble bon ? On ne le peut pas plus pour moi que pour Jupiter[271].
Ainsi font ceux qui veulent voyager en sûreté. Apprend-on qu’il y a des voleurs sur la route, on n’ose pas partir seul. Mais on attend qu’un lieutenant, qu’un questeur ou qu’un proconsul fassent le même voyage ; on se met à leur suite, et l’on fait la roule en sûreté.
Ainsi fait le Sage dans le monde. « Nombreux (se dit-il) sont les voleurs, les tyrans, les tempêtes, les disettes, les amis que l’on perd. Où trouver un refuge ? Comment voyager à l’abri des voleurs ? Quel compagnon de route peut-on attendre, pour faire le trajet en sûreté ? A la suite de qui faut-il se mettre ? A la suite d’un tel ? d’un riche ? d’un consulaire ? A quoi cela me servirait-il ? Car voilà qu’on le dépouille, qu’il gémit et qu’il pleure. Puis, si mon compagnon de route se tourne contre moi et se fait mon voleur, que ferai-je ? Je vais donc être l’ami de César ; et, quand je serai son intime, personne ne m’attaquera. Mais n’est-il pas mortel, lui aussi ? Et si, par suite de quelque circonstance, il devient mon ennemi, où vaudra-t-il mieux me retirer ? Dans un désert ? Soit ; mais est-ce que la fièvre n’y pénètre pas ? Quel est donc l’état des choses ? Et ne serait-il pas possible de trouver un compagnon de route sûr, fidèle, puissant, et qui ne se tournât jamais contre vous ? » Voilà ce que dit le Sage ; et il en conclut que c’est en se mettant à la suite de Dieu, qu’il fera son voyage sans danger. Qu’appelles-tu donc se mettre à la suite de Dieu ? C’est vouloir soi-même ce qu’il veut.
LXVI
La vraie liberté. — Diogène et Socrate.
« Toi donc, me dit-on, es-tu libre ? » Je le voudrais, de par tous les Dieux, et je fais des vœux pour l’être ; mais je n’ai pas encore la force de regarder mes maîtres en face, je fais encore cas de mon corps, et j’attache un grand prix à l’avoir intact, bien que je ne l’aie pas tel. Mais je puis du moins te faire voir un homme libre, pour que tu cesses d’en chercher un exemple : Diogène était libre. Et d’où lui venait sa liberté ? Non pas de ce qu’il était né de parents libres (il ne l’était pas), mais de ce qu’il était libre par lui-même : il s’était débarrassé de tout ce qui donne prise à la servitude ; on n’aurait su par où l’attraper ni par où le saisir pour en faire un esclave. Il n’avait rien dont il ne pût se détacher sans peine ; il ne tenait à rien que par un fil. Si vous lui aviez enlevé sa bourse, il vous l’aurait laissée plutôt que de vous suivre à cause d’elle ; si sa jambe, sa jambe ; si son corps tout entier, son corps tout entier ; et si ses parents, ses amis, ou sa patrie, même chose encore. Il savait, en effet, d’où il tenait tout cela, de qui il l’avait reçu, et à quelles conditions. Quant à ses vrais parents, les Dieux, et quant à sa véritable pairie, jamais il n’y aurait renoncé : jamais il n’aurait permis qu’un autre fût plus obéissant et plus soumis à ces Dieux ; et personne ne serait mort plus volontiers que lui pour cette patrie. Aussi, vois ce qu’il dit et ce qu’il écrit : « C’est pour cela, dit-il, ô Diogène, qu’il t’est possible de parler du ton que tu voudras au roi des Perses, ou à Archidamus, le roi de Lacédémone. » Est-ce parce qu’il était né de parents libres ? Mais alors ce serait comme fils d’esclaves que tous les Athéniens, tous les Lacédémoniens, tous les Corinthiens, ne pouvaient pas parler à ces rois du ton qu’ils voulaient, tremblaient devant eux, et les servaient. « Pourquoi donc cela m’est-il possible ? » dit-il. « Parce que je ne regarde pas mon corps comme à moi ; parce que je n’ai besoin de rien : parce que la loi est tout pour moi, et que rien autre ne m’est quelque chose. » Voilà ce qui lui donnait le moyen d’être libre.
Afin que tu ne dises pas que je te montre comme exemple un homme dégagé de tout lien social, un homme n’ayant ni femme, ni enfant, ni patrie, ni amis, ni parents, pour le faire plier ou dévier, prends-moi Socrate, et vois-le ayant une femme et des enfants, mais comme des choses qui n’étaient pas à lui ; ayant une patrie, mais dans la mesure où il le fallait, et avec les sentiments qu’il fallait ; ayant des amis, des parents, mais plaçant au-dessus d’eux tous la loi et l’obéissance à la lui. Aussi, quand il fallait aller à la guerre, il y partait le premier, et s’y épargnait au danger moins que personne ; mais, lorsque les tyrans lui ordonnèrent d’aller chez Léon, convaincu qu’il se déshonorerait en y allant, il ne se demanda même pas s’il irait[272]. Ne savait-il pas bien, en effet, qu’il lui faudrait toujours mourir, quand le moment en serait venu ? Que lui importait la vie ? C’était autre chose qu’il voulait sauver : non pas sa carcasse, mais sa loyauté et son honnêteté. Et sur ces choses-là personne n’avait prise ni autorité. Puis, quand il lui faut plaider pour sa vie, se conduit-il comme un homme qui a des enfants ? Comme un homme qui a une femme ? Non, mais comme un homme qui est seul. Et quand il lui faut boire le poison, comment se conduit-il ? Il pouvait sauver sa vie, et Criton lui disait : « Pars d’ici, pour l’amour de tes enfants. » Que lui répondit-il ? Voit-il là un bonheur inespéré ? Il examine ce qui est convenable, et il n’a ni un regard ni une pensée pour le reste. C’est qu’il ne voulait pas, comme il le dit, sauver son misérable corps, mais ce quelque chose qui grandit et se conserve par la justice, qui décroit et périt par l’injustice. Socrate ne se sauve pas par des moyens honteux, lui qui avait refusé de donner son vote, quand les Athéniens le lui commandaient[273], lui qui avait bravé les tyrans, lui qui disait de si belles choses sur la vertu et sur l’honnêteté. Un tel homme ne peut se sauver par des moyens honteux ; c’est la mort qui le sauve, et non pas la fuite. — « Mais que feront tes enfants ? » (lui dit-on.) — « Si je m’en allais en Thessalie, répond-il, vous prendriez soin d’eux. Eh bien ! n’y aura-t-il aucun de vous pour en prendre soin quand je serai parti pour les Enfers ? » Vois comme il adoucit l’idée de la mort, et comme il en plaisante. Si nous avions été à sa place, toi et moi, nous aurions prétendu doctoralement tout de suite, qu’il faut se venger de ceux qui vous ont fait du mal en leur rendant la pareille ; puis nous aurions ajouté : « Si je me sauve, je serai utile à bien des gens ; je ne le serai à personne, si je meurs. » Nous serions sortis par un trou, s’il l’avait fallu pour nous échapper. Mais comment aurions-nous été utiles à personne ? Aujourd’hui, que Socrate n’est plus, le souvenir de ce qu’il a dit ou fait avant de mourir n’est pas moins utile à l’humanité (que ne lui eût été sa vie même).
Voilà les principes, voilà les paroles qu’il te faut méditer. Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’une chose aussi importante que la liberté s’achète à si haut prix ? Pour la prétendue liberté, il y a des gens qui se pendent, et d’autres qui se précipitent de haut sur le sol ; il y a même des villes entières qui ont péri pour elle ; et, pour avoir la vraie liberté, celle qui est à l’abri de toute embûche et de tout péril, tu refuseras de rendre à Dieu ce qu’il t’a donné, lorsqu’il te le réclame !
LXVII
Ne s’oublier jamais.
Il est besoin de bien peu de chose pour tout détruire et pour tout perdre en toi : la moindre distraction y suffit. Le pilote, pour perdre son vaisseau, n’a pas besoin d’autant de préparatifs que pour le sauver ; pour peu qu’il le tourne contre le vent, tout est fini ; tout est fini, alors même qu’il ne l’a pas voulu, et qu’il n’a fait que penser à autre chose. Il en est de même ici : pour peu que tu t’oublies, c’en est fait de tout ce que tu as acquis jusque-là. Attention donc à tout ce qui se présente à toi : tiens-y l’œil ouvert. Ce que tu as à garder n’est pas de peu d’importance : c’est ta retenue, ta loyauté, ta fermeté, ton contentement, ton assurance, ta tranquillité, ta liberté en un mot. Combien voudrais-tu vendre toutes ces choses ? Vois ce qu’elles valent. « Jamais, dis-tu, en échange d’elles, je n’obtiendrai rien qui les vaille. A moi donc la sagesse ; à un tel le tribunat ! A lui le consulat ; à moi la retenue ! »
LXVIII
Contre les gens querelleurs et méchants[274]. — La marque des monnaies et la marque des hommes. — La ville forte.
Le Sage ne se querelle jamais avec personne. Est-ce qu’il ne s’attend pas toujours, de la part des méchants à des choses plus fâcheuses et plus tristes que ce qui lui arrive ? Est-ce qu’il ne regarde pas comme autant de gagné tout ce qui manque au malheur complet ? « Un tel t’a injurié, (dit-il), sache-lui gré de ne pas t’avoir frappé. — Mais il m’a frappé ! — Sache-lui gré de ne pas t’avoir blessé. — Mais il m’a blessé ! — Sache-lui gré de ne pas t’avoir tué. En effet, quand ou de qui cet homme a-t-il appris qu’il est un animal sociable, fait pour aimer les autres, et que l’injustice est un grand mal pour qui la commet ? Et, puisqu’il ne l’a pas appris et qu’il ne le croit pas, comment ne suivrait-il pas ce qui lui semble son intérêt ? — Mon voisin m’a jeté des pierres ! — Eh bien ! as-tu pour ta part commis quelque faute ? — Tout ce qui est dans ma maison a été brisé ! — Serais-tu donc toi-même un meuble[275] ? Non : tu es un jugement et une volonté. Qu’est-ce qui t’a donc été donné contre ce dont tu te plains ? En tant que tu tiens du loup, il t’a été donné de mordre à ton tour, et de jeter un plus grand nombre de pierres. Si tu cherches ce qui t’a été donné en tant que tu es homme, n’est-il pas vrai que l’homme malheureux est celui qui perd sa bienveillance et sa loyauté ? »
Voilà celui sur qui devraient gémir ceux qui le rencontrent, à la vue des maux dans lesquels il est tombé. Par Jupiter ! il faut le plaindre, non pas d’être né ou d’être mort, mais d’avoir perdu de son vivant ce qui lui appartenait en propre : non point son patrimoine, son champ, sa maison, son hôtellerie, ses esclaves (rien de tout cela n’appartient à l’individu ; ce sont toutes choses en dehors de lui, au pouvoir et à la merci d’autrui, que donnent tantôt à l’un, tantôt à l’autre, ceux qui en sont les maîtres), mais ce qui est vraiment de l’homme, la marque qu’il portait dans son âme, lorsqu’il est venu au monde, marque semblable à celle que nous cherchons sur les monnaies, pour les juger bonnes quand nous l’y trouvons, pour les rejeter quand nous ne l’y trouvons pas. « Quelle marque (disons-nous) a cette pièce de quatre as ? — La marque de Trajan. — Apporte. — Elle a la marque de Néron. — Jette-la ; elle est de mauvais aloi ; elle est altérée. » Il en est de même ici : « Quelle marque portent ses façons de « penser et de vouloir ? » — « Celle d’un être doux, sociable, patient, affectueux. » — « Apporte. Je le reçois ; j’en fais mon concitoyen ; je le reçois pour voisin et pour compagnon de traversée… »
« Ce n’est pas à la forme seule qu’on distingue chaque espèce d’êtres. À ce compte, en effet, il faudrait dire qu’une pomme en cire est une vraie pomme, tandis qu’il y faut encore et l’odeur et le goût, la configuration extérieure n’y suffisant pas. De même, pour faire un homme il ne suffit pas des narines et des yeux ; il y faut encore des façons de penser et de vouloir qui soient d’un homme. Un tel n’écoute pas la raison ; il ne se rend pas quand on l’a convaincu d’erreur : ce n’est qu’un âne. Toute retenue est morte chez cet autre : il n’est bon à rien ; il n’y a rien qu’il ne soit plutôt qu’un homme. Celui-ci cherche à rencontrer quelqu’un afin de ruer ou de mordre : ce n’est pas même un mouton ou un âne ; c’est une bête sauvage. »
— Quoi donc ! veux-tu que je me laisse mépriser ? — Par qui ? Par ceux qui s’y connaissent ? Eh ! comment ceux qui s’y connaissent mépriseraient-ils un homme pour sa douceur et sa retenue ? Par ceux qui ne s’y connaissent pas ? Que t’importe ! En dehors de toi, quel homme expert dans un art s’inquiète des ignorants ? – Mais ils s’en acharneront davantage après moi ! — Comment dis-tu après moi ? Peut-on donc altérer ton jugement et ta volonté ?… — Non. — De quoi donc te troubles-tu ? Et pourquoi tiens-tu à te montrer redoutable ? Pourquoi plutôt ne pas t’avancer en public et proclamer que tu vis en paix avec tous les hommes, quoi qu’ils puissent faire ? Pourquoi ne pas rire surtout de ceux qui croient te nuire ? « Ces esclaves (dirais-tu ne savent ni qui je suis, ni en quoi consistent pour moi les biens et les maux. Ils ignorent qu’ils ne sauraient atteindre ce qui m’appartient. »
C’est ainsi que les habitants d’une ville bien fortifiée se rient de ceux qui l’assiègent. « Qu’est-ce qu’ont ces gens (disent-ils) à se donner tant de peine pour rien ? Nos murailles sont solides ; nous avons des vivres pour longtemps ; nous sommes bien munis de tout. » Avec ces moyens, en effet, une ville est forte et imprenable ; mais l’âme humaine ne l’est que par ses principes. Car, pour la rendre telle, quel mur serait assez solide, quel corps assez de fer, quelle fortune assez sûre, quel rang assez au-dessus de toutes les attaques ? Toutes ces choses sont partout périssables et promptes à succomber. Celui qui s’y attache doit nécessairement se troubler, espérer à tort, s’effrayer, gémir. Et nous ne prenons pas le parti de fortifier la seule chose solide qui nous ait été donnée ! Et nous ne nous arrachons pas aux choses périssables et dépendantes, pour donner tous nos soins à celles qui, de leur nature, sont impérissables et indépendantes !
Nous sommes bons pour écrire ou lire tout cela, et pour l’approuver quand nous l’avons lu ; mais que nous sommes loin de nous en pénétrer ! Aussi ce qu’on disait des Lacédémoniens, « qu’ils sont des lions chez eux, des renards à Éphèse, » peut s’appliquer à nous aussi : « lions dans l’école, renards dehors. »
LXIX
L’examen de conscience du courtisan.
Un tel, levé dès l’aurore, cherche qui saluer parmi les gens du palais, à qui adresser une parole flatteuse, à qui envoyer un cadeau, comment plaire au danseur favori, comment nuire à l’un pour avoir les bonnes grâces de l’autre. Quand il prie, c’est pour cela qu’il prie ; quand il offre un sacrifice, c’est pour cela qu’il l’offre. Le précepte de Pythagore,
« Ne permets pas que le sommeil entre dans tes yeux appesantis[276], »
c’est à cela qu’il l’applique. « Qu’ai-je omis, se dit-il, en fait de flatterie ? Comment me suis-je conduit ? Aurais-je, par hasard, agi en homme indépendant, en homme de cœur ? » Et, s’il trouve qu’il a agi de la sorte, il se le reproche et s’en accuse. « Qu’avais-tu besoin de parler ainsi ? (se dit-il.) Ne pouvais-tu pas mentir ? Les philosophes eux-mêmes disent qu’il est permis de faire un mensonge. » Toi, au contraire, si réellement tu ne t’es jamais occupé que de faire des représentations l’usage que tu en dois faire, dis-toi dès le matin, sitôt que tu es levé : « Que me manque-t-il pour m’élever au-dessus de toutes les passions, au-dessus de toutes les troubles ? » Repasse alors dans ton esprit ce que tu as fait : « Qu’ai-je omis de ce qui conduit à la tranquille félicité ? Quel acte ai-je commis qui ne soit ni d’un ami, ni d’un citoyen ? À quel devoir ai-je manqué dans ce sens ? »
LXX
Comment on s’élève au-dessus de la crainte. —— Les enfants et les gardes du tyran. — La distribution des raisins et des figues. — La véritable loi.
Qu’est-ce qui nous fait redouter un tyran ? — Ses gardes, dit-on, et leurs épées ; les officiers de sa chambre, et tous ces gens qui repoussent quiconque se présente. — Pourquoi donc alors les enfants, qu’on amène près d’un tyran entouré de ses gardes, ne s’en etfrayent-ils pas ? N’est-ce point parce que les enfants ne comprennent pas ce que sont les gardes ? À son tour, l’homme qui comprendrait ce qu’ils sont, et que ce sont des épées qu’ils tiennent, mais qui viendrait devant le tyran précisément avec la volonté de mourir et en cherchant par qui se faire tuer aisément, craindrait-il les gardes, lui aussi ? — Non, parce qu’il voudrait justement ce qui les fait redouter des autres. — Mais alors, si quelqu’un arrivait devant le tyran sans tenir absolument à vivre ou à mourir, mais prêt à l’un ou à l’autre, suivant l’événement, qu’est-ce qui l’empêcherait de s’y présenter sans crainte ? — Rien.
… Moi, j’ai tout examiné, et je sais que personne n’a prise sur moi. Dieu m’a donné la liberté ; je connais ses commandements ; personne ne peut aujourd’hui me faire esclave ; j’ai pour garantir ma liberté un magistrat tel qu’il le faut, des juges tels qu’il les faut. Tu es le maître de ma vie, de ma fortune ; mais que m’importe ! Je te concède tout cela, avec mon corps même tout entier, lorsque tu le voudras. Mais fais l’essai de ton pouvoir, et tu verras où il s’arrête entre tes mains.
Quand j’entends vanter le bonheur de quelqu’un, parce qu’il a reçu de César quelque dignité, je me dis : « Que lui arrive-t-il ? Une préfecture ? Mais lui arrive-t-ii aussi l’opinion qu’il en doit avoir ? Une charge de procurateur ? Mais lui arrive-t-il aussi la façon de s’y conduire ?… »
Jetez des raisins secs et des noix, les enfants les ramassent en hâte, et se battent entre eux ; les hommes ne le font pas ; c’est trop peu de chose pour eux. Mais jetez des coquilles, les enfants eux-mêmes ne les ramasseront pas. Eh bien ! on distribue des prétures ; c’est aux enfants d’y voir. On distribue de l’argent ; c’est aux enfants d’y voir. On distribue des généralats, des consulats ; que les enfants les pillent ; qu’ils se fassent renvoyer et frapper ; qu’ils baisent la main de celui qui les donne, et jusqu’à celle de ses esclaves : il n’y a là pour moi que des raisins secs et des figues. Que doit-on donc faire ? Si tu les manques quand on les jette, ne t’en inquiète pas ; si une figue arrive dans ta robe, prends-la et mange-la ; il t’est permis de faire assez de cas des figues pour cela. Mais quant à me baisser, quant à faire tomber quelqu’un ou à me faire renverser par lui, quant à flatter ceux qui ont leurs entrées, la figue n’en vaut pas la peine, non plus qu’aucun de ces biens que les philosophes m’ont appris à ne pas regarder comme des biens.
Montre-moi les épées des gardes. — Vois comme elles sont longues et pointues ! — Eh bien ! que font ces épées si grandes et si pointues ? — Elles tuent. — Et la fièvre, que fait-elle ? Pas autre chose… Ce sont là des épouvanlails d’enfants et d’imbéciles ! Il est bien digne de prendre peur et de flatter l’homme qui, entré une fois dans l’école d’un philosophe, ne sait pas ce qu’il est, et n’a pas appris qu’il n’est ni sa chair, ni ses fibres, ni ses os, mais qu’il est ce qui en a l’usage, ce qui apprécie les représentations et en règle l’emploi.
— Oui ; mais de pareilles doctrines nous font mépriser les lois ! — Et quelle est la doctrine qui donne à ceux qui la suivent plus de soumission aux lois ? Mais le caprice d’un imbécile n’est pas une loi[277]. Et cependant vois comme, à l’égard de ces gens eux-mêmes, cette doctrine nous dispose de la façon qu’il faut, elle qui nous apprend à ne leur disputer aucune des choses pour lesquelles ils peuvent être plus forts que nous. Elle nous apprend à céder au sujet de notre corps, à céder au sujet de notre fortune, au sujet de nos enfants, de nos parents, de nos frères[278] ; à nous détacher de tout, à renoncer à tout ; elle n’en excepte que nos façons de penser, dont Jupiter a voulu faire ce qui distingue chacun de nous. Quelle violation des lois y a-t-il là ?
LXXI
Sur ceux qui se hâtent trop de jouer le rôle de pliilosophes. — De l’opinion vulgaire sur la philosophie et les philosophes. — La profession et le costunne. — Comment Euphrate fit l’apprentissage de la philosophie. — Le germe et l’épi.
Ne louez ou ne blâmez jamais personne pour les actes de la vie commune, et ne dites jamais à cause d’eux qu’on est sage ou qu’on ne l’est pas : vous éviterez ainsi tout à la fois de parler trop vite et d’être malveillant. Un tel se lave de bonne heure : fait-il donc mal ? Non, pas du tout. Que fait-il donc ? Il se lave de bonne heure. Serait-ce donc que tout est bien ? Non, mais ce qui est bien, c’est ce que l’on fait en pensant bien ; ce qui est mal, ce que l’on fait en pensant mal. Tant que tu ne connais pas l’idée d’après laquelle quelqu’un fait une chose, ne loue ni ne blâme jamais son action[279].
Or, il est difficile de juger des façons de penser d’après les faits extérieurs. « Un tel, dit-on, est charpentier. » Pourquoi ? parce qu’il se sert de doloire. Qu’est-ce que cela prouve ? « Tel autre, dit-on, est musicien, » parce qu’il chante. Qu’est-ce que cela prouve ? « Tel autre, dit-on encore, est philosophe. » Pourquoi ? parce qu’il porte le vieux manteau et les longs cheveux. Mais qu’est-ce que portent les charlatans ? Cela suffit pourtant pour que l’on dise bien vite, si l’on voit quelqu’un d’ainsi vêtu faire une action honteuse, « Vois ce que fait le philosophe ; » tandis que l’on devrait bien plutôt, puisqu’il se conduit honteusement, dire qu’il n’est pas philosophe.
Le mot du vulgaire serait juste, si le philosophe avait pour définition et pour enseigne de porter le vieux manteau et la longue chevelure ; mais, si sa définition est bien plutôt de ne jamais faillir, pourquoi, dès qu’il ne tient pas ce que promet son enseigne, ne pas lui retirer son titre ? C’est ce qui arrive, en effet, dans tous les métiers. Que l’on voie quelqu’un manier mal la hache, on ne dit pas : « A quoi sert le métier de charpentier ? Voyez comme les charpentiers font mal ! » On dit, au contraire : « Un tel n’est pas charpentier ; car il manie mal la hache. » De même, quand on entend mal chanter quelqu’un, on ne dit pas : « Voilà comme chantent les musiciens ; » mais bien plutôt : « Un tel n’est pas musicien. » Mais pour la philosophie, et pour elle seule, voici ce que l’on fait ; quand on voit quelqu’un agir contrairement à ce que professent les philosophes, on ne lui en retire pas le titre ; mais, posant en principe qu’il est philosophe, et, prenant dans les faits eux-mêmes ses actes honteux, on en conclut que la philosophie ne sert à rien. D’où cela vient-il ? C’est que nous avons d’avance une idée précise du charpentier, du musicien, et pareillement de tout autre artisan ou artiste, mais du philosophe, non. Celle que nous avons de lui est si confuse et si embrouillée, que c’est uniquement aux choses extérieures que nous prétendons le reconnaître. Mais est-il une autre profession dont on juge sur les vêtements et la chevelure ? Quelle est celle qui n’a pas ses objets d’étude, sa matière et sa fin ? Qu’est-ce qui est donc la matière du philosophe ? Son manteau ? Non, mais sa raison. Et quel est son but ? De porter un manteau ? Non, mais d’avoir une raison saine. Et quels sont les objets de ses études ? Les moyens d’avoir une longue barbe ou une chevelure épaisse ? Non, mais bien plutôt, comme le dit Zénon, la connaissance des éléments du raisonnement, de la nature de chacun d’eux, de leurs rapports les uns avec les autres, et de ce qui en est la conséquence.
Malheureusement, ceux qui ont ce titre de philosophes en cherchent eux-mêmes la justification dans les choses vulgaires. Dès qu’ils ont pris le vieux manteau et laissé pousser leur barbe, les voilà qui disent : « Je suis philosophe ! » Personne pourtant ne dira : « Je suis musicien, » parce qu’il aura acheté un archet et une harpe ; ni : « Je suis forgeron, » parce qu’il en aura pris le bonnet et le tablier. Ou prend un costume en rapport avec sa profession, mais c’est de sa profession, et non de son costume, que l’on tire son nom.
C’est pour cela qu’Euphrates disait avec raison : « J’ai cherché pendant bien longtemps à dissimuler que j’étais philosophe ; et cela me servait. D’abord je savais que tout ce que je faisais de bien, je ne le faisais pas pour les spectateurs, mais pour moi-même : c’était pour moi-même que j’étais convenable à table, que j’étais réservé dans mes regards et dans ma démarche. C’était pour moi et pour Dieu que je faisais tout. Puis, comme j’étais seul engagé dans la lutte, j’étais aussi seul en péril : si j’avais fait quelque action honteuse ou inconvenante, la philosophie n’en aurait pas été compromise ; et mes fautes, n’étant pas celles d’un philosophe, n’auraient pas fait de tort à tous les autres. Aussi, ceux qui ne connaissaient pas ma pensée, s’étonnaient que, fréquentant tous les philosophes et vivant avec eux, je ne fusse pas moi-même philosophe. Et quel mal y avait-il à ce qu’on me reconnût philosophe à mes actes, mais non à mon extérieur ? Vois-moi manger, boire, dormir, patienter, m’abstenir, venir en aide aux autres, désirer, éviter, accomplir mes devoirs naturels et sociaux : quel calme et quelle liberté ! Juge-moi donc par là, si tu le peux. Mais, si tu es aveugle et sourd au point de ne point reconnaître Vulcain lui-même pour un bon forgeron, à moins que tu ne lui voies le bonnet posé sur la tête, quel mal y a-t-il à ne pas être apprécié par un juge aussi niais ? »
C’est ainsi que Socrate était méconnu de la foule…
Il serait, en effet, d’un sot et d’un vaniteux de venir dire : « Je suis au-dessus de toute agitation et de tout trouble. Sachez-le, ô mortels : tandis que vous vous tourmentez et vous bouleversez pour des choses sans valeur, moi je suis exempt de toute espèce de trouble. » Ne te suffit-il donc pas pareillement de ne pas être malade, sans crier bien haut : « Réunissez— vous tous, vous qui avez la goutte, vous qui souffrez de la tête, vous qui êtes aveugles, vous qui êtes boiteux, et voyez-moi en bonne santé, sans nulle espèce de mal ? » Il n’y aurait là en effet que vanité et sottise, à moins que, comme Esculape, tu ne pusses leur indiquer sur-le-champ le traitement qui les guérirait sur-le-champ eux aussi, et que ta santé ne fût un exemple que tu leur citasses dans ce but.
Aujourd’hui, dès qu’on se sent attiré vers la philosophie, comme les estomacs malades vers des mets dont ils seront bientôt fatigués, on prétend aussitôt au sceptre et à la royauté. On laisse pousser sa chevelure, on prend la tunique, on découvre son épaule, on discute contre ceux que l’on rencontre ; trouve-t-on même quelqu’un en simple casaque, on discute encore contre lui. Homme, commence plutôt par t’exercer à l’écart. Prends garde que ton désir ne soit celui d’un estomac malade, ou une envie de femme grosse. Commence par faire en sorte qu’on ne sache pas ce que tu es : pendant quelque temps sois philosophe pour toi seul.
C’est ainsi que pousse le blé : il faut que le germe soit enfoui et caché dans la terre pendant quelque temps, et qu’il s’y développe lentement, pour arriver à bien. Si l’épi se montre avant que le nœud de la lige ne soit formé, il n’arrive pas à terme ; il est du jardin d’Adonis[280]. Tu es une plante du même genre : si tu fleuris trop vite, le froid te brûlera. Vois ce que les cultivateurs disent des semences, lorsque la chaleur vient avant le temps ; ils tremblent qu’elles ne poussent trop vite, et que la gelée, en tombant sur elles, ne les en punisse. Homme, prends garde à ton tour : tu as poussé trop vite ; tu t’es jeté trop tôt sur la gloire ; tu sembles être quelque chose ; tu n’es qu’un sot au milieu des sots ; le froid te tuera, ou plutôt il t’a déjà tué par le bas, dans ta racine ; le haut pourtant chez toi fleurit encore un peu, et c’est ce qui fait croire que tu es encore vivant et fort. Mais, nous au moins, laisse-nous mûrir conformément à la nature. Pourquoi nous découvrir ? Pourquoi forcer notre croissance ? Nous ne pouvons pas encore supporter l’air. Laisse ma racine grandir, prendre un premier nœud, puis un second, puis un troisième ; et de cette façon le fruit forcera la nature, alors même que je ne le voudrais pas. Comment, en effet, un homme tout plein et tout rempli de ces sages principes ne sentirait-il pas sa force, et ne se porterait-il pas de lui-même aux actes pour lesquels elle est faite ?
Mais, à l’heure qu’il est, je n’ai pas cette force, crois-moi. Pourquoi donc veux-tu que je me fane avant le temps, comme tu t’es fané toi-même ?
LXXII
