Manuel d’Épictète

De la propreté.

Les Dieux, par leur nature, sont purs et sans tache ; autant donc l’homme se rapproche d’eux par la raison, autant il devra s’efforcer d’être pur et sans souillure. Il est impossible à son être de se trouver jamais complètement pur, avec les matériaux dont il est composé ; mais la raison, qui lui a été donnée, essaye du moins de le rendre pur dans la mesure du possible.

La première pureté, la plus noble, est celle de l’âme ; et réciproquement pour l’impureté. Or, les fonctions de l’âme sont de vouloir, de repousser, de désirer, de fuir, de se préparer, d’entreprendre, de donner son adhésion. Qu’est-ce donc qui nuit chez elle à ces fonctions, en la souillant et la rendant impure ? Rien autre chose que ses méchants jugements. L’impureté de l’âme, ce sont donc ses opinions déféctueuses ; et le moyen de la purifier, c’est de lui faire des opinions telles qu’elle en doit avoir.

Il y a quelque chose de pareil à faire pour le corps à son tour, autant qu’il s’y prête… Quoi ! l’ouvrier qui travaille les métaux nettoiera le fer et aura des instruments faits pour cela ; toi-même, lorsque tu seras pour manger, tu laveras ton plat de bois, si tu n’es pas complètement sale et malpropre ; et tu ne laverais ni ne nettoierais ton corps ! — « Pourquoi le ferais-je ? » dis-tu. — Je te répondrai : « D’abord pour te conduire en homme ; puis, pour ne pas incommoder ceux qui se trouvent avec toi. » Va-t’en dans un désert, c’est là ta place. Il est bien juste que tu aies seul la jouissance de ta malpropreté. Mais, quand tu es dans une ville, vivre avec cette négligence et cette stupidité, de qui crois tu que ce soit le fait ? Si la nature t’avait confié un cheval, le laisserais-tu ainsi sans soins ? Regarde aujourd’hui ton corps comme un cheval qu’on l’a remis entre tes mains ; lave-le, essuie-le ; fais que personne ne s’en détourne, que personne ne s’en recule. Qu’est-ce qui ne se recule pas d’un homme sale, encore plus que d’un individu couvert d’ordures ? La puanteur dans ce dernier cas nous vient du dehors ; mais celle qui naît de notre incurie vient de nous ; elle ressemble à celle d’une charogne.
LXXIII

De l’attention.

Si tu te relâches un instant de ton attention sur toi-même, ne t’imagine pas que tu la retrouveras lorsque tu le voudras. Dis-toi au contraire que, par suite de ta faute d’aujourd’hui, tes affaires désormais seront forcément en plus mauvais état. Car d’abord, et c’est ce qu’il y a de plus triste, l’habitude nous vient de ne pas veiller sur nous-mêmes, puis l’habilude de différer d’y veiller, en remettant et reportant sans cesse à un autre jour d’être heureux, d’être vertueux, de vivre et de nous conduire conformément à la nature. S’il est utile de le remettre, il sera bien plus utile encore d’y renoncer complètement ; et, s’il n’est pas utile d’y renoncer, pourquoi ne pas continuer à veiller constamment sur soi ?

« Aujourd’hui je veux jouer ! » — Eh bien ! ne dois-tu pas le faire en veillant sur toi ? — « Je veux chanter. » — Qu’est-ce qui t’empêche de le faire en veillant sur toi ? Est-il dans notre vie une chose exceptionnelle à laquelle l’attention ne puisse s’étendre ? Est-il quoi que ce soit, dans la vie, qui gagne au défaut d’attention ? Le charpentier construit-il plus parfaitement en ne faisant pas attention ? Le pilote, en ne faisant pas attention, conduit-il plus sûrement ? Est-il quelqu’un des travaux les moins importants qui s’exécute mieux sans l’attention ? Ne sens-tu pas qu’une fois que tu as lâché la bride à tes pensées, il n’est pas en ton pouvoir de la reprendre en mains, pour être honnête, décent et réservé ? Loin de là : tu fais dès lors tout ce qui se présente à ton esprit, tu cèdes à toutes tes tentations.

Quoi donc ! peut-on être infaillible ? Non pas ; mais il est une chose que l’on peut, c’est de s’efforcer constamment de ne pas faire de faute. Et il faut nous trouver heureux si, en ne nous relâchant jamais de cette attention sur nous-mêmes, nous échappons à un certain nombre de fautes. Mais dire maintenant : « Je ferai attention demain, » sache que c’est dire : « Aujourd’hui je serai sans retenue, sans convenance, sans dignité ; il sera au pouvoir des autres de me faire de la peine ; je vais être aujourd’hui colère et envieux. » Vois que de maux tu attires là sur toi ! Si l’attention doit t’être bonne demain, combien plus le sera-t-elle aujourd’hui ! Veille sur toi aujourd’hui pour en être capable demain, et ne pas le remettre encore au
surlendemain.
Pensées diverses d’Épictète
recueillies par stobée[281].

I

La vie qui roule avec la fortune ressemble à l’eau d’un torrent ; elle est toujours trouble, bourbeuse, dangereuse, violente, tumultueuse et passagère.

II

L’âme qui se nourrit de la vertu ressemble à une source qui fournit toujours une eau pure, claire, saine, abondante et qui ne tarit jamais.

III

Si tu veux être bon, persuade-toi d’abord que tu es mauvais.

IV

L’esclavage du corps est l’ouvrage de la fortune, et l’esclavage de l’âme est l’ouvrage du vice. Celui qui a la liberté du corps, s’il a l’âme liée et garrottée, est esclave, et celui qui a l’âme libre a beau être chargé de chaînes, il jouit d’une pleine liberté. L’esclavage du corps, la nature le finit par la mort ; mais l’esclavage de l’âme, c’est la vertu seule qui le finit.

V

L’homme, avec les présents des abeilles, fait un doux breuvage ; n’est-il pas honteux qu’il rende amer par sa méchanceté le présent des Dieux, la raison ?

VI

Quand tu vois une vipère ou un serpent dans une boîte d’or, l’en estimes-tu davantage ? et n’as-tu pas toujours pour lui la même horreur, à cause de sa nature malfaisante et venimeuse ? Fais de même du méchant, quand tu le vois au milieu des richesses.

VII

Ce n’est pas la pauvreté qui afflige, mais le désir ; de même ce ne sont pas les richesses qui délivrent de toute crainte, mais la raison.

VIII

Avant de te présenter au tribunal des juges, présente-toi à celui de la justice.

IX

Il est honteux que le juge soit jugé par d’autres[282].

X

De même qu’il n’y a rien de plus vrai que le vrai, de même il n’y a rien de plus juste que le juste[283].

XI

Comme le soleil n’attend point les prières et les flatteries pour se lever, mais soudain resplendit, et par tous est salué ; toi aussi, n’attends point les applaudissements et les murmures et les louanges pour bien faire ; mais de ta propre volonté répands les bienfaits, et à l’égal du soleil tu seras aimé[284].

XII

Comme les fanaux qu’on allume dans les ports sont d’un grand secours aux vaisseaux qui ont perdu leur route, de même un homme de bien dans une ville battue de la tempête est d’un grand secours pour ses concitoyens.

XIII

Si tu veux orner ta cité d’offrandes, revêts-toi d’abord toi-même du plus bel ornement : la mansuétude, la justice, la bienfaisance.

EXTRAITS DE MARC-AURÈLE[285].

I

Couvre-toi d’ignominie, oui, couvre-toi d’ignominie, ô mon âme ! Tu n’auras plus le temps de t’honorer. Pour les hommes, la vie est fugitive ; mais la tienne touche presque à son terme, et tu n’as de toi aucun respect, car c’est dans les âmes des autres que tu places ta sécurité !…
II

Règle chacune de tes actions et de tes pensées sur cette réflexion : il est possible que je sorte à l’instant de cette vie. Or, t’en aller d’au milieu des hommes, s’il y a des Dieux, n’a rien qui doive t’effrayer, car ils ne te jetteront pas dans le malheur ; si, au contraire, il n’y en a pas, ou s’ils ne prennent nul souci des choses humaines, que m’importe de vivre dans un monde vide de Dieux ou vide de Providence ? Mais il y a des Dieux, et qui prennent souci des choses humaines. Ils ont donné à l’homme un pouvoir efficace, qui peut le garantir de tomber dans les maux véritables. Il n’est pas de mal imaginable qu’ils n’y aient pourvu, en donnant à l’homme le pouvoir de n’y pas tomber… Ce n’est point par ignorance, ou, sinon par ignorance, ce n’est point pour n’avoir pu le prévenir ou le corriger, que la nature de l’univers aurait laissé subsister un désordre : non, n’attribuons ni à l’impuissance ni au défaut d’art une si étrange bévue, cette distribution indifférente des biens et des maux et aux hommes de bien et aux méchants, sans nul égard au mérite. Pour la mort et la vie, la gloire et l’infamie, la douleur et le plaisir, la richesse et la pauvreté, toutes ces choses ne sont distribuées indifféremment et aux hommes de bien et aux méchants que parce qu’il n’y a en elles rien d’honnête ni rien de honteux : ce ne sont donc ni des biens ni des maux véritables[286].
III

Oh ! que toutes choses s’évanouissent en peu de temps, les corps au sein du monde, leur souvenir au sein des âges ! Que sont tous les objets sensibles, et surtout ceux qui nous séduisent par l’attrait de la volupté, ou nous effrayent par l’image de la douleur ; ceux enfin dont le faste nous arrache des cris d’admiration ? Que tout cela est frivole, digne de mépris ! C’est un dégoût, une corruption, c’est la mort…
IV

La durée de la vie humaine est un point ; la matière un flux perpétuel ; la sensation un phénomène obscur ; la réunion des parties du corps, une masse corruptible ; l’âme, un tourbillon ; le sort, une énigme ; la réputation, une chose sans jugement. Pour le dire en somme, du corps, tout est fleuve qui coule ; de l’âme tout est songe et fumée ; la vie, c’est une guerre, une halte de voyageur ; la renommée posthume, c’est l’oubli. Qu’est-ce donc qui peut nous servir de guide ? Une chose, et une seule, la philosophie. Et la philosophie, c’est de préserver le génie qui est au dedans de nous de toute ignominie, de tout dommage ; c’est de vaincre le plaisir et la douleur, de ne rien faire au hasard[287].
V

De l’obstacle qui se présente, la volonté fait la matière même de son action : c’est ainsi que le feu se rend le maître de ce qui lui tombe dedans : une petite lampe en eût été éteinte ; mais le feu resplendissant s’approprie bientôt les matières entassées, les consume, et par elles s’élève plus haut encore.
VI

On se cherche des retraites, chaumières rustiques, rivages des mers, montagnes… Nulle part l’homme n’a de retraite plus tranquille, moins troublée par les affaires, que celle qu’il trouve dans son âme.
VII

Tout ce qui arrive arrive justement[288] ; c’est ce que tu reconnaîtras si tu observes attentivement les choses. Je ne dis pas seulement qu’il y a un ordre de succession marqué, mais que tout suit la loi de la justice et dénote un être qui distribue les choses selon le mérite.
VIII

Il y a bien des grains d’encens destinés au même autel : l’un tombe plus tôt, l’autre plus tard dans le feu ; mais la différence n’est rien.
IX

Ne fais pas comme si tu devais vivre des milliers d’années. La mort pend sur ta tête ; tandis que tu vis, tandis que tu le peux, rends-toi homme de bien.
X

Combien de temps il gagne, celui qui ne prend pas garde à ce que le prochain a dit, a fait, a pensé, mais seulement à ce qu’il fait lui-même, afin de rendre ses actions justes et saintes !
XI

Tout ce qui t’accommode, ô monde, m’accommode moi-même. Rien n’est pour moi prématuré ni tardif, qui est de saison pour toi. Tout ce que m’apportent les heures est pour moi un fruit savoureux, ô nature ! Tout vient de toi ; tout est dans toi ; tout rentre dans toi. Un personnage de théâtre dit : Bien-aimée cité de Cécrops ! Mais toi, ne peux-tu pas dire : Ô bien-aimée cité de Jupiter !
XII

Celui-là, bien que sans tunique[289], est pourtant philosophe ; celui-ci, sans livre ; cet autre, demi-nu. Je manque de pain, dit-il, et pourtant je maintiens mon système.
XIII

Tout passe en un jour, et le panégyrique et l’objet célébré.
XIV

Tout ce qui arrive est aussi habituel, aussi ordinaire que la rose dans le printemps, que les fruits pendant la moisson : ainsi la maladie, la mort, la calomnie, les conjurations, enfin tout ce qui réjouit ou afflige les sots[290].
XV

Les choses qui succèdent à d’autres ont toujours avec celles qui les ont précédées un rapport de famille. C’est un enchaînement harmonieusement réglé. Et de même qu’il règne dans tout ce qui est une coordination parfaite, de même il y a dans les choses qui naissent, non pas succession pure et simple, mais une évidente et admirable parenté.
XVI

Sois semblable à un promontoire contre lequel les flots viennent sans cesse se briser ; le promontoire demeure immobile, et dompte la fureur de l’onde qui bouillonne autour de lui. Que je suis malheureux que telle chose me soit arrivée ! — Ce n’est point cela ; il faut dire : Que je suis heureux, après ce qui m’est arrivé, de vivre exempt de douleur, insensible au coup qui me frappe aujourd’hui, inaccessible à la crainte de celui qui peut me frapper plus tard !
XVII

Le matin, lorsque tu sens de la peine à te lever, fais cette réflexion : Je m’éveille pour faire œuvre d’homme ; pourquoi donc éprouver du chagrin de ce que je vais faire les choses pour lesquelles je suis né, pour lesquelles j’ai été envoyé dans le monde ? Suis-je donc né pour rester chaudement couché sous mes couvertures ? — Mais cela fait plus de plaisir. — Tu es donc né pour te donner du plaisir ? Ce n’est donc pas pour agir, pour travailler ? Ne vois-tu pas les plantes, les passereaux, les fourmis, les araignées, remplissant chacun sa fonction et servant selon leur pouvoir à l’harmonie du monde ! Et après cela tu refuses de faire ta fonction d’homme ? Tu ne cours point à ce qui est conforme à ta nature. — Mais il faut bien prendre du repos. — Je le veux ! pourtant la nature a mis des bornes à ce besoin ; elle en a bien mis au besoin de manger et de boire. Toi maintenant tu passes ces bornes, tu vas au delà de ce qui doit te suffire ; dans l’action, il n’en est plus de même : tu restes en deçà du possible. C’est que tu ne t’aimes pas toi-même, sinon tu aimerais ta nature et ce qu’elle veut. Oui, ceux qui aiment leur métier sèchent sur leurs ouvrages, oubliant le bain et la nourriture ; mais toi, tu fais moins de cas de ta propre nature que le ciseleur n’en fait de son art, le danseur de sa danse, l’avare de son argent, l’ambitieux de sa folle gloire. Eux, quand ils sont à l’œuvre, ils ont bien moins à cœur le manger ou le dormir que le progrès de ce qui les charme : les actions qui ont l’intérêt public pour but te paraissent-elles plus viles et moins dignes de tes soins ?
XVIII

Il y a tel qui, après avoir fait un plaisir à quelqu’un, se hâte de lui porter cette faveur en compte. Cet autre n’a point une précipitation pareille, mais il regarde l’obligé comme son débiteur, il a toujours présent à la pensée le service qu’il a rendu. Un troisième enfin ignore, si je puis dire, ce qu’il a fait… il est semblable à la vigne, qui porte son fruit, puis après ne demande plus rien, satisfaite d’avoir donné sa grappe. Faut-il donc être du nombre des gens qui ne savent pour ainsi dire pas ce qu’ils font ? Oui.
XIX

Telles seront tes pensées habituelles, tel sera ton esprit, car l’âme prend la teinture de nos pensées. Plonge-la donc sans cesse dans des pensées comme celle-ci : Là où l’on peut vivre, on y peut bien vivre.
XX

Le bien de l’être raisonnable est dans la société humaine, car il y a longtemps qu’on a démontré que nous sommes nés pour la société. N’est-il pas évident que les êtres inférieurs existent en vue des êtres supérieurs, que les êtres supérieurs existent les uns pour les autres ?
XXI

Il faut vivre avec les Dieux. C’est vivre avec les Dieux que de leur montrer sans cesse une âme satisfaite de son partage, obéissant à tous les ordres du génie qui est son gouverneur et son guide : don de Jupiter, émanation de sa nature. Ce génie, c’est l’intelligence et la raison de chaque homme.
XXII

Dans un instant, tu ne seras plus que de la cendre, un squelette, un nom, ou pas même un nom[291]. Et le nom n’est qu’un bruit, qu’un écho ! Ce que nous estimons tant dans la vie n’est que vide, que pourriture, petitesse : des chiens qui mordent, des enfants qui se battent, qui pleurent, qui rient bientôt après. La foi, la pudeur, la justice et la vérité ont, pour l’Olympe, laissé la terre spacieuse[292]. Qu’y a-t-il donc qui te retienne ici-bas [293] ?
XXIII

Regarde au dedans des choses : prends garde de te tromper sur la qualité, sur le mérite de chaque objet.
XXIV

La meilleure manière de se venger, c’est de ne se pas rendre semblable aux méchants.
XXV

Mets toute ta joie, toute ta satisfaction à passer d’une action utile à l’État à une autre action qui lui soit encore utile, en te souvenant toujours de Dieu.
XXVI

Si tu avais à la fois une marâtre et une mère, tu aurais des égards pour l’une ; mais ee serait auprès de ta mère que tu retournerais à chaque instant. Ta marâtre et ta mère, ce sont la Cour et la Philosophie ; reviens souvent à celle-ci, repose-toi dans son sein : c’est elle qui te rend l’autre supportable ; c’est elle qui te rend supportable à la Cour[294].
XXVII

Des êtres se hâtent d’exister, d’autres êtres se hâtent de n’exister plus ; même de tout ce qui se produit, quelque chose déjà s’est éteint. Ces écoulements, ces altérations, renouvellent continuellement le monde, comme le cours non interrompu du temps renouvelle éternellement la durée infinie des siècles. Entraîné par ce fleuve, y a-t-il quelqu’un qui puisse estimer aucune de ces choses si passagères, sur laquelle il ne saurait faire aucun fondement ? C’est comme si l’on se prenait d’amour pour un des moineaux qui passent en volant : l’oiseau, dans un instant, aurait disparu à leurs yeux.
XXVIII

Si quelqu’un te demandait comment s’écrit le nom d’Antonin, est-ce avec de grands éclats de voix que tu en prononcerais chaque lettre ? Quoi donc ! Si l’on se fâche contre toi, pourquoi te mettre aussi en colère ? Tout à l’heure, n’aurais-tu pas énuméré tranquillement chaque lettre du nom ? Eh bien donc, souviens-toi que, dans la vie aussi, tout devoir se compose d’un certain nombre de choses ; ce nombre, il te faut l’observer sans te troubler, sans que l’indignation des autres fasse naître ton indignation.
XXIX

La mort est la fin du combat que se livrent nos sens, des secousses que nous impriment nos désirs, des écarts de la pensée, de la servitude que nous impose notre chair.
XXX

Nous concourons tous à l’accomplissement d’une seule et même œuvre ; les uns savent et comprennent ce qu’ils font, les autres l’ignorent : ainsi ceux qui dorment, dit Héraclite je crois, sont des ouvriers, et qui concourent à l’accomplissement des affaires du monde. L’un contribue d’une façon, l’autre d’une autre, et singulièrement celui-là même qui en murmure, qui lutte avec effort contre le courant pour l’arrêter s’il était possible ; car le monde avait besoin d’un tel homme. Vois donc au reste avec quels ouvriers tu veux te ranger : car celui qui gouverne l’univers se servira toujours de toi comme il est bon ; il te mettra toujours dans le nombre de ses coopérateurs, des êtres qui aident à son œuvre.
XXXI

Tu t’ennuies du spectacle à l’amphithéâtre, dans les autres lieux de ce genre, parce que toujours la même chose à voir, toujours l’uniforme répétition des mêmes objets, nous dégoûtent de leur apparition : ce supplice est celui de toute la vie. Du haut en bas toutes choses sont toujours les mêmes, viennent des mêmes principes. Jusqu’à quand donc ?
XXXII

Accoutume-toi à prêter sans distraction l’oreille aux paroles des autres, et entre, autant qu’il se peut, dans la pensée de celui qui parle.
XXXIII

Ce qui n’est pas utile à l’essaim n’est pas non plus utile à l’abeille.
XXXIV

Si les matelots injuriaient le pilote, et les malades leur médecin, serait-ce à autre intention que de leur faire chercher un moyen de sauver, celui-ci ses passagers, celui-là ses malades[295] ?
XXXV

Le vain appareil de la magnificence, les spectacles de la scène, les troupeaux de petit et de grand bétail, les combats de gladiateurs, tout cela est comme un os jeté en pâture aux chiens, un morceau de pain qu’on laisse tomber dans un vivier ; ce sont des fatigues de fourmis traînant leur fardeau, une déroute de souris effrayées, des marionnettes mises en mouvement par un fil. Assistes-y donc avec un sentiment de bonté, sans orgueil insolent : réfléchis que la valeur de chaque homme est en raison de celle des objets qu’il affectionne.
XXXVI

Ne rougis point du secours d’autrui : le dessein que tu te proposes, c’est d’accomplir ton devoir, comme un soldat quand il faut monter sur la brèche.
XXXVII

Ne le trouble point de l’avenir : tu l’aborderas, s’il le faut, armé de la même raison dont tu te sers avec les choses présentes.
XXXVIII

Toutes choses sont liées entre elles, et d’un nœud sacré ; et il n’y a presque rien qui n’ait ses relations. Tous les êtres sont coordonnés ensemble, tous concourent à l’harmonie du même monde ; il n’y a qu’un seul monde, qui

comprend tout, un seul Dieu, qui est dans tout, une seule matière, une seule loi, une raison commune à tous les êtres doués d’intelligence, enfin une vérité unique, n’y ayant qu’un seul état de perfection pour des êtres de même espèce et qui participent à la même raison.
XXXIX

Que fais-tu donc ici, imagination ? Va-t’en , par les Dieux ! comme tu es venue ; je n’ai pas besoin de toi.
XL

C’est le propre d’un homme d’aimer ceux même qui nous offensent.
XLI

Renferme-toi en toi-même : la nature de l’âme raisonnable, c’est de se suffire à elle-même, quand elle pratique la justice, car alors elle jouit d’une pleine sérénité.
XLII

De même que les monceaux de sable disparaissent successivement sous l’accumulation d’autres monceaux, songe que, dans la vie aussi, ce qui survient efface bientôt ce qui a précédé.
XLIII

Il faut contempler le cours des astres, comme si nous étions emportés dans leurs révolutions. Il faut sans cesse penser aux changements des éléments les uns dans les autres : ces sortes de considérations purifient les souillures de la vie terrestre.
XLIV

Regarde au dedans de toi ; c’est au dedans de toi qu’est la source du bien, une source intarissable pourvu que tu fouilles toujours.
XLV

Tu peux vivre exempt de toute violence, dans la plus profonde paix du cœur, quand même tous les hommes vociféreraient contre toi tous les outrages imaginables ; quand même les membres de cette masse corporelle qui t’enveloppe seraient mis en pièces par les bêtes sauvages. Car qui empêche, dans toutes ces conjectures, que la pensée ne se maintienne dans un plein calme, jugeant au vrai ce qui se passe autour d’elle et se servant comme elle le doit de ce qui tombe sous ses mains ? Le jugement ne peut-il pas dire à l’accident : Tu n’es au fond que ceci, bien que l’opinion te fasse paraître d’autre nature ; l’emploi des choses ne peut-il pas dire à ce qui survient : Je te cherchais ? En effet le présent est toujours pour moi matière à vertu.
XLVI

Les Dieux, qui sont immortels, se résignent sans colère à supporter toujours, pendant des siècles innombrables, un si grand nombre d’hommes, et si méchants : bien mieux, ils prennent d’eux toutes sortes de soins. Mais toi, qui vas bientôt cesser de vivre, tu te fatigues, et cela quand tu es un de ces méchants !
XLVII

Il faut que tu règles ta vie action par action. Si chaque action présente tout ce qu’elle doit être, autant qu’il est en toi, c’est assez. Or, il n’y a personne qui puisse empêcher qu’elle n’offre toute sa perfection.
XLVIII

Recevoir sans fierté, quitter sans regret.
XLIX

Prends-moi, jette-moi où tu veux. Là encore je posséderai mon génie secourable.
L

Souviens-toi que ce qui commande en toi devient inexpugnable, quand il se ramasse en lui-même, qu’il se contente de soi, ne faisant jamais que sa volonté. C’est là ce qui fait une citadelle d’une âme libre de passions.
LI

Ils tuent, ils massacrent, ils maudissent. Qu’y-a-t-il là qui empêche ton âme de rester pure, sage, modérée, juste ? C’est comme si un passant blasphémait contre une source d’eau limpide et douce : elle ne cesserait point pour cela de faire jaillir un breuvage salutaire ; y jetât-il de la boue, du fumier, elle aurait bientôt fait de le dissiper, de le laver ; jamais elle n’en serait souillée.
LII

Vois ce que c’est qu’un rayon, quand la lumière du soleil pénètre à nos yeux par une ouverture étroite dans un appartement obscur. Il s’allonge en ligne droite, puis s’applique, pour ainsi dire, contre le solide quelconque qui s’oppose à son passage et forme une barrière au devant de l’air qu’il pourrait éclairer plus loin ; là, il s’arrête, sans glisser, sans tomber. C’est ainsi que ton âme doit se verser, s’épancher au dehors. Jamais d’épuisement, mais seulement une extension ; point de violence, point d’abattement, quand des obstacles l’entravent ; qu’elle ne tombe pas, qu’elle s’arrête, qu’elle éclaire ce qui peut recevoir sa lumière : on se privera soi-même de cette lumière quand on négligera de s’en laisser pénétrer.
LIII

Les hommes sont faits les uns pour les autres ; corrige-les donc, ou supporte-les.
LIV

Ce n’est pas dans ce qu’il éprouve, mais dans ce qu’il fait, que consistent le bien et le mal de l’être raisonnable et né pour la société ; comme aussi la vertu et le vice, chez lui, consistent non dans la passion, mais dans l’action.
LV

Laissons la faute d’autrui là où elle est.
LVI

Tranquillité d’âme dans les choses qui proviennent de la cause extérieure ; justice dans les actions dont tu es toi-même la cause : je veux dire que tout désir, toute action ne doit avoir d’autre but que le bien de la société.
LVII

S’il a péché, c’est en lui qu’est le mal ; mais peut-être n’a-t-il pas péché.
LVIII

O mon âme, seras-tu quelque jour enfin bonne, simple, et toute nue, plus visible à l’œil que le corps qui t’enveloppe ? Goûteras-tu enfin le bonheur d’aimer, de chérir les hommes ? Seras-tu un jour enfin assez riche de toi-même pour n’avoir aucun besoin, aucun regret, vivant avec les Dieux et les hommes dans une telle communion que jamais tu ne te plaignes d’eux et que jamais ils ne te condamnent ?
LIX

De rester ce que tu as été jusqu’à ce jour, de mener encore cette vie pleine d’agitation et de souillures, c’est n’avoir plus aucun sentiment, c’est être esclave de la vie, c’est ressembler à ces bestiaires à demi dévorés, qui, tout couverts de blessures et de sang, demandent avec prières qu’on les conserve pour le lendemain, où ils seront pourtant à la même place, livrés aux mêmes ongles et aux mêmes dents.
LX

Une araignée est fière quand elle a pris une mouche ; tel homme s’enorgueillit d’avoir pris un levraut, tel autre, des sardines au filet ; tel autre, des Sarmates. Ceux-ci ne sont-ils pas aussi des brigands si l’on examine bien les principes qui les guident ?
LXI

O nature, donne-moi ce que tu veux ; reprends-moi ce que tu veux !
LXII

La terre aime la pluie ; l’air divin aime aussi la pluie. Le monde aime à faire ce qui doit arriver. Je dis donc au monde : J’aime ce que tu aimes.
LXIII

Il n’est personne assez fortuné pour n’avoir pas, quand il meurt, quelqu’un près de lui qui se réjouisse du mal qui lui arrive. C’était un homme vertueux et sage, soit : n’y aura-t-il pas à sa dernière heure quelqu’un qui se dira en lui-même : « Enfin nous allons respirer, délivrés de ce pédant ; sans doute il ne faisait de mal à aucun de nous, mais je me suis aperçu qu’en secret il nous condamnait.» Voilà pour l’homme de bien. Quant à nous, combien de causes pour lesquelles plus d’un désire être délivré de nous ! C’est là la pensée qui doit te faire quitter plus volontiers la vie. Oui, songe en toi-même : je sors d’une vie où ceux qui la partageaient avec moi, pour qui j’avais tant travaillé, tant fait de vœux, pris tant de soucis, sont ceux-là mêmes qui désirent que je m’en aille, qui espèrent qu’il leur en adviendra quelque soulagement. Qu’y a-t-il donc qui puisse nous engager à rester ici plus longtemps ? Cependant ne te sépare pas d’eux moins bien disposé pour cela… prenons congé, comme quand on quitte des amis…
LXIV

Quel est ton métier ? D’être homme de bien.
LXV

Ce ne sont pas les objets qui viennent à toi quand tu es troublé par le désir ou la crainte ; c’est toi en quelque sorte qui t’avances vers eux : mets donc en paix ton esprit à leur sujet, et les objets resteront en repos eux-mêmes, et l’on ne te verra plus ni les désirer ni les craindre.
LXVI

Quelqu’un me méprise : c’est son affaire. Pour moi, je prendrai garde de ne rien faire ou dire qui soit digne de mépris.
LXVII

Il y a de la corruption et de l’hypocrisie dans ce discours : J’ai résolu, d’en agir franchement avec vous. Que fais-tu, ô homme ? Ce préambule est inutile ; la chose se fera bien voir à l’instant. Ton front doit porter écrites, dès le premier instant, ces paroles : voilà ce que j’ai résolu. On doit les lire dans tes yeux à l’instant, comme celui qui est aimé découvre dans un regard toutes les pensées de sa maîtresse.
LXVIII

La bienveillance est invincible, pourvu qu’elle soit sincère, sans dissimulation et sans fard. Car que pourrait te faire le plus méchant des hommes, si tu persévérais à le traiter avec douceur ? Si, dans l’occasion, tu l’exhortais paisiblement, et lui donnais sans colère, alors qu’il s’efforce de te faire du mal, des leçons comme celle-ci : « Non, mon enfant ! nous sommes nés pour autre chose. Ce n’est pas moi qui éprouverai le mal ; c’est toi qui t’en fais à toi-même, mon enfant ! »
LXIX

S’il n’y a dans le monde qu’une confusion pure et sans modérateur, qu’il te suffise, au milieu de ce flot agité des choses, d’avoir en toi-même un esprit qui te guide. Que si le flot t’emporte avec lui, eh bien, qu’il entraîne cette chair, ce souffle, tout le reste ; il n’emportera pas l’intelligence.
LXX

Quoi ! la lumière d’une lampe brille jusqu’au moment où elle s’éteint, et ne perd rien de son éclat ; et la vérité, la justice, la tempérance qui sont en toi s’éteindraient avant toi !

Entretiens, V, i, 56.
Ibid., IV, i, 1, sqq.
Ibid, I, xviii, 17 ; III, i, 18 ; III, xxii, 53.
Entretiens, IV, i, 57.
Stob. Flor., i, 54.
Ib.,48.
Entretiens, IV, i, 51.
Entretiens, IV, i, 68.
Ib., I, xvii, 21 ; II, xv.
Ib., I, iv, 27.
Manuel, i, 3 ; xlviii, 3.
Manuel, I, 5. — Gell. noct. att., XIX, i.
Ib., v.
Ποῦ τὸ ἀγαθόν ; ἐν προαιρέσει. Ποῦ τὸ κακόν ; ἐν πραροέσει. Ποῦ τὸ οὐδέτερον ; ἐν τοῖς ἀπροαιρέτοις. Entretiens, ii, 16.
Τί οὖν ἐστι σόν ; χρῆσις φαντασιῶν. Manuel, VI.
Entretiens, IV, v.
Manuel, xlv.
Entretiens, IV, viii.
Entretiens, III, ii.
Pour désigner cette complète spontanéité de l’action volontaire, les Stoïciens ont un terme particulier : ὁρμή. L’ὁρμή ou l’ἁφορμή expriment un mouvement d’élan ou de recul par lequel la volonté s’approche ou se retire des objets extérieurs, et qui n’a pas sa source en ces objets, mais dans la raison. Tandis que le désir avait pour fin l’agréable ou l’utile, l’élan volontaire a pour fin le convenable, τὸ καθῆκον. Celui qui a apaisé en lui les désirs et les aversions s’est par là même arraché au trouble et au malheur ; celui qui se sert selon la raison de l’activité volontaire fait davantage : il remplit son devoir et sa fonction d’homme. « La seconde partie de la philosophie, dit Épictète, concerne l’ὁρμή et l’ἁφορμή, ou en un seul mot le convenable : elle a pour but de régler l’ὁρμή selon l’ordre et la raison, avec le secours de l’attention. » (Entretiens, III, ii.)
Le sens précis de l’ὁρμή et de l’ἁφορμή stoïcienne, que Cicéron traduit par consilia et agendi et non agendi, n’a pas toujours été compris. Les anciens traducteurs d’Épictète rendent ὁρμή par le mot penchant, inclination. Ritter (Hist. de la phil. anc., t. IV) et M. Ravaisson (Essai sur la met. d’Arist., t. II, p. 268) traduisent également ce terme par celui de penchant. C’est là, semble-t-il, confondre l’ὁρμή ἄλογος, qui est le propre des animaux, avec l’ὁρμή εὔλογος, qui est le propre de l’homme. L’idée de penchant et d’inclination implique l’idée de fatalité : or, Épictète place précisément l’ὁρμή au nombre des choses qui dépendent uniquement de notre volonté ; sans cesse il répète qu’elle est absolument libre, et que rien ne peut triompher d’elle si ce n’est elle-même : (IV, i). Enfin, il la confond si peu avec le penchant et l’instinct, qu’il va jusqu’à l’attribuer à Dieu : τὰς ὁρμὰς τοῦ θεοῦ. (Entret., IV, i, 100).
Par un excès tout contraire à celui dont nous venons de parler, M. Fr. Thurot, dans sa savante traduction du Manuel, rend ὁρμή par détermination. N’est-ce point supprimer la distinction entre la προαίρεσις et l’ὁρμή entre la décision ou choix de l’intelligence et l’élan de la volonté vers l’objet choisi. — Eu réalité, l’ὁρμή n’est ni un penchant de la sensibilité ni une détermination de l’intelligence, c’est un acte de la volonté, c’est un vouloir ; ce vouloir a pour objet le convenable, comme l’ὄρεξις a pour objet l’utile, comme la συγκατάθεσις a pour objet le vrai ou le rationnel (Entretiens, III, ii).
V. Sénèque, de Benef., IV, c. 34 ; de Tranquill., c. 13.
Marc-Aurèle, V, xx.
Manuel, viii.
Entretiens, I, i ; II, viii.
Voir Entretiens., I, vii.
Entret. III, i, 2.
Ib., I, vii.
Ib., I, vii. « Le vulgaire, dit Épictète, ne voit pas quel rapport a avec le devoir l’étude de la logique… ; mais ce que nous cherchons en toute matière, c’est comment l’homme de bien trouvera à en user et à s’en servir conformément au devoir. » (I, vii, 1.)
Ib., III, ix.
Οὐδὲ τὸν δάκτυλον εἰκῆ ἐκτείνειν. Stob. Flor., liii, 58.
Entretiens, IV, xii.
Ibid., IV, ix.
Marc-Aur., IV, iii.
Plutarque, Stoïc. paradox.
Entretiens, II, xvi.
Entretiens, I, v.
Ib., IV, i, iv.
Entretiens, ii, 10.
Entretiens, II, xviii, 19.
Entretiens, IV, i, 54.
Ib., II, xi.
Sénèque, de Clément., II, 5, 2, et Epist., lxxiii : Sunt qui existimant philosophiæ fideliter deditos contumaces esse ac refractarios et conlemptores magistratuum ac regum. — On sait les dures vérités que les philosophes stoïciens dirent plus d’une fois aux empereurs.
Entretiens, II, xxii.
Ib., II, xxii.
Manuel, i.
Entretiens, II, xxii.
Marc-Aurèle, viii, 51.
Entretiens, I, xxviii ; II, xvi ; II, xxii.
Dissertations, II, xvii. (Tr. Courdaveaux, p. 179). — M. A.-P. Thurot, dans sa traduction des Entretiens, ne semble pas avoir saisi l’ironie de ce passage.
Entretiens, III, xxiv.
Manuel, iii.
Manuel, iii.
‘Entretiens, III, xxiv.
Entretiens, II, xxii.
Stob. Flor., i, 57.
Pensées. IX, iii.
VIII, lvii.
Marc Aurêle, VII, xiii. Ἀπὸ καρδίας φίλει τοὺς ἀνθρώπους.
Entretiens, III, xiii.
Marc-Aurèle, IV, xlv.
Entretiens, III, xxiv, 10.
Marc-Aurèle IV, xxiii.
Manuel, xxxi.
Entretiens, I, xxiii.
En outre, si le titre de Dieu à notre amour se fonde sur la distribution qu’il nous fait des biens et des maux extérieurs, quiconque pourra les distribuer comme lui, par exemple le prince, sera dieu. « De là vient que nous honorons comme des dieux ceux qui ont en leur pouvoir les choses du dehors : cet homme, disons-nous, a dans ses mains les choses les plus utiles ; donc, il est un dieu. » — Explication profonde de la dégradation morale où était tombée Rome, et des honneurs divins rendus aux Néron ou aux Domitien. — Bossuet essayera de prouver, lui aussi, que les princes sont des dieux parce qu’ils ont comme Dieu le pouvoir de nous distribuer les biens ou les maux : « Il faut obéir aux princes comme à la justice même, dit Bossuet : ils sont des dieux… Comme en Dieu est réunie toute perfection, ainsi toute la puissance des particuliers est réunie en la personne du prince. »
Entretiens, III, xx.
Ibid., I, xxix.
Ibid., I, xxiv.
Entretiens. I, 6, 33, sqq. ; II, 16, 44 ; IV, 10, 10 ; III, 22, 24, 13 sqq ; III, 26, 31. — V. sur le costume du cynique, Gatak., ad Marc. Antonin, iv, 30 ; M. Ravaisson, Essai sur la Mét. d’Arist., ii, 120.
Manuel, xxxi.
Maxim., xviii, p. 183. — Cette dernière pensée est d’une authenticité contestée ; mais elle est toute conforme à l’esprit du Manuel et des Entretiens.
Distique attribué à Épictète.
Epist. ad Luc., 73.
Marc-Aurèle, III, ii.
Sénèque, Epist. 96, 107.
Entretiens, IV, i.
Marc-Aurèle, X, 21, IV, 23.
Pensées, II, xvii.
Entretiens, III, xiii.
Stob. Flor., cviii, 60.
Entretiens, III, xxiv.
De tranquill. an., i, ii.
Pensées, IX, xxviii.
Ibid., IX, xxxvii.
Pensées, vi, 24 ; vii, 32, 50 ; ix, 28, 39 ; x, 7, 18 ; xi, 3.
Pensées, ix, 3.
ii, 11.
Entretiens, I, ix.
On sait comment Pérégrinus, le fameux cynique, après avoir convié toute la Grèce à Olympie pour le voir mourir, les jeux finis, au lever de la lune, au milieu des parfums de l’encens et des acclamations d’un peuple, s’élança dans le bûcher allumé par les mains de ses disciples, et « disparut dans l’immense flamme qui s’éleva. » (Lucien, Mort de Pérégr., 33). — V. M. Ravaisson, Essai sur la Métaphysique d’Aristote, ii, 285.
Gell., Noct. Att., xvii, 19.
Stob, Flor., I, 47. — V. les Entretiens.
Les anciens étaient toujours tentés de se représenter l’âme sous la forme d’une chose passive plutôt que comme une volonté active : de même qu’ils voulaient au dedans la rasseoir et l’apaiser, ils voulaient au dehors la « polir, » l’ « arrondir » en quelque sorte : le sage, suivant la comparaison d’Empédocle reprise par Horace, doit se façonner lui-même en une sphère toute ronde et polie sur laquelle nulle aspérité ne peut donner prise :
…et in seipso totus teres atque rotundus
Externi ne quid valeat per læve morari.

Sat., ii, 7. Cf. Marc-Aurèle, XII, iii ; VIII, xlviii ; XI xii. — L’âme vraiment libre ressemble-t-elle donc à cette sphère solitaire roulant dans le vide ?
Entretiens, I, xix.
V. M. Ravaisson, Essai sur la métaphysique d’Aristote, ii, 279.
Marc-Aurèle, IV, x.
Id., viii, 51.
Entretiens, IV, i, 106.
Épaphrodite était un affranchi et un confident de Néron. Épictète parle de lui avec mépris dans les Entretiens (V. I, xix).
V. Entretiens, I, i ; vii ; ix ; III, vi, xv.
Entretiens, I, ix.
Orig. c. Cels., vii, c. 7. — V. Entretiens, xii ; xix.
Entretiens, I, xviii.
Né à Nicomédie, en Bithynie, général romain, gouverneur de Cappadoce, l’auteur d’une grande Histoire d’Alexandre.
Nous avons eu sans cesse sous les yeux, en traduisant le Manuel, les savantes éditions de Schweighœuser, de Coray et Thurot, et de Dübner.
Les titres sont ajoutés par nous au texte.
Cette distinction entre ce qui dépend de l’homme et ce qui dépend du dehors est l’idée première à laquelle se rattache tout le système moral des stoïciens, dont Cicéron a pu dire : Respondent prima extremis, media utrisque, omnibus omnia.
Ainsi l’idée de liberté, rejetée au second rang par les anciens philosophes grecs, reprend ici la première place. Les platoniciens et les péripatéticiens cherchaient avant tout le bien impersonnel, τὸ ἀγαθόν ; les stoïciens cherchent leur liberté personnelle, ἡ ἐλευθερία, et y trouvent le seul bien véritable.
Après les principes généraux du stoïcisme, nous voyons se dérouler les conséquences pratiques. On sait quelle importance les stoïciens comme les épicuriens attachaient à l’absence de trouble, à l’imperturbabilité, ἀταραξία. En ces jours de servitude et d’affaissement, chacun sentait le besoin de se retirer en soi-même dans un calme inaltérable, et pour ainsi dire de se fermer. Ce retour sur soi devait être profitable à la philosophie, qu’il ramenait des choses extérieures à la personne intérieure, des objets pensés au sujet pensant, des objets voulus à la volonté même, en un mot du point de vue intellectuel au point de vue moral.
Selon les stoïciens, ce qui est mauvais et nuisible, bon et utile, ce n’est pas ce qu’on souffre, mais ce qu’on pense et veut : le mal ne pourra donc nous venir du dehors, et c’est pourquoi le sage, au-dehors, n’a pas d’ennemi. Le seul ennemi du stoïcien, c’est lui-même avec ses passions, ses craintes, ses désirs : aussi se garde-t-il de lui-même comme de quelqu’un qui sans cesse lui dresse des embûches (voir xlvii). Pour découvrir ces embûches il lui suffit de sa raison, et pour s’y soustraire, de sa volonté. Autour de lui, le stoïcien ne voit que des amis ; tout l’univers est plein d’amis : μεστὰ φίλων πάντα. De là dérivera la charité stoïque, déduite non d’un principe d’amour et d’expansion au dehors, mais d’un principe de dignité et de concentration au dedans.
Il faut dire adieu aux choses absolument incompatibles avec la dignité et la liberté, par exemple le mensonge, la flatterie, la bassesse, etc. ; il faut ajourner les choses qui pourront être accidentellement compatibles avec la liberté, comme les biens, la réputation, etc.
Sorte d’éclectisme moral que cherchaient à pratiquer les épicuriens.
« Il n’y a rien là qui me regarde » parce que, en dehors de notre libre-arbitre et de ses œuvres (τὰ προαιρετά), il n’y a rien de bon ni de mauvais, tout est indifférent. D’après les stoïciens, c’est notre liberté seule qui donne aux choses leur prix ; c’est nous-mêmes et nous seuls qui qualifions réellement les choses, qui rendons les unes bonnes, les autres mauvaises, par l’usage bon ou mauvais que nous en faisons. — Principe entièrement original, et très-riche en conséquences (v. l’introduction et les éclaircissements). — Mais le plus souvent, c’est notre imagination, la « folle du logis », qui prétend qualifier les choses, et elle le fait en prenant pour règle le plaisir ou la douleur sensibles. De là vient que la mort, l’exil, etc., nous apparaissent comme mauvais ; toute la faute en est à notre imagination. La raison, la redressant, doit dissiper ces apparences qui nous voilent les objets, ces opinions fausses qui nous les font craindre ou désirer, et, parvenant aux objets mêmes, leur assigner leur valeur d’après le secours ou l’obstacle qu’ils apportent à notre liberté (voir V, VI, X).
D’après les stoïciens, la règle suprême en morale, c’est de suivre la nature : Sequi naturam. Ce qui est bien et doit être désiré, c’est ce qui est conforme à la nature ; ce qui est mal et doit être évité, c’est ce qui lui est contraire. — Mais reste à savoir ce qui est conforme ou contraire à la nature. À mesure que le stoïcisme se développe, il place la nature essentielle de l’homme et la règle suprême des actions dans la liberté morale : ce qui favorise cette liberté est bon, ce qui l’entrave, mauvais. Par là le stoïcisme, après avoir d’abord cherché la loi morale dans la nature des objets extérieurs, passe du dehors au dedans, et cherche le fondement de cette loi dans la volonté même de l’homme (ἐλευθερία αὐτόνομος). Remarquer l’analogie de cette doctrine avec celle de la « volonté autonome » chez Kant.
Le sage stoïcien, tout-puissant dans son for intérieur, change ou supprime à son gré ses désirs et ses craintes : il « travaille son âme comme le charpentier le bois, le cordonnier le cuir. » — V. les Éclaircissements.
« Aucune pour toi n’est encore présente, » c’est-à-dire : tu n’es encore parvenu qu’au premier degré d’initiation, et tu es incapable de discerner et de poursuivre ce qui est vraiment désirable.
Avec des réserves, ou plutôt, avec exception, μεθ’ὑπεξαιρέσεως. Les stoïciens avaient toute une théorie sur ce point (v. Sénèque, De sap. secess., 30 : De benefic., IV, 34 ; De tranquill, 13). Selon eux, le sage ne doit jamais rien désirer que sous condition d’être prêt à retrancher, à excepter de ses désirs (ὑπεξαιρεῖσθαι) tout ce qui dans les événements pourrait ne pas y être conforme : nous devons en quelque sorte modeler nos désirs sur la nature même des choses ; les choses extérieures sont variables, accidentelles, passagères : nous devons rendre nos désirs prêts à varier, à changer, à passer comme elles. Ne dites donc pas : J’irai là, absolument parlant ; mais : J’irai là, si rien ne m’empêche. En prévoyant ainsi les obstacles et les sujets de déception, on les évite : car un obstacle prévu et voulu par moi n’en est plus un pour moi ; une déception attendue n’en est pas une. — Dans un seul cas, l’exception n’est plus de mise : c’est quand il s’agit des choses qui dépendent de nous ; alors il nous est permis de vouloir absolument et sans condition ; car vouloir, ici, c’est pouvoir.
Allusion au corps, ce « vase fragile » dans lequel l’âme est enfermée (v. les Entretiens d’Épictète et les Pensées de Marc-Aurèle). « Le premier moyen, dit Épictète dans les Entretiens, le moyen le meilleur, le moyen souverain, celui qui est la clé de tout, pour ainsi dire, c’est de ne s’attacher à personne que comme à une chose qui peut nous être enlevée, comme à une chose qui est de la même nature que les vases d’argile et les coupes de verre. Que le vase se brise, et, nous rappelant ce qu’il était, nous ne nous troublerons pas. De même ici, quand tu embrasses ton enfant, ton frère, ton ami, ne te livre jamais tout entier à ton impression, ne laisse jamais ton bonheur aller aussi loin qu’il le voudrait ; mais tire en arrière, et modère-le ; fais comme ceux qui marchent derrière le triomphateur, et qui l’avertissent qu’il est homme. »
Il est sans doute « naturel » qu’un vase, étant fragile, se brise, et qu’un homme, étant mortel, meure. Mais reste à savoir si ce qui est naturel doit suffire, comme le prétendent les stoïciens, à contenter ma raison, ma volonté morale. De fait, en aimant véritablement une autre personne, ce n’est pas une chose mortelle que j’aime ; mais, dégageant l’âme de l’enveloppe d’argile dont Épictète ne veut point la séparer, je m’attache à elle, qui est impérissable : ainsi je corrige, je transfigure la nature même, je dépasse par ma liberté la nécessité de ses lois ; et c’est peut-être là l’essence même de l’amour d’autrui. Lorsque ensuite les lois de la nature, reprenant leur empire, me font voir qu’il n’y avait pas seulement une âme libre dans l’être aimé, mais un corps soumis à la nécessité, quoi d’étonnant à ce que « je sois dans le trouble ? » Ce n’est pas seulement de la peine que j’éprouve alors, c’est de l’indignation, c’est le sentiment d’une sorte d’injustice de la nature. Les stoïciens n’ont vu dans toute douleur qu’une affection passive de la sensibilité ; mais la douleur morale, c’est la volonté luttant contre la nature, et comme ils le disaient eux-mêmes, travaillant, « peinant » pour la redresser : à ce titre, la douleur est bonne ; son rôle, ici-bas, est d’opposer sans cesse notre idéal moral à notre nature physique, et de forcer, par ce contraste, notre nature elle-même à se perfectionner.
On sait l’importance du bain chez les anciens ; aussi, leurs moralistes reviennent-ils souvent sur ce sujet, comme sur l’un des actes les plus fréquents de la vie : le bain était, dit Martial, une occupation de tout instant : « nam thermis iterum cunctis iterumque lavatur ». On se baignait le matin, le soir, avant le principal repas, avant de prendre quelque résolution importante, quelquefois avant de se décider à vivre ou à mourir. Le bain, disaient les anciens, fortifie les membres et allège l’esprit. La plupart des sources étaient consacrées à Hercule, le dieu de la force. Aux bains, les diverses classes de la société antique se trouvaient un instant mélangées : riches et pauvres, patriciens et plébéiens se coudoyaient. Les empereurs mêmes ne dédaignaient pas d’aller parfois aux thermes publics.
C’est-à-dire qu’il faut subordonner toutes nos actions particulières à cette volonté générale qui doit dominer et régler notre vie : la volonté d’être libre. — Même théorie dans Kant.
Voir l’Introduction et les Éclaircissements.
Voir les dernières lignes de l’Apologie que Platon met dans la bouche de Socrate : « Ô mes juges, soyez pleins d’espérance dans la mort, et pensez seulement à cette vérité : c’est qu’il n’y a point de mal pour l’homme de bien, ni pendant cette vie, ni après sa mort, et que les dieux ne l’abandonnent jamais ; car ce qui m’arrive aujourd’hui n’est point l’effet du hasard ; mais il m’est évident que mourir dès à présent et être délivré des soins de la vie, sont pour moi ce qu’il y a de plus heureux, et je n’en veux nullement aux juges qui m’ont condamné ni à mes accusateurs. Cependant telle n’a point été leur intention en me condamnant et en m’accusant ; au contraire, ils ont cru me faire du mal, et en cela j’aurais bien à me plaindre d’eux… Mais il est temps de nous quitter, moi pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage ? Nul ne le sait, excepté Dieu. »
Sénèque (Epist. 68) : Nihil damnavi, nisi me.
Il n’accuse plus personne parce qu’il comprend tout et supporte tout.
« On ne doit, dit Sénèque (Epist. xli), se glorifier que de ce qui est sien. On aime une vigne dont les sarments sont chargés de grappes, dont les appuis succombent sous le faix. Ira-t-on lui préférer une vigne au raisin d’or, au feuillage d’or ? Non, le mérite de la vigne est dans sa fertilité ; chez l’homme, il faut louer ce qui est de l’homme. Il a de beaux esclaves, un palais magnifique, des moissons abondantes, un ample revenu ; tout cela n’est pas lui, mais bien son entourage. Admirez en lui ce qu’on ne peut ni lui donner ni lui ravir, ce qui est propre à l’homme ; c’est-à-dire son âme, et, dans son âme, la sagesse. »
Observation fine et exacte. On sait que Caligula avait fait construire une écurie de marbre pour son cheval, et songea même à le nommer consul. Sans aller aussi loin, beaucoup de gens, de nos jours, s’enorgueillissent encore des qualités d’un cheval. — C’est à propos de maximes de ce genre que Pascal a pu dire : « La manière d’écrire d’Épictète… est celle qui s’insinue le mieux parce qu’elle est toute composée de pensées nées sur les entretiens ordinaires de la vie. »
« L’usage de tes représentations, χρῆσις φαντασιῶν. » Il faut distinguer, d’après les Stoïciens, entre les représentations sensibles et l’usage moral que nous en faisons. Les représentations, — par exemple celles d’un beau cheval, — nous viennent du dehors et sont fatales ; mais l’usage de ces représentations, — par exemple quand nous nous enorgueillissons à tort de la beauté d’un cheval, — est volontaire et libre. « Se servir des représentations, » et, plus brièvement encore, « se servir de soi, » sont des termes expressifs qui reviennent souvent chez les stoïciens, et qui désignent la liberté intérieure de l’âme dominant et disposant en vue de son bien propre toutes les choses extérieures. — « Vivit is qui se utitur, dit Sénèque. Qui vero latitant et torpent, hi in domo sunt tanquam in conditivo. Horum licet in limine ipso nomen marmori inscribas ; mortem suam antecesserunt. »
D’après les commentateurs du Manuel (v. Simplicius, in Enchirid.), la mer, avec ses changements perpétuels et ses fluctuations, représente le monde. Le navire qui apporte et emporte les âmes, c’est le destin, ou le hasard. Le pilote, c’est Dieu. Le rivage où s’arrête le navire, c’est le lieu où nous vivons, notre patrie, notre famille. Sortir pour aller puiser de l’eau est un symbole des occupations nécessaires à la vie. La plante et le coquillage représentent les choses accessoires qui ne nous sont pas nécessaires, qui nous sont tour à tour données et enlevées par « le grand Tout » et que nous devons tour à tour prendre ou rendre, les yeux toujours fixés sur le Tout, que règle une Providence intérieure.
On peut laisser « toutes ces choses » avec résignation quand ce sont réellement des choses ; mais on ne peut se détacher aussi facilement des personnes, et on ne le doit pas.
On peut comparer à cette image de la vie conçue à la manière stoïque l’image de la vie conçue à la manière chrétienne que trace Bossuet dans un de ses plus éloquents passages : « La vie humaine est semblable à un chemin dont l’issue est un précipice affreux… Je voudrais retourner sur mes pas : Marche ! marche ! Un poids invincible, une force irrésistible nous entraîne ; il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines nous fatiguent et nous inquiètent dans la route. Encore si je pouvais éviter ce précipice affreux ! Non, non ; il faut marcher, il faut courir : telle est la rapidité des années. On se console pourtant, parce que de temps en temps on rencontre des objets qui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui passent. On voudrait s’arrêter : Marche ! marche ! Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu’on avait passé : fracas effroyable ! inévitable ruine ! On se console, parce qu’on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu’on voit se faner entre ses mains du matin au soir, et quelques fruits qu’on perd en les goûtant : enchantement ! illusion ! Toujours entraîné, tu approches du gouffre affreux : déjà tout commence à s’effacer, les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires : tout se ternit, tout s’efface. L’ombre de la mort se présente ; on commence à sentir l’approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord. Encore un pas : déjà l’horreur trouble les sens, la tête tourne, les yeux s’égarent. Il faut marcher ; on voudrait retourner en arrière ; plus de moyen : tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé. »
Sénèque, de provid., 5 : Quid est boni viri ? præbere se fato — Par cette sorte d’offrande de soi au destin, par ce consentement volontaire à la nécessité des événements, les stoïciens espèrent retrouver, au milieu de cette nécessité même des choses, la liberté de l’âme.
Parce que l’homme, en se tournant vers lui-même, trouvera toujours en lui le pouvoir d’user de ces images, δύναμις χρηστική : disons mieux, il ne trouvera pas ce pouvoir comme une chose toute faite, comme une faculté innée, il le fera, il le créera lui-même : nous ne recevons pas d’ailleurs le courage, la patience, nous les faisons nous-mêmes, en voulant : Quid tibi opus est ut sis bonus ? velle. (Sénèque, Épist. 80.)
C’est presque la parole de Job : Dominus dedit, dominus abstulit. — Ce qui était, chez l’élu de Jéhovah, soumission aux décrets arbitraires et insondables de son Dieu et Maître, est chez le philosophe résignation libre aux lois rationnelles et nécessaires de la nature, qu’il comprend et qu’il aime. Nihil indignetur sibi accidere, dit Sénèque (epist. 74) ; sciatque illa ipsa quibus lædi videtur ad conservationem universi pertinere, et ex his esse quæ cursum mundiofficiumque consummant. — Et ailleurs : Non pareo Deo, sed assentior. Ex animo illum, non quia necesse est, sequor (epist. 96).
Cette pensée, qui avait frappé Pascal, est citée par lui, ainsi que la maxime xvii, dans l’entretien avec de Saci. — Cf. Sénèque, ad Marc., 10 : Quidquid est hoc, quod circa nos ex adventitio fulget, liberi, honores, opes… alieni commodatique apparatus sunt. Nihil horum dono datur : collatitiis et ad dominos redituris instrumentis scena adornatur.
Voir dans les Éclaircissements le passage où Épictète raconte qu’on lui a volé sa lampe de fer.
Voir les Éclaircissements : « Pardonnez-moi, comme aux amoureux ; je ne m’appartiens plus, je suis fou ! » dit Épictète avec un enthousiasme mêlé d’ironie.
Cette pensée est le commentaire de la parole de Socrate : « Il faut s’appliquer non à paraître homme de bien, mais à l’être » (Gorgias, 82 ; Mémorables, I, vii, 1 ; II, vi, 39). — Eschyle avait dit aussi du devin Amphiaraüs : οὐ γὰρ δοκεῖν ἄριστος, ἀλλ’εἶναι θέλει (Sept, ad Theb., 578). On sait comment les Athéniens, au théâtre même, firent l’application de ces vers à Aristide.

Comparer un beau passage de Sénèque (epist. 81) ; Si gratum esse non licebit, nisi ut videar ingratus ; si reddere beneficium non aliter quam per speciem injuriæ potero, æquissimo animo ad honestum consilium, per mediam infamiam, tendam. Nemo mihi videtur pluris æstimare virtutem, nemo illi esse magis devotus, quam qui boni viri famam perdidit, ne conscientiam perderet. — Voir les Éclaircissements.
On ne peut sans doute vouloir que le vice ne soit pas le vice, mais on peut vouloir que le vice ne soit pas.
En ne désirant que ce qui dépend de toi.
Sénèque (epist. 87) : Nunquam major est animus quam ubi aliena seposuit ; et fecit sibi pacem nihil timendo : fecit sibi divitias nihil concupiscendo. — « Quel est l’homme riche, » demandait-on à Épictète. « Celui qui est satisfait dans ses désirs, » répondit-il.
Cette comparaison de la vie à un banquet ne fait que mieux ressortir le défaut de la doctrine stoïcienne, qui confond les mets et les convives, la manière dont on doit se conduire à l’égard des plats, et celle dont on doit se conduire à l’égard des hommes.
Sénèque va plus loin : « Le sage, dit-il, ne voit point les choses de ce monde avec moins d’indifférence et de dédain que Jupiter, et il se prise plus haut, parce que toutes ces choses Jupiter ne peut s’en servir, et lui, homme, ne le veut pas. » « Le sage ne diffère de Dieu que par la durée (tempore tantum). » « Supportez courageusement : c’est par là que vous surpassez Dieu. Dieu est placé hors de l’atteinte des maux ; vous, au-dessus d’eux. » « Il est un endroit par où le sage l’emporte sur Dieu ; c’est que Dieu doit sa sagesse à sa nature, non à lui-même. Quelle grande chose d’avoir, avec la faiblesse d’un homme, la sécurité d’un dieu ! » — Les anciens concevant Dieu comme une sorte de nature parfaite, de bien neutre (τὸ ἀγαθόν), Sénèque et Épictète n’avaient pas tort de soutenir la supériorité de la volonté humaine sur cette abstraction. La véritable bonté et la véritable sagesse, en Dieu comme dans l’homme même, est celle qui se fait librement : « ce qu’il y a dans la sagesse, dit Sénèque, de précieux et d’inestimable, c’est qu’elle n’est pas un don, c’est que chacun ne la doit qu’à lui seul, et qu’on n’a que faire de la demander à qui que ce soit. »
Diogène de Sinope, avec son tonneau pour maison, des graines pour nourriture, de l’eau pour boisson, — Diogène qui, esclave, sut conserver la liberté de son âme, et en présence d’Alexandre sut être sincère, resta toujours pour les stoïciens et les cyniques le type du vrai sage. Épictète cite à tous moments son nom et son exemple.
C’est à Héraclite d’Éphèse que les stoïciens avaient emprunté en partie leur conception du monde.
« Car un autre n’en est point accablé. » — Réflexion qui semble étrange et qui est pourtant conforme à l’esprit du stoïcisme. D’après les stoïciens en effet, un mal, pour être réel, doit frapper non l’imagination, mais la raison ; or la raison est universelle : ce qui semble un mal à la raison d’un individu doit donc sembler tel à la raison de tous les autres individus. Supposons, au contraire, qu’un événement regardé comme un mal arrive à un individu, et que cet individu seul en soit accablé : ce prétendu mal n’atteint pas la raison, donc ce n’est pas vraiment un mal. — Rapprocher de cette pensée le ch. xxvi ; voir les Éclaircissements.
Singulière pitié, qui ressemble trop à une comédie. — La pitié, d’après les stoïciens, est un état sensitif et irrationnel de l’âme ; or, le sage ne doit chercher en toutes choses que la raison, il bannira donc la pitié : Ἔλεος εἶναι πάθος καὶ συστολὴν ἄλογον (Diog. Laërt., in Zenon.). — Succurret, dit Sénèque, non miserebitur.
Sénèque, Epist. 77 : Quomodo fabula, sic vita ; non quamdiu, sed quam bene acta sit, refert. Nihil ad rem pertinet, quo loco desinas. Quocumque voles desine : tantum bonam clausulam impone. — Cf. Marc-Aurèle, XII, 36. « Ô homme, tu as été citoyen dans la grande cité (le monde) ; que t’importe de l’avoir été pendant cinq ou pendant trois années ?… C’est comme quand un comédien est congédié du théâtre par l’entrepreneur qui l’y avait engagé. — Eh ! je n’ai pas joué les cinq actes, je n’en ai joué que trois ! — Tu dis bien ; mais dans la vie trois actes font la comédie complète… Va-t’en donc avec un cœur paisible ; celui qui te congédie est sans colère. » — Cf. Bossuet, Sermon sur la mort : « J’entre dans la vie avec la loi d’en sortir, je viens faire mon personnage, je viens me montrer comme les autres ; après, il faudra disparaître. J’en vois passer devant moi, d’autres me verront passer ; ceux-là donneront à leurs successeurs le même spectacle, et tous enfin viendront se confondre dans le néant. Je ne suis venu que pour faire nombre ; encore n’avait-on que faire de moi, et la pièce ne se serait pas moins bien jouée si j’étais demeuré derrière le théâtre. »
Est-il bien vrai que des rôles tout faits soient ainsi distribués à chaque homme ? Ces théories fatalistes, adoptées avec empressement par Pascal, ne semblent-elles pas arrêter l’initiative humaine ? En fait, chacun se donne ici-bas son rôle, et ce sont les hommes eux-mêmes qui, en s’associant, arrangent comme ils l’entendent la grande comédie humaine. On ne remplit bien que le rôle qu’on accepte ; on remplit mieux encore celui qu’on crée.
C’est se désintéresser par trop de ce qui regarde les autres. Ceux que j’aime ne doivent-ils pas être pour moi comme d’autres moi-même ?
Tacite (Annales, vi) : Neque mala vel bona, quæ vulgus putet. Multos qui conflictari adversis videantur, beatos ; ac plerosque, quanquam magnas per opes, miserrimos : si illi gravem fortunam constanter tolerent ; hi prospera inconsulte utantur.
L’envie et la jalousie viennent en nous d’une impuissance, d’une pauvreté : celui-là n’envie rien, qui est riche de tous les biens ; or, si les seuls vrais biens résident dans notre volonté, chacun de nous peut les posséder : il n’a qu’à vouloir. Par la volonté, tous, riches et pauvres, grands et petits, sont donc égaux : la richesse morale, suivant la parole de Sénèque, se partage sans se diviser : « elle est toute à chacun et toute à tous. »
Pascal cite cette pensée dans l’Entretien avec de Saci. Il la comprend sans doute à la manière chrétienne, comme si Épictète avait voulu, par celle image de la mort sans cesse présente à nos yeux, nous rabaisser nous-mêmes, nous faire sentir notre impuissance et nous plier devant Dieu. Loin de là, Épictète veut nous élever au-dessus de cette mort même et de ces maux imaginaires que notre raison prévoit et accepte ; il veut nous faire connaître notre puissance, nous faire sentir le dieu qui est en nous, et nous faire monter vers le Dieu qui est au-dessus de nous.
On sait qu’Épictète, ayant essayé de parler philosophie à la plèbe romaine, fut forcé au silence par les éclats de rire et les moqueries.
C’est ce qui est arrivé à Épictète lui-même.
Cette entreprise, c’est la recherche de la liberté et de la sagesse.
Perse, i, 70 :

Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sciat alter !
At pulchrum est digito monstrari et diceri : Hic est !
Voir, dans les Éclaircissements, le chapitre d’Épictète sur l’amitié et les véritables amis.
« Injustes, » en demandant que le sage fasse le sacrifice de ses biens propres ; « imprudents, » en désirant comme des biens des choses qui n’en sont pas.
Ce passage semble une allusion aux gens qui entendent l’amitié à la façon d’Épicure, et ne voient dans la possession d’un ami que la plus utile des possessions : on se lie par intérêt, pour recevoir, non pour donner. Il faut, disait Épicure, cultiver l’amitié comme on ensemence un champ, pour en avoir les produits. — Cependant Épicure lui-même, entraîné par un respect et un culte de l’amitié que ne semblait guère comporter sa doctrine, a dit dans une de ses maximes : « Il faut quelquefois mourir pour son ami. »
Par ton enseignement et ton exemple. — Voir les Éclaircissements.
« Toi-même, tu n’auras pas été inutile à la patrie : οὐδὲ συ ἀνωφελής. » La fonction du sage stoïcien, à vrai dire, est avant tout d’être utile à lui-même et à l’humanité : sa vraie patrie est le monde ; si donc il est utile à l’autre patrie, à celle où le hasard de la naissance l’a jeté, c’est par accident, par surcroît. Sa raison, qui est universelle, n’est-elle pas faite pour dépasser les bornes de sa cité ou de sa contrée ? — Sénèque, tout en déclarant comme Épictète que le monde est la commune patrie, voulait cependant que le sage s’occupât des affaires de son pays. En quoi il avait raison contre Épictète : car, pour se consacrer au service de l’humanité, cette patrie universelle, le meilleur moyen est encore et sera longtemps de se consacrer au service d’une patrie bornée ; il faut bien prendre en quelque sorte pied quelque part ; servir l’humanité est très-beau, mais très-vague.

Aussi Sénèque passe-t-il en revue les divers emplois que pourrait occuper le philosophe dans la patrie romaine ; par malheur, tous ces emplois sont entre les mains de l’empire : en est-il un seul d’où le philosophe ne se verra point exclu ? — « Il n’est plus permis de servir dans les armées ? Eh bien ! qu’il se tourne vers les emplois publics. Il est forcé de rester simple particulier ? Qu’il soit orateur. On lui impose silence ? Qu’il soit l’avocat muet de ses concitoyens. L’entrée du Forum est un péril ? Eh bien ! que chez lui, au spectacle, dans les festins il se montre concitoyen dévoué, ami fidèle, convive tempérant. S’il ne peut plus remplir les devoirs du citoyen, qu’il remplisse ceux de l’homme ! » — Ainsi, à peine Rome venait-elle de perdre la république, que déjà Sénèque voyait avec tristesse tous les emplois échapper successivement au philosophe. Plus tard, quand le despotisme se sera encore accru, quand le seul moyen de servir l’État sera de lui « donner des portiques ou des thermes, » on comprend que le stoïcien, malgré lui, abandonne cette patrie tombée, se contente de ne lui être « pas inutile, » et, tournant les yeux ailleurs, ne voie plus que deux choses : lui, et le monde ; sa raison à affranchir, la raison universelle à comprendre.
Ce chapitre est ingénieux ; il renferme aussi une idée profonde : que de gens seraient pauvres si on leur enlevait tout ce qu’ils ont payé avec leur moralité !
N’y a-t-il pas cette différence, que nous aimons d’un amour particulier et vraiment personnel ceux qui nous sont unis, tandis que nous aimons les autres hommes d’un amour impersonnel ?
Le but en vue duquel a été crée le monde, c’est la réalisation du bien : pour que le mal existât, il faudrait que Dieu ou la Nature, après avoir posé ce but à ses efforts, l’eût manqué : ce qui est impossible à la cause toute-puissante. Le mal n’existe donc pas dans le monde, selon les stoïciens ; s’il existe, c’est dans notre imagination qui prend la douleur et la mort pour des maux ; mais la raison et la volonté, en redressant l’imagination, suppriment ce mal intérieur à nous : elles suppriment donc tout mal. L’homme moral justifie Dieu.
Sénèque, De ira, II, 31 : Turpissimam, aiebat Fabius, imperatori excusationem esse : Non putavi. Ego turpissimam homini puto. Omnia puta, exspecta… Semper futurum aliquid quod te offendat, existima.
De nos jours encore, n’est il pas beaucoup de ces grands enfants ?
Euphrate, dont parle avec cet éloge Épictète, et dont il parle ailleurs encore (Dissert., II, 15 ; VII, 57), était un philosophe égyptien (Cf. Pline le jeune, Epist., I, 10). Dion raconte qu’il se donna volontairement la mort pour échapper aux maux de la vieillesse.
Peiner : πονεῖν. On sait l’importance de cette idée dans la doctrine stoïcienne. Aristippe et Épicure posaient comme le souverain bien le plaisir, ἡδονή, le relâchement, ἄνεσις. Par une réaction violente contre ces systèmes, Antisthène et Zénon placèrent le souverain bien dans la peine, πόνος, dans la tension, τόνος. À l’engourdissement épicurien ils opposèrent l’effort et le travail. De même que, selon eux, le monde tout entier, avec la succession de ses phénomènes, représente les phases diverses d’une lutte éternelle, celle de la raison contre la matière, celle de l’âme intérieure au monde contre son enveloppe extérieure : ainsi la vie humaine, image raccourcie de la vie du Tout, consiste dans l’effort de la raison contre la sensibilité, dans la tension de l’âme contre le corps. Celui-là vit, qui peine et travaille ; celui-là est vraiment homme, qui lutte sans repos contre son corps, ses passions et ses désirs ; celui-là est presque Dieu qui remporte en cette lutte la victoire définitive.
Cela rappelle la parole du Christ : « Les derniers seront les premiers. » — Mais, d’après le christianisme, ils seront les premiers dans l’autre monde, dans la vie future ; d’après le stoïcisme, ils sont les premiers dès maintenant, en cette vie ; cette première place, ils ne la doivent à personne, pas même à Dieu : ils se la doivent à eux-mêmes, ils la possèdent dans leur conscience.
On peut accorder aux stoïciens que nos devoirs sont mesurés ou déterminés par la nature et par nos relations extérieures. C’est ainsi qu’un cadre mesure et délimite un tableau. Mais il ne faut pas confondre, comme l’ont fait les stoïciens, le tableau et le cadre. Nos devoirs ne nous sont pas imposés du dehors par la nature des choses ; c’est nous-mêmes qui nous les imposons : sans cela, l’obligation morale ne serait plus qu’une obligation physique ou naturelle. Nous seuls, nous pouvons nous obliger réellement et efficacement ; nous seuls, nous posons la loi morale. Nous disons, par exemple ; je veux être reconnaissant ; cette loi posée, la nature se charge de nous en fournir les applications : elle nous présente un père, une mère. Ce sera avant tout à leur égard que nous appliquerons le précepte moral de la reconnaissance. Ensuite, la nature nous entoure de frères, de parents, etc. Par là, elle nous aide à formuler et à exercer nos divers devoirs ; mais le devoir même, c’est à-dire l’obligation morale, ne vient pas de la nature, il vient de la volonté. — C’est ce que les Stoïciens eux-mêmes comprirent vaguement, et ils élevèrent au-dessus de ce qui est naturellement convenable (καθῆκον, officium medium) ce qui est parfaitement convenable (καθῆκον τέλειον, officium perfectum) et moralement obligatoire (τὸ δέον, quod oportet). V. Cicéron, De finibus, III, xvii.
Deum coluit qui novit, a dit Sénèque. — Les stoïciens réagirent énergiquement contre le culte extérieur, cet ensemble de pratiques superstitieuses et irrationnelles. Ici encore, ils ramènent l’homme vers lui-même ; s’il veut trouver Dieu, qu’il le cherche, non au dehors de lui, non dans un temple, non dans un culte extérieur, mais en lui, par sa raison, par son amour. « Élargissez Dieu, » dira Diderot. Sénèque et Perse tracent le portrait du Tartufe païen qui demande aux dieux ce que la pudeur l’empêcherait de demander aux hommes : « Aujourd’hui quelle est la folie des hommes ? dit Sénèque (Epist. 41 et 10). Ils murmurent à voix basse des vœux infâmes à l’oreille des dieux. Dès qu’on les écoule, ils se taisent. Ils n’oseraient dire aux hommes ce qu’ils disent aux dieux ! « Et Perse : « On embarrasserait bien nos gens si on les forçait à publier leurs vœux, aperto vivere voto. Sagesse, honneur, vertu, voilà ce qu’on demande tout haut, pour être entendu du voisin ; mais voici la prière qu’on fait en dedans et qu’on murmure entre ses lèvres : Oh ! s’il m’était donné de voir le magnifique convoi funèbre de mon oncle !… Si mon pupille, dont je suis le plus proche héritier, et que je serre de près, pouvait recevoir son congé ! Car enfin ce serait un bonheur pour lui : il a des ulcères, la bile l’étouffe et le ronge… Ô âmes courbées vers la terre, et vides des choses du ciel ! (O curvæ in terras animæ et cælestium inanes !) Pourquoi porter dans les temples de telles pensées, et juger ce qui semble bon aux dieux d’après votre chair corrompue ? » (Satires, II, 7, 44.)
Ce passage renferme une conception originale. L’idée d’un bien moral comme supérieur aux biens et aux maux physiques est indispensable à la vraie piété. L’homme moral peut seul aimer Dieu, car seul il peut s’expliquer et justifier le monde : si le bien moral n’existait pas, que de mal il y aurait dans l’univers !
Le fils qui accable son père de reproches, c’est l’homme blasphémant Dieu ; Polynice et Étéocle, ce sont les hommes qui, tous frères, sont trop souvent des frères ennemis. — Épictète revient plus d’une fois sur cette comparaison des frères ennemis. (V. les Éclaircissements.)
Sans doute quand la moisson n’est pas bonne.
C’est-à-dire : — là où l’homme ne trouve pas ce qui lui est utile, il n’a pas lieu d’en être reconnaissant ; or, là où n’est pas la reconnaissance, la piété ne peut pas être. — Épictète est bien loin de vouloir dire qu’on n’est pieux que par intérêt.
Cf. les Mémorables, IV, iii. « Ce qui m’afflige, Socrate, c’est que je ne vois personne rendre à la divinité assez de grâces de ses bienfaits. — Ne vous tourmentez pas de cela, Euthydème. Vous savez la réponse de l’oracle de Delphes a ceux qui l’interrogent sur la manière d’honorer les dieux : Suivez les lois de votre pays. Or la loi de tous les pays est que chacun sacrifie selon ses moyens. Quelle manière plus belle et plus pieuse d’honorer les dieux, que celle qu’ils prescrivent eux-mêmes ! »
Ce sont la raison et la volonté humaine qui, dans le système stoïcien, font la qualité et le prix des choses. (V. plus haut, p. ii.).
Socrate trouvait ridicule d’aller consulter les oracles sur des questions que les dieux nous ont mis à portée de résoudre par nos propres lumières : comme si on leur demandait si l’on doit confier son char à un cocher habile ou maladroit, son vaisseau à un bon ou à un mauvais pilote. Il taxait d’impiété la manie d’interroger les dieux sur ce qu’on peut aisément connaître, soit par le calcul, soit en employant la mesure ou le poids. — Apprenons, disait-il, ce que les dieux nous ont accordé de savoir ; mais recourons à l’art divinatoire pour nous instruire de ce qu’ils nous ont caché ; ils se communiquent à ceux qu’ils favorisent. » (Mémorables, I, i).
Par exemple, dans la science, dans la philosophie, dans la morale, dans la religion naturelle, on peut se servir de la raison ; — il sera donc inutile d’aller consulter les prêtres et les devins pour savoir comment penser, comment agir, comment connaître et adorer Dieu, etc. En tout cela, la raison seule sera la règle. — Au contraire, dans les arts empiriques, dans le commerce par exemple, quand on a tout calculé, un événement soudain peut déranger tous nos calculs : pour prévoir cet événement, il est permis de s’adresser aux dieux. — L’art de la divination, ainsi délimité, ainsi rabaissé, devait nécessairement disparaître. On ne devait pas tarder à s’apercevoir que, non-seulement dans les sciences, mais même dans les affaires de la vie, la meilleure divination est encore celle de la raison, La philosophie arrachait ainsi à la théologie tous ses privilèges : le philosophe, l’homme de bien devenait le véritable prêtre, le vrai et seul ministre de la Divinité. (V. les Entretiens, et les Pensées de Marc-Aurèle).
On raconte que deux hommes qui se rendirent à Delphes tombèrent dans une embuscade de voleurs ; l’un fut tué, l’autre, s’étant enfui sans lui prêter secours, vint consulter l’oracle. Mais le dieu le chassa en lui disant : « Placé aux côtés d’un ami qu’on assassinait, tu ne l’as pas secouru ; tu n’es pas pur : sors de ce beau et saint lieu. » (V. Simplicius, Comment. in Enchirid., xxxii.)

D’après la fable, il est vrai, cet homme ne pouvait guère arracher son ami à la mort ; mais il eût dû mourir avec lui.
Le plan de conduite qui va suivre est un tableau en raccourci de la vie antique. — Les stoïciens insistaient beaucoup pour que l’homme, au lieu de vivre au hasard (prœter propter vitâ vivitur), adoptât un plan général de conduite qui dominât sa vie entière et auquel il ramenât toutes ses actions. — C’est cette idée qu’un moraliste moderne, Franklin, devait réaliser dans son tableau moral.
On sait que les anciens, surtout les Romains, attachaient beaucoup plus d’importance que nous à ce qu’ils appelaient le decorum, la majesté et la gravité du maintien. Il n’est donc pas étonnant qu’Épictète ordonne au philosophe de ne point rire ; — défense qui du reste n’a rien d’absolu : le sage, dit Sénèque, sous sa gravité, doit conserver une sorte de gaieté intérieure qui emplit sa poitrine sans dérider son visage. « Animus debet esse alacer et fidens, et super omnia erectus. Res severa est verum gaudium ; cæteræ hilaritates non implent pectus, sed frontem remittunt ; leves sunt (Sénèque, epist. 23). »
« Reste pur autant que possible. » Le christianisme dira avec une vérité supérieure : « Reste toujours pur. » Ailleurs Épictète lui-même, parlant du philosophe, s’écrie : « Il faut que son âme soit plus pure que le soleil. »
C’est un conseil moins sublime mais plus praticable que celui de l’Évangile : « Si on te frappe sur la joue droite, tends la joue gauche. »
Les partis des cochers verts ou des bleus, des petits ou des longs boucliers. Pour l’un ou l’autre de ces partis, pour l’une ou l’autre de ces couleurs les Romains se passionnaient : nunc favent panno, pannum amant, dit Pline le jeune (IX, 6. — Voir Tertullien, de Spectac., c. 9 ; Cassiodore, Var., l. III, epist. 51). Plus tard on se battra pour les verts ou les bleus, et au sortir de l’arène le sang coulera dans les rues.
Le sage stoïcien ne doit s’étonner de rien : s’étonner, ce serait se troubler ; s’étonner d’une chose extérieure, ce serait s’abaisser devant elle et perdre son indépendance ; on connaît les vers d’Horace :

Nil admirari prope res una…
Solaque quæ possit facere et servare beatum.
On sait le rôle des lectures publiques à Rome et dans l’antiquité : les anciens, n’ayant point l’imprimerie, la remplaçaient comme ils pouvaient ; du reste, les lectures publiques ont leur analogue dans nos conférences. — « On louait une salle, on y disposait des banquettes, on faisait courir des annonces, on lançait ses esclaves par la ville pour inviter les amateurs, puis, le grand jour venu, le poëte (ou tout autre genre d’écrivain) montait sur l’estrade, bien peigné, avec une belle robe blanche, un grand rubis au doigt, et, après avoir adouci sa voix par une gorgée de boisson onctueuse, il lisait ses vers d’un œil tendre et mourant. « Voyez maintenant, dit Perse, nos grands niais de « Romains se pâmer d’aise, pousser de petits cris de volupté à mesure que la tirade, avance, les pénètre et chatouille leurs sens.» L’admiration est si vive et si bruyante, que le poëte lui-même, confus de plaisir et tout rougissant, est obligé d’y mettre un terme en disant : C’est assez ! « Et c’est pour cela, s’écrie Perse, que tu sèches et pâlis sur les livres ! Où en sommes-nous ? En pallor seniumque, o mores ! » Bien plus, ces louanges sont en quelque sorte achetées : on ne les donne pas, on les vend. Les applaudisseurs sont des convives, de pauvres clients que l’amphitryon poëte nourrit et habille. « Vous servez sur votre table quelque mets délicat, vous donnez un manteau usé à un de vos clients transis, et puis vous dites : J’aime la vérité, dites-moi la vérité sur mes vers. Eh ! comment le peuvent-ils ? » (V. Martha, Les moralistes sous l’empire romain, Perse.)
Ce n’est pas quand l’action est faite que le stoïcien doit dire : « Elle vaut ou elle ne vaut pas la peine d’être faite, » c’est avant de l’accomplir. La réflexion doit précéder l’acte, au lieu de le suivre. Une fois l’action examinée, si on la juge digne d’être faite, il faut la faire, et alors en accepter avec résignation toutes les conséquences.
Ce n’est pas nous qui devons attendre les choses, ce sont les choses qui doivent en quelque sorte attendre notre volonté.
Il n’y a rien à répondre à ce raisonnement.
Le jour représente pour Épictète l’âme humaine ; la nuit, le corps. Dire : telle chose est utile à l’âme, c’est comme si l’on disait : à tel moment il fait jour. La proposition peut se soutenir. Dire : telle chose est utile au corps, c’est comme si l’on, disait : à tel moment il fait nuit. La proposition peut encore se soutenir. Mais si on dit : Quand il fait nuit, il fait jour ; ou encore : ce qui est utile au corps est utile à l’âme, — les propositions deviennent absurdes — Il faut donc, dans toutes nos actions et dans toutes nos pensées, distinguer l’âme et le corps, comme le jour et la nuit.
La partie maîtresse, c’est la raison, la volonté. — Cette comparaison, par sa trivialité même, fait mieux ressortir la faute de celui qui prend garde à son pied quand il marche, et ne prend pas garde à son âme quand il agit.
Le stoïcisme, en montrant que nul être raisonnable et libre n’a sa fin et son prix hors de soi-même, mais en soi, préparait l’affanchissement de tous les êtres qui semblaient faits non pour eux-mêmes, mais pour l’utilité ou pour le plaisir d’autrui : c’étaient les esclaves d’abord, puis les femmes, dont souvent la condition ne fut guère supérieure à celle des esclaves.

Épictète, sur ce point, ne fait que continuer Socrate. Il faut lire, dans les Économiques de Xénophon, l’entretien rapporté par Socrate entre deux jeunes mariés : les rapports de l’homme et de la femme y sont compris d’une manière toute moderne. — « Quand elle se fut familiarisée avec moi, et que l’intimité l’eut enhardie à converser librement, je lui fis à peu près les questions suivantes : — « Dis moi, femme, commences-tu à comprendre pourquoi je t’ai choisie, et pourquoi tes parents l’ont donnée à moi ?… Si la Divinité nous donne des enfants, nous aviserons ensemble à les élever de notre mieux ; car c’est un bonheur qui nous sera commun, de trouver en eux des défenseurs et des appuis pour notre vieillesse. Mais dès aujourd’hui, cette maison nous est commune. Moi, tout ce que j’ai, je le mets en commun, et toi, tu as déjà mis en commun tout ce que tu as apporté. Il ne s’agit plus de compter lequel de nous deux a fourni plus que l’autre ; mais il faut bien se pénétrer de ceci, que celui de nous deux qui gérera le mieux le bien commun, fera l’apport le plus précieux. »

« À ces mots, Socrate, ma femme me répondit : — En quoi pourrai-je t’aider ? De quoi suis-je capable ? Tout roule sur toi. Ma mère m’a dit que ma tâche est de me bien conduire. — Oui, par Jupiter ! lui dis-je, et mon père aussi me disait la même chose ; mais il est du devoir d’un homme et d’une femme qui se conduisent bien de faire en sorte que ce qu’ils ont prospère le mieux possible, et qu’il leur arrive en outre des biens nouveaux par des moyens honnêtes et justes. Le bien de la famille et de la maison exige des travaux au dehors et au dedans. Or la Divinité a d’avance approprié la nature de la femme pour les soins et les travaux de l’intérieur, et celle de l’homme pour les soins et les travaux du dehors. Froids, chaleurs, voyages, guerres, le corps de l’homme a été mis en état de tout supporter ; d’autre part, la Divinité a donné à la femme le penchant, la mission de nourrir les nouveaux-nés ; c’est aussi elle qui est chargée de veiller sur les provisions, tandis que l’homme est chargé de repousser ceux qui voudraient nuire.

« Comme la nature d’aucun d’eux n’est parfaite en tous points, cela fait qu’ils ont besoin l’un de l’autre ; et leur union est d’autant plus utile que ce qui manque à l’un, l’autre peut le suppléer. Il faut donc, femme, qu’instruits des fonctions qui sont assignées à chacun de nous par la Divinité, nous nous efforcions de nous acquitter le mieux possible de celles qui incombent à l’un comme à l’autre.

Il est toutefois, dis-je, une de tes fonctions qui peut-être t’agréera le moins : c’est que, si quelqu’un de les esclaves tombe malade, tu dois, par des soins dus à tous, veiller à sa guérison. — Par Jupiter ! dit ma femme, rien ne m’agréera davantage… — Mais le charme le plus doux sera lorsque, devenue plus parfaite que moi, tu m’auras fait ton serviteur ; quand, loin de craindre que l’âge, en arrivant, ne te fasse perdre de ta considération dans ton ménage, tu auras l’assurance qu’en vieillissant tu deviens pour moi une compagne meilleure encore, pour tes enfants une meilleure ménagère, pour ta maison une maîtresse plus honorée. Car la beauté et la bonté ne dépendent point de la jeunesse : ce sont les vertus qui les font croître dans la vie aux yeux des hommes. »
Sénèque (Epist. 65) : « Majorsum, et ad majora genitus, quam ut mancipium sim mei corporis : quod equidem non aliter aspicio, quam vinculum aliquod libertati meæ circumdatum. »
Mais si le syllogisme était vivant, si la vérité était vivante, se résignerait-elle si facilement à n’être pas comprise et aimée ? À celui qui ne la cherche pas et ne la veut pas elle pourrait pardonner ; elle ne pourrait rester indifférente. Le sage, lui aussi, doit pardonner à celui qui est injuste, mais il ne peut pas et ne doit pas voir l’injustice sans souffrir. — Les Stoïciens conçoivent trop l’homme à la manière d’un syllogisme, d’un raisonnement abstrait, pas assez comme une raison vivante et agissante, comme une volonté qui non-seulement n’admet point en elle le mal, mais ne veut pas l’apercevoir autour d’elle.
Sénèque, de sap. const., 17 : Solent dicere : Miserum me ! Puto : non intellexit ! — De irâ, ii, 34. Irascitur aliquis ? Tu contra beneticiis provoca, — De Benef., vii, 31 : Vincit malos pertinax bonitas. — V. dans les Éclaircissements, les extraits des Entretiens d’Epictète et des Pensées de Marc-Aurèle.

Cette idée stoïcienne de la charité et du pardon des injures dérive trop de principes fatalistes ; elle trouve plutôt sa source dans la nécessité comprise et acceptée que dans la volonté libre et aimante. Pour les stoïciens comme pour les socratiques, tout vice est ignorance, erreur, illusion : οὐδεὶς κακὸς ἑκών. C’est pour cette raison qu’il faut pardonner à l’homme vicieux, comme on pardonne à la pierre qui vous heurte. Le seul remède au vice, comme à l’ignorance, c’est la science ; il suffit de voir assez le bien pour le suivre comme on suivait auparavant le mal ; la science, une fois introduite dans l’intelligence, introduit aussitôt le bien dans la volonté : toute science est vertu, toute vertu est science, et la science suprême est la vertu parfaite. — C’est là un déterminisme moral qu’il n’est pas facile d’accorder avec la conception si remarquable qu’a eue le stoïcisme du choix volontaire (ἡ προαίρεσις) et de l’indépendance personnelle (τὸ ἐφ’ ἡμῖν).
C’était un des abus de l’ancienne Rome que les bains à toute heure, même au sortir des repas : crudi tumidique lavantur, dit Horace.
Nous ne pouvons, en effet, prononcer sur les intentions d’autrui, juger autrui. Nous pouvons, il est vrai, blâmer et punir toutes les actions qui lèsent notre droit ; mais quant à pénétrer dans la responsabilité intérieure de l’agent pour le juger lui-même, c’est impossible. Nous apprécions le fait matériel, comme le sage d’Épictète peut mesurer matériellement la quantité de vin absorbée ou constater l’heure prématurée du bain ; mais nous ne saurions connaître la pensée qui a produit le fait, la « pensée de derrière la tête ». Aussi l’individu est-il, au sens moral du mot, son seul juge ; et, dans tous les actes qui ne regardent pas la société ou le droit d’autrui, sa conscience propre doit être sa seule sanction.
Sénèque (Epist. 68) : Non est quod inscribas tibi philosophiam. — Et ailleurs (20) : Illud te rogo alque hortor ut philosophiam in præcordia ima demittas, et experimentum tui profectus capias, non oratione, nec scripto, sed animi firmitate et cupiditatum diminutione. — Et ailleurs (16) : Philosophia non in verbis, sed in rebus est.
Voir à ce sujet, dans le Théétète, le passage demi-ironique et demi-sérieux où Socrate, comparant son art à celui de sa mère, raconte l’influence qu’il exerce sur ses disciples et la manière dont il agit à leur égard : « Dieu m’a ordonné d’aider l’enfantement des autres et ne m’a point permis d’enfanter moi-même. Je ne suis guère savant moi-même, et mon esprit ne produit aucun rejeton, aucune de ces sages découvertes : mais ceux qui me fréquentent, quand même quelques-uns paraîtraient d’abord tout à fait ignorants, finissent tous, après m’avoir fréquenté quelque temps, avec l’aide de Dieu, par faire des progrès merveilleux, dont eux-mêmes et les autres s’aperçoivent…. Ils se trouvent dans la même situation que les femmes en mal d’enfant : bien plus encore qu’elles, ils souffrent et passent leurs nuits et leurs jours dans les angoisses. Or, c’est le fait de mon art de savoir éveiller et calmer ces souffrances. Voilà ce qui arrive aux uns ; mais il y en a quelques autres, Théétète, qui ne me paraissent pas capables d’enfanter ; je comprends qu’ils n’ont pas besoin de mon ministère ; je les fiance de très-bon cœur à d’autres, et je puis dire qu’avec l’aide de Dieu je devine assez bien à qui je dois les attacher dans leur intérêt. J’en ai abandonné bon nombre à Prodicus, beaucoup aussi à d’autres hommes d’une science admirable. » Voir aussi le Clitophon.
Sénèque (Epist. 103) : Multis fuit periculi causa, insolenter tractata et contumaciter. Vitia sibi detrabat, non alii exprobret : non abborreat a publicis moribus. — Concoquamus illa : alioqui in memoriam ibunt, non in ingenium (84.)
« Épictète, dit Pascal (Entretien avec de Saci) montre en mille manières ce que l’homme doit faire. Il veut qu’il soit humble, qu’il cache ses bonnes résolutions, surtout dans les commencements, et qu’il les accomplisse en secret ; rien ne les ruine davantage que de les produire. » — V. les Éclaircissements.
« N’embrasse point les statues. » Les commentateurs se sont efforcés en vain de comprendre le sens de cette phrase. Chacun a donné son explication également fausse. Le sens apparaît pourtant clairement quand on compare ce passage avec un passage analogue des Entretiens : « Il ne faut nous exercer à rien qui soit extraordinaire et contre nature…. Il est difficile, en effet, de danser sur la corde ; et non-seulement cela est difficile, mais cela est encore dangereux. Est-ce une raison cependant pour que nous aussi nous apprenions à danser sur la corde, à y élever en l’air une branche de palmier, à y tenir embrassées des statues ? »
Épiciète (Apud Slob. VII, 17) : « Il faut louer Agrippinus de ce que, malgré son grand mérite, jamais il ne se louait lui-même : et si quelque autre le louait, il rougissait. »
« C’est chose royale, disait Antisthènes, quand on fait le bien, d’entendre dire du mal de soi. »
Chrysippe, le plus célèbre des écrivains stoïciens, naquit à Solès, dans la Cilicie, vers l’an 280. Il fut disciple de Cléanthe, et lui succéda comme chef du Portique. Ce fut l’homme qui écrivit le plus de l’antiquité ; mais, dans le nombre prodigieux de ses ouvrages, aucun ne nous est parvenu. Dialecticien subtil, on a dit de lui que, si les dieux voulaient se servir de la logique, ils ne pourraient employer que celle de Chrysippe. Avec lui, le stoïcisme déclina de la morale vers la logique, pour se perdre souvent dans les arguties et les jeux de mots. Il mourut vers l’an 207.
De combien de commentateurs pourrait-on dire la même chose, maintenant encore ?
Les moralistes anciens reviennent sans cesse sur ce sujet : ne rien remettre au lendemain. Tout ce qui est en notre pouvoir est aussi bien en notre pouvoir aujourd’hui que demain. Le remettre à demain, c’est donc se créer pour aujourd’hui un obstacle, c’est enchaîner sa liberté. Aussi, dit ailleurs Épictète, « ce qu’on peut différer utilement, on peut plus utilement encore l’abandonner. » — « Nous ne vivons pas, dit énergiquement Sénèque, nous nous préparons à vivre ; nous différons toutes choses ; non vivunt, sed victuri sunt ; omnia differunt. » — Et le poëte stoïcien Perse : « — Je le ferai demain, dites-vous ? — Vous ferez demain comme aujourd’hui. — Quoi ! c’est un grand don pour toi que de m’accorder un jour ? — Mais quand, ce jour passé, l’autre aurore viendra, déjà nous aurons consumé demain devenu hier ; et voilà qu’un autre demain poussera devant lui nos années, sans que nous puissions jamais l’atteindre :

Jam cras hesternum consumpsimus, aliud cras
Egerit hos annos, et semper paulum erit ultra.
La morale pratique, qui déduit des théorèmes moraux les règles de la conduite.
La morale théorique, qui, selon le stoïcisme, se confond dans ses principes avec la métaphysique et la physique.
La logique.
Pensée très-importante, en ce qu’elle résume la méthode des stoïciens, méthode avant tout pratique et dédaigneuse de la théorie pure. « Ce que nous cherchons en toutes choses, dit ailleurs Épictète, c’est ce qui a rapport au bien et à la liberté ». — Les premiers philosophes grecs avaient été des physiciens ; Platon et Aristote furent des métaphysiciens ; Épictète et les stoïciens romains sont des moralistes : ils voient dans la morale le vrai fondement de toute philosophie.
Ces vers sont, de Cléanthe, le poëte philosophe. On sait son
Ces deux vers sont d’Euripide, auquel Épictète et Marc-Aurèle empruntent souvent des citations.
Ces deux sentences sont empruntées, l’une au Criton, l’autre à l’Apologie. Épictète aimait à les citer. V. aussi Marc-Aurèle.
Le Manuel n’est qu’un résumé succinct, souvent aride, de la doctrine d’Épictète. Il n’en peut donner qu’une idée incomplète, à peu près celle qu’une table des matières donne d’un livre. De plus il ne peut faire connaître la physionomie originale de l’esclave philosophe, la chaleur entraînante et l’élévation de son enseignement. Pour bien comprendre le Manuel même, il faut lire les Entretiens d’Épictète recueillis par Arrien. Ce sont ces Entretiens dont nous donnons ici des extraits, quelquefois traduits par nous, plus souvent empruntés aux traductions de M. Courdaveaux de Thurot et de Dacier. Nous y joignons des maximes d’Épictète rapportées par Stobée. Dans les Extraits de Marc-Aurèle qui suivent, on verra la pensée d’Épictète se prolonger en quelque sorte et se développer.
Nous avons substitué partout ce terme de « notions naturelles » qui traduit exactement le grec (αἱ φυσικαὶ προλήψεις), au terme de « notions a priori » qu’emploie M. Courdaveaux. — De même, nous remplaçons le mot idées par le mot « représentations » qui rend exactement le sens grec (φαντασίαι).
Voilà bien la fierté stoïque si opposée, semble-t-il, à l’humilité chrétienne : c’est là ce que Pascal appelait une « superbe diabolique. » Mais voici comment Pascal parlait de lui-même dans ses Pensées : « J’aime la pauvreté, parce que Jésus-Christ l’a aimée. J’aime les biens, parce qu’ils donnent le moyen d’en assister les misérables. Je garde fidélité à tout le monde. Je ne rends pas le mal à ceux qui m’en font ; mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où l’on ne reçoit pas de mal ni de bien de la part des hommes. J’essaie d’être juste, véritable, sincère et fidèle à tous les hommes, et j’ai une tendresse de cœur pour ceux que Dieu m’a unis plus étroitement ; et soit que je sois seul, ou à la vue des hommes, j’ai en toutes mes actions la vue de Dieu qui doit les juger, et à qui je les ai toutes consacrées. Voilà quels sont mes sentiments ; et je bénis tous les jours de ma vie mon Rédempteur qui les a mis en moi, et qui, d’un homme plein de faiblesse, de misère, de concupiscence, d’orgueil et d’ambition, a fait un homme exempt de tous ces maux par la force de sa grâce, à laquelle toute la gloire en est due, n’ayant de moi que la misère et l’erreur. » — Est-ce que sous l’humilité de Pascal ne se cache pas, à son insu même, un peu de cette « superbe » qu’il reprochait aux stoïciens ?
Ce passage est essentiellement socratique (V. les Mémorables, le Second Hippias, l’Euthydème). Socrate distinguait deux ordres de sciences : les sciences inférieures, comme la grammaire ou l’arithmétique, enseignent à se servir des mots, des nombres, etc. ; la science supérieure, la philosophie, enseigne à se servir de toutes les autres sciences en vue du bien.
Soit ; mais pourquoi n’ont-ils pas mis le reste en notre pouvoir, c’est-à-dire les représentations elles-mêmes et leurs causes ? À cette objection, Épictète répond par l’hypothèse d’une matière préexistant à la création divine, à laquelle les dieux n’auraient pu nous arracher. « Le reste, ils ne l’ont pas mis en notre pouvoir. Est-ce donc qu’ils ne l’ont pas voulu ? moi je crois que, s’ils l’avaient pu, ils nous auraient également faits maîtres du reste. Mais ils ne le pouvaient absolument pas. Car, vivants sur la terre, et enchaînés à un tel corps et à de tels compagnons, comment aurions-nous pu ne pas être entravés pour le reste par les objets du dehors ? » — Répondre ainsi en invoquant l’impuissance des dieux et en transportant le mal dans la Divinité même au lieu de le laisser dans le monde, ce n’est pas répondre. Marc-Aurèle corrige sur ce point Épictète.
Toujours la même confusion relevée plus haut, entre les choses et les personnes.
Latéranus fut compromis dans la conspiration de C. Pison.
Epaphrodite fut le maître d’Epictète.
Thraséas, l’une des plus belles figures du stoïcisme. Voir le récit de sa mort dans Tacite.
Musonius Rufus, le maître d’Epictète (V. Annal., xiv, 59 ; xv, 76). Son nom revient souvent dans les Entretiens.
Paconius Agrippinus, dont le père avait été mis à mort pour un prétendu crime de lèse-majesté, fut accusé sans raison du même crime. (Annal, xvi, 28).
Priscus Helvidius était le gendre de Thraséas.
V. le Manuel, ch. xxv.
La plupart des disciples d’Épictète avaient quitté leur pays pour venir l’entendre à Nicopolis.
Dans cet extrait est traité, avec plus de développements, le même sujet que dans le chapitre V.
La doctrine d’Epictète est originale sur ce point et supérieure à celle de Sénèque : le sage ne doit pas sortir trop facilement de la Vie : « attendez Dieu. »
Il n’y a qu’une manière, ce me semble, d’entendre ce passage, c’est que ces choses qu’Epictète avait à relire sont les compositions de ses élèves, qu’il devait corriger, pour ainsi dire, avant qu’ils n’en fissent la lecture publique (Note du traducteur).
V. le Manuel, xxx.
C’est-à-dire, pour employer les termes de Kant : tandis que toute personne humaine doit être pour les autres hommes une fin, le tyran s’est rabaissé lui-même au rang de chose et de moyen.
La toge à large bande de pourpre, ou laticlave, était la marque disiinctive des sénateurs ; la toge à bande étroite, ou angusticlave, était la marque distinctive des chevaliers.
V. le commencement de l’Œdipe roi, et la fin (vers 1391).
C’est l’opération de la cataracte.
C’est de force morale qu’il s’agit dans ce dernier cas.
V. dans le Phédon, à la fin, le passage auquel fait allusion Epictète.
Sur ces questions que nous posent les choses, voir Extrait XL et l’Introduction.
V. le Manuel, xvii.
V. Manuel, XXXIII, xii, xiii.
Pour affranchir un esclave, on le conduisait devant le préteur, et là on le frappait sur la joue en lui faisant faire un tour sur lui-même.
Chapitre très-intéressant, où le stoïcisme passe dans la pratique : le stoïcien doit considérer toutes les affaires habituelles de la vie comme une sorte de jeu où le gain n’est rien, où la manière de jouer est tout.
V. le Manuel, xxxii.
Homère, Iliade, II, 24.— V. Manuel, xxii.
V. le Manuel, xxx.
C’est ici un point faible du stoïcisme. — L’honnêteté, ni la justice, ni l’amour, ne sont des dons fatals de la nature, comme le nez ou les oreilles. Nous recevons nos organes, nous faisons nos vertus et notre moralité.
Comparer avec la méthode de Descartes.
Cf. Manuel, lii.
Hésiode, Theogonia, vers 87.
Homère, Iliade, XIII, 281.
Antigone, roi de Macédoine (V. Elien, VII, xiv).
Théopompe, de Chio, historien et orateur, disciple d’Isocrate.
V. le Manuel, ch. LL.
Il n’y a que les maux volontaires dont nous soyons moralement responsables ; de là vient que ce sont surtout ceux-là que nous ayons peine à avouer.
Par la destinée.
Cf. Pascal, XXIV, 53 : « L’homme est visiblement fait pour ; c’est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut ; et l’ordre de sa pensée est de commencer par soi, et par son auteur, et par sa fin. Or à quoi pense le monde ? Jamais à cela : mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague, etc., à se bâtir, à se faire roi, sans penser ce que c’est qu’être roi, et qu’être homme. »
Vers dorés.
Homère, Odyssée, XIV, 56.
V. le Manuel, XLVII.
V. le Manuel, XXXIII.
Il y a pour le juge le danger de mal juger.
Voir le Clitophon.
Homère, Iliade, X, 94.
Ceci n’est-il pas l’équivalent de la doctrine chrétienne : Aimez vos ennemis ? (Note du traducteur.)
Il ne s’agit pas seulement dans l’Etat de revenus, de finances, d’intérêts, mais de droit et de justice.
Ce vers, dans Homère, fait suite au précédent. Iliade, ch. II, vers 25 et 26
C’étaient les conférenciers de l’antiquité.
C’est précisément parne que la tyrannie menace non-seulement notre liberté, mais celle des autres, qu’on ne doit pas s’y résigner. La résignation stoïcienne ressemble ici à l’égoïsme.
V. Manuel, VIII.
Critias et les trente tyrans ordonnèrent à Socrate d’aller chercher Léon le Salaminien et de l’amener à Athènes, où ils voulaient le faire périr. Socrate refusa : par là il hasardait lui-même sa vie, et il eût été sans doute mis à mort si Thrasybule n’avait bientôt renversé les trente tyrans. (V. Xénophon, Mémorables, I, et Platon, Apologie, p. 17.
Il avait refusé de voter la mort des dix généraux après la bataille des îles Arginuses.
V. Manuel, ch. XLII.
V. Manuel, ch. XLIV : « Tu n’es ni discours, ni richesses. »
V. p. 139.
Cet imbécile, c’est l’empereur, c’est le souverain, quel qu’il soit, qui appuie les prétendues lois décrétées par lui, non sur la raison, mais sur la force. — La seule loi, vraiment respectable, pour Epiciète, c’est la loi morale ; le stoïcien n’obéit aux lois civiles qu’autant qu’elles sont conformes à cette règle suprême.
V. le Manuel, ch. XV, XVIII.
V. le Manuel, ch. XV, XVIII
Les jardins d’Adonis, plantés dans des pots de terre et consacrés à Vénus, en l’honneur de son amant changé en fleur. Les plantes qu’on y semait croissaient vite, et mouraient non moins vite. De là le proverbe : « c’est du jardin d’Adonis. » pour désigner une chose frivole et passagère, une occupation stérile. — V. Wittembach, dans ses notes sur le De sera numinis vindicia de Plutarque.
Nous nous servons en général dans ces extraits de la traduction Dacier.
Allusion probable à la conscience, ce juge que nous portons en nous-mêmes, et qui ne doit ni ne peut être jugé par autrui.
C’est-à-dire que le droit naturel doit toujours l’emporter sur le droit civil.
Épictète a bien compris que ce qui fait le prix de l’amour et de la charité, c’est l’initiative personnelle, c’est le désintéressement.
Nous empruntons ces extraits à la traduction de M. Pierron.
La doctrine de Marc-Aurèle est plus nette et plus logique ici que celle d’Épictète. V. plus haut, p. 62.
Comparer une pièce de vers de l’Anthologie sur un homme qui s’était suicidé : « Infini, ô Homme, était le temps avant que tu vinsses au rivage de l’Aurore ; infini aussi sera le temps après que tu auras disparu dans l’Érèbe. Quelle portion d’existence t’est laissée, si ce n’est un point, ou s’il est quelque chose encore au-dessous d’un point ? Et cette existence que tu as si petite, elle est comme écrasée : elle n’a rien en elle-même d’agréable, mais elle est plus triste que l’odieuse mort. Dérobe-toi donc à une vie pleine d’orages, et regagne le port. » Voir aussi Pascal, Pensées, I.
V. sur cette absolution universelle de la nature et des hommes notre Étude sur la philosophie d’Épictète.
Les Cyniques ne portaient pas la tunique.
Mais quelle consolation y a-t-il à savoir que ce sont là des « choses ordinaires » ? la question est de savoir si ce sont des choses justes et bonnes.
Cf. Tertullien et Bossuet.
Hésiode, Œuvres et jours, 196.
Cette justice même et cette vérité à réaliser sur la terre.
C’est l’empereur qu’on retrouve ici dans la pensée du philosophe.

Ces matelots qui injurient le pilote, ce sont sans doute les sujets de Marc-Aurèle hostiles à quelqu’un de ses édits.

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