Nana d’Emile Zola

C’était Georges, en effet. Mais, en la voyant en chemise, avec ses cheveux d’or sur ses épaules nues, il s’était jeté à son cou, l’avait prise et la baisait partout. Elle se débattait, effrayée, étouffant sa voix, balbutiant :

— Finis donc, il est là ! C’est stupide… Et vous, Zoé, êtes-vous folle ? Emmenez-le ! Gardez-le en bas, je vais tâcher de descendre.

Zoé dut le pousser devant elle. En bas, dans la salle à manger, lorsque Nana put les rejoindre, elle les gronda tous les deux. Zoé pinçait les lèvres ; et elle se retira, l’air vexé, en disant qu’elle avait pensé faire plaisir à madame. Georges regardait Nana avec un tel bonheur de la revoir que ses beaux yeux s’emplissaient de larmes. Maintenant, les mauvais jours étaient passés, sa mère le croyait raisonnable et lui avait permis de quitter les Fondettes ; aussi, en débarquant à la gare, venait-il de prendre une voiture pour embrasser plus vite sa bonne chérie. Il parlait de vivre désormais près d’elle, comme là-bas, quand il l’attendait pieds nus, dans la chambre de la Mignotte. Et, tout en contant son histoire, il avançait les doigts, par un besoin de la toucher, après cette cruelle année de séparation ; il s’emparait de ses mains, fouillait dans les larges manches du peignoir, remontait jusqu’aux épaules.

— Tu aimes toujours ton bébé ? demanda-t-il de sa voix d’enfant.

— Bien sûr que je l’aime ! répondit Nana, qui se dégagea d’un mouvement brusque. Mais tu tombes sans crier gare… Tu sais, mon petit, je ne suis pas libre. Il faut être sage.

Georges, descendu de voiture dans l’éblouissement d’un long désir enfin contenté, n’avait pas même vu les lieux où il entrait.

Alors, il eut conscience d’un changement autour de lui. Il examina la riche salle à manger, avec son haut plafond décoré, ses Gobelins, son dressoir éblouissant d’argenterie.

— Ah ! oui, dit-il tristement.

Et elle lui fit entendre qu’il ne devait jamais venir le matin. L’après-midi, s’il voulait, de quatre à six ; c’était l’heure où elle recevait. Puis, comme il la regardait d’un air suppliant d’interrogation, sans rien demander, elle le baisa à son tour sur le front, en se montrant très bonne.

— Sois bien sage, je ferai mon possible, murmura-t-elle.

Mais la vérité était que ça ne lui disait plus rien. Elle trouvait Georges très gentil, elle aurait voulu l’avoir pour camarade, pas davantage. Cependant, quand il arrivait tous les jours à quatre heures, il semblait si malheureux, qu’elle cédait souvent encore, le gardait dans ses armoires, lui laissait continuellement ramasser les miettes de sa beauté. Il ne quittait plus l’hôtel, familier comme le petit chien Bijou, l’un et l’autre dans les jupes de maîtresse, ayant un peu d’elle, même lorsqu’elle était avec un autre, attrapant des aubaines de sucre et de caresses, aux heures d’ennui solitaire.

Sans doute madame Hugon apprit la rechute du petit entre les bras de cette mauvaise femme, car elle accourut à Paris, elle vint réclamer l’aide de son autre fils, le lieutenant Philippe, alors en garnison à Vincennes. Georges, qui se cachait de son frère aîné, fut pris de désespoir, craignant quelque coup de force ; et, comme il ne pouvait rien garder, dans l’expansion nerveuse de sa tendresse, il n’entretint bientôt plus Nana que de son grand frère, un gaillard solide qui oserait tout.

— Tu comprends, expliquait-il, maman ne viendra pas chez toi, tandis quelle peut envoyer mon frère…

Bien Sûr, elle va envoyer Philippe me chercher.

La première fois, Nana fut très blessée. Elle dit sèchement :

— Je voudrais voir ça, par exemple ! Il a beau être lieutenant, François te le flanquera à la porte, et raide !

Puis, le petit revenant toujours sur son frère, elle finit par s’occuper de Philippe. Au bout d’une semaine, elle le connut des pieds à la tête, très grand, très fort, gai, un peu brutal ; et, avec ça, des détails intimes, des poils sur les bras, un signe à l’épaule. Si bien qu’un jour, toute pleine de l’image de cet homme qu’elle devait jeter à la porte, elle s’écria :

— Dis donc, Zizi, il ne vient pas, ton frère… C’est donc un lâcheur !

Le lendemain, comme Georges se trouvait seul avec Nana, François monta pour demander si madame recevrait le lieutenant Philippe Hugon. Il devint tout pâle, il murmura :

— Je m’en doutais, maman m’a parlé ce matin.

Et il suppliait la jeune femme de faire répondre qu’elle ne pouvait recevoir. Mais elle se levait déjà, tout enflammée, en disant :

— Pourquoi donc ? il croirait que j’ai peur. Ah bien ! nous allons rire… François, laissez ce monsieur un quart d’heure dans le salon. Ensuite, vous me l’amènerez.

Elle ne se rassit pas, elle marchait, fiévreuse, allant de la glace de la cheminée à un miroir de Venise, pendu au-dessus d’un coffret italien ; et, chaque fois, elle donnait un coup d’œil, essayait un sourire, tandis que Georges, sans force sur un canapé, tremblait, à l’idée de la scène qui se préparait.

Tout en se promenant, elle lâchait des phrases courtes.

— Ça le calmera, ce garçon, d’attendre un quart d’heure… Et puis, s’il croit venir chez une fille, le salon va l’épater… Oui, oui, regarde bien tout, mon bonhomme. Ce n’est pas du toc, ça t’apprendra à respecter la bourgeoise. Il n’y a encore que le respect, pour les hommes… Hein ? le quart d’heure est écoulé ? Non, à peine dix minutes. Oh ! nous avons le temps.

Elle ne tenait pas en place. Au quart, elle renvoya Georges, en lui faisant jurer de ne pas écouter à la porte, car ce serait inconvenant, si les domestiques le voyaient. Comme il passait dans la chambre, Zizi risqua d’une voix étranglée :

— Tu sais, c’est mon frère…

— N’aie pas peur, dit-elle avec dignité, s’il est poli, je serai polie.

François introduisait Philippe Hugon, qui était en redingote. D’abord, Georges traversa la chambre sur la pointe des pieds, pour obéir à la jeune femme. Mais les voix le retinrent, hésitant, si plein d’angoisse, que ses jambes mollissaient. Il s’imaginait des catastrophes, des gifles, quelque chose d’abominable qui le fâcherait pour toujours avec Nana Aussi ne put-il résister au besoin de revenir coller son oreille contre la porte. Il entendait très mal, l’épaisseur des portières étouffait les bruits. Pourtant, il attrapait quelques mots prononcés par Philippe, des phrases dures où sonnaient les mots d’enfant, de famille, d’honneur. Dans l’anxiété de ce que sa chérie allait répondre, son cœur battait, l’étourdissait d’un bourdonnement confus. À coup sûr, elle lâcherait un « sale mufe ! » ou un « foutez-moi la paix, je suis chez moi ! ».

Et rien ne venait, pas un souffle ; Nana était comme morte, là-dedans. Bientôt même, la voix de son frère s’adoucit. Il ne comprenait plus, lorsqu’un murmure étrange acheva de le stupéfier. C’était Nana qui sanglotait. Pendant un instant, il fut en proie à des sentiments contraires, se sauver, tomber sur Philippe. Mais, juste à cette minute, Zoé entra dans la chambre, et il s’éloigna de la porte, honteux d’être surpris.

Tranquillement, elle rangeait du linge dans une armoire ; tandis que, muet, immobile, il appuyait le front contre une vitre, dévoré d’incertitude. Elle demanda au bout d’un silence :

— C’est votre frère qui est chez madame ?

— Oui, répondit l’enfant d’une voix étranglée.

Il y eut un nouveau silence.

— Et ça vous inquiète, n’est-ce pas, monsieur Georges ?

— Oui, répéta-t-il avec la même difficulté souffrante.

Zoé ne se pressait pas. Elle plia des dentelles, elle dit lentement :

— Vous avez tort… Madame va arranger ça.

Et ce fut tout, ils ne parlèrent plus. Mais elle ne quittait pas la chambre. Un grand quart d’heure encore, elle tourna, sans voir monter l’exaspération de l’enfant, qui blêmissait de contrainte et de doute. Il jetait des coups d’œil obliques sur le salon. Que pouvaient-ils faire, pendant si longtemps ? Peut-être Nana pleurait-elle toujours ? L’autre brutal devait lui avoir fichu des calottes. Aussi, lorsque Zoé s’en alla enfin, courut-il à la porte, collant de nouveau son oreille. Et il resta effaré, la tête décidément perdue, car il entendait une brusque envolée de gaieté, des voix tendres qui chuchotaient, des rires étouffés de femme qu’on chatouille.

D’ailleurs, presque aussitôt, Nana reconduisit Philippe jusqu’à l’escalier, avec un échange de paroles cordiales et familières.

Quand Georges osa rentrer dans le salon, la jeune femme, debout devant la glace, se regardait.

— Eh bien ? demanda-t-il, ahuri.

— Eh bien, quoi ? dit-elle sans se retourner.

Puis, négligemment :

— Que disais-tu donc ? il est très gentil, ton frère !

— Alors, c’est arrangé ?

— Bien sûr, c’est arrangé… Ah ! çà, que te prend-il ? On croirait que nous allions nous battre.

Georges ne comprenait toujours pas. Il balbutia :

— Il m’avait semblé entendre… Tu n’as pas pleuré ?

— Pleuré, moi ! cria-t-elle, en le regardant fixement, tu rêves ! Pourquoi veux-tu que j’aie pleuré ?

Et ce fut l’enfant qui se troubla, quand elle lui fit une scène, pour avoir désobéi et s’être arrêté derrière la porte, à moucharder. Comme elle le boudait, il revint, avec une soumission câline, voulant savoir.

— Alors, mon frère… ?

— Ton frère a vu tout de suite où il était… Tu comprends, j’aurais pu être une fille, et dans ce cas son intervention s’expliquait, à cause de ton âge et de l’honneur de ta famille. Oh ! moi, je comprends ces sentiments… Mais un coup d’œil lui a suffi, il s’est conduit en homme du monde… Ainsi, ne t’inquiète plus, tout est fini, il va tranquilliser ta maman.

Et elle continua avec un rire :

— D’ailleurs, tu verras ton frère ici…

Je l’ai invité, il reviendra.

— Ah ! il reviendra, dit le petit en pâlissant.

Il n’ajouta rien, on ne causa plus de Philippe. Elle s’habillait pour sortir, et il la regardait de ses grands yeux tristes. Sans doute il était bien content que les choses se fussent arrangées, car il aurait préféré la mort à une rupture ; mais, au fond de lui, il y avait une angoisse sourde, une douleur profonde, qu’il ne connaissait pas et dont il n’osait parler. Jamais il ne sut de quelle façon Philippe rassura leur mère. Trois jours plus tard, elle retournait aux Fondettes, l’air satisfait. Le soir même, chez Nana, il tressaillit, lorsque François annonça le lieutenant. Celui-ci, gaiement, plaisanta, le traita en galopin dont il avait favorisé une escapade, qui ne tirait pas à conséquence. Lui, restait le cœur serré, n’osant plus bouger, ayant des rougeurs de fille, aux moindres mots. Il avait peu vécu dans la camaraderie de Philippe, son aîné de dix ans ; il le redoutait à l’égal d’un père, auquel on cache les histoires de femme. Aussi éprouvait-il une honte pleine de malaise, en le voyant si libre près de Nana, riant très haut, lâché dans le plaisir, avec sa belle santé. Cependant, comme son frère se présenta bientôt tous les jours, Georges finit par s’accoutumer un peu. Nana rayonnait. C’était un dernier emménagement en plein gâchis de la vie galante, une crémaillère pendue insolemment dans un hôtel qui crevait d’hommes et de meubles.

Une après-midi que les fils Hugon se trouvaient là, le comte Muffat vint en dehors des heures réglées. Mais Zoé lui ayant répondu que madame était avec des amis, il se retira sans vouloir entrer, affectant une discrétion de galant homme.

Lorsqu’il reparut le soir, Nana l’accueillit avec la froide colère d’une femme outragée.

— Monsieur, dit-elle, je ne vous ai donné aucune raison de m’insulter… Entendez-vous ! quand je serai chez moi, je vous prie d’entrer comme tout le monde.

Le comte restait béant.

— Mais, ma chère… tâcha-t-il d’expliquer.

— Parce que j’avais des visites peut-être ! Oui, il y avait des hommes. Que croyez-vous donc que je fasse avec ces hommes ?… On affiche une femme en prenant de ces airs d’amant discret, et je ne veux pas être affichée, moi !

Il obtint difficilement son pardon. Au fond, il était ravi. C’était par des scènes pareilles qu’elle le tenait souple et convaincu. Depuis longtemps, elle lui avait imposé Georges, un gamin qui l’amusait, disait-elle. Elle le fit dîner avec Philippe, et le comte se montra très aimable ; au sortir de table, il prit le jeune homme à part, il lui demanda des nouvelles de sa mère. Dès lors, les fils Hugon, Vandeuvres et Muffat furent ouvertement de la maison, où ils se serraient la main en intimes. C’était plus commode. Seul Muffat mettait encore de la discrétion à venir trop souvent, gardant le ton de cérémonie d’un étranger en visite. La nuit, quand Nana, assise à terre, sur ses peaux d’ours, retirait ses bas, il parlait amicalement de ces messieurs, de Philippe surtout, qui était la loyauté même.

— Ça, c’est bien vrai, ils sont gentils, disait Nana, restée par terre à changer de chemise. Seulement, tu sais, ils voient qui je suis… Un mot, et je te les flanquerais à la porte !

Cependant, dans son luxe, au milieu de cette cour, Nana s’ennuyait à crever.

Elle avait des hommes pour toutes les minutes de la nuit, et de l’argent jusque dans les tiroirs de sa toilette, mêlé aux peignes et aux brosses ; mais ça ne la contentait plus, elle sentait comme un vide quelque part, un trou qui la faisait bâiller. Sa vie se traînait inoccupée, ramenant les mêmes heures monotones. Le lendemain n’existait pas, elle vivait en oiseau, sûre de manger, prête à coucher sur la première branche venue. Cette certitude qu’on la nourrirait la laissait allongée la journée entière, sans un effort, endormie au fond de cette oisiveté et de cette soumission de couvent, comme enfermée dans son métier de fille. Ne sortant qu’en voiture, elle perdait l’usage de ses jambes. Elle retournait à des goûts de gamine, baisait Bijou du matin au soir, tuait le temps à des plaisirs bêtes, dans son unique attente de l’homme, qu’elle subissait d’un air de lassitude complaisante ; et, au milieu de cet abandon d’elle-même, elle ne gardait guère que le souci de sa beauté, un soin continuel de se visiter, de se laver, de se parfumer partout, avec l’orgueil de pouvoir se mettre nue, à chaque instant et devant n’importe qui, sans avoir à rougir.

Le matin, Nana se levait à dix heures. Bijou, le griffon écossais, la réveillait en lui léchant la figure ; et c’était alors un joujou de cinq minutes, des courses du chien à travers ses bras et ses cuisses, qui blessaient le comte Muffat. Bijou fut le premier petit homme dont il eût de la jalousie. Ce n’était pas convenable qu’une bête mît de la sorte le nez sous les couvertures. Puis, Nana passait dans son cabinet de toilette, où elle prenait un bain. Vers onze heures, Francis venait lui relever les cheveux, en attendant la coiffure compliquée de l’après-midi.

Au déjeuner, comme elle détestait de manger seule, elle avait presque toujours madame Maloir, qui arrivait le matin de l’inconnu avec ses chapeaux extravagants, et retournait le soir dans ce mystère de sa vie, dont personne d’ailleurs ne s’inquiétait. Mais le moment le plus dur, c’étaient les deux ou trois heures entre le déjeuner et la toilette. D’ordinaire, elle proposait un bézigue à sa vieille amie ; parfois, elle lisait le Figaro, où les échos des théâtres et les nouvelles du monde l’intéressaient ; même il lui arrivait d’ouvrir un livre, car elle se piquait de littérature. Sa toilette la tenait jusqu’à près de cinq heures. Alors, seulement, elle s’éveillait de sa longue somnolence, sortant en voiture ou recevant chez elle toute une cohue d’hommes, dînant souvent en ville, se couchant très tard, pour se relever le lendemain avec la même fatigue et recommencer des journées toujours semblables.

Sa grosse distraction était d’aller aux Batignolles voir son petit Louis, chez sa tante. Pendant des quinze jours, elle l’oubliait ; puis, c’étaient des rages, elle accourait à pied, pleine d’une modestie et d’une tendresse de bonne mère, apportant des cadeaux d’hôpital, du tabac pour la tante, des oranges et des biscuits pour l’enfant ; ou bien elle arrivait dans son landau, au retour du Bois, avec des toilettes dont le tapage ameutait la rue solitaire. Depuis que sa nièce était dans les grandeurs, madame Lerat ne dégonflait pas de vanité. Elle se présentait rarement avenue de Villiers, affectant de dire que ce n’était pas sa place ; mais elle triomphait dans sa rue, heureuse lorsque la jeune femme venait avec des robes de quatre ou cinq mille francs, occupée tout le lendemain à montrer ses cadeaux et à citer des chiffres qui stupéfiaient les voisines.

Le plus souvent, Nana réservait ses dimanches pour la famille ; et ces jours-là, si Muffat l’invitait, elle refusait, avec le sourire d’une petite bourgeoise : pas possible, elle dînait chez sa tante, elle allait voir bébé. Avec ça, ce pauvre petit homme de Louiset était toujours malade. Il marchait sur ses trois ans, ça faisait un gaillard. Mais il avait eu un eczéma sur la nuque, et maintenant des dépôts se formaient dans ses oreilles, ce qui faisait craindre une carie des os du crâne. Quand elle le voyait si pâle, le sang gâté, avec sa chair molle, tachée de jaune, elle devenait sérieuse ; et il y avait surtout chez elle de l’étonnement. Que pouvait-il avoir, cet amour, pour s’abîmer ainsi ? Elle, sa mère, se portait si bien !

Les jours où son enfant ne l’occupait pas, Nana retombait dans la monotonie bruyante de son existence, promenades au Bois, premières représentations, dîners et soupers à la Maison d’Or ou au Café anglais, puis tous les lieux publics, tous les spectacles où la foule se ruait, Mabille, les revues, les courses. Et elle gardait quand même ce trou d’oisiveté bête, qui lui donnait comme des crampes d’estomac. Malgré les continuelles toquades quelle avait au cœur, elle s’étirait les bras, dès qu’elle était seule, dans un geste de fatigue immense. La solitude l’attristait tout de suite, car elle s’y retrouvait avec le vide et l’ennui d’elle-même. Très gaie par métier et par nature, elle devenait alors lugubre, résumant sa vie dans ce cri qui revenait sans cesse, entre deux bâillements :

— Oh ! que les hommes m’embêtent !

Une après-midi, comme elle rentrait d’un concert, Nana remarqua, sur un trottoir de la rue Montmartre, une femme qui trottait, les bottines éculées, les jupes sales, avec un chapeau détrempé par les pluies.

Tout d’un coup, elle la reconnut.

— Arrêtez, Charles ! cria-t-elle au cocher.

Et, appelant :

— Satin ! Satin !

Les passants tournèrent la tête, la rue entière regarda. Satin s’était approchée et se salissait encore aux roues de la voiture.

— Monte donc, ma fille, dit Nana tranquille, se moquant du monde.

Et elle la ramassa, elle l’emmena, dégoûtante, dans son landau bleu clair, à côté de sa robe de soie gris perle, garnie de chantilly ; tandis que la rue souriait de la haute dignité du cocher.

Dès lors, Nana eut une passion, qui l’occupa. Satin fut son vice. Installée dans l’hôtel de l’avenue de Villiers, débarbouillée, nippée, pendant trois jours elle raconta Saint-Lazare, et les embêtements avec les sœurs, et ces salauds de la police qui l’avaient mise en carte. Nana s’indignait, la consolait, jurait de la tirer de là, quand elle devrait elle-même aller trouver le ministre. En attendant, rien ne pressait, on ne viendrait pas la chercher chez elle, bien sûr. Et des après-midi de tendresse commencèrent entre les deux femmes, des mots caressants, des baisers coupés de rires. C’était le petit jeu, interrompu par l’arrivée des agents, rue de Laval, qui reprenait, sur un ton de plaisanterie. Puis, un beau soir, ça devint sérieux. Nana, si dégoûtée chez Laure, comprenait maintenant. Elle en fut bouleversée, enragée ; d’autant plus que, justement, le matin du quatrième jour, Satin disparut. Personne ne l’avait vue sortir. Elle avait filé, avec sa robe neuve, prise d’un besoin d’air, ayant la nostalgie de son trottoir.

Ce jour-là, il y eut une tempête si rude dans l’hôtel, que tous les domestiques baissaient le nez, sans souffler mot.

Nana avait failli battre François, qui ne s’était pas mis en travers de la porte. Elle tâchait pourtant de se contenir, elle traitait Satin de sale grue ; ça lui apprendrait à ramasser de pareilles ordures dans le ruisseau. L’après-midi, comme madame s’enfermait, Zoé l’entendit sangloter. Brusquement, le soir, elle demanda sa voiture et se fit conduire chez Laure. L’idée lui était venue qu’elle trouverait Satin à la table d’hôte de la rue des Martyrs. Ce n’était pas pour la ravoir, c’était pour lui coller la main sur la figure. En effet, Satin dînait à une petite table, avec madame Robert. En apercevant Nana, elle se mit à rire. Celle-ci, frappée au cœur, ne fit pas de scène, très douce et très souple au contraire. Elle paya du champagne, grisa cinq ou six tables, puis enleva Satin, comme madame Robert était aux cabinets. Dans la voiture seulement, elle la mordit, elle la menaça, une autre fois, de la tuer.

Alors, continuellement, le même tour recommença. À vingt reprises, tragique dans ses fureurs de femme trompée, Nana courut à la poursuite de cette gueuse, qui s’envolait par toquade, ennuyée du bien-être de l’hôtel. Elle parlait de souffleter madame Robert ; un jour même, elle rêva de duel ; il y en avait une de trop. Maintenant, quand elle dînait chez Laure, elle mettait ses diamants, emmenant parfois Louise Violaine, Maria Blond, Tatan Néné, toutes resplendissantes ; et, dans le graillon des trois salles, sous le gaz jaunissant, ces dames encanaillaient leur luxe, heureuses d’épater les petites filles du quartier, qu’elles levaient au sortir de table. Ces jours-là, Laure, sanglée et luisante, baisait tout son monde d’un air de maternité plus large. Satin pourtant, au milieu de ces histoires, gardait son calme, avec ses yeux bleus et son pur visage de vierge ; mordue, battue, tiraillée entre les deux femmes, elle disait simplement que c’était drôle, qu’elles auraient bien mieux fait de s’entendre.

Ça n’avançait à rien de la gifler ; elle ne pouvait se couper en deux, malgré sa bonne volonté d’être gentille pour tout le monde. À la fin, ce fut Nana qui l’emporta, tellement elle combla Satin de tendresses et de cadeaux ; et, pour se venger, madame Robert écrivit aux amants de sa rivale des lettres anonymes abominables.

Depuis quelque temps, le comte Muffat paraissait soucieux. Un matin, très ému, il mit sous les yeux de Nana une lettre anonyme, où celle-ci, dès les premières lignes, lut qu’on l’accusait de tromper le comte avec Vandeuvres et les fils Hugon.

— C’est faux ! c’est faux ! cria-t-elle énergiquement, d’un accent de franchise extraordinaire.

— Tu le jures ? demanda Muffat, déjà soulagé.

— Oh ! sur ce que tu voudras… Tiens ! sur la tête de mon enfant !

Mais la lettre était longue. Ensuite, ses rapports avec Satin s’y trouvaient racontés en termes d’une crudité ignoble. Quand elle eut fini, elle eut un sourire.

— Maintenant, je sais d’où ça vient, dit-elle simplement.

Et, comme Muffat voulait un démenti, elle reprit avec tranquillité :

— Ça, mon loup, c’est une chose qui ne te regarde pas… Qu’est-ce que ça peut te faire ?

Elle ne niait point. Il eut des paroles révoltées. Alors, elle haussa les épaules. D’où sortait-il ? Ça se faisait partout, et elle nomma ses amies, elle jura que les dames du monde en étaient. Enfin, à l’entendre, il n’y avait rien de plus commun ni de plus naturel. Ce qui n’était pas vrai, n’était pas vrai ; ainsi, tout à l’heure, il avait vu comme elle s’indignait, au sujet de Vandeuvres et des fils Hugon.

Ah ! pour ça, il aurait eu raison de l’étrangler. Mais à quoi bon lui mentir sur une chose sans conséquence ? Et elle répétait sa phrase :

— Qu’est-ce que ça peut te faire, voyons ?

Puis, la scène continuant, elle coupa court d’une voix rude.

— D’ailleurs, mon cher, si ça ne te convient pas, c’est bien simple… Les portes sont ouvertes… Voilà ! il faut me prendre comme je suis.

Il baissa la tête. Au fond, il restait heureux des serments de la jeune femme. Elle, voyant sa puissance, commença à ne plus le ménager. Et, dès lors, Satin fut installée dans la maison, ouvertement, sur le même pied que ces messieurs. Vandeuvres n’avait pas eu besoin des lettres anonymes pour comprendre ; il plaisantait, il cherchait des querelles de jalousie à Satin ; tandis que Philippe et Georges la traitaient en camarade, avec des poignées de main et des plaisanteries très raides.

Nana eut une aventure, un soir que, lâchée par cette gueuse, elle était allée dîner rue des Martyrs, sans pouvoir mettre la main sur elle. Comme elle mangeait seule, Daguenet avait paru ; bien qu’il se fût rangé, il venait parfois, repris d’un besoin de vice, espérant n’être pas rencontré dans ces coins noirs des ordures de Paris. Aussi la présence de Nana sembla-t-elle le gêner d’abord. Mais il n’était pas homme à battre en retraite. Il s’avança avec un sourire. Il demanda si madame voulait bien lui permettre de dîner à sa table. En le voyant plaisanter, Nana prit son grand air froid, et répondit sèchement :

— Placez-vous où il vous plaira, monsieur. Nous sommes dans un lieu public.

Commencée sur ce ton, la conversation fut drôle.

Mais, au dessert, Nana, ennuyée, brûlant de triompher, mit les coudes sur la table ; puis, reprenant le tutoiement :

— Eh bien ! et ton mariage, mon petit, ça marche ?

— Pas fort, avoua Daguenet.

En effet, au moment de risquer sa demande chez les Muffat, il avait senti une telle froideur de la part du comte, qu’il s’était prudemment abstenu. Ça lui semblait une affaire manquée. Nana le regardait fixement de ses yeux clairs, le menton dans la main, un pli ironique aux lèvres.

— Ah ! je suis une coquine, reprit-elle avec lenteur ; ah ! il faudra arracher le futur beau-père de mes griffes… Eh bien ! vrai, pour un garçon intelligent, tu es joliment bête ! Comment ! tu vas faire des cancans à un homme qui m’adore et qui me répète tout !… Écoute, tu te marieras si je veux, mon petit.

Depuis un instant, il le sentait bien, tout un projet de soumission poussait en lui. Cependant, il plaisantait toujours, ne voulant pas laisser tomber l’affaire dans le sérieux ; et, après avoir mis ses gants, il lui demanda, avec les formes strictes, la main de mademoiselle Estelle de Beuville. Elle finit par rire, comme chatouillée. Oh ! ce Mimi ! il n’y avait pas moyen de lui garder rancune. Les grands succès de Daguenet auprès de ces dames étaient dus à la douceur de sa voix, une voix d’une pureté et d’une souplesse musicales, qui l’avait fait surnommer chez les filles Bouche-de-Velours. Toutes cédaient, dans la caresse sonore dont il les enveloppait. Il connaissait cette force, il l’endormit d’un bercement sans fin de paroles, lui contant des histoires imbéciles. Quand ils quittèrent la table d’hôte, elle était toute rose, vibrante à son bras, reconquise.

Comme il faisait très beau, elle renvoya sa voiture, l’accompagna à pied jusque chez lui, puis monta, naturellement. Deux heures plus tard, elle dit, en se rhabillant :

— Alors, Mimi, tu y tiens, à ce mariage ?

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