Le rideau tombait, lorsque, dominant les bravos, des voix crièrent violemment :
— Tous ! tous !
Alors, le rideau se releva, les artistes reparurent, se tenant par la main. Au milieu, Nana et Rose Mignon, côte à côte, faisaient des révérences.
On applaudissait, la claque poussait des acclamations. Puis, la salle, lentement, se vida à moitié.
— Il faut que j’aille saluer la comtesse Muffat, dit la Faloise.
— C’est ça, tu vas me présenter, répondit Fauchery. Nous descendrons ensuite.
Mais il n’était pas facile d’arriver aux loges de balcon. Dans le couloir, en haut, on s’écrasait. Pour avancer, au milieu des groupes, il fallait s’effacer, se glisser en jouant des coudes. Adossé sous une lampe de cuivre, où brûlait un jet de gaz, le gros critique jugeait la pièce devant un cercle attentif. Des gens, au passage, se le nommaient à demi-voix. Il avait ri pendant tout l’acte, c’était la rumeur des couloirs ; pourtant, il se montrait très sévère, parlait du goût et de la morale. Plus loin, le critique aux lèvres minces était plein d’une bienveillance qui avait un arrière-goût gâté, comme du lait tourné à l’aigre.
Fauchery fouillait les loges d’un coup d’œil, par les baies rondes taillées dans les portes. Mais le comte de Vandeuvres l’arrêta, en le questionnant ; et quand il sut que les deux cousins allaient saluer les Muffat, il leur indiqua la loge 7, d’où justement il sortait. Puis, se penchant à l’oreille du journaliste :
— Dites donc, mon cher, cette Nana, c’est pour sûr elle que nous avons vue un soir, au coin de la rue de Provence…
— Tiens ! vous avez raison, s’écria Fauchery. Je disais bien que je la connaissais !
La Faloise présenta son cousin au comte Muffat de Beuvine, qui se montra très froid. Mais, au nom de Fauchery, la comtesse avait levé la tête, et elle complimenta le chroniqueur sur ses articles du Figaro, d’une phrase discrète.
Accoudée sur le velours de la rampe, elle se tournait à demi, dans un joli mouvement d’épaules. On causa un instant, la conversation tomba sur l’exposition universelle.
— Ce sera très beau, dit le comte, dont la face carrée et régulière gardait une gravité officielle. J’ai visité le Champs-de-Mars aujourd’hui… J’en suis revenu émerveillé.
— On assure qu’on ne sera pas prêt, hasarda la Faloise. Il y a un gâchis…
Mais le comte de sa voix sévère l’interrompit.
— On sera prêt… L’empereur le veut.
Fauchery raconta gaiement qu’il avait failli rester dans l’aquarium, alors en construction, un jour qu’il était allé là-bas chercher un sujet d’article. La comtesse souriait. Elle regardait par moments dans la salle, levant un de ses bras ganté de blanc jusqu’au coude, s’éventant d’une main ralentie. La salle, presque vide, sommeillait ; quelques messieurs, à l’orchestre, avaient étalé des journaux ; des femmes recevaient, très à l’aise, comme chez elles. Il n’y avait plus qu’un chuchotement de bonne compagnie, sous le lustre, dont la clarté s’adoucissait dans la fine poussière soulevée par le remue-ménage de l’entracte. Aux portes, des hommes s’entassaient pour voir les femmes restées assises ; et ils se tenaient là, immobiles une minute, allongeant le cou, avec le grand cœur blanc de leurs plastrons.
— Nous comptons sur vous mardi prochain, dit la comtesse à la Faloise.
Elle invita Fauchery, qui s’inclina. On ne parla point de la pièce, le nom de Nana ne fut pas prononcé. Le comte gardait une dignité si glacée, qu’on l’aurait cru à quelque séance du Corps législatif.
Il dit simplement, pour expliquer leur présence, que son beau-père aimait le théâtre. La porte de la loge avait dû rester ouverte, le marquis de Chouard, qui était sorti afin de laisser sa place aux visiteurs, redressait sa haute taille de vieillard, la face molle et blanche sous un chapeau à larges bords, suivant de ses yeux troubles les femmes qui passaient.
Dès que la comtesse eut fait son invitation, Fauchery prit congé, sentant qu’il serait inconvenant de parler de la pièce. La Faloise sortit le dernier de la loge. Il venait d’apercevoir, dans l’avant-scène du comte de Vandeuvres, le blond Labordette, carrément installé, s’entretenant de très près avec Blanche de Sivry.
— Ah ! çà, dit-il dès qu’il eut rejoint son cousin, ce Labordette connaît donc toutes les femmes ?… Le voilà maintenant avec Blanche.
— Mais sans doute, il les connaît toutes, répondit tranquillement Fauchery. D’où sors-tu donc, mon cher ?
Le couloir s’était un peu déblayé. Fauchery allait descendre, lorsque Lucy Stewart l’appela. Elle était tout au fond, devant la porte de son avant-scène. On cuisait là-dedans, disait-elle ; et elle occupait la largeur du corridor, en compagnie de Caroline Héquet et de sa mère, croquant des pralines. Une ouvreuse causait maternellement avec elles. Lucy querella le journaliste : il était gentil, il montait voir les autres femmes et il ne venait seulement pas demander si elles avaient soif ! Puis, lâchant ce sujet :
— Tu sais, mon cher, moi je trouve Nana très bien.
Elle voulait qu’il restât dans l’avant-scène pour le dernier acte ; mais lui s’échappa, en promettant de les prendre à la sortie.
En bas, devant le théâtre, Fauchery et la Faloise allumèrent des cigarettes. Un rassemblement barrait le trottoir, une queue d’hommes descendus du perron respirant la fraîcheur de la nuit, au milieu du ronflement ralenti du boulevard.
Cependant Mignon venait d’entraîner Steiner au café des Variétés. Voyant le succès de Nana, il s’était mis à parler d’elle avec enthousiasme, tout en surveillant le banquier du coin de l’œil. Il le connaissait, deux fois il l’avait aidé à tromper Rose, puis, le caprice passé, l’avait ramené, repentant et fidèle. Dans le café, les consommateurs trop nombreux se serraient autour des tables de marbre ; quelques-uns buvaient debout, précipitamment ; et les larges glaces reflétaient à l’infini cette cohue de têtes, agrandissaient démesurément l’étroite salle, avec ses trois lustres, ses banquettes de moleskine, son escalier tournant drapé de rouge. Steiner alla se placer à une table de la première salle, ouverte sur le boulevard, dont on avait enlevé les portes un peu tôt pour la saison. Comme Fauchery et la Faloise passaient, le banquier les retint.
— Venez donc prendre un bock avec nous.
Mais une idée le préoccupait, il voulait faire jeter un bouquet à Nana. Enfin, il appela un garçon du café, qu’il nommait familièrement Auguste. Mignon, qui écoutait, le regarda d’un œil si clair, qu’il se troubla, en balbutiant :
— Deux bouquets, Auguste, et remettez-les à l’ouvreuse ; un pour chacune de ces dames, au bon moment, n’est-ce pas ?
À l’autre bout de la salle, la nuque appuyée contre le cadre d’une glace, une fille de dix-huit ans au plus se tenait immobile devant un verre vide, comme engourdie par une longue et vaine attente.
Sous les frisures naturelles de ses beaux cheveux cendrés, elle avait une figure de vierge aux yeux de velours, doux et candides ; et elle portait une robe de soie verte déteinte, avec un chapeau rond que des gifles avaient défoncé. La fraîcheur de la nuit la rendait toute blanche.
— Tiens, voilà Satin, murmura Fauchery en l’apercevant.
La Faloise le questionna. Oh ! une rouleuse du boulevard, rien du tout.
Mais elle était si voyou, qu’on s’amusait à la faire causer. Et le journaliste, haussant la voix :
— Que fais-tu donc là, Satin ?
— Je m’emmerde, répondit Satin tranquillement, sans bouger.
Les quatre hommes, charmés, se mirent à rire.
Mignon assurait qu’on n’avait pas besoin de se presser ; il fallait vingt minutes pour poser le décor du troisième acte. Mais les deux cousins, qui avaient bu leur bière, voulurent remonter ; le froid les prenait. Alors, Mignon, resté seul avec Steiner, s’accouda, lui parla dans la figure.
— Hein ? c’est entendu, nous irons chez elle, je vous présenterai… Vous savez, c’est entre nous, ma femme n’a pas besoin de savoir.
Revenus à leurs places, Fauchery et la Faloise remarquèrent aux secondes loges une jolie femme, mise avec modestie. Elle était en compagnie d’un monsieur d’air sérieux, un chef de bureau au ministère de l’Intérieur, que la Faloise connaissait, pour l’avoir rencontré chez les Muffat. Quant à Fauchery, il croyait qu’elle se nommait madame Robert : une femme honnête qui avait un amant, pas plus, et toujours un homme respectable.
Mais ils durent se tourner.
Daguenet leur souriait. Maintenant que Nana avait réussi, il ne se cachait plus, il venait de triompher dans les couloirs. À son côté, le jeune échappé de collège n’avait pas quitté son fauteuil, dans la stupeur d’admiration où Nana le plongeait. C’était ça, c’était la femme ; et il devenait très rouge, il mettait et retirait machinalement ses gants. Puis, comme son voisin avait causé de Nana, il osa l’interroger.
— Pardon, monsieur, cette dame qui joue, est-ce que vous la connaissez ?
— Oui, un peu, murmura Daguenet, surpris et hésitant.
— Alors, vous savez son adresse ?
La question tombait si crûment, adressée à lui, qu’il eut envie de répondre par une gifle.
— Non, dit-il d’un ton sec.
Et il tourna le dos. Le blondin comprit qu’il venait de commettre quelque inconvenance ; il rougit davantage et resta effaré. On frappait les trois coup, des ouvreuses s’entêtaient à rendre les vêtements, chargées de pelisses et de paletots, au milieu du monde qui rentrait. La claque applaudit le décor, une grotte du mont Etna, creusée dans une mine d’argent, et dont les flancs avaient l’éclat des écus neufs ; au fond, la forge de Vulcain mettait un coucher d’astre. Diane, dès la seconde scène, s’entendait avec le dieu, qui devait feindre un voyage pour laisser la place libre à Vénus et à Mars. Puis, à peine Diane se trouvait-elle seule, que Vénus arrivait. Un frisson remua la salle. Nana était nue. Elle était nue avec une tranquille audace, certaine de la toute-puissance de sa chair. Une simple gaze l’enveloppait ; ses épaules rondes, sa gorge d’amazone dont les pointes roses se tenaient levées et rigides comme des lances, ses larges hanches qui roulaient dans un balancement voluptueux, ses cuisses de blonde grasse, tout son corps se devinait, se voyait sous le tissu léger, d’une blancheur d’écume.
C’était Vénus naissant des flots, n’ayant pour voile que ses cheveux. Et, lorsque Nana levait les bras, on apercevait, aux feux de la rampe, les poils d’or de ses aisselles. Il n’y eut pas d’applaudissements. Personne ne riait plus, les faces des hommes, sérieuses, se tendaient, avec le nez aminci, la bouche irritée et sans salive. Un vent semblait avoir passé, très doux, chargé d’une sourde menace. Tout d’un coup, dans la bonne enfant, la femme se dressait, inquiétante, apportant le coup de folie de son sexe, ouvrant l’inconnu du désir. Nana souriait toujours, mais d’un sourire aigu de mangeuse d’hommes.
— Fichtre ! dit simplement Fauchery à la Faloise.
Mars, cependant, accourait au rendez-vous, avec son plumet, et se trouvait entre les deux déesses. Il y avait là une scène que Prullière joua finement ; caressé par Diane qui voulait tenter sur lui un dernier effort avant de le livrer à Vulcain, cajolé par Vénus que la présence de sa rivale stimulait, il s’abandonnait à ces douceurs, d’un air béat de coq en pâte. Puis, un grand trio terminait la scène ; et ce fut alors qu’une ouvreuse parut dans la loge de Lucy Stewart, et jeta deux énormes bouquets de lilas blanc. On applaudit, Nana et Rose Mignon saluèrent, pendant que Prullière ramassait les bouquets. Une partie de l’orchestre se tourna en souriant vers la baignoire occupée par Steiner et Mignon. Le banquier, le sang au visage, avait de petits mouvements convulsifs du menton, comme s’il eût éprouvé un embarras dans la gorge.
Ce qui suivit acheva d’empoigner la salle. Diane s’en était allée, furieuse. Tout de suite, assise sur un banc de mousse, Vénus appela Mars auprès d’elle.
Jamais encore on n’avait osé une scène de séduction plus chaude. Nana, les bras au cou de Prullière, l’attirait, lorsque Fontan, se livrant à une mimique de fureur cocasse, exagérant le masque d’un époux outragé qui surprend sa femme en flagrant délit, parut dans le fond de la grotte. Il tenait le fameux filet aux mailles de fer. Un instant, il le balança, pareil à un pêcheur qui va jeter un coup d’épervier ; et, par un truc ingénieux, Vénus et Mars furent pris au piège, le filet les enveloppa, les immobilisa dans leur posture d’amants heureux.
Un murmure grandit, comme un soupir qui se gonflait. Quelques mains battirent, toutes les jumelles étaient fixées sur Vénus. Peu à peu, Nana avait pris possession du public, et maintenant chaque homme la subissait. Le rut qui montait d’elle, ainsi que d’une bête en folie, s’était épandu toujours davantage, emplissant la salle. À cette heure, ses moindres mouvements soufflaient le désir, elle retournait la chair d’un geste de son petit doigt. Des dos s’arrondissaient, vibrant comme si des archets invisibles se fussent promenés sur les muscles ; des nuques montraient des poils follets qui s’envolaient, sous des haleines tièdes et errantes, venues on ne savait de quelle bouche de femme. Fauchery voyait devant lui l’échappé de collège que la passion soulevait de son fauteuil. Il eut la curiosité de regarder le comte de Vandeuvres, très pâle, les lèvres pincées, le gros Steiner, dont la face apoplectique crevait, Labordette lorgnant d’un air étonné de maquignon qui admire une jument parfaite, Daguenet dont les oreilles saignaient et remuaient de jouissance. Puis, un instinct lui fit jeter un coup d’œil en arrière, et il resta étonné de ce qu’il aperçut dans la loge des Muffat : derrière la comtesse, blanche et sérieuse, le comte se haussait, béant, la face marbrée de taches rouges ; tandis que, près de lui, dans l’ombre, les yeux troubles du marquis de Chouard étaient devenus deux yeux de chat, phosphorescents, pailletés d’or.
On suffoquait, les chevelures s’alourdissaient sur les têtes en sueur. Depuis trois heures qu’on était là, les haleines avaient chauffé l’air d’une odeur humaine. Dans le flamboiement du gaz, les poussières en suspension s’épaississaient, immobiles au-dessous du lustre. La salle entière vacillait, glissait à un vertige, lasse et excitée, prise de ces désirs ensommeillés de minuit, qui balbutient au fond des alcôves. Et Nana, en face de ce public pâmé, de ces quinze cents personnes entassées, noyées dans l’affaissement et le détraquement nerveux d’une fin de spectacle, restait victorieuse avec sa chair de marbre, son sexe assez fort pour détruire tout ce monde et n’en être pas entamé.
La pièce s’acheva. Aux appels triomphants de Vulcain, tout l’Olympe défilait devant les amoureux, avec des oh ! et des ah ! de stupéfaction et de gaillardise. Jupiter disait : « Mon fils, je vous trouve léger de nous appeler pour voir ça. » Puis, un revirement avait lieu en faveur de Vénus. Le chœur des cocus, introduit de nouveau par Iris, suppliait le maître des dieux de ne pas donner suite à sa requête ; depuis que les femmes demeuraient au logis, la vie y devenait impossible pour les hommes ; ils aimaient mieux être trompés et contents, ce qui était la morale de la comédie. Alors, on délivrait Vénus. Vulcain obtenait une séparation de corps. Mars se remettait avec Diane. Jupiter, pour avoir la paix dans son ménage, envoyait sa petite blanchisseuse dans une constellation. Et l’on tirait enfin l’Amour de son cachot, où il avait fait des cocottes, au lieu de conjuguer le verbe aimer. La toile tomba sur une apothéose, le chœur des cocus agenouillé, chantant un hymne de reconnaissance à Vénus, souriante et grandie dans sa souveraine nudité.
Les spectateurs, déjà debout, gagnaient les portes.
On nomma les auteurs, et il y eut deux rappels, au milieu d’un tonnerre de bravos. Le cri : « Nana ! Nana ! » avait roulé furieusement. Puis, la salle n’était pas encore vide, qu’elle devint noire ; la rampe s’éteignit, le lustre baissa, de longues housses de toile grise glissèrent des avant-scènes, enveloppèrent les dorures des galeries ; et cette salle, si chaude, si bruyante, tomba d’un coup à un lourd sommeil, pendant qu’une odeur de moisi et de poussière montait. Au bord de sa loge, attendant que la foule se fût écoulée, la comtesse Muffat, toute droite, emmitouflée de fourrures, regardait l’ombre.
Dans les couloirs, on bousculait les ouvreuses qui perdaient la tête, parmi des tas de vêtements écroulés. Fauchery et la Faloise s’étaient hâtés, pour assister à la sortie. Le long du vestibule, des hommes faisaient la haie, tandis que, du double escalier, lentement, deux interminables queues descendaient, régulières et compactes. Steiner, entraîné par Mignon, avait filé des premiers. Le comte de Vandeuvres partit avec Blanche de Sivry à son bras. Un instant, Gaga et sa fille semblèrent embarrassées, mais Labordette s’empressa d’aller leur chercher une voiture, dont il referma galamment la portière sur elles. Personne ne vit passer Daguenet. Comme l’échappé de collège, les joues brûlantes, décidé à attendre devant la porte des artistes, courait au passage des Panoramas, dont il trouva la grille fermée, Satin, debout sur le trottoir, vint le frôler de ses jupes ; mais lui, désespéré, refusa brutalement, puis disparut au milieu de la foule, avec des larmes de désir et d’impuissance dans les yeux. Des spectateurs allumaient des cigares, s’éloignaient en fredonnant : « Lorsque Vénus rôde le soir… ».
Satin était remontée devant le café des Variétés, où Auguste lui laissait manger le reste de sucre des consommations. Un gros homme, qui sortait très échauffé, l’emmena enfin, dans l’ombre du boulevard peu à peu endormi.
Pourtant, du monde descendait toujours. La Faloise attendait Clarisse. Fauchery avait promis de prendre Lucy Stewart, avec Caroline Héquet et sa mère. Elles arrivaient, elles occupaient tout un coin du vestibule, riant très haut, lorsque les Muffat passèrent, l’air glacial. Bordenave, justement, venait de pousser une petite porte et obtenait de Fauchery la promesse formelle d’une chronique. Il était en sueur, un coup de soleil sur la face, comme grisé par le succès.
— En voilà pour deux cents représentations, lui dit obligeamment la Faloise. Paris entier va défiler à votre théâtre.
Mais Bordenave, se fâchant, montrant d’un mouvement brusque du menton le public qui emplissait le vestibule, cette cohue d’hommes aux lèvres sèches, aux yeux ardents, tout brûlants encore de la possession de Nana, cria avec violence :
— Dis donc à mon bordel, bougre d’entêté !
II
Le lendemain, à dix heures, Nana dormait encore. Elle occupait, boulevard Haussmann, le second étage d’une grande maison neuve, dont le propriétaire louait à des dames seules, pour leur faire essuyer les plâtres. Un riche marchand de Moscou, qui était venu passer un hiver à Paris, l’avait installée là, en payant six mois d’avance. L’appartement, trop vaste pour elle, n’avait jamais été meublé complètement ; et un luxe criard, des consoles et des chaises dorées s’y heurtaient à du bric-à-brac de revendeuse, des guéridons d’acajou, des candélabres de zinc jouant le bronze florentin. Cela sentait la fille lâchée trop tôt par son premier monsieur sérieux, retombée à des amants louches, tout un début difficile, un lançage manqué, entravé par des refus de crédit et des menaces d’expulsion.
Nana dormait sur le ventre, serrant entre ses bras nus son oreiller, où elle enfonçait son visage tout blanc de sommeil. La chambre à coucher et le cabinet de toilette étaient les deux seules pièces qu’un tapissier du quartier avait soignées. Une lueur glissait sous un rideau, on distinguait le meuble de palissandre, les tentures et les sièges de damas broché, à grandes fleurs bleues sur fond gris. Mais, dans la moiteur de cette chambre ensommeillée, Nana s’éveilla en sursaut, comme surprise de sentir un vide près d’elle. Elle regarda le second oreiller qui s’étalait à côté du sien, avec le trou encore tiède d’une tête, au milieu des guipures. Et, de sa main tâtonnante, elle pressa le bouton d’une sonnerie électrique, à son chevet.
— Il est donc parti ? demanda-t-elle à la femme de chambre qui se présenta.
— Oui, madame, monsieur Paul s’en est allé, il n’y a pas dix minutes…
Comme madame était fatiguée, il n’a pas voulu la réveiller. Mais il m’a chargée de dire à madame qu’il viendrait demain.
Tout en partant, Zoé, la femme de chambre, ouvrait les persiennes. Le grand jour entra. Zoé, très brune, coiffée de petits bandeaux, avait une figure longue, en museau de chien, livide et couturée, avec un nez épaté, de grosses lèvres et des yeux noirs sans cesse en mouvement.
— Demain, demain, répétait Nana mal éveillée encore, est-ce que c’est le jour, demain ?
— Oui, madame, monsieur Paul est toujours venu le mercredi.
— Eh ! non, je me souviens ! cria la jeune femme, qui se mit sur son séant. Tout est changé. Je voulais lui dire ça, ce matin… Il tomberait sur le moricaud. Nous aurions une histoire !
— Madame ne m’a pas prévenue, je ne pouvais pas savoir, murmura Zoé. Quand madame changera ses jours, elle fera bien de m’avertir, pour que je sache… Alors, le vieux grigou n’est plus pour le mardi ?
Elles appelaient ainsi entre elles, sans rire, de ces noms de vieux grigou, et de moricaud, les deux hommes qui payaient, un commerçant du faubourg Saint-Denis, de tempérament économe, et un Valaque, un prétendu comte, dont l’argent, toujours très irrégulier, avait une étrange odeur. Daguenet s’était fait donner les lendemains du vieux grigou ; comme le commerçant devait être le matin à sa maison, dès huit heures, le jeune homme guettait son départ, de la cuisine de Zoé, et prenait sa place toute chaude, jusqu’à dix heures ; puis, lui-même allait à ses affaires. Nana et lui trouvaient ça très commode.
— Tant pis ! dit-elle, je lui écrirai cette après-midi…
Et, s’il ne reçoit pas ma lettre, demain vous l’empêcherez d’entrer.
Cependant, Zoé marchait doucement dans la chambre. Elle parlait du grand succès de la veille. Madame venait de montrer tant de talent, elle chantait si bien ! Ah ! madame pouvait être tranquille, à cette heure !
Nana, le coude dans l’oreiller, ne répondait que par des hochements de tête. Sa chemise avait glissé, ses cheveux dénoués, embroussaillés, roulaient sur ses épaules.
— Sans doute, murmura-t-elle, devenue rêveuse ; mais comment faire pour attendre ? Je vais avoir toutes sortes d’embêtements aujourd’hui… Voyons, est-ce que le concierge est encore monté, ce matin ?
Alors, toutes deux causèrent sérieusement. On devait trois termes, le propriétaire parlait de saisie. Puis, il y avait une débâcle de créanciers, un loueur de voitures, une lingère, un couturier, un charbonnier, d’autres encore, qui venaient chaque jour s’installer sur une banquette de l’antichambre ; le charbonnier surtout se montrait terrible, il criait dans l’escalier. Mais le gros chagrin de Nana était son petit Louis, un enfant quelle avait eu à seize ans et qu’elle laissait chez sa nourrice, dans un village, aux environs de Rambouillet. Cette femme réclamait trois cents francs pour rendre Louiset. Prise d’une crise d’amour maternel, depuis sa dernière visite à l’enfant, Nana se désespérait de ne pouvoir réaliser un projet passé à l’idée fixe, payer la nourrice et mettre le petit chez sa tante, madame Lerat, aux Batignolles, où elle irait le voir tant quelle voudrait.
Cependant, la femme de chambre insinuait que madame aurait dû confier ses besoins au vieux grigou.
— Eh ! je lui ai tout dit, cria Nana ; il m’a répondu qu’il avait de trop fortes échéances.
Il ne sort pas de ses mille francs par mois… Le moricaud est panné, en ce moment ; je crois qu’il a perdu au jeu… Quant à ce pauvre Mimi, il aurait grand besoin qu’on lui en prêtât ; un coup de baisse l’a nettoyé, il ne peut seulement plus m’apporter des fleurs.
Elle parlait de Daguenet. Dans l’abandon du réveil, elle n’avait pas de secret pour Zoé. Celle-ci, habituée à de pareilles confidences, les recevait avec une sympathie respectueuse. Puisque madame daignait lui causer de ses affaires, elle se permettrait de dire ce qu’elle pensait. D’abord, elle aimait beaucoup madame, elle avait quitté exprès madame Blanche, et Dieu sait si madame Blanche faisait des pieds et des mains pour la ravoir ! Les places ne manquaient pas, elle était assez connue ; mais elle serait restée chez madame, même dans la gêne, parce qu’elle croyait à l’avenir de madame. Et elle finit par préciser ses conseils. Quand on était jeune, on faisait des bêtises. Cette fois, il fallait ouvrir l’œil, car les hommes ne songeaient qu’à la plaisanterie. Oh ! il allait en arriver ! Madame n’aurait qu’un mot à dire pour calmer ses créanciers et pour trouver l’argent dont elle avait besoin.
— Tout ça ne me donne pas trois cents francs, répétait Nana, en enfonçant les doigts dans les mèches folles de son chignon. Il me faut trois cents francs, aujourd’hui, tout de suite… C’est bête de ne pas connaître quelqu’un qui vous donne trois cents francs.
Elle cherchait, elle aurait envoyé à Rambouillet madame Lerat, qu’elle attendait justement le matin. Son caprice contrarié lui gâtait le triomphe de la veille. Parmi tous ces hommes qui l’avaient acclamée, dire qu’il ne s’en trouverait pas un pour lui apporter quinze louis ! Puis, on ne pouvait accepter de l’argent comme ça.
Mon Dieu ! qu’elle était malheureuse ! Et elle revenait toujours à son bébé, il avait des yeux bleus de chérubin, il bégayait : « Maman » d’une voix si drôle, que c’était à mourir de rire !
Mais, au même instant, la sonnerie électrique de la porte d’entrée se fit entendre, avec sa vibration rapide et tremblée. Zoé revint, murmurant d’un air confidentiel :
— C’est une femme.
Elle avait vu vingt fois cette femme, seulement elle affectait de ne jamais la reconnaître et d’ignorer quelles étaient ses relations avec les dames dans l’embarras.
