Vies imaginaires

Chapitre 9Frate Dolcino, Hérétique

Il apprit à connaître les choses saintes dans l’église d’OrtoSan Michele, où sa mère le soulevait pour qu’il pût toucher de sespetites mains les belles figures de cire pendues devant la SainteVierge. La maison de ses parents joignait le Baptistère. Trois foispar jour, à l’aube, à midi, au soir, il voyait passer deux frèresde l’ordre de Saint-François qui mendiaient du pain et emportaientles morceaux dans un panier. Souvent, il les suivait jusqu’à laporte du couvent. L’un de ces moines était très vieux : il disaitavoir été ordonné encore par saint François lui-même. Il promit àl’enfant de lui apprendre à parler aux oiseaux et à toutes lespauvres bêtes des champs. Dolcino passa bientôt ses journées dansle couvent. Il chantait avec les frères et sa voix était fraîche.Quand la cloche sonnait pour éplucher les légumes, il leur aidait ànettoyer leurs herbes autour du grand baquet. Le cuisinier Robertlui prêtait un vieux couteau et lui permettait de frotter lesécuelles avec sa touaille.
Dolcino aimait à regarder au réfectoire la couverture de la lampesur laquelle on voyait peints les douze apôtres avec des sandalesde bois aux pieds et des petits manteaux qui leur couvraient lesépaules.
Mais son plus grand plaisir était de sortir avec les frères quandils allaient mendier du pain de porte en porte, et de tenir leurpanier couvert d’une toile. Un jour qu’ils marchaient ainsi, àl’heure où le soleil était haut dans le ciel, on leur refusal’aumône dans plusieurs maisons basses sur la rive du fleuve. Lachaleur était forte : les frères avaient grand’soif et grand’faim.Ils entrèrent dans une cour qu’ils ne connaissaient point, etDolcino s’écria de surprise en déposant son panier. Car cette courétait tapissée de vignes feuillues et toute pleine de verdeurdélectable et transparente, des léopards y bondissaient avecbeaucoup d’animaux d’outre-mer, et on y voyait assis des jeunesfilles et des jeunes gens vêtus d’étoffes brillantes qui jouaientpaisiblement sur des vielles et des cithares. Là le calme étaitprofond, l’ombre épaisse et odorante. Tous écoutaient en silenceceux qui chantaient, et le chant était d’un mode extraordinaire.Les frères ne dirent rien ; leur faim et leur soif setrouvèrent satisfaits ; ils n’osèrent rien demander. Àgrand’peine, ils se décidèrent à sortir ; mais sur la rive dufleuve, en se retournant, ils ne virent point d’ouverture dans lamuraille. Ils crurent que c’était une vision de nécromancie,jusqu’au moment où Dolcino découvrit le panier. Il était rempli depains blancs comme si jésus de ses propres mains y eut multiplieles offrandes.
Ainsi fut révélé à Dolcino le miracle de la mendicité. Cependant,il n’entra point dans l’ordre, ayant reçu de sa vocation une idéeplus haute et plus singulière. Les frères l’emmenaient sur lesroutes lorsqu’ils allaient d’un couvent à un autre, de Bologne àModène, de Parme à Crémone, de Pistoïe à Lucques. Et ce fut à Pisequ’il se sentit entraîné par la véritable foi. Il dormait sur lacrête d’un mu, du palais épiscopal, lorsqu’il fut réveillé par leson du buccin. Une foule d’enfants qui portaient des rameaux et deschandelles allumées, entouraient sur la place un homme sauvage quisoufflait dans une trompette d’airain. Dolcino crut voir saintJean-Baptiste. Cet homme avait une barbe longue et noire ; ilétait vêtu d’un sac de cilice sombre, marqué d’une large croixrouge, depuis le col jusqu’aux pieds ; autour de son corpsétait attachée une peau de bête. Il s’écria d’une voix terrible :Laudato et benedetto et glorificato sia lo Patre ; etles enfants répétèrent tout haut ; Puis il ajouta : sia loFijo, et les enfants reprirent ; puis il ajouta :sialo Spiritu Sancto ; et les enfants dirent de mêmeaprès lui ; puis, il chanta avec eux : Alleluia, alieluia,alieluia ! Enfin il souffla dans sa trompette et se mit àprêcher. Sa parole était âpre comme du vin de Montagne mais elleattira Dolcino. Partout où le moine au cilice sonna du buccin,Dolcino vint l’admirer, désirant sa vie. C’était un ignorant agitéde violence ; il ne savait point le latin ; pour ordonnerla pénitence, clair : Penitenzagite ! Mais ilannonçait sinistrement les prédictions de Merlin, et de la Sibylle,et de l’abbé Joachim, qui sont dans le Livre desFigures ; il prophétisait que l’Ante-Christ était venusous la forme de l’empereur Frédéric Barberousse, que sa ruineétait consommée, et que les Sept Ordres allaient bientôt s’éleveraprès lui, suivant l’interprétation de l’Écriture. Dolcino lesuivit jusqu’à Parme, où il fut inspiré à comprendre tout.
L’Annonciateur précédait Celui qui devait venir, le fondateur dupremier des Sept Ordres. Sur la pierre levée de Parme, où depuisdes années, les podestats parlaient au peuple, Dolcino proclama lanouvelle foi. Il disait qu’il fallait se vêtir avec des manteletsde toile blanche, comme les apôtres qui étaient peints sur lacouverture de la lampe, dans le réfectoire des Frères Mineurs. Ilassurait qu’il ne suffisait point de se faire baptiser ; mais,afin de revenir entièrement à l’innocence des enfants, il sefabriqua un berceau, se fit lier de langes et demanda le sein à unefemme simple qui pleura de pitié. Afin de mettre sa chasteté àl’épreuve, il pria une bourgeoise de persuader à sa fille qu’ellecouchât toute nue contre lui dans un lit. Il mendia un sac plein dedeniers et les distribua aux pauvres, aux voleurs et aux fillescommunes, déclarant qu’il ne fallait plus travailler, mais vivre àla guise des animaux dans les champs. Robert, le cuisinier ducouvent, s’enfuit pour le suivre et le nourrir dans une écuellequ’il avait volée aux pauvres frères Les gens pieux crurent que letemps était revenu des Chevaliers de Jésus-Christ et des Chevaliersde Sainte-Marie, et de ceux qui avaient suivi jadis, errants etforcenés, Gerardino Secarelli. Ils s’attroupaient béats autour deDolcino et murmuraient : « Père, père, père ! » Mais lesFrères Mineurs le firent chasser de Parme. Une jeune fille de noblemaison, Margherita, courut après lui par la porte qui ouvre sur laroute de Plaisance. Il la couvrit d’un sac marqué d’une croix etl’emmena. Les porchers et les vachers les considéraient sur lalisière des champs. Beaucoup quittèrent leurs bêtes et vinrent àeux. Des femmes prisonnières que les hommes de Crémone avaientcruellement mutilées en leur coupant le nez, les implorèrent et lessuivirent. Elles avaient le visage enveloppé d’un lingeblanc ; Margherita les instruisit. Ils s’établirent tous dansune montagne boisée, non loin de Novare, et pratiquèrent la viecommune. Dolcino n’établit ni règle ni ordre aucun, étant assuréque telle était la doctrine des apôtres, et que toutes chosesdevaient être en charité. Ceux qui voulaient se nourrissaient avecles baies des arbres ; d’autres mendiaient dans lesvillages ; d’autres volaient du bétail. La vie de Dolcino etde Margherita fut libre sous le ciel. Mais les gens de Novare nevoulurent point le comprendre. Les paysans se plaignaient des volset du scandale. On fit venir une bande d’hommes d’armes pour cernerla montagne. Les Apôtres furent chassés par le pays. Pour Dolcinoet Margherita, on les attacha sur un âne, le visage tourné vers lacroupe ; on les mena jusqu’à la grande place de Novare. Ils yfurent brûlés sur le même bûcher, par ordre de justice. Dolcino nedemanda qu’une grâce : C’est qu’on les laissât vêtus, dans lesupplice, parmi les flammes, comme les Apôtres sur la couverture dela lampe, de leurs deux mantelets blancs.

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