Chapitre 17Cyril Tourneur, Poète tragique
Cyril Tourneur naquit de l’union d’un dieu inconnu avec uneprostituée. On trouve la preuve de son origine divine dansl’athéisme héroïque sous lequel il succomba. Sa mère lui transmitl’instinct de la révolution et de la luxure, la peur de la mort, lefrémissement de la volupté et la haine des rois ; il tint deson père l’amour de se couronner, l’orgueil de régner, et la joiede créer ; tous deux lui donnèrent le goût de la nuit, de lalumière rouge et du sang.
La date de sa naissance est ignorée ; mais il parut dans unejournée noire, sous une année pestilentielle.
Aucune protection céleste ne veilla sur la fille amoureuse qui futgrosse d’un dieu, car elle eut le corps taché de la peste quelquesjours avant d’accoucher, et la porte de sa petite maison futmarquée de la croix rouge. Cyril Tourneur vint au monde au son dela cloche de l’enterreur des morts ; et comme son père avaitdisparu dans le ciel commun des dieux, une charrette verte traînasa mère à la fosse commune des hommes. On rapporte que les ténèbresétaient si profondes que l’enterreur dut éclairer l’ouverture de lamaison pestiférée avec une torche de résine ; un autrechroniqueur assure que le brouillard sur la Tamise (où trempait lepied de la maison) se raya d’écarlate, et que de la gueule de lacloche d’appel s’échappa la voix des cynocéphales ; enfin, ilparaît hors de doute qu’une étoile flambante et furieuse semanifesta au-dessus du triangle du toit, faite de rayonsfuligineux, tordus, mal noués, et que l’enfant nouveau-né luimontra le poing par une lucarne, tandis qu’elle secouait sur luises boucles informes de feu. Ainsi entra Cyril Tourneur dans lavaste concavité de la nuit cimmérienne.
Il est impossible de découvrir ce qu’il pensa ou ce qu’il fitjusqu’à l’âge de trente ans, quels furent les symptômes de sadivinité latente, comment il se persuada de sa propre royauté. Unenote obscure et effrayée contient la liée de ses blasphèmes. Ildéclarait que Moïse n’avait été qu’un jongleur et qu’un nomméHeriots était plus habile que lui. Que le premier commencement dela religion n’était que de maintenir les hommes dans la terreur.Que le Christ méritait plutôt la mort que Barrabas, bien queBarrabas fût voleur et assassin. Que s’il entreprenait d’écrire unenouvelle religion, il l’établirait sur une méthode plus excellenteet plus admirable, et que le Nouveau Testament était d’un stylerépugnant. Qu’il avait autant de droit à battre monnaie que laReine d’Angleterre, et qu’il connaissait un certain Poole,prisonnier à Newgate, fort expert au mélange des métaux, avecl’aide duquel il prétendait un jour frapper l’or à sa propre image.Une âme pieuse a barré sur le parchemin d’autres affirmations plusterribles.
Mais ces paroles furent recueillies par une personne vulgaire. Lesgestes de Cyril Tourneur indiquent un athéisme plus vindicatif. Onle représente vêtu d’une longue robe noire, portant sur la tête uneglorieuse couronne à douze étoiles, le pied sur le globe céleste,élevant le globe terrestre dans sa main droite. Il parcourait lesrues dans les nuits de peste et d’orage. Il était blême comme lescierges consacrés et ses yeux luisaient mollement comme desbrûleurs d’encens. Certains affirment qu’il avait sur le flancdroit la marque d’un sceau extraordinaire ; mais il futimpossible de le vérifier après sa mort, puisque nul ne vit sadépouille.
Il fit sa maîtresse d’une prostituée du Bankside, qui fréquentaitles rues du bord de l’eau, et il l’aima uniquement. Elle était trèsjeune et sa figure était innocente et blonde. Les rougeurs yparaissaient comme des flammes vacillantes. Cyril Tourneur luidonna le nom de Rosamonde et eut d’elle une fille qu’il aima.Rosamonde mourut tragiquement, ayant été remarquée par un prince.On sait qu’elle but dans une coupe transparente du poison couleurd’émeraude.
Ce fut alors que la vengeance dans l’âme de Cyril se mêla àl’orgueil. Nocturne, il parcourut le Mail, tout le long du cortègeroyal, secouant dans sa main une torche à crinière enflammée, afind’éclairer le prince empoisonneur. La haine de toute autorité luimonta vers la bouche et aux mains. Il se fit épieur de grand’route,non pour voler, mais pour assassiner des rois. Les princes quidisparurent en ces temps furent illuminés par la torche de CytilTourneur et tués par lui.
Il s’embusquait sur les chemins de la reine, près des puits àgraviers et des fours à chaux. Il choisissait sa victime dans latroupe, s’offrait à l’éclairer parmi les fondrières, la menaitjusqu’à la gueule du puits, éteignait sa torche et précipitait. Legravier pleuvait après la chute. Ensuite Cyril, penché sur le bord,faisait tomber deux énormes pierres pour écraser les cris. Et lereste de la nuit, il veillait le cadavre qui se consumait dans lachaux, près du four rouge sombre.
Quand Cyril Tourneur eut assouvi sa haine des rois, il fut étreintpar la haine des dieux. L’aiguillon divin qu’il avait en luil’excita à créer. Il songea qu’il pourrait fonder une générationdans son propre sang, et se propager comme dieu sur terre. Ilregarda sa fille, et la trouva vierge et désirable. Pour accomplirson dessein à la face du ciel, il ne trouva point d’endroit plussignificatif qu’un cimetière. Il jura de braver la mort et de créerune nouvelle humanité au milieu de la destruction fixée par lesordres divins. Entouré de vieux os, il voulut engendrer de jeunesos. Cyril Tourneur posséda sa fille sur le couvercle d’uncharnier.
La fin de sa vie se perd dans un rayonnement obscur. On ne saitquelle main nous transmit la Tragédie de l’Athée et laTragédie du Vengeur. Une tradition prétend que l’orgueilde Cyril Tourneur se haussa encore. Il fit élever un trône dans sonjardin noir, et il avait coutume d’y siéger, couronné d’or, sous lafoudre. Plusieurs le virent et s’enfuirent, terrifiés par leslongues aigrettes bleuâtres qui voltigeaient au-dessus de sa tête.Il lisait un manuscrit des poèmes d’Empédocle, que personne n’a vudepuis. Il exprima souvent son admiration pour la mort d’Empédocle.Et l’année où il disparut fut de nouveau pestilentielle. Le peuplede Londres s’était retiré sur les barques amarrées au milieu de laTamise. Un météore effrayant évolua sous la lune. C’était un globede feu blanc, animé d’une sinistre rotation. Il se dirigea vers lamaison de Cyril Tourneur, qui sembla peinte de reflets métalliques.L’homme vêtu de noir et couronné d’or attendait sur son trône lavenue du météore. Il y eut, comme avant les batailles théâtrales,une alarme morne de trompettes. Cyril Tourneur fut enveloppé d’unelueur faite de sang rose volatilisé. Des trompettes, dressées dansla nuit, sonnèrent, comme au théâtre, une fanfare funèbre. Ainsifut précipité Cyril Tourneur vers un dieu inconnu dans le taciturnetourbillonnement du ciel.
