Vies imaginaires

Chapitre 12Nicolas Loyseleur, Juge

Il naquit le jour de l’Assomption, et fut dévot à la Vierge. Sacoutume était de l’invoquer en toutes les circonstances de sa vieet il ne pouvait entendre son nom sans avoir les yeux pleins delarmes. Après qu’il eut étudié dans un petit grenier de la rueSaint-Jacques sous la férule d’un clerc maigre, en compagnie detrois enfants qui marmottaient le Donat et les psaumes de laPénitence, il apprit, laborieusement la Logique d’Okam. Ainsi ildevint de bonne heure bachelier et maître ès arts. Les vénérablespersonnes qui amusaient remarquèrent en lui une grande douceur etune onction charmante. Il avait des lèvres grasses d’où les parolesglissaient pour adorer. Dès qu’il obtint son baccalauréat dethéologie, l’Église eut les yeux sur lui. Il officia d’abord dansle diocèse de l’évêque de Beauvais qui connut ses qualités et seservit de lui pour aviser les Anglais devant Chartres sur diversmouvements des capitaines français. Quand il eut environtrente-cinq ans d’âge, on le fit chanoine de la cathédrale deRouen. Là, il fut bon ami de Jean Bruillot, chanoine et chantre,avec lequel il psalmodiait de belles litanies en l’honneur deMarie.
Parfois il faisait remontrance à Nicole Coppequesne, qui était deson chapitre, sur sa fâcheuse prédilection pour sainte Anastasie.Nicole Coppequesne ne se lassait point d’admirer qu’une fille aussisage eut enchanté un préfet romain au point de le rendre amoureux,dans une cuisine, des marmites et des chaudrons qu’il embrassaitavec ferveur ; tant que, la figure toute noircie, il devintsemblable à un démon. Mais Nicolas Loyseleur lui montrait combienla puissance de Marie fut supérieure lorsqu’elle rendit à la vie unmoine noyé. C’était un moine lubrique, mais qui n’avait jamais omisde révérer la Vierge. Une nuit, se levant pour aller à sesmauvaises œuvres, il eut soin, tandis qu’il passait devant l’autelde Notre-Dame, d’accomplir une génuflexion, et de la saluer. Salubricité le fit, cette nuit-là même, noyer dans la rivière. Maisles démons ne parvinrent point à l’emporter, et quand les moinestirèrent son corps de l’eau, le jour suivant, il rouvrit les yeux,ranimé par la gracieuse Marie. « Ah ! cette dévotion est unremède choisi, soupirait le chanoine, et une vénérable et discrètepersonne telle que vous, Coppequesne, doit lui sacrifier l’amourd’Anastasie. »
La grâce persuasive de Nicolas Loyseleur ne fut point oubliée parl’évêque de Beauvais lorsqu’il commença d’instruire à Rouen leprocès de Jeanne la Lorraine. Nicolas se vêtit d’habits courts,laïques, et, sa tonsure cachée sous un chaperon, se fit introduiredans la petite cellule ronde, sous un escalier, où était enferméela prisonnière.
– Jeannette, dit-il, se tenant dans l’ombre, il me semble que c’estsainte Katherine qui m’envoie vers vous.
– Et au nom de Dieu qui êtes-vous donc ? dit Jeanne.
– Un pauvre cordonnier de Greu, dit Nicolas – hélas ! de notremalheureux pays ; et les « Godons » m’ont pris comme vous, mafille – louée puissiez-vous être du ciel ! Je vous connaisbien, allez ; et je vous ai vue mainte et mainte fois quandvous veniez prier la très sainte Mère de Dieu dans l’église deSainte-Marie de Bermont. Et avec vous j’ai souvent ouï les messesde notre bon curé Guillaume Front. Hélas ! et voussouvenez-vous bien de Jean Moreau et de Jean Barre deNeufchâteau ? Ce sont mes compères.
Alors Jeanne pleura.
– Jeannette, ayez confiance en moi, dit Nicolas. On m’a ordonnéclerc quand j’étais enfant. Et, tenez, voici la tonsure.Confessez-vous, mon enfant, confessez-vous en toute liberté, car jesuis ami de notre gracieux roi Charles.
– Je me confesserai bien volontiers à vous, mon dit la bonneJeanne.
Or on avait percé un trou dans la muraille ; et au dehors,sous un degré de l’escalier, Guillaume Manchon et Bois-Guillaumeinscrivaient les minutes de la confession. Et Nicolas Loyseleurdisait :
– Jeannette, persistez dans vos paroles, et soyez constante, – lesAnglais n’oseront point vous faire de mal.
Le lendemain Jeanne vint devant les juges. Nicolas Loyseleurs’était placé avec un notaire dans le retrait d’une fenêtre,derrière un drap de serge, afin de faire grossoyer les chargesseulement et laisser en blanc les excuses. Mais les deux autresgreffiers réclamèrent. Lorsque Nicolas reparut dans la salle, ilfit de petits signes à Jeanne afin qu’elle ne semblât pointsurprise, et assista sévèrement l’interrogatoire.
Le 9 mai, il opina dans la grosse tour du château que lestourmentements étaient instants.
Le 12 mai, les juges s’assemblèrent dans la maison de l’évêque deBeauvais, afin de délibérer s’il était utile de mettre Jeanne à latorture. Guillaume Erart pensait que ce n’était point la peine, yayant matière assez ample et sans torture. Maître Nicolas Loyseleurdit qu’il lui semblait que pour la médecine de son âme, il seraitbon qu’elle fût mise à la torture ; mais son conseil neprévalut pas.
Le 24 mai, Jeanne fut menée au cimetière de Saint-Ouen, où on lafit monter sur un échafaud de plâtre. Elle trouva près d’elleNicolas Loyseleur qui lui parlait à l’oreille tandis que GuillaumeErart la prêchait. Quand elle fut menacée du feu, elle devintblanche ; tandis que le chanoine la soutenait, il cligna desyeux vers les juges et dit : « Elle abjurera. » Il lui conduisit lamain pour marquer d’une croix et d’un rond le parchemin qu’on luitendit. Puis il l’accompagna sous une petite porte basse et luicaressa les doigts :
– Ma jeannette, lui dit-il, vous avez fait une bonne journée, s’ilplaît à Dieu ; vous avez sauvé votre âme. Jeanne, ayezconfiance en moi, parce que si vous le voulez, vous serez délivrée.Recevez vos habits de femme ; faites tout ce qu’on vousordonnera ;. autrement vous seriez en danger de mort. Et sivous faites ce que je vous dis, vous serez sauvée, vous aurezbeaucoup de bien et vous n’aurez point de mal ; mais vousserez en la puissance de l’Église…
Le même jour, après dîner, il vint la voir dans sa nouvelle prison.C’était une chambre moyenne du château où on arrivait par huitdegrés. Nicolas s’assit sur le lit près duquel était un gros boislié à une chaîne de fer.
– Jeannette, lui dit-il, vous voyez comment Dieu et Notre-Dame vousont fait en ce jour une grande miséricorde, puisqu’ils vous ontreçue en la grâce et miséricorde de notre Sainte Mèrel’Église ; il faudra obéit bien humblement aux sentences etordonnances des juges et personnes ecclésiastiques, quitter vosanciennes imaginations et ne point y retourner, sans quoi l’Églisevous abandonnerait à jamais. Tenez, voici d’honnêtes vêtements deprude femme, Jeannette, ayez-en grand soin ; et faites bienvite tondre ces cheveux que je vous vois et qui sont taillés enrotonde.
Quatre jours après, Nicolas se glissa la nuit dans la chambre deJeanne et lui vola la chemise et la cotte qu’il lui avait données.Quand on lui annonça qu’elle avait repris ses habits d’homme:
– Hélas ! dit-il, elle est relapse et chue bien profondémentdans le mal.
Et dans la chapelle de l’archevêché, il répéta les paroles dudocteur Gilles de Duremort :
– Nous juges, nous n’avons qu’à déclarer Jeanne hérétique et àl’abandonner à la justice séculière en la priant d’agir doucementavec elle.
Avant qu’on la menât au morne cimetière, il vint l’exhorter encompagnie de Jean Toutmouillé.
– Ô Jeannette, lui dit-il, ne cachez plus la vérité ; il nefaut penser maintenant qu’au salut de votre âme. Mon enfant,croyez-moi : tout à l’heure, parmi l’assemblée, vous voushumilierez et vous ferez, à genoux, votre confession publique.Qu’elle soit publique, Jeanne, humble et publique, pour la médecinede votre âme.
Et Jeanne le pria de l’en faire souvenir craignant de ne point oserdevant tant de monde.
Il demeura pour la voir brûler. C’est alors que se manifestavisiblement sa dévotion à la Vierge. Sitôt qu’il entendit lesappels de Jeanne à sainte Marie, il commença de pleurer à chaudeslarmes. Tant le nom de Notre-Dame le remuait. Les soldats anglaiscrurent qu’il avait pitié, le souffletèrent et le poursuivirentl’épée haute. Si le comte de Warwick n’eût étendu la main sur lui,on l’égorgeait. Il se hissa péniblement sur un cheval du comte ets’enfuit.
Pendant de longues journées il erra sur les routes de France,n’osant retourner en Normandie et craignant les gens du roi. Enfinil arriva dans Bâle. Sur le pont de bois, entre les maisonspointues, couvertes de tuiles striées en ogives, et les poivrièresbleues et jaunes, il eut soudain un éblouissement devant la lumièredu Rhin ; il crut qu’il se noyait, comme le moine lubrique, aumilieu de l’eau verte qui tourbillonnait dans ses yeux ; lemot de Marie s’étouffa dans sa gorge, et il mourut avec unsanglot.

Auteurs::

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer