Vies imaginaires

Chapitre 14Alain le Gentil, Soldat

Il servit le roi Charles VII dès l’âge de douze ans, commearcher, ayant été enlevé par des hommes de guerre dans le plat paysde Normandie. La manière dont il fut enlevé fut telle. Tandis qu’onallumait les granges, qu’on écorchait les jambes des laboureurs àcouteaux de ceinture, et qu’on jetait les fillettes à bas sur leslits de sangles, rompus, le petit Alain s’était blotti dans unevieille pipe de vin défoncée à l’entrée du pressoir. Les hommes deguerre renversèrent la pipe et y trouvèrent un garçonnet. Onl’emporta à tout sa chemise et sa cotte hardie. Le capitaine luifit donner un petit jaquet de cuir et un ancien chaperon qui venaitde la bataille de Saint-Jacques. Perrin Godin lui apprit à tirer del’arc et à ficher proprement son carreau dans le blanc. Il passa deBordeaux à Angoulême et du Poitou à Bourges, vit Saint-Pourçain, oùse tenait le roi, franchit les marches de Lorraine, visita Toul,revint en Picardie, entra en Flandres, traversa Saint-Quentin, viravers la Normandie, et pendant vingt-trois ans, courut la France, encompagnie armée, où il connut l’Anglais Jehan Poule-Gras, qui luifit savoir la façon de jurer par Godon, Chiquerello le Lombard, quilui enseigna à guérir le feu Saint-Antoine, et la jeune Ydre deLaon, qui lui montra à abattre ses brayes.
Au Ponteau de Mer, son compagnon Bernard d’Anglades lui persuada dese mettre hors l’ordonnance royale, lui assurant qu’ils vivraientgrandement tous deux en enseignant les dupes avec les dés pipés,qu’on nomme « gourds ». Ils le firent, sans quitter leur attirail,et ils feignaient de jouer, à l’orée des murs du cimetière, sur untabourin volé. Un mauvais sergent de l’official, Pierre Empongnart,se fit montrer les subtilités de leur jeu et leur dit qu’ils netarderaient pas à être pris : mais qu’il fallait hardiment jurerqu’ils fussent clercs, afin d’échapper aux gens du roi et deréclamer la justice de l’Église, et, pour cela, tondre tout net lehaut de leurs têtes et jeter promptement, en cas de besoin, leurscollets déchiquetés et leurs manches de couleur. Il les tonsuralui-même avec les ciseaux consacrés et leur fit marmotter les septPsaumes et le verset Dominus pars. Puis, ils tirèrent chacun deleur côté, Bernard avec Bietrix la Clavière, et Alain avec Lorenetela Chandelière.
Comme Lorenete voulait un surcot de drap vert. Alain guetta lataverne du Cheval-Blanc à Lisieux, où ils avaient bu un broc devin. Il revint la nuit dans le jardin, fit un trou au mur avec sajaveline, et entra dans la salle où il trouva sept écuellesd’étain, un chaperon rouge et une verge d’or. Jaquet le Grand,fripier de Lisieux, les changea très bien contre un surcot tel quele désirait Lorenete.
À Bayeux, Lorenete demeura dans une petite maison peinte, où ondisait qu’étaient les étuves des femmes, et la maîtresse des étuvesne fit que rire quand Alain le Gentil voulut la reprendre. Elle lereconduisit à l’huis, la chandelle au poing, et une grosse pierredans l’autre main, lui demandant s’il avait point envie qu’elle luien frottât le museau pour lui faire faire la baboue. Alains’enfuit, en renversant sa chandelle, tirant du doigt à la bonnefemme ce qui lui parût être une verge précieuse : mais elle n’étaitque de cuivre surdoré, avec une grosse pierre rosecontrefaite.
Puis Alain partit errant, et à Maubusson rencontra, dansl’hôtellerie du Papegaut, Karandas, son compagnon d’armes, quimangeait des tripes avec un autre homme nommé Jehan le Petit.Karandas portait encore son vouge, et Jehan le Petit avait unebourse avec ses aiguillettes, pendante à la ceinture. Le mordant dela ceinture était d’argent fin. Après avoir bu, ils délibérèrenttous trois d’aller à Senlis par le bois. Ils se mirent en route surla tarde, et quand ils furent au plein de la forêt, sans lumière,Alain le Gentil traîna la jambe. Jehan le Petit marchait devant. Etdans le noir, Alain lui donna rudement de sa javeline entre lesdeux épaules, cependant que Karandas lui croulait son vouge sur latête. Il tomba ventre à terre, et Alain, l’enfourchant, lui coupala gorge de sa dague, d’outre en outre. Puis, ils lui bourrèrent lecou de feuilles sèches, afin qu’il n’y eût pas une mare de sang surle chemin. La lune parut à une clairière : Alain coupa le mordantde la ceinture, et dénoua les aiguillettes de la bourse, où il yavait seize lyons d’or et trente-six patars. Il garda les lyons, etjeta la bourse avec les virelants à Karandas, pour sa peine, tenantla javeline haute. Là, ils se départirent l’un de l’autre, aumilieu de la clairière, Karandas jurant le sang Dieu.
Alain le Gentil n’osa toucher Senlis et revint par détours jusquevers la ville de Rouen. Comme il s’éveillait, après sa nuit, sousune haie fleurie, il se vit entouré par des gens cavaliers qui luiattachèrent les mains et le conduisirent aux prisons. Près duguichet, il se glissa derrière la croupe d’un cheval, et courut àl’église de Saint-Patrice, où il se logea contre le maître-autel.Les sergents ne purent passer le porche. Alain, étant en franchise,hanta librement la nef et les chœurs, vit de beaux calices de métalriche et des burettes bonnes à fondre. Et la nuit suivante, il eutpour compagnons Denisot et Marignon, larrons comme lui. Marignonavait une oreille coupée. Ils ne savaient que manger. Ils envièrentles petites souris rôdeuses qui nichaient entre les dalles ets’engraissaient à grignoter les bribes du pain sacré. La troisièmenuit, ils durent sortir, la faim aux dents. Les gens de justice lesempoignèrent, et Alain, qui se cria clerc, avait oublié d’arracherses manches vertes.
Il demanda aussitôt à aller au retrait, décousit son jaquet, etenfonça les manches parmi l’ordure ; mais les hommes de lageôle avertirent le prévôt. Un barbier vint raser entièrement latête d’Alain le Gentil, pour effacer sa tonsure. Les juges rirentdu pauvre latin de ses psaumes. Il eut beau jurer qu’un évêquel’avait confirmé d’un soufflet, quand il avait dix ans : il ne putvenir à bout des pâtres-nôtres. On le mit à la question comme unhomme lai, sur le petit tréteau, puis sur le grand tréteau. Au feudes cuisines de la prison, il déclara ses crimes, les membres toutaffolés par l’étirement des cordes, et la gorge rompue. Lelieutenant du prévôt prononça la sentence, sur les carreaux. Il futlié à la charrette, traîné jusqu’aux fourches, et pendu. Son corpsse hâla au soleil. Le bourreau prit son jaquet, ses manchesdécousues, et un beau chaperon de drap fin, fourré de vair, qu’ilavait volé dans une bonne hôtellerie.

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