Vies imaginaires

Chapitre 20Walter Kennedy, Pirate illettré

Le capitaine Kennedy était Irlandais et ne savait ni lire, niécrire. Il parvint au grade de lieutenant, sous le grand Roberts,pour le talent qu’il avait dans la torture. Il possédaitparfaitement l’art de tordre une mèche autour du front d’unprisonnier, jusqu’à lui faire sortir les yeux, ou de lui caresserla figure avec des feuilles de palmier enflammées. Sa réputationfut consacrée au jugement qui fut fait, à bord leCorsaire, de Darby Mullin, soupçonné de trahison. Lesjuges s’assirent contre l’habitacle du timonier, devant un grandbol de punch, avec des pipes et du tabac ; puis le procèscommença. On allait voter sur la sentence, quand un des jugesproposa de fumer encore une pipe avant la délibération. AlorsKennedy se leva, tira sa pipe de sa bouche, cracha, et parla en cestermes :
– Sacredieu ! messieurs et gentilshommes de fortune, le diablem’emporte si nous ne pendons pas Darby Mullin, mon vieux camarade.Darby est un bon garçon, sacredieu ! jeanfoutre qui dirait lecontraire, et nous sommes gentilshommes, diable ! On a souquéensemble, sacredieu ! et je l’aime de tout mon cœur,foutre ! Messieurs et gentilshommes de fortune, je le connaisbien ; c’est un vrai bougre ; s’il vit, il ne serepentira jamais ; le diable m’emporte s’il se repent,n’est-ce pas, mon vieux Darby ? Pendons-le, sacredieu !et, avec la permission de l’honorable compagnie, je vais boire unbon coup à sa santé.
Ce discours parut admirable et digne des plus nobles oraisonsmilitaires qui sont rapportées par les anciens. Roberts futenchanté. De ce jour, Kennedy prit de l’ambition. Au large desBarbades, Roberts s’étant égaré dans une chaloupe à la poursuited’un vaisseau portugais, Kennedy força ses compagnons à l’élirecapitaine du Corsaire, et fit voile à son compte. Ilscoulèrent et pillèrent nombre de brigantines et galères, chargéesde sucre et de tabac du Brésil, sans compter la poudre d’or, et lessacs pleins de doublons et de pièces de huit. Leur drapeau était desoie noire, avec une tête de mort, un sablier, deux os croisés, etau-dessous un cœur surmonté d’un dard, d’où tombaient trois gouttesde sang. En cet équipage, ils rencontrèrent une chaloupe bienpaisible de Virginie, dont le capitaine était un Quaker pieux,nommé Knot. Cet homme de Dieu n’avait à son bord ni rhum, nipistolet, ni sabre, ni coutelas ; il était vêtu d’un longhabit noir, et coiffé d’un chapeau à larges bords de couleurpareille.
– Sacredieu ! dit le capitaine Kennedy, c’est un bon vivant,et gai ; voilà ce que j’aime ; on ne fera pas de mal àmon ami, Monsieur le capitaine Knot, qui est habillé de façon siréjouissante.
M. Knot s’inclina, en faisant des momeries silencieuses.
– Amen, fit M. Knot. Ainsi soit-il.
Les pirates firent des cadeaux à M. Knot. Ils lui offrirent trentemoidores, dix rouleaux de tabac du Brésil, et des sachetsd’émeraudes. M. Knot prit très bien les moidores, les pierresprécieuses et le tabac.
– Ce sont des présents qu’il est permis d’accepter, pour en faireun usage pieux. Ah ! plût au ciel que nos amis, qui sillonnentla mer, fussent tous animés de semblables sentiments ! LeSeigneur accepte toutes les restitutions. Ce sont, pour ainsi dire,les membres du veau, et les parties de l’idole Dagon, que vous luioffrez, mes amis, en sacrifice. Dagon règne encore dans ces paysprofanes, et son or donne de mauvaises tentations.
– Bougre de Dagon, dit Kennedy, tais ta gueule, sacredieu !prends ce qu’on te donne, et bois un coup.
Alors, M. Knot s’inclina paisiblement : mais il refusa son quart derhum.
– Messieurs mes amis, dit-il…
– Gentilshommes de fortune, sacredieu ! cria Kennedy.
– Messieurs mes amis gentilshommes, reprit M. Knot, les liqueursfortes sont, pour ainsi dire, des aiguillons de tentation que notrefaible chair ne saurait point supporter. Vous autres, mesamis…
– Gentilshommes de fortune, sacredieu ! cria Kennedy.
– Vous autres, mes amis et fortunés gentilshommes, reprit M. Knot,qui êtes endurcis par de longues épreuves contre le Tentateur, ilest possible, probable, dirai-je, que vous n’en souffrez pointd’inconvénient ; mais vos amis seraient incommodés, gravementincommodés…
– Incommodés au diable ! dit Kennedy. Cet homme parleadmirablement, mais je bois mieux. Il nous mènera en Caroline voirses excellents amis qui possèdent sans doute d’autres membres duveau qu’il dit. N’est-ce pas, Monsieur le capitaineDagon ?
– Ainsi soit-il, dit le Quaker, mais Knot est mon nom.
Et il s’inclina encore. Les grands bords de son chapeau tremblaientsous le vent.
Le Corsaire jeta l’ancre dans une crique favorite del’homme de Dieu. Il promit d’amener ses amis, et revint en effet,le soir même, avec une compagnie de soldats envoyés par M.Spotswood, gouverneur de la Caroline. L’homme de Dieu jura à sesamis, les fortunés gentilshommes, que ce n’était qu’à l’effet deles empêcher d’introduire en ces pays profanes leurs tentatricesliqueurs. Et quand les pirates furent arrêtés :
– Ah ! mes amis, dit M. Knot, acceptez toutes lesmortifications, ainsi que je l’ai fait.
– Sacredieu ! mortification est le mot, jura Kennedy.
Il fut mis aux fers à bord d’un transport pour être jugé à Londres.Old Bailey le reçut. Il fit des croix sur tous ses interrogatoires,et y posa la même marque que sur ses quittances de prise. Sondernier discours fut prononcé sur le quai de l’Exécution, où labrise de mer ballottait les cadavres d’anciens gentilshommes defortune, pendus dans leurs chaînes.
– Sacredieu ! c’est bien de l’honneur, dit Kennedy, enregardant les pendus. Ils vont m’accrocher à côté du capitaine Kid.Il n’a plus d’yeux, mais cela doit bien être lui. Il n’y avait quelui pour porter un si riche habit de drap cramoisi. Kid a toujoursété un homme élégant. Et il écrivait ! Il connaissait seslettres, foutre ! Une si belle main ! Excuse, capitaine.(Il salua le corps sec en habit cramoisi.) Mais on a été aussigentilhomme de fortune.

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