Chapitre 21Le Major Stede Bonnet, Pirate par humeur
Le Major Stede Bonnet était un gentilhomme retraité de l’arméequi vivait sur ses plantages, dans l’île de Barbados, vers 1715.Ses champs de cannes à sucre et de caféiers lui donnaient desrevenus, et il fumait avec plaisir du tabac qu’il cultivaitlui-même. Ayant été marié, il n’avait point été heureux en ménage,et on disait que sa femme lui avait tourné la cervelle. En effet samanie ne le prit guère qu’après la quarantaine, et d’abord sesvoisins et ses domestiques y cédèrent innocemment.
La manie du Major Stede Bonnet fut telle. En toute occasion, ilcommença de déprécier la tactique terrestre et de louer la marine.Les seuls noms qu’il eût à la bouche étaient ceux d’Avery, deCharles Vane, de Benjamin Hornigold et d’Edward Teach. C’étaient,selon lui, de hardis navigateurs et des hommes d’entreprise. Ilsécumaient dans ce temps la mer des Antilles. S’il advenait qu’onles nommait pirates devant le Major, celui-ci s’écriait :
– Loué donc soit Dieu pour avoir permis à ces pirates, comme vousdites de donner l’exemple de la vie franche et commune que menaientnos aïeux. Lors il n’y avait point de possesseurs de richesses, nide gardiens de femmes, ni d’esclaves pour fournir le sucre, lecoton ou l’indigo ; mais un dieu généreux dispensait touteschoses et chacun en recevait sa part. Voilà pourquoi j’admireextrêmement les hommes libres qui partagent les biens entre eux etmènent ensemble la vie des compagnons de fortune.
Parcourant ses plantages, le Major frappait souvent l’épaule d’untravailleur :
– Et ne ferais-tu pas mieux, imbécile, d’arrimer dans quelque flûteou brigantine les ballots de la misérable plante sur les pousses delaquelle tu verses ici ta sueur ?
Presque tous les soirs, le Major réunissait ses serviteurs sous lesappentis à grains, où il leur lisait, à la chandelle, tandis quedes mouches de couleur bruissaient autour, les grandes actions despirates d’Hispaniola et de l’île de la Tortue. Car des feuillesvolantes avertissaient de leurs rapines les villages et lesfermes.
– Excellent Vanel s’écriait le Major. Brave Hornigold, véritablecorne d’abondance emplie d’or ! Sublime Avery, chargé desjoyaux du grand Mogol et roi de Madagascar ! Admirable Teach,qui as su gouverner successivement quatorze femmes et t’endébarrasser, et qui as imaginé de livrer tous les soirs la dernière(elle n’a que seize ans) à tes meilleurs compagnons (par puregénérosité, grandeur d’âme et science du monde) dans ta bonne îled’Okerecok ! Ô qu’heureux serait celui qui suivrait votresillage, celui qui boirait son rhum avec toi, Barbe-Noire, maîtrede La Revanche de Reine-Anne !
Tous discours que les domestiques du Major écoutaient avec surpriseet en silence ; et les paroles du Major n’étaient interrompuesque par le léger bruit mat des petits lézards, à mesure qu’ilstombaient du toit, la frayeur relâchant les ventouses de leurspattes. Puis le Major, abritant la chandelle de la main, traçait desa canne parmi les feuilles de tabac toutes les manœuvres navalesde ces grands capitaines et menaçaient de la loi de Moïse (c’estainsi que les pirates nomment une bastonnade de quarante coups)quiconque ne comprendrait point la finesse des évolutions tactiquespropres à la flibuste.
Finalement le Major Stede Bonnet ne put y résister davantage ;et ayant acheté une vieille chaloupe de dix pièces de canons, ill’équipa de tout ce qui convenait à la piraterie comme coutelas,arquebuses, échelles, planches, grappins, haches, Bibles (pourprêter serment), pipes de rhum, lanternes, suie à noircir levisage, poix, mèches à faire brûler entre les doigts des richesmarchands et force drapeaux noirs à tête de mort blanche, avec deuxfémurs croisés et le nom du vaisseau : La Revanche. Puis, il fitmonter soudain à bord soixante-dix de ses domestiques et prit lamer, de nuit, droit à l’Ouest, rasant Saint-Vincent, pour doublerle Yucatan et écumer toutes les côtes jusqu’à Savannah (où iln’arriva point).
Le Major Stede Bonnet ne connaissait rien aux choses de la mer. Ilcommença donc à perdre la tête entre la boussole et l’astrolabe,brouillant artimon avec artillerie, misaine avec dizaine,boute-dehors avec boute-selle, lumières de caronade avec lumièresde canon, écoutille avec écouvillon, commandant de charger pourcarguer, bref, tant agité par le tumulte des mots inconnus et lemouvement inusité de la mer, qu’il pensa regagner la terre deBarbados, si le glorieux désir de hisser le drapeau noir à la vuedu premier vaisseau ne l’eût maintenu dans son dessein. Il n’avaitembarqué nulles provisions, comptant sur son pillage. Mais lapremière nuit on n’aperçut pas les feux de la moindre flûte. LeMajor Stede Bonnet décida donc qu’il faudrait attaquer unvillage.
Ayant rangé tous ses hommes sur le pont, il leur distribua descoutelas neufs et les exhorta à la plus grande férocité ; puisfit apporter un baquet de suie dont il se noircit lui-même levisage, en leur ordonnant de l’imiter, ce qu’ils firent non sansgaîté.
Enfin, jugeant d’après ses souvenirs qu’il convenait de stimulerson équipage avec quelque boisson coutumière aux pirates, il leurfit avaler à chacun une pinte de rhum mêlée de poudre (n’ayantpoint de vin qui est l’ingrédient ordinaire en piraterie). Lesdomestiques du Major obéirent ; mais, contrairement auxusages, leur figure ne s’enflamma pas de fureur. Ils s’avancèrentavec assez d’ensemble à bâbord et à tribord, et, penchant leursfaces noires sur les bastingages, offrirent cette mixture à la merscélérate. Après quoi, La Revanche étant à peu près échouée sur lacôte de Saint-Vincent, ils débarquèrent en chancelant.
L’heure était matinale, et les visages étonnés des villageoisn’excitaient point à la colère. Le cœur du Major lui-même n’étaitpas disposé à des hurlements. Il fit donc fièrement l’emplette deriz et de légumes secs avec du porc salé, lesquels il paya (enfaçon de pirate et fort noblement, lui sembla-t-il) avec deuxbarriques de rhum et un vieux câble. Après quoi, les hommesréussirent péniblement à remettre La Revanche à flot ; et leMajor Stede Bonnet, enflé de sa première conquête, reprit lamer.
Il fit voile tout le jour et toute la nuit ne sachant point de quelvent il était poussé. Vers l’aube du second jour, s’étant assoupicontre l’habitacle du timonier, fort gêné de son coutelas et de sonespingole, le Major Stede Bonnet fut éveillé par le cri :
– Ohé de la chaloupe !
Et il aperçut à une encâblure le bout-dehors d’un vaisseau qui sebalançait. Un homme très barbu était à la proue. Un petit drapeaunoir flottait au mât.
– Hisse notre pavillon de mort ! s’écria le Major StedeBonnet.
Et, se souvenant que son titre était d’armée de terre, il décidasur-le-champ de prendre un autre nom, suivant d’illustres exemples.Sans aucun retard, il répondit donc :
– Chaloupe La Revanche, commandée par moi, capitaine Thomas, avecmes compagnons de fortune.
Sur quoi l’homme barbu se mit à rire :
– Bien rencontré, compagnon, dit-il. Nous pourrons voguer deconserve. Et venez boire un peu de rhum à bord de La Revanche de laReine-Anne.
Le Major Stede Bonnet comprit de suite qu’il avait rencontré lecapitaine Teach, Barbe-Noire, le plus fameux de ceux qu’iladmirait. Mais sa joie fut moins grande qu’il ne l’eût pensé. Ileut le sentiment qu’il allait perdre sa liberté de pirate.Taciturne, il passa sur le bord du vaisseau de Teach, qui le reçutavec beaucoup de grâce, le verre en main.
– Compagnon, dit Barbe-Noire, tu me plais infiniment. Mais tunavigues avec imprudence. Et, si tu m’en crois, capitaine Thomas,tu demeureras dans notre bon vaisseau, et je ferai diriger tachaloupe par ce brave homme très expérimenté qui s’appelleRichards ; et sur le vaisseau de Barbe-Noire tu auras toutloisir de profiter en la liberté d’existence des gentilshommes defortune.
Le Major Stede Bonnet n’osa refuser. On le débarrassa de soncoutelas et de son espingole. Il prêta serment sur la hache (carBarbe-Noire ne pouvait supporter la vue d’une Bible) et on luiassigna sa ration de biscuit et de rhum, avec sa part des prisesfutures. Le Major ne s’était point imaginé que la vie des piratesfût aussi réglementée. Il subit les fureurs de Barbe-Noire et lesaffres de la navigation. Étant parti de Barbados en gentilhomme,afin d’être pirate à sa fantaisie, il fut ainsi contraint dedevenir véritablement pirate sur La Revanche de laReine-Anne.
Il mena cette vie pendant trois mois, durant lesquels il assistason maître dans treize prises, puis trouva moyen de repasser sur sapropre chaloupe, La Revanche, sous le commandement de Richards. Enquoi il fut prudent, car la nuit suivante, Barbe-Noire fut attaquéà l’entrée de son île d’Okerecok par le lieutenant Maynard, quiarrivait de Bathtown. Barbe-Noire fut tué dans le combat, et lelieutenant ordonna qu’on lui coupât la tête et qu’on l’attachât aubout de son beaupré ; ce qui fut fait.
Cependant, le pauvre capitaine Thomas s’enfuit vers la Caroline duSud et navigua tristement encore plusieurs semaines. Le gouverneurde Charlestown, averti de son passage, délégua le colonel Rhet pours’emparer de lui à l’île de Sullivans. Le capitaine Thomas selaissa prendre. Il fut mené à Charlestown en grande pompe, sous lenom de Major Stede Bonnet, qu’il réassuma sitôt qu’il le put. Ilfut mis en geôle jusqu’au 10 novembre 1718, où il comparut devantla cour de la vice-amirauté. Le chef de la justice, Nicolas Trot,le condamna à mort par le très beau discours que voici :
– Major Stede Bonnet, vous êtes convaincu de deux accusations depiraterie : mais vous savez que vous avez pillé au moins treizevaisseaux. En sorte que vous pourriez être accusé de onze chefs deplus ; mais deux nous suffiront (dit Nicolas Trot), car ilssont contraires à la loi divine qui ordonne : Tu ne déroberas point(Exod. 20, 15) et l’apôtre saint Paul déclare expressément que leslarrons n’hériteront point le Royaume de Dieu (1. Cor. 6, 10). Maisencore êtes-vous coupable d’homicide : et les assassins (ditNicolas Trot) auront leur part dans l’étang ardent de feu et desoufre qui est la seconde mort (Apoc. 21, 8). Et qui donc (ditNicolas Trot) pourra séjourner avec les ardeurs éternelles ?(Esaï. 33, 14). Ah ! Major Stede Bonnet, j’ai juste raison decraindre que les principes de la religion dont on a imbu votrejeunesse (dit Nicolas Trot) ne soient très corrompus par votremauvaise vie et par votre trop grande application à la littératureet à la vaine philosophie de ce temps ; car si votre plaisireût été en la loi de L’Éternel (dit Nicolas Trot) et que vousl’eussiez méditée nuit et jour (Psal. 1, 2) vous auriez trouvé quela parole de Dieu était une lampe à vos pieds et une lumière à vossentiers (Psal. 119, 105). Mais ainsi n’avez-vous fait. Il ne vousreste donc qu’à vous fier sur l’Agneau de Dieu (dit Nicolas Trot)qui ôte le péché du monde (Jean. 1, 29) qui est venu pour sauver cequi était perdu (Matthieu. 18, 11), et a promis qu’il ne jetterapoint dehors celui qui viendra à lui (Jean. 6, 37). En sorte que sivous voulez retourner à lui, quoique tard (dit Nicolas Trot), commeles ouvriers de la onzième heure dans la parabole des vignerons(Matthieu. 20, 6, 9), il pourra encore vous recevoir. Cependant lacour prononce (dit Nicolas Trot) que vous serez conduit au lieu del’exécution où vous serez pendu par le col jusqu’à ce que morts’ensuive.
Le Major Stede Bonnet, ayant écouté avec componction le discours duchef de la justice, Nicolas Trot, fut pendu le même jour àCharlestown comme larron et pirate.
