Chapitre 3Cratès, Cynique
Il naquit à Thèbes, fut disciple de Diogène, et connut aussiAlexandre. Son père, Ascondas, était riche et lui laissa deux centstalents. Un jour qu’il était allé voir une tragédie d’Euripide, ilse sentit inspiré à l’apparition de Télèphe, roi de Mysie, vêtuavec des haillons de mendiant et tenant une corbeille à la main. Ilse leva dans le théâtre et annonça d’une voix forte qu’ildistribuerait à qui les voudrait les deux cents talents de sonhéritage, et que désormais les vêtements de Télèphe luisuffiraient. Les Thébains se mirent à rire et s’attroupèrent devantsa maison ; cependant il riait plus qu’eux. Il leur jeta sonargent et ses meubles par les fenêtres prit un manteau de toile etune besace, puis s’en alla.
Arrivé dans Athènes, il erra dans les rues, se reposant le doscontre les murailles, parmi les excréments. Il mit en pratique toutce que conseillait Diogène. Son tonneau lui sembla superflu. Àl’avis de Cratès, l’homme n’était point un escargot, ni unbernard-l’hermite. Il demeura tout nu dans l’ordure, et ramassa lescroûtes de pain, les olives pourries et les arêtes de poisson secpour remplir sa besace. Il disait que cette besace était une villelarge et opulente où on ne trouvait ni parasites ni courtisanes, etqui produisait suffisamment pour son roi du thym, de l’ail, desfigues et du pain. Ainsi Cratès portait sa patrie sur son dos ets’en nourrissait.
Il ne se mêlait pas des affaires publiques, même pour les railler,et n’affectait pas d’insulter les rois. Il n’approuva point cetrait de Diogène qui, ayant crié un jour : « Hommes,approchez ! » frappa de son bâton ceux qui étaient venus etleur dit : « J’ai appelé des hommes, et non pas des excréments. »Cratès fut tendre pour les hommes. Il ne se souciait de rien. Lesplaies lui étaient familières. Son grand regret était de n’avoirpoint le corps assez souple pour parvenir à les lécher, comme fontles chiens. Il déplorait aussi la nécessité de se servir d’alimentssolides et de boire de l’eau. Il pensait que l’homme devait sesuffire à lui-même, sans aucune aide extérieure. Au moins, iln’allait pas chercher d’eau pour se laver. Il se contentait de sefrotter le corps aux murailles si la crasse l’incommodait, ayantremarqué que les ânes n’agissent point autrement. Il parlaitrarement des dieux, et ne s’en inquiétait pas : peu lui importaitqu’il y en eût ou non, et il savait bien qu’il ne pourraient rienlui faire. D’ailleurs, il leur reprochait d’avoir rendu les hommesmalheureux à dessein, en leur tournant le visage vers le ciel et enles privant de la faculté qu’ont la plupart des animaux, quimarchent à quatre pattes. Puisque les dieux ont décidé qu’il fautmanger pour vivre, pensait Cratès, ils devaient tourner le visagedes hommes vers la terre, où croissent les racines : on ne sauraitse repaître d’air ou d’étoiles.
La vie ne lui fut point généreuse. Il eut la chassie, à forced’exposer ses yeux à l’âcre poussière de l’Attique. Une maladie depeau inconnue le couvrit de tumeurs. Il se gratta de ses onglesqu’il ne rognait jamais et observa qu’il en tirait double profit,puisqu’il les usait en même temps qu’il éprouvait du soulagement.Ses longs cheveux devinrent semblables à du feutre épais, et il lesdisposa sur sa tête pour se protéger de la pluie et dusoleil.
Quand Alexandre vint le voir, il ne lui adressa point de parolespiquantes, mais le considéra parmi les autres spectateurs sansfaire aucune différence entre le roi et la foule. Cratès n’avaitpoint d’opinion sur les grands. Ils lui importaient aussi peu queles dieux. Les hommes seuls l’occupaient, et la manière de passerl’existence avec le plus de simplicité qu’il est possible. Lesobjurgations de Diogène le faisaient rire, non moins que sesprétentions à réformer les mœurs. Cratès s’estimait infinimentau-dessus de soucis aussi vulgaires. Il transformait la maximeinscrite au fronton du temple de Delphes, et disait : « Vistoi-même. » L’idée d’une connaissance quelconque lui paraissaitabsurde. Il n’étudiait que les relations de son corps avec ce quilui est nécessaire, tâchant à les réduire autant qu’il se peut.Diogène mordait comme les chiens, mais Cratès vivait comme leschiens.
Il eut un disciple dont le nom était Métrocle. C’était un jeunehomme riche de Maronée. Sa sœur Hipparchia, belle et noble, devintamoureuse de Cratès. Il est constant qu’elle en fut éprise etqu’elle vint le trouver. La chose paraît impossible, mais elle estcertaine. Rien ne la rebuta, ni la saleté du cynique, ni sapauvreté absolue, ni l’horreur de sa vie publique. Il la prévintqu’il vivait à la manière des chiens, parmi les rues et qu’ilquêtait les os dans les tas d’ordures. Il l’avertit que rien neserait caché de leur vie commune et qu’il la posséderaitpubliquement, dès que l’envie lui en prendrait, comme les chiensfont avec les chiennes. Hipparchia s’attendait à tout cela. Sesparents essayèrent de la retenir : elle les menaça de se tuer. Ilseurent pitié d’elle. Alors elle quitta le bourg de Maronée, toutenue, les cheveux pendants, couverte seulement d’une vieille toile,et elle vécut avec Cratès, habillée semblablement à lui. On ditqu’il eut d’elle un enfant, Pasicle ; mais rien n’est assuré àcet égard.
Cette Hipparchia fut, paraît-il, bonne aux pauvres, etcompatissante ; elle caressait les malades avec sesmains ; elle léchait sans aucune répugnance les blessuressanglantes de ceux qui souffraient, persuadée qu’ils étaient à ellece que les brebis sont aux brebis, ce que les chiens sont auxchiens. S’il faisait froid, Cratès et Hipparchia couchaient serréscontre les pauvres et tâchaient de leur donner part à la chaleur deleur corps. Ils leur prêtaient l’aide muette que les animaux seprêtent les uns aux autres. Ils n’avaient aucune préférence pouraucun de ceux qui s’approchaient d’eux. Il leur suffisait que cefussent des hommes.
Voilà tout ce qui est parvenu à nous au sujet de la femme deCratès ; nous ne savons quand elle mourut, ni comment. Sonfrère Métrocle admirait Cratès et l’imita. Mais il n’avait point detranquillité. Sa santé était troublée par des flatuositéscontinuelles, qu’il ne pouvait retenir. Il se désespéra et résolutde mourir. Cratès apprit son malheur, et voulut le consoler. Ilmangea un chénix de lupins et alla voir Métrocle. Il lui demanda sic’était la honte de son infirmité qui l’affligeait à ce point.Métrocle avoua qu’il ne pouvait supporter cette disgrâce. AlorsCratès, tout gonflé de lupins, lâcha des vents en présence de sondisciple, et lui affirma que la natute soumettait tous les hommesau même mal. Il lui reprocha ensuite d’avoir eu honte des autres etlui proposa son propre exemple. Puis il lâcha encore quelquesvents, prit Métrocle par la main, et l’emmena.
Tous deux restèrent longtemps ensemble parmi les rues d’Athènes,sans doute avec Hipparchia. Ils se parlaient fort peu. Ilsn’avaient honte d’aucune chose. Bien que fouillant aux mêmes tasd’ordures, les chiens paraissaient les respecter. On peut penserque, s’ils eussent été pressés par la faim, ils se seraient battusles uns les autres à coups de dents. Mais les biographes n’ont rienrapporté de ce genre. Nous savons que Cratès mourut vieux ;qu’il avait fini par demeurer toujours à la même place, étendu sousl’appentis d’un magasin du Pirée, où les marins abritaient lesballots du port ; qu’il cessa d’errer pour trouver des viandesà ronger, ne voulut plus même étendre le bras, et qu’on le trouva,un jour, desséché par la faim.
