Vies imaginaires

Chapitre 4Septima, Incantatrice

Septima fut esclave sous le soleil africain, dans la villed’Hadrumète. Et sa mère Amoena fut esclave, et la mère de celle-cifut esclave, et toutes furent belles et obscures, et les dieuxinfernaux leur révélèrent des philtres d’amour et de mort. La villed’Hadrumète était blanche et les pierres de la maison où vivaitSeptima étaient d’un rose tremblant. Et le sable de la grève étaitparsemé des coquilles que roule la mer tiède depuis la terred’Égypte, à l’endroit où les sept bouches du Nil épandent septvases de diverses couleurs. Dans la maison maritime où vivaitSeptima, on entendait mourir la frange d’argent de la Méditerranée,et, à son pied, un éventail de lignes bleues éclatantes s’éployaitjusqu’au ras du ciel. Les paumes des mains de Septima étaientrougies d’or, et l’extrémité de ses doigts était fardée ; seslèvres sentaient la myrrhe et ses paupières ointes tressaillaientdoucement. Ainsi elle marchait sur la route des faubourgs, portantà la maison des serviteurs une corbeille de pains flexibles.
Septima devint amoureuse d’un jeune homme libre, Sextilius, fils deDionysia. Mais il n’est point permis d’être aimées à celles quiconnaissent les mystères souterrains : car elles sont soumises àl’adversaire de l’amour, qui se nomme Anterôs. Et ainsi qu’Erôsdirige les scintillements des yeux et aiguise les pointes desflèches, Anterôs détourne les regards et émousse l’aigreur destraits. C’est un dieu bienfaisant qui siège au milieu des morts. Iln’est point cruel, comme l’autre. Il possède le népenthès qui donnel’oubli. Et sachant que l’amour est la pire des douleursterrestres, il hait et guérit l’amour. Cependant il est impuissantà chasser Erôs d’un cœur occupé. Alors il saisit l’autre cœur.Ainsi Anterôs lutte contre Erôs. Voilà pourquoi Sextilius ne putaimer Septima. Sitôt qu’Erôs eut porté sa torche dans le sein del’initiée, Anterôs, irrité, s’empara de celui qu’elle voulaitaimer.
Septima connut la puissance d’Anterôs aux yeux baissés deSextilius. Et quand le tremblement pourpré saisit l’air du soir,elle sortit sur la route qui va d’Hadrumète jusqu’à la mer. C’estune route paisible où les amoureux boivent du vin de dattes,appuyés contre les murailles polies des tombeaux. La briseorientale souffle son parfum sur la nécropole. La jeune lune,encore voilée, vient y errer, incertaine. Beaucoup de mortsembaumés trônent autour d’Hadrumète dans leurs sépultures. Et làdormait Phoinissa, sœur de Septima, esclave comme elle, et quimourut à seize ans, avant qu’aucun homme eût respiré son odeur. Latombe de Phoinissa était étroite comme son corps. La pierreétreignait ses seins tendus de bandelettes. Tout près de son frontbas une longue dalle arrêtait son regard vide. De ses lèvresnoircies s’envolait encore la vapeur des aromates où on l’avaittrempée. Sur sa main sage brillait un anneau d’or vert incrusté dedeux rubis pâles et troubles. Elle songeait éternellement dans sonrêve stérile aux choses qu’elle n’avait point connues.
Sous la blancheur vierge de la lune nouvelle, Septima s’étenditprès de la tombe étroite de sa sœur, contre la bonne terre. Ellepleura et elle froissa son visage à la guirlande sculptée. Et elleapprocha sa bouche du conduit par où on verse les libations, et sapassion s’exhala :
– Ô ma sœur, dit-elle, détourne-toi de ton sommeil pour m’écouter.La petite lampe qui éclaire les premières heures des morts s’estéteinte. Tu as laissé glisser de tes doigts l’ampoule colorée deverre que nous t’avions donnée. Le fil de ton collier s’est rompuet les grains d’or sont épars autour de ton cou. Rien de nous n’estplus à toi, et maintenant celui qui a un épervier sur la tête tepossède. Écoute-moi, car tu as la puissance de porter mes paroles.Va vers la cellule que tu sais et supplie Anterôs. Supplie ladéesse Hâthor. Supplie celui dont le cadavre dépecé fut porté parla mer dans un coffre jusqu’à Byblos. Ma sœur, aie pitié d’unedouleur inconnue. Par les sept étoiles des magiciens de Chaldée, jet’en conjure. Par les puissances infernales qu’on invoque dansCarthage, Iaô, Abriaô, Salbâal, Bathbâal, reçois mon incantation.Fais que Sextilius, fils de Dionysia, se consume d’amour pour moi,Septima, fille de notre mère Amoena. Qu’il brûle dans lanuit ; qu’il me cherche près de ta tombe, ô Phoinissa !Ou emmène-nous tous deux dans la demeure ténébreuse, puissante.Prie Anterôs de refroidir nos haleines s’il refuse à Erôs de lesallumer. Morte parfumée, accueille la libation de ma voix.Achrammachalala !
Aussitôt, la vierge emmaillotée se souleva et pénétra sous laterre, les dents découvertes.
Et Septima, honteuse, courut parmi les sarcophages. Jusqu’à laseconde veille elle demeura dans la compagnie des morts. Elle épiala lune fugitive. Elle offrit sa gorge à la morsure salée du ventmarin. Elle fut caressée par les premières dorures du jour. Puiselle rentra dans Hadrumète, et sa longue chemise bleue flottaitderrière elle.
Cependant Phoinissa, roide, errait par les circuits infernaux. Etcelui qui a un épervier sur la tête ne reçut point sa plainte. Etla déesse Hâthor resta allongée dans sa gaine peinte. Et Phoinissane put trouver Anterôs, puisqu’elle ne connaissait pas le désir.Mais dans son cœur flétri elle éprouva la pitié que les morts ontpour les vivants. Alors la seconde nuit, à l’heure où les cadavresse délivrent pour accomplir les incantations, elle fit mouvoir sespieds liés dans les rues d’Hadrumète.
Sextilius tressaillait régulièrement par les soupirs du sommeil, levisage tourné vers le plafond de sa chambre, sillonné de losanges.Et Phoinissa, morte, enroulée de bandelettes odorantes, s’assitauprès de lui. Et elle n’avait point de cervelle ni deviscères ; mais on avait replacé son cœur desséché dans sapoitrine. Et dans ce moment Erôs lutta contre Anterôs, et ils’empara du cœur embaumé de Phoinissa. Aussitôt elle désira lecorps de Sextilius, afin qu’il fût couché entre elle et sa sœurSeptima dans la maison des ténèbres.
Phoinissa mit ses lèvres teintes sur la bouche vive de Sextilius,et la vie s’échappa de lui comme une bulle. Puis elle parvint à lacellule d’esclave de Septima, et la prit par la main. Et Septima,endormie, céda sous la main de sa sœur. Et le baiser de Phoinissaet l’étreinte de Phoinissa firent mourir, presque à la même heurede la nuit, Septima et Sextilius. Telle fut l’issue funèbre de lalutte d’Erôs contre Anterôs ; et les puissances infernalesreçurent à la fois une esclave et un homme libre.
Sextilius est couché dans la nécropole d’Hadrumète, entrel’incantatrice Septima et sa sœur vierge Phoinissa. Le texte del’incantation est inscrit sur la plaque de plomb, roulée et percéed’un clou, que l’enchanteuse a glissée dans le conduit deslibations de la tombe de sa sœur.

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