Chapitre 6Clodia, Matronne impudique
Elle était fille d’Appius Claudius Pulcher, consul. À peineeut-elle quelques années, elle se distingua de ses frères et de sessœurs par l’éclat flagrant de ses yeux. Tertia, son aînée, se mariade bonne heure ; la plus jeune céda entièrement à tous sescaprices. Ses frères, Appius et Caïus, étaient déjà avares desgrenouilles en cuir et des chariots de noix qu’on leurfaisait ; plus tard, ils furent avides de sesterces. MaisClodius, beau et féminin, fut compagnon de ses sœurs. Clodia leurpersuadait avec des regards ardents, de l’habiller avec une tuniqueà manche, de le coiffer d’un petit bonnet en fils d’or, et de lelier sous les seins avec une ceinture souple ; puis elles lecouvraient d’un voile couleur de feu et le menaient dans lespetites chambres où il se mettait au lit avec elles trois. Clodiafut sa préférée, mais il prit aussi la virginité de Tertia et de lacadette.
Quand Clodia eut dix-huit ans, son père mourut. Elle demeura dansla maison du mont Palatin. Appius, son frère, gouvernait ledomaine, et Caïus se préparait à la vie publique. Clodius, toujoursdélicat et imberbe, couchait entre ses sœurs, q »’on nommait Clodiatoutes deux. Elles commencèrent à aller secrètement aux bains aveclui. Elles donnaient un quart d’as aux grands esclaves qui lesmassaient, puis se le faisaient rendre. Clodius était traité commeses sœurs, en leur présence. Tels furent leurs plaisirs avant lemariage.
La plus jeune épousa Lucullus, qui l’emmena en Asie, où il faisaitla guerre à Mithridate. Clodia prit pour mari son cousin Metellus,honnête homme épais. Dans ces temps d’émeute, il eut un espritconservateur et borné. Clodia ne pouvait supporter sa brutalitérustique Elle rêvait déjà pour son cher Claudius des chosesnouvelles. César commençait à s’emparer des esprits ; Clodiajugea qu’il fallait le défaire. Elle se fit amener Cicéron parPomponius Atticus. Sa société était ricaneuse et galante. Auprèsd’elle on trouvait Licinius Calvus, le jeune Curion, surnommé la «fillette », Sextius Clodius, qui faisait ses courses, Egnatius etsa bande, Catullus de Vérone et Caelius Rufus, qui était amoureuxd’elle. Metellus, pesamment assis, ne disait mot. On racontait lesscandales sur César et Mamurra. Puis Metellus, nommé proconsul,partit pour la Gaule cisalpine. Clodia resta seule à Rome avec sabelle-sœur Mucia. Cicéron fut entièrement charmé par ses grandsyeux flambants. Il songea qu’il pouvait répudier Terentia, safemme, et supposa que Clodia quitterait Metellus. Mais Terentiadécouvrit tout et terrifia son mari. Cicéron, peureux, renonça àses désirs. Terentia voulut davantage, et Cicéron dut rompre avecClodius.
Le frère de Clodia s’occupait cependant. Il faisait l’amour àPompéia, femme de César. La nuit de la fête de la Bonne Déesse, ilne devait y avoir que des femmes dans la maison de César, qui étaitpréteur. Pompéia offrait seule le sacrifice. Clodius s’habilla,ainsi que sa sœur avait eu coutume de le déguiser, en joueuse decithare, et entra chez Pompéia. Une esclave le reconnut. La mère dePompéia donna l’alarme et le scandale fut public. Clodius voulut sedéfendre et jura qu’il était, pendant ce temps, dans la maison deCicéron. Terentia obligea son mari à nier : Cicéron portatémoignage contre Clodius.
Dès lors Clodius fut perdu dans le parti noble. Sa sœur venait depasser la trentaine. Elle était plus ardente que jamais. Elle eutl’idée de faire adopter Clodius par un plébéien, afin qu’il pûtdevenir tribun du peuple. Metellus, qui était revenu, devina sesprojets et se moqua d’elle. Dans ce temps, où elle n’avait plusClodius entre ses bras, elle se laissa aimer par Catullus. Le mariMetellus leur semblait odieux. Sa femme résolut de s’endébarrasser. Un jour qu’il revenait du Sénat, lassé, elle luiprésenta à boire. Metellus tomba mort dans l’atrium. DésormaisClodia était libre. Elle quitta la maison de son mari et rentravite se cloîtrer avec Clodius sur le mont Palatin. Sa sœur s’enfuitde chez Lucullus et revint avec eux. Ils reprirent leur vie à troiset exercèrent leur haine.
D’abord Clodius, devenu plébéien, fut désigné comme tribun dupeuple. Malgré sa grâce féminine, il avait la voix forte etmordante. Il obtint que Cicéron fut exilé ; fit raser samaison devant ses propres yeux, et jura la ruine et la mort de tousses amis. César était proconsul en Gaule et ne pouvait rien.Pourtant Cicéron gagna des influences par Pompée, et se fitrappeler l’année suivante. La fureur du jeune tribun fut extrême.Il s’attaqua violemment à Milon, ami de Cicéron, qui commençait àbriguer le consulat. Aposté de nuit, il tenta de le tuer,renversant ses esclaves qui portaient des torches. La faveurpopulaire de Clodius diminuait. On chantait des refrains obscènessur Clodius et Clodia. Cicéron les dénonça dans un discours violent: Clodia y était traitée de Médée et de Clytemnestre. La rage dufrère et de la sœur finit par éclater. Clodius voulut incendier lamaison de Milon, et des esclaves gardiens l’assommèrent dans lesténèbres.
Alors Clodia fut désespérée. Elle avait pris et rejeté Catullus,puis Caelius Rufus, puis Egnatius, dont les amis l’avaient menéedans les basses tavernes : mais elle n’aimait que son frèreClodius. C’est pour lui qu’elle avait empoisonné son mari. C’estpour lui qu’elle avait attiré et séduit des bandes d’incendiaires.Quand il fut mort, l’objet de sa vie lui manqua. Elle était encorebelle et chaude. Elle avait une maison de campagne sur la routed’Ostie, des jardins près du Tibre et à Baïes. Elle s’y réfugia.Elle essaya de s’y distraire en y dansant lascivement avec desfemmes. Ce ne fut pas suffisant. Son esprit était occupé par lesstupres de Clodius, qu’elle voyait toujours imberbe et féminin.Elle se souvenait qu’il avait été pris jadis par des pirates deCilicie, qui avaient usé de son tendre corps. Une certaine tavernelui revenait aussi à la mémoire, où elle était allée avec lui. Lefronton de la porte en était tout barbouillé de charbons, et leshommes qui y buvaient répandaient une odeur forte, et avaient lapoitrine velue.
Rome l’attira donc de nouveau. Elle erra aux premières veilles dansles carrefours et les passages étroits. L’insolence éclatante deses yeux était toujours semblable. Rien ne pouvait l’éteindre, etelle essaya tout, même de recevoir la pluie, et de coucher dans laboue. Elle alla des bains aux cellules de pierre ; les cavesoù les esclaves jouaient aux dés, les salles basses où s’enivraientles cuisiniers et les voituriers lui furent connues. Elle attenditdes passants parmi les rues dallées. Elle périt vers le matin d’unenuit étouffante par un étrange retour d’une habitude qui avait étéla sienne. Un ouvrier foulon l’avait payée d’un quart d’as ;il la guetta au crépuscule de l’aube dans l’allée, pour le luireprendre et l’étrangla. Puis il jeta son cadavre, les yeux grandsouverts, dans l’eau jaune du Tibre.
