Partie 1
Préface : l’art de la biographie
La science historique nous laisse dans l’incertitude sur les individus. Elle ne nous révèle que les points par où ils furent attachés aux actions générales. Elle nous dit que Napoléon était souffrant le jour de Waterloo, qu’il faut attribuer l’excessive activité intellectuelle de Newton à la continence absolue de son tempérament, qu’Alexandre était ivre lorsqu’il tua Klitos et que la fistule de Louis XIV put être la cause de certaines de ses résolutions. Pascal raisonne sur le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, ou sur un grain de sable dans l’urètre de Cromwell.Tous ces faits individuels n’ont de valeur que parce qu’ils ont modifié les événements ou qu’ils auraient pu en dévier la série. Ce sont des causes réelles ou possibles. Il faut les laisser aux savants.
L’art est à l’opposé des idées générales, ne décrit que l’individuel, ne désire que l’unique. Il ne classe pas ; il déclasse. Pour autant que cela nous occupe, nos idées générales peuvent être semblables à celles qui ont cours dans la planète Mars et trois lignes qui se coupent forment un triangle sur tous les points de l’univers. Mais regardez une feuille d’arbre, avec ses nervures capricieuses, ses teintes variées par l’ombre et le soleil, le gonflement qu’y a soulevé la chute d’une goutte de pluie, la piqûre qu’y a laissée un insecte, la trace argentée dupetit escargot, la première dorure mortelle qu’y marquel’automne ; cherchez une feuille exactement semblable danstoutes les grandes forêts de la terre : je vous mets au défi. Iln’y a pas de science du tégument d’une foliole, des filaments d’unecellule, de la courbure d’une veine, de la manie d’une habitude,des crochets d’un caractère. Que tel homme ait eu le nez tordu, unœil plus haut que l’autre, l’articulation du bras noueuse ;qu’il ait eu coutume de manger à telle heure un blanc de poulet,qu’il ait préféré le Malvoisie au Château-Margaux, voilà qui estsans parallèle dans le monde. Aussi bien que Socrate, Thalès auraitpu dire : gnôthi seauton ; mais il ne se serait pas frotté lajambe dans la prison de la même manière, avant de boire de laciguë. Les idées des grands hommes sont le patrimoine commun del’humanité : chacun d’eux ne posséda réellement que sesbizarreries. Le livre qui décrirait un homme en toutes sesanomalies serait une œuvre d’art comme une estampe japonaise où onvoit éternellement l’image d’une petite chenille aperçue une fois àune heure particulière du jour.
Les histoires restent muettes sur ces choses. Dans la rudecollection de matériaux que fournissent les témoignages, il n’y apas beaucoup de brisures singulières et inimitables. Les biographesanciens surtout sont avares. N’estimant guère que la vie publiqueou la grammaire, ils nous transmirent sur les grands hommes leursdiscours et les titres de leurs livres. C’est Aristophane lui-mêmequi nous a donné la joie de savoir qu’il était chauve, et si le nezcamard de Socrate n’eut servi à des comparaisons littéraires, sison habitude de marcher les pieds déchaussés n’eut fait partie deson système philosophique de mépris pour le corps, nous n’aurionsconservé de lui que ses interrogatoires de morale. Les comméragesde Suétone ne sont que des polémiques haineuses. Le bon génie dePlutarque fit parfois de lui un artiste ; mais il ne sut pascomprendre l’essence de son art, puisqu’il imagina des « parallèles» –comme si deux hommes proprement décrits en tous leurs détailspouvaient se ressembler ! On est réduit à consulter Athénée,Aulu-Gelle, des scoliastes, et Diogène Laërce qui crut avoircomposé une espèce d’histoire de la philosophie.
Le sentiment de l’individuel s’est développé davantage dans lestemps modernes. L’œuvre de Boswell serait parfaite s’il n’avaitjugé nécessaire d’y citer la correspondance de Johnson et desdigressions sur ses livres. Les « Vies des personnes éminentes »par Aubrey sont plus satisfaisantes. Aubrey eut, sans aucun doute,l’instinct de la biographie. Comme il est fâcheux que le style decet excellent antiquaire ne soit pas à la hauteur de saconception ! Son livre eut été la récréation éternelle desesprits avisés. Aubrey n’éprouva jamais le besoin d’établir unrapport entre des détails individuels et des idées générales. Illui suffisait que d’autres eussent marqué pour la célébrité leshommes auxquels il prenait intérêt. On ne sait point la plupart dutemps s’il s’agit d’un mathématicien, d’un homme d’État, d’unpoète, ou d’un horloger. Mais chacun d’eux a son trait unique, quile différencie pour jamais parmi les hommes.
Le peintre Hokusaï espérait parvenir, lorsqu’il aurait cent dixans, à l’idéal de son art. À ce moment, disait-il, tout point,toute liée tracés par son pinceau seraient vivants. Par vivants,entendez individuels. Rien de plus semblable que des points et deslignes : la géométrie se fonde sur ce postulat. L’art parfait deHokusaï exigeait que rien ne fat plus différent. Ainsi l’idéal dubiographe serait de différencier infiniment l’aspect de deuxphilosophes qui ont inventé à peu près la même métaphysique. Voilàpourquoi Aubrey, qui s’attache uniquement aux hommes, n’atteint pasla perfection, puisqu’il n’a pas su accomplir la miraculeusetransformation qu’espérait Hokusaï de la ressemblance en ladiversité. Mais Aubrey n’était pas parvenu à l’âge de cent dix ans.Il est fort estimable néanmoins, et il se rendait compte de laportée de son livre : « Je me souviens, dit-il, dans sa préface àAnthony Wood, d’un mot du général Lambert – that the best of menare but men at the best – ce dont vous trouverez divers exemplesdans cette rude et hâtive collection. Aussi ces arcanes nedevront-ils être exposés au jour que dans environ trente ans. Ilconvient en effet que l’auteur et les personnages (semblables à desnèfles) soient pourris auparavant. »
On pourrait découvrir chez les prédécesseurs d’Aubrey quelquesrudiments de son art. Ainsi Diogène Laërce nous apprend qu’Aristoteportait sur l’estomac une bourse de cuir pleine d’huile chaude etqu’on trouva dans sa maison, après sa mort, quantité de vases deterre. Nous ne saurons jamais ce qu’Aristote faisait de toutes cespoteries. Et le mystère en est aussi agréable que les conjecturesauxquelles Boswell nous abandonne sur l’usage que faisait Johnsondes pelures sèches d’orange qu’il avait coutume de conserver dansses poches. Ici Diogène Laërce se hausse presque au sublime del’inimitable Boswell. Mais ce sont là de rares plaisirs. Tandisqu’Aubrey nous en donne à chaque ligne. Milton, nous dit-il, «prononçait la lettre R très dure ». Spenser « était un petit homme,portait les cheveux courts, une petite collerette, et des petitesmanchettes ». Barclay « vivait en Angleterre à quelque époquetempore R. Jacobi. C’était alors un homme vieux, à barbe blanche,et il portait un chapeau à plume, ce qui scandalisait quelquespersonnes sévères ». Erasme « n’aimait pas le poisson, quoique nédans une ville poissonnière. » Pour Bacon, « aucun de sesserviteurs n’osait apparaître devant lui sans bottes en cuird’Espagne ; car il sentait aussitôt l’odeur du cuir de veau,qui lui était désagréable ». Le docteur Fuller « avait la tête sifort en travail que, se promenant et méditant avant dîner, ilmangeait un pain de deux sous sans s’en apercevoir ». Sur SirWilliam Davenant il fait cette remarque : « J’étais à sonenterrement ; il avait un cercueil de noyer. Sir John Denhamassura que c’était le plus beau cercueil qu’il eût jamais vu. » Ilécrit à propos de Ben Johnson : « J’ai entendu dire à M. Lacy,l’acteur, qu’il avait coutume de porter un manteau pareil à unmanteau de cocher, avec des fentes sous les aisselles ». Voici cequi le frappe chez William Prynne : « Sa manière de travaillerétait telle. Il mettait un long bonnet piqué qui lui tombait d’aumoins deux ou trois pouces sur les yeux et qui lui servaitd’abat-jour pour protéger ses yeux de la lumière, et toutes lestrois heures environ, son domestique devait lui apporter un pain etun pot d’ale pour lui refociller ses esprits ; de sorte qu’iltravaillait, buvait, et mâchonnait son pain, et ceci l’entretenaitjusqu’à la nuit où il faisait un bon souper ». Hobbes « devint trèschauve dans sa vieillesse ; pourtant, dans sa maison, il avaitcoutume d’étudier nu-tête, et disait qu’il ne prenait jamais froidmais que son plus grand ennui était d’empêcher les mouches de venirse poser sur sa calvitie ». Il ne nous dit rien de l’Oceana de JohnHarrington mais nous raconte que l’auteur « A° Dni 1660, fut envoyéprisonnier à la Tour, où on le garda, puis à Portsey Casile. Sonséjour dans ces prisons (étant un gentilhomme de haut esprit et detête chaude) fut la cause procatarctique de son délire ou de safolie qui ne fut pas furieuse – car il causait assezraisonnablement et il était de société fort plaisante ; maisil lui vint la fantaisie que sa sueur se changeait en mouches etparfois en abeilles, ad cetera sobrius ; et il fit construireune maisonnette versatile en planches dans le jardin de M. Hart (enface St. James’s Park) pour en faire l’expérience. Il la tournaitau soleil et s’asseyait en face ; puis il faisait apporter sesqueues de renard pour chasser et massacrer toutes les mouches etabeilles qu’on y découvrirait ; ensuite il fermait leschâssis. Or il ne faisait cette expérience que dans la saisonchaude, de façon que quelques mouches se dissimulaient dans lesfentes et dans les plis des draperies. Au bout d’un quart d’heurepeut-être, la chaleur faisait sortir de leur trou une mouche, oudeux, ou davantage. Alors, il s’écriait : « Ne voyez-vous pasclairement qu’elles sortent de moi ? »
Voici tout ce qu’il nous dit de Meriton. « Son vrai nom était Head.M. Bovey le connaissait bien. Né en… Était libraire dans LittleBritain. Il avait été parmi les bohémiens. Il avait l’air d’uncoquin avec ses yeux goguelus. Il pouvait se changer en n’importequelle forme. Fit banqueroute deux ou trois fois. Fut enfinlibraire, ou vers sa fin. Il gagnait sa vie avec ses griffonnages.Il était payé 20 sb. la feuille. Il écrivit plusieurs livres : TheEnglish Rogue, The Art of Wheadling, etc. Il fut noyé en allant àPlymouth par la pleine mer vers 1676, étant âgé d’environ cinquanteans ».
Enfin il faut citer sa biographie de Descartes :
« M. RENATUS DES CARTES,
« Nobilis Gallus, Perroni Dominus, summus Mathematicus etPhilosophus, natus Turonum, pridie Calendas Apriles 1596. DenatusHolmiæ, Calendis Februarii, 1650. (Je trouve cette inscription sousson portrait par C. V. Dalen). Comment il passa son temps en sajeunesse et par quelle méthode il devint si savant, il le raconteau monde en son traité intitule De la Méthode. La Société de Jésusse glorifie que l’ordre ait eu l’honneur de son éducation. Il vécutplusieurs années à Egmont (près La Haye) d’où il data plusieurs deses livres. C’était un homme trop sage pour s’encombrer d’une femme: mais, étant homme, il avait les désirs et appétits d’unhomme ; il entretenait donc une belle femme de bonne conditionqu’il aimait, et dont il eut quelques enfants (je crois deux outrois). Il serait fort surprenant qu’issus des reins d’un tel pèreils n’eussent point reçu une belle éducation. Il était siéminemment savant que tous les savants lui rendaient visite etbeaucoup d’entre eux le priaient de leur montrer ses… d’instruments(à cette époque la science mathématique était fortement liée à laconnaissance des instruments, et ainsi que le disait Sr. H. S. à lapratique des tours). Alors il tirait un petit tiroir sous la tableet leur montrait un compas dont l’une des branches étaitcassée ; et puis, pour règle, il se servait d’une feuille depapier pliée en double.
Il est clair qu’Aubrey a eu la conscience parfaite de son travail.Ne croyez pas qu’il ait méconnu la valeur des idées philosophiquesde Descartes ou de Hobbes. Ce n’est pas là ce qui l’intéressait. Ilnous dit fort bien que Descartes lui-même a exposé sa méthode aumonde. Il n’ignore pas que Harvey découvrit la circulation dusang ; mais il préfère noter que ce grand homme passait sesinsomnies à se promener en chemise, qu’il avait une mauvaiseécriture et que les plus célèbres médecins de Londres n’auraientpas donné six sous d’une de ses ordonnances. Il est sûr de nousavoir éclairé sur Francis Bacon, lorsqu’il nous a expliqué qu’ilavait l’air vif et délicat, couleur noisette, et pareil à l’œild’une vipère. Mais ce n’est pas un aussi grand artiste que Holbein.Il ne sait pas fixer pour l’éternité un individu par ses traitsspéciaux sur un fond de ressemblance avec l’idéal. Il donne la vieà un œil, au nez, à la jambe, à la moue de ses modèles : il ne saitpas animer la figure. Le vieil Hokusaï voyait bien qu’il fallaitparvenir à rendre individuel ce qu’il y a de plus général. Aubreyn’a pas eu la même pénétration. Si le livre de Boswell tenait endix pages, ce serait l’œuvre d’art attendue. Le bon sens du docteurJohnson se compose des lieux communs les plus vulgaires ;exprimé avec la violence bizarre que Boswell a su peindre, il a unequalité unique dans ce monde. Seulement ce catalogue pesantressemble aux dictionnaires mêmes du docteur ; on pourrait entirer une Scientia Johnsoniana, avec un index. Boswell n’a pas eule courage esthétique de choisir.
L’art du biographe consiste justement dans le choix. Il n’a pas àse préoccuper d’être vrai ; il doit créer dans un chaos detraits humains. Leibnitz dit que pour faire le monde, Dieu a choisile meilleur parmi les possibles. Le biographe, comme une divinitéinférieure, sait choisir parmi les possibles humains, celui qui estunique. Il ne doit pas plus se tromper sur l’art que Dieu ne s’esttrompé sur la bonté. Il est nécessaire que leur instinct à tousdeux soit infaillible. De patients démiurges ont assemblé pour lebiographe des idées, des mouvements de physionomie, des événements.Leur œuvre se trouve dans les chroniques, les mémoires, lescorrespondances et les scolies. Au milieu de cette grossièreréunion le biographe trie de quoi composer une forme qui neressemble à aucune autre. Il n’est pas utile qu’elle soit pareilleà celle qui fut créée jadis par un dieu supérieur, pourvu qu’ellesoit unique, comme toute autre création.
Les biographes ont malheureusement cru d’ordinaire qu’ils étaienthistoriens. Et ils nous ont privés ainsi de portraits admirables.Ils ont supposé que seule la vie des grands hommes pouvait nousintéresser. L’art est étranger à ces considérations. Aux yeux dupeintre le portrait d’un homme inconnu par Cranach a autant devaleur que le portrait d’Erasme. Ce n’est pas grâce au nom d’Erasmeque ce tableau est inimitable. L’art du biographe serait de donnerautant de prix à la vie d’un pauvre acteur qu’à la vie deShakespeare. C’est un bas instinct qui nous fait remarquer avecplaisir le raccourcissement du sternomastoïdien dans le busted’Alexandre, ou la mèche au front dans le portrait de Napoléon. Lesourire de Monna Lisa, dont nous ne savons rien (c’est peut-être unvisage d’homme) est plus mystérieux. Une grimace dessinée parHokusaï entraîne à de plus profondes méditations. Si l’on tentaitl’art où excellèrent Boswell et Aubrey, il ne faudrait sans doutepoint décrire minutieusement le plus grand homme de son temps, ounoter la caractéristique des plus célèbres dans le passé, maisraconter avec le même souci les existences uniques des hommes,qu’ils aient été divins, médiocres, ou criminels.
Personne ne sait quelle fut sa naissance, comment il vint surterre. Il apparut près des rives dorées du fleuve Acragas, dans labelle cité d’Agrigente, un peu après le temps où Xerxès fit frapperla mer de chaînes. La tradition rapporte seulement que son aïeul senommait Empédocle : aucun ne le connut. Sans doute, il fautentendre par là qu’il était fils de lui-même, ainsi qu’il convientà un Dieu. Mais ses disciples assurent qu’avant de parcourir danssa gloire les campagnes de Sicile, il avait déjà passé quatreexistences dans notre monde, et qu’il avait été plante, poisson,oiseau et jeune fille. Il portait un manteau de pourpre sur lequelretombaient ses longs cheveux ; il avait autour de la tête unebande d’or, aux pieds des sandales d’airain, et il tenait desguirlandes tressées de laine et de lauriers.
Par l’imposition de ses mains il guérissait les malades et récitaitdes vers, à la façon homérique, avec des accents pompeux, monté surun char, et la tête levée vers le ciel. Une grande troupe de peuplele suivait et se prosternait devant lui pour écouter ses poèmes.Sous le ciel pur qui éclaire les blés, les hommes venaient detoutes parts vers Empédocle, leurs bras chargés d’offrandes. Il lestenait béants en leur chantant la voûte divine, faite de cristal,la masse de feu que nous nommons soleil, et l’amour, qui contienttout, semblable à une vaste sphère.
Tous les êtres, disait-il, ne sont que des morceaux disjoints decette sphère d’amour où s’insinua la haine. Et ce que nous appelonsamour c’est le désir de nous unir et de nous fondre et de nousconfondre, ainsi que nous étions jadis, au sein du dieu globulaireque la discorde a rompu. Il invoquait le jour où la sphère divinese gonflerait, après toutes les transformations des âmes. Car lemonde que nous connaissons est l’œuvre de la haine, et sadissolution sera l’œuvre de l’amour. Ainsi il chantait par lesvilles et par les champs ; et ses sandales d’airain venues deLaconie tintaient à ses pieds, et devant lui sonnaient descymbales. Cependant de la gueule de l’Etna jaillissait une colonnede fumée noire qui jetait son ombre sur la Sicile.
Semblable à un roi du ciel, Empédocle était roulé dans la pourpreet ceint d’or, tandis que les pythagoriciens se traînaient dansleurs minces tuniques de lin, avec des chaussures faites depapyrus. On disait qu’il savait faire disparaître la chassie,dissoudre les tumeurs, et tirer les douleurs des membres ; onle suppliait de faire cesser les pluies ou les ouragans ; ilconjura les tempêtes sur un cercle de collines ; à Sélinonte,il chassa la fièvre en faisant déverser deux fleuves dans le litd’un troisième ; et les habitants de Sélinonte l’adorèrent etlui élevèrent un temple, et frappèrent des médailles où son imageétait placée face à face de l’image d’Apollon.
D’autres prétendent qu’il fut divinateur et instruit par lesmagiciens de Perse, qu’il possédait la nécromancie et la sciencedes herbes qui rendent fou. Un jour, où il dînait chez Anchitos, unhomme furieux se rua dans la salle, le glaive levé. Empédocle sedressa, tendit le bras, et chanta les vers d’Homère sur lenépenthès qui donne l’insensibilité. Et aussitôt la force dunépenthès saisit le furieux, et il demeura fixe, le glaive enl’ait, ayant tout oublié, comme s’il eût bu le doux poison mêlédans le vin mousseux d’un cratère.
Les malades venaient à lui hors des cités et il était entouré d’unefoule de misérables. Des femmes se mêlèrent à sa suite. Ellesbaisaient les pans de son manteau précieux. Une se nommait Panthea,fille d’un noble d’Agrigente. Elle devait être consacrée à Artemis,mais elle s’enfuit loin de la froide statue de la déesse et voua savirginité à Empédocle. On ne vit point leurs marques d’amour, carEmpédocle préservait une insensibilité divine. Il ne préférait deparoles que dans le mètre épique, et en dialecte d’Ionie, quoiquele peuple et ses fidèles ne se servissent que du dorien. Tous sesgestes étaient sacrés. Quand il s’approchait des hommes, c’étaitpour les bénir ou les guérir. La plupart du temps, il demeuraitsilencieux. Aucun de ceux qui le suivaient ne put jamais lesurprendre pendant son sommeil. On ne l’aperçut quemajestueux.
Panthea était vêtue de fine laine et d’or. Ses cheveux étaientdisposés à la riche mode d’Agrigente, où la vie coulait mollement.Elle avait les seins soutenus par un strophe rouge, et la semellede ses sandales était parfumée. Pour le reste, elle était belle etlongue de corps, et de couleur très désirable. Il est impossibled’assurer qu’Empédocle l’aimât, mais il eut pitié d’elle. En effet,le souffle asiatique engendra la peste dans les champs siciliens.Beaucoup d’hommes furent touchés par les doigts noirs du fléau.Même les cadavres des bêtes jonchaient le bord des prairies et onvoyait çà et là des brebis pelées, mortes la gueule ouverte vers leciel, avec leurs côtes saillantes. Et Panthea devint languissantede cette maladie. Elle tomba aux pieds d’Empédocle et elle nerespirait plus. Ceux qui l’entouraient soulevèrent ses membresraidis et les baignèrent de vin et d’aromates. Ils délièrent lestrophe rouge qui serrait ses jeunes seins, et la roulèrent dansdes bandelettes. Et sa bouche entrouverte était retenue par un lienet ses yeux creux ne miraient plus la lumière.
Empédocle la regarda, détacha le cercle d’or qui lui ceignait lefront, et le lui imposa. Il plaça sur ses seins la guirlande delaurier prophétique, chanta des vers inconnus sur la migration desâmes, et lui ordonna par trois fois de se lever et de marcher. Lafoule était pleine de terreur. Au troisième appel, Panthea sortitdu royaume des ombres, et son corps s’anima et se dressa sur sespieds, tout emmailloté dans les bandes funéraires. Et le peuple vitqu’Empédocle était évocateur des morts.
Pysianacte, père de Panthea, vint adorer le nouveau dieu. Destables furent étendues sous les arbres de sa campagne, afin de luioffrir des libations. Aux côtés d’Empédocle, des esclavessoutenaient de grandes torches. Les hérauts proclamèrent, ainsiqu’aux mystères, le silence solennel. Soudain, à la troisièmeveille, les torches s’éteignirent et la nuit enveloppe lesadorateurs. Il y eut une voix forte qui appela : « Empédocle !» Quand la lumière se fit, Empédocle avait disparu. Les hommes nele revirent plus.
Un esclave épouvanté raconta qu’il avait vu un trait rouge quisillonnait les ténèbres vers le sommet de l’Etna. Les fidèlesgravirent les pentes stériles de la montagne à la lueur morne del’aube. Le cratère du volcan vomissait une gerbe de flammes. Ontrouva, sur la margelle poreuse de lave qui encercle l’abîmeardent, une sandale d’airain travaillée par le feu.
La ville d’Éphèse, où naquit Herostratos, s’allongeait àl’embouchure du Caystre, avec ses deux ports fluviaux, jusqu’auxquais du Panorme, d’où on voyait sur la mer profondément teinte laligne brumeuse de Samos. Elle regorgeait d’or et de tissus, delaines et de roses, depuis que les Magnésiens, leurs chiens deguerre et leurs esclaves qui lançaient des javelots, avaient étévaincus sur les bords du Méandre, depuis que la magnifique Miletavait été ruinée par les Persans. C’était une cité molle, où l’onfêtait les courtisanes dans le temple d’Aphrodite Hétaïre. LesÉphésiens portaient des tuniques amorgines, transparentes, desrobes de lin filé au rouet couleur de violette, de pourpre et decrocos, des sarapides couleur de pomme jaune et blanches et roses,des étoffes d’Égypte couleur d’hyacinthe, avec les flamboiements dufeu et les nuances mobiles de la mer, et des calasiris de Perse, àtissu serré, léger, toutes parsemées sur leur fond écarlate degrains d’or façonnés en coupelles.
Entre la montagne de Prion et une haute falaise escarpée, onapercevait, sur le bord du Caystre, le grand temple d’Artémis. Ilavait fallu cent vingt ans pour le bâtir. Des peintures roidesornaient ses chambres intérieures, dont le plafond était d’ébène etde cyprès. Les lourdes colonnes, qui le soutenaient, avaient étébarbouillées de minium. La salle de la déesse était petite etovale. Au milieu, se dressait une pierre noire prodigieuse, coniqueet luisante, marquée de dorures lunaires, qui n’était autrequ’Artemis. L’autel triangulaire était aussi taillé dans une pierrenoire. D’autres tables, faites de dalles noires, étaient percées detrous réguliers pour laisser couler le sang des victimes. Auxparois pendaient de larges lames d’acier, emmanchées d’or, quiservaient à ouvrir les gorges, et le parquet poli était jonché debandelettes sanglantes. La grande pierre sombre avait deux mamellesdures et pointues. Telle était l’Artémis d’Éphèse. Sa divinité seperdait dans la nuit des tombes égyptiennes, et il fallait l’adorerselon les rites persans. Elle possédait un trésor enfermé dans uneespèce de ruche peinte en vert, dont la porte pyramidale étaithérissée de clous d’airain. Là, parmi les anneaux, les grandesmonnaies et les rubis, gisait le manuscrit d’Héraclite, qui avaitproclamé le règne du feu. Le philosophe l’y avait déposé lui-même àla base de la pyramide, tandis qu’on la construisait.
La mère d’Herostratos était violente et orgueilleuse. On ne sutpoint quel était son père. Hérostratos déclara plus tard qu’ilétait fils du feu. Son corps était marqué, sous le sein gauche,d’un croissant, qui parut s’enflammer lorsqu’on le tortura. Cellesqui assistèrent sa naissance prédirent qu’il était assujetti àArtemis. Il fut colère et demeura vierge. Son visage était corrodépar des lignes obscures et la teinte de sa peau était noirâtre. Dèsson enfance, il aima se tenir sous la haute falaise, près del’Artémision. Il regardait passer les processions d’offrandes. Àcause de l’ignorance où on était de sa race, il ne put devenirprêtre de la déesse à laquelle il se croyait voué. Le collègesacerdotal dut lui interdire plusieurs fois l’entrée du naos, où ilespérait écarter le tissu précieux et pesant qui voilait Artemis.Il en conçut de la haine et jura de violer le secret.
Le nom d’Herostratos lui semblait à nul autre comparable ainsi quesa propre personne lui apparaissait supérieure à toute l’humanité.Il désirait la gloire. D’abord il s’attacha aux philosophes quienseignaient la doctrine d’Héraclite : mais ils n’en connaissaientpoint la partie secrète, puisqu’elle était enclose dans la petitecellule pyramidale du trésor d’Artémis. Herostratos conjecturaseulement l’opinion du maître. Il s’endurcit au mépris desrichesses qui l’entouraient. Son dégoût pour l’amour descourtisanes était extrême. On crut qu’il réservait sa virginitépour la déesse. Mais Artemis n’eut point pitié de lui. Il parutdangereux au collège de la Gerousia, qui surveillait le temple. Lesatrape permit qu’on l’exilât dans les faubourgs. Il vécut au flancdu Koressos, dans un caveau creusé par les anciens. De là ilguettait, la nuit, les lampes sacrées de l’Artemision. Quelques-unssupposent que des Persans initiés vinrent s’y entretenir avec lui.Mais il est plus probable que son destin lui fut révélé d’uncoup.
En effet, il avoua dans la torture qu’il avait compris soudain lesens du mot d’Héraclite, la route d’en haut, et pourquoile philosophe avait enseigné que l’âme la meilleure est la plussèche et la plus enflammée. Il attesta que son âme, en ce sens,était la plus parfaite, et qu’il avait voulu le proclamer. Il nedonna point d’autre cause à son action que la passion de la gloireet la joie d’entendre proférer son nom. Il dit que seul son règneaurait été absolu, puisqu’on ne lui connaissait point de père etqu’Herostratos aurait été couronné par Herostratos, qu’il étaitfils de son œuvre, et que son œuvre était l’essence du monde :qu’ainsi il aurait été tout ensemble, roi, philosophe et dieu,unique entre les hommes.
L’an 356, dans la nuit du 21 juillet, la lune n’étant pas montée auciel, et le désir d’Herostratos ayant acquis une force inusitée, ilrésolut de violer la chambre secrète d’Artemis. Il se glissa doncpar le lacet de la montagne jusqu’à la rive du Caystre et gravitles degrés du temple. Les gardes des prêtres dormaient auprès deslampes saintes. Herostratos en saisit une et pénétra dans lenaos.
Une forte odeur d’huile de nard s’y exhalait. Les arêtes noires duplafond d’ébène étaient éclatantes. L’ovale de la chambre étaitpartagé au rideau tissu de fil d’or et de pourpre qui cachait ladéesse. Herostratos, haletant de volupté, l’arracha. Sa lampeéclaira le cône terrible aux mamelles droites. Herostratos lessaisit des deux mains et embrassa avidement la pierre divine. Puisil en fit le tour, et aperçut la pyramide verte où était le trésor.Il saisit les clous d’airain de la petite porte, et la descella. Ilplongea ses doigts parmi les joyaux vierges. Mais il n’y prit quele rouleau de papyrus où Héraclite avait inscrit ses vers. À lalueur de la lampe sacrée il les lut et connut tout.
Aussitôt il s’écria : « Le feu, le feu ! »
Il attira le rideau d’Artemis et approcha la mèche allumée du paninférieur. L’étoffe brûla d’abord lentement ; puis, à causedes vapeurs d’huile parfumée dont elle était imprégnée, la flammemonta, bleuâtre, vers les lambris d’ébène. Le terrible cône reflétal’incendie.
Le feu s’enroula aux chapiteaux des colonnes, rampa le long desvoûtes. Une à une, les plaques d’or vouées à la puissante Artemistombèrent des suspensions sur les dalles avec un retentissement demétal. Puis la gerbe fulgurante éclata sur le toit et illumina lafalaise. Les tuiles d’airain s’affaissèrent. Herostratos sedressait dans la lueur, clamant son nom parmi la nuit.
Tout l’Artemision fut un monceau rouge au centre des ténèbres. Lesgardes saisirent le criminel. On le bâillonna pour qu’il cessât decrier son propre nom. Il fut jeté dans les sous-sols, lié, durantl’incendie.
Artaxerxès, sur l’heure, envoya l’ordre de le torturer. Il nevoulut avouer que ce qui a été dit. Les douze cités d’Ioniedéfendirent, sous peine de mort, de livrer le nom d’Herostratos auxâges futurs. Mais le murmure l’a fait venir jusqu’à nous. La nuitoù Herostratos embrasa le temple d’Éphèse, vint au monde Alexandre,roi de Macédoine.
Il naquit à Thèbes, fut disciple de Diogène, et connut aussiAlexandre. Son père, Ascondas, était riche et lui laissa deux centstalents. Un jour qu’il était allé voir une tragédie d’Euripide, ilse sentit inspiré à l’apparition de Télèphe, roi de Mysie, vêtuavec des haillons de mendiant et tenant une corbeille à la main. Ilse leva dans le théâtre et annonça d’une voix forte qu’ildistribuerait à qui les voudrait les deux cents talents de sonhéritage, et que désormais les vêtements de Télèphe luisuffiraient. Les Thébains se mirent à rire et s’attroupèrent devantsa maison ; cependant il riait plus qu’eux. Il leur jeta sonargent et ses meubles par les fenêtres prit un manteau de toile etune besace, puis s’en alla.
Arrivé dans Athènes, il erra dans les rues, se reposant le doscontre les murailles, parmi les excréments. Il mit en pratique toutce que conseillait Diogène. Son tonneau lui sembla superflu. Àl’avis de Cratès, l’homme n’était point un escargot, ni unbernard-l’hermite. Il demeura tout nu dans l’ordure, et ramassa lescroûtes de pain, les olives pourries et les arêtes de poisson secpour remplir sa besace. Il disait que cette besace était une villelarge et opulente où on ne trouvait ni parasites ni courtisanes, etqui produisait suffisamment pour son roi du thym, de l’ail, desfigues et du pain. Ainsi Cratès portait sa patrie sur son dos ets’en nourrissait.
Il ne se mêlait pas des affaires publiques, même pour les railler,et n’affectait pas d’insulter les rois. Il n’approuva point cetrait de Diogène qui, ayant crié un jour : « Hommes,approchez ! » frappa de son bâton ceux qui étaient venus etleur dit : « J’ai appelé des hommes, et non pas des excréments. »Cratès fut tendre pour les hommes. Il ne se souciait de rien. Lesplaies lui étaient familières. Son grand regret était de n’avoirpoint le corps assez souple pour parvenir à les lécher, comme fontles chiens. Il déplorait aussi la nécessité de se servir d’alimentssolides et de boire de l’eau. Il pensait que l’homme devait sesuffire à lui-même, sans aucune aide extérieure. Au moins, iln’allait pas chercher d’eau pour se laver. Il se contentait de sefrotter le corps aux murailles si la crasse l’incommodait, ayantremarqué que les ânes n’agissent point autrement. Il parlaitrarement des dieux, et ne s’en inquiétait pas : peu lui importaitqu’il y en eût ou non, et il savait bien qu’il ne pourraient rienlui faire. D’ailleurs, il leur reprochait d’avoir rendu les hommesmalheureux à dessein, en leur tournant le visage vers le ciel et enles privant de la faculté qu’ont la plupart des animaux, quimarchent à quatre pattes. Puisque les dieux ont décidé qu’il fautmanger pour vivre, pensait Cratès, ils devaient tourner le visagedes hommes vers la terre, où croissent les racines : on ne sauraitse repaître d’air ou d’étoiles.
La vie ne lui fut point généreuse. Il eut la chassie, à forced’exposer ses yeux à l’âcre poussière de l’Attique. Une maladie depeau inconnue le couvrit de tumeurs. Il se gratta de ses onglesqu’il ne rognait jamais et observa qu’il en tirait double profit,puisqu’il les usait en même temps qu’il éprouvait du soulagement.Ses longs cheveux devinrent semblables à du feutre épais, et il lesdisposa sur sa tête pour se protéger de la pluie et dusoleil.
Quand Alexandre vint le voir, il ne lui adressa point de parolespiquantes, mais le considéra parmi les autres spectateurs sansfaire aucune différence entre le roi et la foule. Cratès n’avaitpoint d’opinion sur les grands. Ils lui importaient aussi peu queles dieux. Les hommes seuls l’occupaient, et la manière de passerl’existence avec le plus de simplicité qu’il est possible. Lesobjurgations de Diogène le faisaient rire, non moins que sesprétentions à réformer les mœurs. Cratès s’estimait infinimentau-dessus de soucis aussi vulgaires. Il transformait la maximeinscrite au fronton du temple de Delphes, et disait : « Vistoi-même. » L’idée d’une connaissance quelconque lui paraissaitabsurde. Il n’étudiait que les relations de son corps avec ce quilui est nécessaire, tâchant à les réduire autant qu’il se peut.Diogène mordait comme les chiens, mais Cratès vivait comme leschiens.
Il eut un disciple dont le nom était Métrocle. C’était un jeunehomme riche de Maronée. Sa sœur Hipparchia, belle et noble, devintamoureuse de Cratès. Il est constant qu’elle en fut éprise etqu’elle vint le trouver. La chose paraît impossible, mais elle estcertaine. Rien ne la rebuta, ni la saleté du cynique, ni sapauvreté absolue, ni l’horreur de sa vie publique. Il la prévintqu’il vivait à la manière des chiens, parmi les rues et qu’ilquêtait les os dans les tas d’ordures. Il l’avertit que rien neserait caché de leur vie commune et qu’il la posséderaitpubliquement, dès que l’envie lui en prendrait, comme les chiensfont avec les chiennes. Hipparchia s’attendait à tout cela. Sesparents essayèrent de la retenir : elle les menaça de se tuer. Ilseurent pitié d’elle. Alors elle quitta le bourg de Maronée, toutenue, les cheveux pendants, couverte seulement d’une vieille toile,et elle vécut avec Cratès, habillée semblablement à lui. On ditqu’il eut d’elle un enfant, Pasicle ; mais rien n’est assuré àcet égard.
Cette Hipparchia fut, paraît-il, bonne aux pauvres, etcompatissante ; elle caressait les malades avec sesmains ; elle léchait sans aucune répugnance les blessuressanglantes de ceux qui souffraient, persuadée qu’ils étaient à ellece que les brebis sont aux brebis, ce que les chiens sont auxchiens. S’il faisait froid, Cratès et Hipparchia couchaient serréscontre les pauvres et tâchaient de leur donner part à la chaleur deleur corps. Ils leur prêtaient l’aide muette que les animaux seprêtent les uns aux autres. Ils n’avaient aucune préférence pouraucun de ceux qui s’approchaient d’eux. Il leur suffisait que cefussent des hommes.
Voilà tout ce qui est parvenu à nous au sujet de la femme deCratès ; nous ne savons quand elle mourut, ni comment. Sonfrère Métrocle admirait Cratès et l’imita. Mais il n’avait point detranquillité. Sa santé était troublée par des flatuositéscontinuelles, qu’il ne pouvait retenir. Il se désespéra et résolutde mourir. Cratès apprit son malheur, et voulut le consoler. Ilmangea un chénix de lupins et alla voir Métrocle. Il lui demanda sic’était la honte de son infirmité qui l’affligeait à ce point.Métrocle avoua qu’il ne pouvait supporter cette disgrâce. AlorsCratès, tout gonflé de lupins, lâcha des vents en présence de sondisciple, et lui affirma que la natute soumettait tous les hommesau même mal. Il lui reprocha ensuite d’avoir eu honte des autres etlui proposa son propre exemple. Puis il lâcha encore quelquesvents, prit Métrocle par la main, et l’emmena.
Tous deux restèrent longtemps ensemble parmi les rues d’Athènes,sans doute avec Hipparchia. Ils se parlaient fort peu. Ilsn’avaient honte d’aucune chose. Bien que fouillant aux mêmes tasd’ordures, les chiens paraissaient les respecter. On peut penserque, s’ils eussent été pressés par la faim, ils se seraient battusles uns les autres à coups de dents. Mais les biographes n’ont rienrapporté de ce genre. Nous savons que Cratès mourut vieux ;qu’il avait fini par demeurer toujours à la même place, étendu sousl’appentis d’un magasin du Pirée, où les marins abritaient lesballots du port ; qu’il cessa d’errer pour trouver des viandesà ronger, ne voulut plus même étendre le bras, et qu’on le trouva,un jour, desséché par la faim.
Septima fut esclave sous le soleil africain, dans la villed’Hadrumète. Et sa mère Amoena fut esclave, et la mère de celle-cifut esclave, et toutes furent belles et obscures, et les dieuxinfernaux leur révélèrent des philtres d’amour et de mort. La villed’Hadrumète était blanche et les pierres de la maison où vivaitSeptima étaient d’un rose tremblant. Et le sable de la grève étaitparsemé des coquilles que roule la mer tiède depuis la terred’Égypte, à l’endroit où les sept bouches du Nil épandent septvases de diverses couleurs. Dans la maison maritime où vivaitSeptima, on entendait mourir la frange d’argent de la Méditerranée,et, à son pied, un éventail de lignes bleues éclatantes s’éployaitjusqu’au ras du ciel. Les paumes des mains de Septima étaientrougies d’or, et l’extrémité de ses doigts était fardée ; seslèvres sentaient la myrrhe et ses paupières ointes tressaillaientdoucement. Ainsi elle marchait sur la route des faubourgs, portantà la maison des serviteurs une corbeille de pains flexibles.
Septima devint amoureuse d’un jeune homme libre, Sextilius, fils deDionysia. Mais il n’est point permis d’être aimées à celles quiconnaissent les mystères souterrains : car elles sont soumises àl’adversaire de l’amour, qui se nomme Anterôs. Et ainsi qu’Erôsdirige les scintillements des yeux et aiguise les pointes desflèches, Anterôs détourne les regards et émousse l’aigreur destraits. C’est un dieu bienfaisant qui siège au milieu des morts. Iln’est point cruel, comme l’autre. Il possède le népenthès qui donnel’oubli. Et sachant que l’amour est la pire des douleursterrestres, il hait et guérit l’amour. Cependant il est impuissantà chasser Erôs d’un cœur occupé. Alors il saisit l’autre cœur.Ainsi Anterôs lutte contre Erôs. Voilà pourquoi Sextilius ne putaimer Septima. Sitôt qu’Erôs eut porté sa torche dans le sein del’initiée, Anterôs, irrité, s’empara de celui qu’elle voulaitaimer.
Septima connut la puissance d’Anterôs aux yeux baissés deSextilius. Et quand le tremblement pourpré saisit l’air du soir,elle sortit sur la route qui va d’Hadrumète jusqu’à la mer. C’estune route paisible où les amoureux boivent du vin de dattes,appuyés contre les murailles polies des tombeaux. La briseorientale souffle son parfum sur la nécropole. La jeune lune,encore voilée, vient y errer, incertaine. Beaucoup de mortsembaumés trônent autour d’Hadrumète dans leurs sépultures. Et làdormait Phoinissa, sœur de Septima, esclave comme elle, et quimourut à seize ans, avant qu’aucun homme eût respiré son odeur. Latombe de Phoinissa était étroite comme son corps. La pierreétreignait ses seins tendus de bandelettes. Tout près de son frontbas une longue dalle arrêtait son regard vide. De ses lèvresnoircies s’envolait encore la vapeur des aromates où on l’avaittrempée. Sur sa main sage brillait un anneau d’or vert incrusté dedeux rubis pâles et troubles. Elle songeait éternellement dans sonrêve stérile aux choses qu’elle n’avait point connues.
Sous la blancheur vierge de la lune nouvelle, Septima s’étenditprès de la tombe étroite de sa sœur, contre la bonne terre. Ellepleura et elle froissa son visage à la guirlande sculptée. Et elleapprocha sa bouche du conduit par où on verse les libations, et sapassion s’exhala :
– Ô ma sœur, dit-elle, détourne-toi de ton sommeil pour m’écouter.La petite lampe qui éclaire les premières heures des morts s’estéteinte. Tu as laissé glisser de tes doigts l’ampoule colorée deverre que nous t’avions donnée. Le fil de ton collier s’est rompuet les grains d’or sont épars autour de ton cou. Rien de nous n’estplus à toi, et maintenant celui qui a un épervier sur la tête tepossède. Écoute-moi, car tu as la puissance de porter mes paroles.Va vers la cellule que tu sais et supplie Anterôs. Supplie ladéesse Hâthor. Supplie celui dont le cadavre dépecé fut porté parla mer dans un coffre jusqu’à Byblos. Ma sœur, aie pitié d’unedouleur inconnue. Par les sept étoiles des magiciens de Chaldée, jet’en conjure. Par les puissances infernales qu’on invoque dansCarthage, Iaô, Abriaô, Salbâal, Bathbâal, reçois mon incantation.Fais que Sextilius, fils de Dionysia, se consume d’amour pour moi,Septima, fille de notre mère Amoena. Qu’il brûle dans lanuit ; qu’il me cherche près de ta tombe, ô Phoinissa !Ou emmène-nous tous deux dans la demeure ténébreuse, puissante.Prie Anterôs de refroidir nos haleines s’il refuse à Erôs de lesallumer. Morte parfumée, accueille la libation de ma voix.Achrammachalala !
Aussitôt, la vierge emmaillotée se souleva et pénétra sous laterre, les dents découvertes.
Et Septima, honteuse, courut parmi les sarcophages. Jusqu’à laseconde veille elle demeura dans la compagnie des morts. Elle épiala lune fugitive. Elle offrit sa gorge à la morsure salée du ventmarin. Elle fut caressée par les premières dorures du jour. Puiselle rentra dans Hadrumète, et sa longue chemise bleue flottaitderrière elle.
Cependant Phoinissa, roide, errait par les circuits infernaux. Etcelui qui a un épervier sur la tête ne reçut point sa plainte. Etla déesse Hâthor resta allongée dans sa gaine peinte. Et Phoinissane put trouver Anterôs, puisqu’elle ne connaissait pas le désir.Mais dans son cœur flétri elle éprouva la pitié que les morts ontpour les vivants. Alors la seconde nuit, à l’heure où les cadavresse délivrent pour accomplir les incantations, elle fit mouvoir sespieds liés dans les rues d’Hadrumète.
Sextilius tressaillait régulièrement par les soupirs du sommeil, levisage tourné vers le plafond de sa chambre, sillonné de losanges.Et Phoinissa, morte, enroulée de bandelettes odorantes, s’assitauprès de lui. Et elle n’avait point de cervelle ni deviscères ; mais on avait replacé son cœur desséché dans sapoitrine. Et dans ce moment Erôs lutta contre Anterôs, et ils’empara du cœur embaumé de Phoinissa. Aussitôt elle désira lecorps de Sextilius, afin qu’il fût couché entre elle et sa sœurSeptima dans la maison des ténèbres.
Phoinissa mit ses lèvres teintes sur la bouche vive de Sextilius,et la vie s’échappa de lui comme une bulle. Puis elle parvint à lacellule d’esclave de Septima, et la prit par la main. Et Septima,endormie, céda sous la main de sa sœur. Et le baiser de Phoinissaet l’étreinte de Phoinissa firent mourir, presque à la même heurede la nuit, Septima et Sextilius. Telle fut l’issue funèbre de lalutte d’Erôs contre Anterôs ; et les puissances infernalesreçurent à la fois une esclave et un homme libre.
Sextilius est couché dans la nécropole d’Hadrumète, entrel’incantatrice Septima et sa sœur vierge Phoinissa. Le texte del’incantation est inscrit sur la plaque de plomb, roulée et percéed’un clou, que l’enchanteuse a glissée dans le conduit deslibations de la tombe de sa sœur.
Lucrèce apparut dans une grande famille qui s’était retirée loinde la vie civile. Ses premiers jours reçurent l’ombre du porchenoir d’une haute maison dressée dans la montagne. L’atrium étaitsévère et les esclaves muets. Il fut entouré, dès l’enfance, par lemépris de la politique et des hommes. Le noble Memmius, qui avaitson âge, subit, dans la forêt, les jeux que Lucrèce lui imposa.Ensemble, ils s’étonnèrent devant les rides des vieux arbres etépièrent le tremblement des feuilles sous le soleil, comme un voileviride de lumière jonché de taches d’or. Ils considérèrent souventles dos rayés des pourceaux sauvages qui humaient le sol. Ilstraversèrent des fusées frémissantes d’abeilles et des bandesmobiles de fourmis en marche. Et un jour ils parvinrent, endébouchant d’un taillis, à une clairière tout entourée d’ancienschênes-lièges, si étroitement assis, que leur cercle creusait dansle ciel un puits de bleu. Le repos de cet asile était infini. Ilsemblait qu’on fût dans une large route claire qui allait vers lehaut de l’air divin. Lucrèce y fut touché par la bénédiction desespaces calmes.
Avec Memmius il quitta le temple serein de la forêt pour étudierl’éloquence à Rome. L’ancien gentilhomme qui gouvernait la hautemaison lui donna un professeur grec et lui enjoignit de ne revenirque lorsqu’il posséderait l’art de mépriser les actions humaine.Lucrèce ne le revit plus. Il mourut solitaire, exécrant le tumultede la société. Quand Lucrèce revint, il ramenait dans la hautemaison vide, vers l’atrium sévère et parmi les esclaves muets, unefemme africaine, belle, barbare et méchante. Memmius était retournédans la maison de ses pères. Lucrèce avait vu les factionssanglantes, les guerres de partis et la corruption politique. Ilétait amoureux.
Et d’abord sa vie fut enchantée. Contre les tentures des murailles,la femme africaine appuyait les masses contournées de sa chevelure.Tout son corps épousait longuement les lits de repos. Elleentourait les cratères pleins de vin écumeux de ses bras chargésd’émeraudes translucides. Elle avait une façon étrange de lever undoigt et de secouer le front, Ses sourires avaient une sourceprofonde et ténébreuse comme les fleuves d’Afrique. Au lieu defiler la laine, elle la déchiquetait patiemment en petits floconsqui volaient autour d’elle.
Lucrèce souhaitait ardemment se fondre à ce beau corps. Ilétreignait ses seins métalliques et attachait sa bouche sur seslèvres d’un violet sombre. Les paroles d’amour passèrent de l’un àl’autre, furent soupirées, les firent rire et s’usèrent. Ilstouchèrent le voile flexible et opaque qui sépare les amants. Leurvolupté eut plus de fureur et désira changer de personne. Ellearriva jusqu’à l’extrémité aiguë où elle s’épand autour de lachair, sans pénétrer jusqu’aux entrailles. L’Africaine serecroquevilla dans son cœur étranger. Lucrèce se désespéra de nepouvoir accomplir l’amour. La femme devint hautaine, morne etsilencieuse, pareille à l’atrium et aux esclaves. Lucrèce erra dansla salle des livres.
Ce fut là qu’il déplia le rouleau où un scribe avait copié letraité d’Épicure.
Aussitôt il comprit la variété des choses de ce monde, etl’inutilité de s’efforcer vers les idées. L’univers lui parutsemblable aux petits flocons de laine que les doigts de l’Africaineéparpillaient dans les salles. Les grappes d’abeilles et lescolonnes de fourmis et le tissu mouvant des feuilles lui furent desgroupements de groupements d’atomes. Et dans tout son corps ilsentit un peuple invisible et discord, avide de se séparer. Et lesregards lui semblèrent des rayons plus subtilement charnus, etl’image de la belle barbare, une mosaïque agréable et colorée, etil éprouva que la fin du mouvement de cette infinité était tristeet vaine. Ainsi que les factions ensanglantées de Rome, avec leurstroupes de clients armés et insulteurs, il contempla letourbillonnement de troupeaux d’atomes teints du même sang et quise disputent une obscure suprématie. Et il vit que la dissolutionde la mort n’était que l’affranchissement de cette tourbeturbulente qui se rue vers mille autres mouvements inutiles.
Or, quand Lucrèce eut été instruit ainsi par le rouleau de papyrus,où les mots grecs comme les atomes du monde étaient tissés les unsdans les autres, il sortit dans la forêt par le porche noir de lahaute maison des ancêtres. Et il aperçut le dos des pourceaux rayésqui avaient toujours le nez dirigé vers la terre. Puis, traversantle taillis, il se trouva soudain au milieu du temple serein de laforêt, et ses yeux plongèrent dans le puits bleu du ciel. Ce fut làqu’il plaça son repos.
De là il contempla l’immensité fourmillante de l’univers ;toutes les pierres, toutes les plantes, tous les arbres, tous lesanimaux, tous les hommes, avec leurs couleurs, avec leurs passions,avec leurs instruments, et l’histoire de ces choses diverses, etleur naissance, et leurs maladies, et leur mort. Et parmi la morttotale et nécessaire, il aperçut clairement la mort unique del’Africaine, et pleura.
Il savait que les pleurs viennent d’un mouvement particulier despetites glandes qui sont sous les paupières, et qui sont agitéespar une procession d’atomes sortie du cœur, lorsque le cœurlui-même a été frappé par la succession d’images colorées qui sedétachent de la surface du corps d’une femme aimée. Il savait quel’amour n’est causé que par le gonflement des atomes qui désirentse joindre à d’autres atomes. Il savait que la tristesse causée parla mort n’est que la pire des illusions terrestres, puisque lamorte avait cessé d’être malheureuse et de souffrir, tandis quecelui qui la pleurait s’affligeait de ses propres maux et songeaitténébreusement à sa propre mort. Il savait qu’il ne reste de nousaucun double simulacre pour verser des larmes sur son proprecadavre étendu à ses pieds. Mais, connaissant exactement latristesse et l’amour et la mort, et que ce sont de vaines imageslorsqu’on les contemple de l’espace calme où il faut s’enfermer, ilcontinua de pleurer, et de désirer l’amour, et de craindre lamort.
Voilà pourquoi, étant rentré dans la haute et sombre maison desancêtres, il s’approcha de la belle Africaine, qui faisait cuire unbreuvage sur un brasier dans un pot de métal. Car elle avait songéà part, elle aussi, et ses pensées étaient remontées à la sourcemystérieuse de son sourire. Lucrèce considéra le breuvage encorebouillonnant. Il s’éclaircit peu à peu et devint pareil à un cieltrouble et vert. Et la belle Africaine secoua le front et leva undoigt. Alors Lucrèce but le philtre. Et tout aussitôt sa raisondisparut, et il oublia tous les mots grecs du rouleau de papyrus.Et pour la première fois, étant fou, il connut l’amour ; etdans la nuit, ayant été empoisonné, il connut la mort.
Elle était fille d’Appius Claudius Pulcher, consul. À peineeut-elle quelques années, elle se distingua de ses frères et de sessœurs par l’éclat flagrant de ses yeux. Tertia, son aînée, se mariade bonne heure ; la plus jeune céda entièrement à tous sescaprices. Ses frères, Appius et Caïus, étaient déjà avares desgrenouilles en cuir et des chariots de noix qu’on leurfaisait ; plus tard, ils furent avides de sesterces. MaisClodius, beau et féminin, fut compagnon de ses sœurs. Clodia leurpersuadait avec des regards ardents, de l’habiller avec une tuniqueà manche, de le coiffer d’un petit bonnet en fils d’or, et de lelier sous les seins avec une ceinture souple ; puis elles lecouvraient d’un voile couleur de feu et le menaient dans lespetites chambres où il se mettait au lit avec elles trois. Clodiafut sa préférée, mais il prit aussi la virginité de Tertia et de lacadette.
Quand Clodia eut dix-huit ans, son père mourut. Elle demeura dansla maison du mont Palatin. Appius, son frère, gouvernait ledomaine, et Caïus se préparait à la vie publique. Clodius, toujoursdélicat et imberbe, couchait entre ses sœurs, q »’on nommait Clodiatoutes deux. Elles commencèrent à aller secrètement aux bains aveclui. Elles donnaient un quart d’as aux grands esclaves qui lesmassaient, puis se le faisaient rendre. Clodius était traité commeses sœurs, en leur présence. Tels furent leurs plaisirs avant lemariage.
La plus jeune épousa Lucullus, qui l’emmena en Asie, où il faisaitla guerre à Mithridate. Clodia prit pour mari son cousin Metellus,honnête homme épais. Dans ces temps d’émeute, il eut un espritconservateur et borné. Clodia ne pouvait supporter sa brutalitérustique Elle rêvait déjà pour son cher Claudius des chosesnouvelles. César commençait à s’emparer des esprits ; Clodiajugea qu’il fallait le défaire. Elle se fit amener Cicéron parPomponius Atticus. Sa société était ricaneuse et galante. Auprèsd’elle on trouvait Licinius Calvus, le jeune Curion, surnommé la «fillette », Sextius Clodius, qui faisait ses courses, Egnatius etsa bande, Catullus de Vérone et Caelius Rufus, qui était amoureuxd’elle. Metellus, pesamment assis, ne disait mot. On racontait lesscandales sur César et Mamurra. Puis Metellus, nommé proconsul,partit pour la Gaule cisalpine. Clodia resta seule à Rome avec sabelle-sœur Mucia. Cicéron fut entièrement charmé par ses grandsyeux flambants. Il songea qu’il pouvait répudier Terentia, safemme, et supposa que Clodia quitterait Metellus. Mais Terentiadécouvrit tout et terrifia son mari. Cicéron, peureux, renonça àses désirs. Terentia voulut davantage, et Cicéron dut rompre avecClodius.
Le frère de Clodia s’occupait cependant. Il faisait l’amour àPompéia, femme de César. La nuit de la fête de la Bonne Déesse, ilne devait y avoir que des femmes dans la maison de César, qui étaitpréteur. Pompéia offrait seule le sacrifice. Clodius s’habilla,ainsi que sa sœur avait eu coutume de le déguiser, en joueuse decithare, et entra chez Pompéia. Une esclave le reconnut. La mère dePompéia donna l’alarme et le scandale fut public. Clodius voulut sedéfendre et jura qu’il était, pendant ce temps, dans la maison deCicéron. Terentia obligea son mari à nier : Cicéron portatémoignage contre Clodius.
Dès lors Clodius fut perdu dans le parti noble. Sa sœur venait depasser la trentaine. Elle était plus ardente que jamais. Elle eutl’idée de faire adopter Clodius par un plébéien, afin qu’il pûtdevenir tribun du peuple. Metellus, qui était revenu, devina sesprojets et se moqua d’elle. Dans ce temps, où elle n’avait plusClodius entre ses bras, elle se laissa aimer par Catullus. Le mariMetellus leur semblait odieux. Sa femme résolut de s’endébarrasser. Un jour qu’il revenait du Sénat, lassé, elle luiprésenta à boire. Metellus tomba mort dans l’atrium. DésormaisClodia était libre. Elle quitta la maison de son mari et rentravite se cloîtrer avec Clodius sur le mont Palatin. Sa sœur s’enfuitde chez Lucullus et revint avec eux. Ils reprirent leur vie à troiset exercèrent leur haine.
D’abord Clodius, devenu plébéien, fut désigné comme tribun dupeuple. Malgré sa grâce féminine, il avait la voix forte etmordante. Il obtint que Cicéron fut exilé ; fit raser samaison devant ses propres yeux, et jura la ruine et la mort de tousses amis. César était proconsul en Gaule et ne pouvait rien.Pourtant Cicéron gagna des influences par Pompée, et se fitrappeler l’année suivante. La fureur du jeune tribun fut extrême.Il s’attaqua violemment à Milon, ami de Cicéron, qui commençait àbriguer le consulat. Aposté de nuit, il tenta de le tuer,renversant ses esclaves qui portaient des torches. La faveurpopulaire de Clodius diminuait. On chantait des refrains obscènessur Clodius et Clodia. Cicéron les dénonça dans un discours violent: Clodia y était traitée de Médée et de Clytemnestre. La rage dufrère et de la sœur finit par éclater. Clodius voulut incendier lamaison de Milon, et des esclaves gardiens l’assommèrent dans lesténèbres.
Alors Clodia fut désespérée. Elle avait pris et rejeté Catullus,puis Caelius Rufus, puis Egnatius, dont les amis l’avaient menéedans les basses tavernes : mais elle n’aimait que son frèreClodius. C’est pour lui qu’elle avait empoisonné son mari. C’estpour lui qu’elle avait attiré et séduit des bandes d’incendiaires.Quand il fut mort, l’objet de sa vie lui manqua. Elle était encorebelle et chaude. Elle avait une maison de campagne sur la routed’Ostie, des jardins près du Tibre et à Baïes. Elle s’y réfugia.Elle essaya de s’y distraire en y dansant lascivement avec desfemmes. Ce ne fut pas suffisant. Son esprit était occupé par lesstupres de Clodius, qu’elle voyait toujours imberbe et féminin.Elle se souvenait qu’il avait été pris jadis par des pirates deCilicie, qui avaient usé de son tendre corps. Une certaine tavernelui revenait aussi à la mémoire, où elle était allée avec lui. Lefronton de la porte en était tout barbouillé de charbons, et leshommes qui y buvaient répandaient une odeur forte, et avaient lapoitrine velue.
Rome l’attira donc de nouveau. Elle erra aux premières veilles dansles carrefours et les passages étroits. L’insolence éclatante deses yeux était toujours semblable. Rien ne pouvait l’éteindre, etelle essaya tout, même de recevoir la pluie, et de coucher dans laboue. Elle alla des bains aux cellules de pierre ; les cavesoù les esclaves jouaient aux dés, les salles basses où s’enivraientles cuisiniers et les voituriers lui furent connues. Elle attenditdes passants parmi les rues dallées. Elle périt vers le matin d’unenuit étouffante par un étrange retour d’une habitude qui avait étéla sienne. Un ouvrier foulon l’avait payée d’un quart d’as ;il la guetta au crépuscule de l’aube dans l’allée, pour le luireprendre et l’étrangla. Puis il jeta son cadavre, les yeux grandsouverts, dans l’eau jaune du Tibre.
Il naquit en des jours où des baladins vêtus de robes vertesfaisaient passer de jeunes porcs dressés à travers des cercles defeu, où des portiers barbus, à tunique cerise, écossaient des poisdans un plat d’argent, devant les mosaïques galantes à l’entrée desvillas, où les affranchis, pleins de sesterces, briguaient dans lesvilles de province les fonctions municipales, où des récitateurschantaient au dessert des poèmes épiques, où le langage était toutfarci de mots d’ergastule et de redondances enflées venuesd’Asie.
Son enfance passa entre de telles élégances. Il ne remettait pointdeux fois une laine de Tyr. On faisait balayer l’argenterie tombéedans l’atrium avec les ordures. Les repas étaient composés dechoses délicates et inattendues, et les cuisiniers variaient sanscesse l’architecture des victuailles. Il ne fallait points’étonner, en ouvrant un œuf, d’y trouver un bec-figue, ni craindrede trancher une statuette imitée de Praxitèle et sculptée dans dufoie gras. Le gypse qui scellait les amphores était diligemmentdoré. Des petites boîtes d’ivoire indien renfermaient des parfumsardents destinés aux convives. Les aiguières étaient percées dediverses façons et remplies d’eaux colorées qui surprenaientjaillissant. Toutes les verreries figuraient des monstruositésirisées. En saisissant certaines urnes, les anses se rompaient sousles doigts et les flancs s’épanouissaient pour laisser tomber desfleurs artificiellement peintes. Des oiseaux d’Afrique aux jouesécarlates caquetaient dans des cages d’or. Derrière des grillagesincrustés, aux riches parois des murailles, hurlaient beaucoup desinges d’Égypte, qui avaient des faces de chien. Dans desréceptacles précieux rampaient des bêtes minces qui avaient desouples écailles rutilantes et des yeux rayonnés d’azur.
Ainsi Pétrone vécut mollement, pensant que l’air même qu’ilaspirait fût parfumé pour son usage. Quand il fut parvenu àl’adolescence, après avoir enfermé sa première barbe dans uncoffret orné, il commença à regarder autour de lui. Un esclave dunom de Syrus, qui avait servi dans l’arène, lui montra les chosesinconnues. Pétrone était Petit, noir, et louchait d’un œil. Iln’était point de race noble. il avait des mains d’artisan et unesprit cultivé. De là vint qu’il prit plaisir à façonner lesparoles et à les inscrire. Elles ne ressemblèrent à rien de ce queles poètes anciens avaient imaginé. Car elles s’efforçaientd’imiter tout ce qui entourait Pétrone. Et ce ne fut que plus tardqu’il eut la fâcheuse ambition de composer des vers.
Il connut donc des gladiateurs barbares et des hâbleurs decarrefour, des hommes aux regards obliques qui semblent épier leslégumes et décrochent les pièces de viande, des enfants frisés quepromenaient des sénateurs, de vieux babillards qui discouraient desaffaires de la cité au coin des rues, des valets lascifs et desfilles parvenues, des marchandes de fruits et des patronsd’auberges, des poètes minables et des servantes friponnes, desprêtresses interlopes et des soldats errants. Il tenait sur eux sonœil louche et saisissait exactement leurs manières et leursintrigues. Syrus le conduisit dans les bains d’esclaves, lescellules de prostituées et les réduits souterrains où les figurantsde cirque s’exerçaient avec leurs épées de bois. Aux portes de laville, entre les tombes, il lui raconta les histoires des hommesqui changent de peau, que les noirs, les Syriens, les taverniers etles soldats gardiens des croix de supplice se repassaient de boucheen bouche.
Vers la trentième année, Pétrone, avide de cette liberté diverse,commença d’écrire l’histoire d’esclaves errants et débauchés. Ilreconnut leurs mœurs parmi les transformations du luxe ; ilreconnut leurs idées et leur langage parmi les conversations poliesdes festins. Seul, devant son parchemin, appuyé sur une tableodorante en bois de cèdre, il dessina à la pointe de son calame lesaventures d’une populace ignorée. À la lumière de ses hautesfenêtres, sous les peintures des lambris, il s’imagina les torchesfumeuses des hôtelleries, et de ridicules combats nocturnes, desmoulinets de candélabres de bois, des serrures forcées à coups dehache par des esclaves de justice, des sangles grasses parcouruesde punaises, et des objurgations de procurateurs d’îlot au milieud’attroupements de pauvres gens vêtus de rideaux déchirés et detorchons sales.
On dit que lorsqu’il eut achevé les seize livres de son invention,il fit venir Syrus, pour les lui lire, et que l’esclave riait etcriait à haute voix en frappant dans ses mains. Dans ce moment, ilsformèrent le projet de mettre à exécution les aventures composéespar Pétrone. Tacite rapporte faussement qu’il fut arbitre desélégances à la cour de Néron, et que Tigellin, jaloux, lui fitenvoyer l’ordre de mort. Pétrone ne s’évanouit pas délicatementdans une baignoire de marbre, en murmurant de petits vers lascifs.Il s’enfuit avec Syrus et termina sa vie en parcourant lesroutes.
L’apparence qu’il avait lui rendit son déguisement facile. Syrus etPétrone portèrent tour à tour le petit sac de cuir qui contenaitleurs hardes et leurs deniers. Ils couchèrent en plein air, prèsdes tertres de croix. Ils virent luire tristement dans la nuit lespetites lampes des monuments funèbres. Ils mangèrent du pain aigreet des olives amollies. On ne sait pas s’ils volèrent. Ils furentmagiciens ambulants, charlatans de campagne, et compagnons desoldats vagabonds. Pétrone désapprit entièrement l’art d’écrire,sitôt qu’il vécut de la vie qu’il avait imaginée. Ils eurent dejeunes amis traîtres, qu’ils aimèrent, et qui les quittèrent auxportes des municipes en leur prenant jusqu’à leur dernier as. Ilsfirent toutes les débauches avec des gladiateurs évadés. Ils furentbarbiers et garçons d’étuves. Pendant plusieurs mois, ils vécurentde pains funéraires qu’ils dérobaient dans les sépulcres. Pétroneterrifiait les voyageurs par son œil terne et sa noirceur quiparaissait malicieuse. Il disparut un soir. Syrus pensa leretrouver dans une cellule crasseuse où ils avaient connu une filleà chevelure entremêlée. Mais un grassateur ivre lui avait enfoncéune large lame dans le cou, tandis qu’ils gisaient ensemble, enrase campagne, sur les dalles d’un caveau abandonné.
L’histoire d’Aladdin conte par erreur que le magicien africainfut empoisonné dans son palais et qu’on jeta son corps noirci etcraquelé par la force de la drogue aux chiens et aux chats ;il est vrai que son frère fut déçu par cette apparence et se fitpoignarder, ayant revêtu la robe de la sainte Fatima ; mais ilest certain néanmoins que le Moghrabi Sufrah (car c’était le nom dumagicien) s’endormit seulement par la toute-puissance dunarcotique, et s’échappa de l’une des vingt-quatre fenêtres dugrand salon, pendant qu’Aladdin embrassait tendrement laprincesse.
À peine eut-il touché la terre, étant assez commodément descendu lelong d’un des tuyaux d’or par où s’écoulait l’eau de la grandeterrasse, que le palais disparut, et Sufrah fut seul au milieu dusable du désert. Il ne lui restait même pas une des bouteilles duvin d’Afrique qu’il était allé chercher à la cave sur la demande dela trompeuse princesse. Désespéré, il s’assit sous le soleilardent, et sachant bien que l’étendue de sable torride quil’entourait était infinie, il s’enroula la tête dans son manteau etattendit la mort. Il ne possédait plus aucun talisman ; iln’avait point de parfums pour faire des suffumigations ; pasmême une baguette dansante qui pût lui indiquer une sourceprofondément cachée, afin d’apaiser sa soif. La nuit arriva bleueet chaude, Mais qui calma un peu l’inflammation de ses yeux. Il eutl’idée alors de tracer sur le sable une figure de géomancie, et dedemander s’il était destiné à périt dans le désert. Avec ses doigtsil marqua les quatre grandes lignes, composées de points, qui sontplacées sous l’invocation du Feu, de l’Eau, de la Terre et del’Air, sur la gauche, et sur la droite, du Midi, de l’Orient, del’Occident et du Septentrion. Et à l’extrémité de ces lignes, ilcollectionna les points pairs et impairs, afin d’en composer lapremière figure. À sa joie il vit que c’était la figure de laFortune Majeure, d’où il suivait qu’il s’échapperait du péril, lapremière figure devant être placée dans la première maisond’astrologie, qui est la maison de celui qui demande. Et, dans lamaison qui se nomme « Cœur du ciel », il retrouva la figure de laFortune Majeure, ce qui lui montra qu’il réussirait et qu’il seraitglorieux. Mais dans la huitième maison, qui est la maison de laMort, vint se placer la figure du Rouge, qui annonce le sang ou lefeu, ce qui est de présage sinistre. Lorsqu’il eut dressé lesfigures des douze maisons, il en tira deux témoins et de ceux-ci unjuge, afin d’être assuré que son opération était justementcalculée. La figure du juge fut celle de la Prison, d’où il connutqu’il trouverait la gloire, avec grand péril, dans un lieu clos etsecret.
Assuré de ne pas mourir sur-le-champ, Sufrah se mit à réfléchir. Iln’avait pas l’espoir de reconquérir la lampe, qui avait ététransportée avec le palais dans le centre de la Chine. Cependant ilsongea que jamais il n’avait recherché quel était le véritablemaître du talisman et l’ancien possesseur du grand trésor et dujardin aux fruits précieux. Une seconde figure de géomancie, qu’illut selon les lettres de l’alphabet, lui révéla les caractèresS.L.M.N., qu’il traça sur le sable, et la dixième maison confirmaque le maître de ces caractères était roi. Sufrah connut aussitôtque la lampe merveilleuse avait fait partie du trésor du roiSalomon. Alors, il étudia attentivement tous les signes et la Têtedu Dragon lui indiqua ce qu’il cherchait – car elle était jointepar la Conjonction à la Figure du jeune Garçon, qui marque lesrichesses enfouies dans la terre, et à celle de la Prison, où onpeut lire la position des voûtes fermées.
Et Sufrah battit des mains : car la figure de géomancie montraitque le corps du roi Salomon était conservé dans cette terre mêmed’Afrique, et qu’il portait encore au doigt son sceau tout-puissantqui donne l’immortalité terrestre : si bien que le roi devait êtreendormi depuis des myriades d’années. Sufrah, joyeux, attenditl’aube. Dans la demi-clarté d’azur, il vit passer des Ba-da-ouïpillards, qui eurent pitié de sa détresse, quand il les implora, etqui lui donnèrent un petit sac de dattes et une gourde pleined’eau.
Sufrah se mit en marche vers le lieu désigné. C’était un endroitaride et pierreux, entre quatre montagnes nues, levées comme desdoigts vers les quatre coins du ciel. Là il traça un cercle etprononça des paroles ; et la terre trembla et s’ouvrit, etlaissa voir une dalle de marbre avec un anneau de bronze. Sufrahsaisit l’anneau et invoqua trois fois le nom de Salomon. Aussitôtla dalle se souleva, et Sufrah descendit par un escalier étroitdans le souterrain.
Deux chiens de feu s’avancèrent hors de deux niches opposées etvomirent des flammes entrecroisées. Mais Sufrah prononça le nommagique, et les chiens grognants disparurent. Puis il trouva uneporte de fer qui tourna silencieusement, dès qu’il l’eut touchée.Il passa le long d’un couloir creusé dans du porphyre. Descandélabres à sept branches brûlaient d’une lumière éternelle. Aufond du couloir, était une salle carrée dont les murs étaient dejaspe. Dans le centre, un brasier d’or jetait une riche lueur. Etsur un lit fait d’un seul diamant taillé, et qui semblait un blocde feu froid, était étendue une forme vieille, à barbe blanche, lefront ceint d’une couronne. Près du roi gisait un gracieux corpsdesséché, dont les mains se tendaient encore pour étreindre lessiennes ; mais la chaleur des baisers s’était éteinte. Et, surla main pendante du roi Salomon, Sufrah vit briller le grandsceau.
Il s’approcha sur ses genoux, et, rampant jusqu’au lit, il soulevala main ridée, fit glisser l’anneau et le saisit.
Aussitôt s’accomplit l’obscure prédiction géomantique. Le sommeild’immortalité du roi Salomon fut rompu. En une seconde, son corpss’effrita et se réduisit à une petite poignée d’ossements blancs etpolis que les délicates mains de la momie semblaient protégerencore. Mais Sufrah, terrassé par le pouvoir de la figure du Rougedans la maison de la Mort, éructa dans un flot vermeil tout le sangde sa vie et tomba dans l’assoupissement de l’immortalitéterrestre. Le sceau du roi Salomon au doigt, il s’allongea près dulit de diamant, préservé de la corruption pendant des myriadesd’années, dans le lieu clos et secret qu’il avait lu par la figurede la Prison. La porte de fer retomba sur le couloir de porphyre etles chiens de feu commencèrent à veiller le géomancienimmortel.
Il apprit à connaître les choses saintes dans l’église d’OrtoSan Michele, où sa mère le soulevait pour qu’il pût toucher de sespetites mains les belles figures de cire pendues devant la SainteVierge. La maison de ses parents joignait le Baptistère. Trois foispar jour, à l’aube, à midi, au soir, il voyait passer deux frèresde l’ordre de Saint-François qui mendiaient du pain et emportaientles morceaux dans un panier. Souvent, il les suivait jusqu’à laporte du couvent. L’un de ces moines était très vieux : il disaitavoir été ordonné encore par saint François lui-même. Il promit àl’enfant de lui apprendre à parler aux oiseaux et à toutes lespauvres bêtes des champs. Dolcino passa bientôt ses journées dansle couvent. Il chantait avec les frères et sa voix était fraîche.Quand la cloche sonnait pour éplucher les légumes, il leur aidait ànettoyer leurs herbes autour du grand baquet. Le cuisinier Robertlui prêtait un vieux couteau et lui permettait de frotter lesécuelles avec sa touaille.
Dolcino aimait à regarder au réfectoire la couverture de la lampesur laquelle on voyait peints les douze apôtres avec des sandalesde bois aux pieds et des petits manteaux qui leur couvraient lesépaules.
Mais son plus grand plaisir était de sortir avec les frères quandils allaient mendier du pain de porte en porte, et de tenir leurpanier couvert d’une toile. Un jour qu’ils marchaient ainsi, àl’heure où le soleil était haut dans le ciel, on leur refusal’aumône dans plusieurs maisons basses sur la rive du fleuve. Lachaleur était forte : les frères avaient grand’soif et grand’faim.Ils entrèrent dans une cour qu’ils ne connaissaient point, etDolcino s’écria de surprise en déposant son panier. Car cette courétait tapissée de vignes feuillues et toute pleine de verdeurdélectable et transparente, des léopards y bondissaient avecbeaucoup d’animaux d’outre-mer, et on y voyait assis des jeunesfilles et des jeunes gens vêtus d’étoffes brillantes qui jouaientpaisiblement sur des vielles et des cithares. Là le calme étaitprofond, l’ombre épaisse et odorante. Tous écoutaient en silenceceux qui chantaient, et le chant était d’un mode extraordinaire.Les frères ne dirent rien ; leur faim et leur soif setrouvèrent satisfaits ; ils n’osèrent rien demander. Àgrand’peine, ils se décidèrent à sortir ; mais sur la rive dufleuve, en se retournant, ils ne virent point d’ouverture dans lamuraille. Ils crurent que c’était une vision de nécromancie,jusqu’au moment où Dolcino découvrit le panier. Il était rempli depains blancs comme si jésus de ses propres mains y eut multiplieles offrandes.
Ainsi fut révélé à Dolcino le miracle de la mendicité. Cependant,il n’entra point dans l’ordre, ayant reçu de sa vocation une idéeplus haute et plus singulière. Les frères l’emmenaient sur lesroutes lorsqu’ils allaient d’un couvent à un autre, de Bologne àModène, de Parme à Crémone, de Pistoïe à Lucques. Et ce fut à Pisequ’il se sentit entraîné par la véritable foi. Il dormait sur lacrête d’un mu, du palais épiscopal, lorsqu’il fut réveillé par leson du buccin. Une foule d’enfants qui portaient des rameaux et deschandelles allumées, entouraient sur la place un homme sauvage quisoufflait dans une trompette d’airain. Dolcino crut voir saintJean-Baptiste. Cet homme avait une barbe longue et noire ; ilétait vêtu d’un sac de cilice sombre, marqué d’une large croixrouge, depuis le col jusqu’aux pieds ; autour de son corpsétait attachée une peau de bête. Il s’écria d’une voix terrible :Laudato et benedetto et glorificato sia lo Patre ; etles enfants répétèrent tout haut ; Puis il ajouta : sia loFijo, et les enfants reprirent ; puis il ajouta :sialo Spiritu Sancto ; et les enfants dirent de mêmeaprès lui ; puis, il chanta avec eux : Alleluia, alieluia,alieluia ! Enfin il souffla dans sa trompette et se mit àprêcher. Sa parole était âpre comme du vin de Montagne mais elleattira Dolcino. Partout où le moine au cilice sonna du buccin,Dolcino vint l’admirer, désirant sa vie. C’était un ignorant agitéde violence ; il ne savait point le latin ; pour ordonnerla pénitence, clair : Penitenzagite ! Mais ilannonçait sinistrement les prédictions de Merlin, et de la Sibylle,et de l’abbé Joachim, qui sont dans le Livre desFigures ; il prophétisait que l’Ante-Christ était venusous la forme de l’empereur Frédéric Barberousse, que sa ruineétait consommée, et que les Sept Ordres allaient bientôt s’éleveraprès lui, suivant l’interprétation de l’Écriture. Dolcino lesuivit jusqu’à Parme, où il fut inspiré à comprendre tout.
L’Annonciateur précédait Celui qui devait venir, le fondateur dupremier des Sept Ordres. Sur la pierre levée de Parme, où depuisdes années, les podestats parlaient au peuple, Dolcino proclama lanouvelle foi. Il disait qu’il fallait se vêtir avec des manteletsde toile blanche, comme les apôtres qui étaient peints sur lacouverture de la lampe, dans le réfectoire des Frères Mineurs. Ilassurait qu’il ne suffisait point de se faire baptiser ; mais,afin de revenir entièrement à l’innocence des enfants, il sefabriqua un berceau, se fit lier de langes et demanda le sein à unefemme simple qui pleura de pitié. Afin de mettre sa chasteté àl’épreuve, il pria une bourgeoise de persuader à sa fille qu’ellecouchât toute nue contre lui dans un lit. Il mendia un sac plein dedeniers et les distribua aux pauvres, aux voleurs et aux fillescommunes, déclarant qu’il ne fallait plus travailler, mais vivre àla guise des animaux dans les champs. Robert, le cuisinier ducouvent, s’enfuit pour le suivre et le nourrir dans une écuellequ’il avait volée aux pauvres frères Les gens pieux crurent que letemps était revenu des Chevaliers de Jésus-Christ et des Chevaliersde Sainte-Marie, et de ceux qui avaient suivi jadis, errants etforcenés, Gerardino Secarelli. Ils s’attroupaient béats autour deDolcino et murmuraient : « Père, père, père ! » Mais lesFrères Mineurs le firent chasser de Parme. Une jeune fille de noblemaison, Margherita, courut après lui par la porte qui ouvre sur laroute de Plaisance. Il la couvrit d’un sac marqué d’une croix etl’emmena. Les porchers et les vachers les considéraient sur lalisière des champs. Beaucoup quittèrent leurs bêtes et vinrent àeux. Des femmes prisonnières que les hommes de Crémone avaientcruellement mutilées en leur coupant le nez, les implorèrent et lessuivirent. Elles avaient le visage enveloppé d’un lingeblanc ; Margherita les instruisit. Ils s’établirent tous dansune montagne boisée, non loin de Novare, et pratiquèrent la viecommune. Dolcino n’établit ni règle ni ordre aucun, étant assuréque telle était la doctrine des apôtres, et que toutes chosesdevaient être en charité. Ceux qui voulaient se nourrissaient avecles baies des arbres ; d’autres mendiaient dans lesvillages ; d’autres volaient du bétail. La vie de Dolcino etde Margherita fut libre sous le ciel. Mais les gens de Novare nevoulurent point le comprendre. Les paysans se plaignaient des volset du scandale. On fit venir une bande d’hommes d’armes pour cernerla montagne. Les Apôtres furent chassés par le pays. Pour Dolcinoet Margherita, on les attacha sur un âne, le visage tourné vers lacroupe ; on les mena jusqu’à la grande place de Novare. Ils yfurent brûlés sur le même bûcher, par ordre de justice. Dolcino nedemanda qu’une grâce : C’est qu’on les laissât vêtus, dans lesupplice, parmi les flammes, comme les Apôtres sur la couverture dela lampe, de leurs deux mantelets blancs.
Cecco Angiolieri naquit haineux à Sienne, le même jour que DanteAlighieri à Florence. Son père, enrichi dans le commerce deslaines, inclinait vers l’Empire. Dès l’enfance, Cecco fut jalouxdes grands, les méprisa, et marmotta des oraisons. Beaucoup denobles ne voulaient plus se soumettre au pape. Cependant lesghibellins avaient cédé. Mais parmi les guelfes mêmes, il y avaitles Blancs et les Noirs. Les Blancs ne répugnaient pas àl’intervention impériale. Les Noirs restaient fidèles à l’Église, àRome, au Saint-Siège. Cecco eut l’instict d’êtres Noir, peut-êtreparce que son père était Blanc.
Il le haït presque du premier souffle. À quinze ans, il réclama sapart de la fortune, comme si le vieil Angiolieri fût mort. Ils’irrita du refus et quitta la maison paternelle. Dès lors il necessa de se plaindre aux passants et au ciel. Il vint à Florencepar la grand’route. Les Blancs y régnaient encore. même après qu’onen avait chassé les ghibellins. Cecco mendia son pain, attesta ladureté de son père, et finit par se loger dans le taudis d’unsavetier, qui avait une fille. Elle se nommait Becchina et Ceccocrut qu’il l’aimait.
Le savetier était un homme simple, ami de la Vierge, dont ilportait les médailles, et persuadé que sa dévotion lui donnait ledroit de tailler ses chaussures dans du mauvais cuit. Il causaitavec Cecco de la sainte théologie et de l’excellence de la grâce, àla lueur d’une chandelle de résine, avant l’heure d’aller secoucher. Becchina lavait la vaisselle, et ses cheveux étaientconstamment emmêlés. Elle se moquait de Cecco parce qu’il avait labouche tordue.
Vers ce temps, commença à se répandre dans Florence le bruit del’amour excessif qu’avait eu Dante degli Alighieri pour la fille deFolco Ricovero de Portinari, Béatrice. Ceux qui étaient lettréssavaient par cœur les chansons qu’il lui avait adressées. Cecco lesentendit réciter et les blâma fort.
– Ô Cecco, dit Becchina, tu te moques de ce Dante, mais tu nesaurais pas écrire de si beaux envois pour moi.
– Nous verrons, dit Angiolieri en ricanant.
Et premièrement, il composa un sonnet où il critiquait la mesure etle sens des chansons de Dante. Ensuite il fit des vers pourBecchina, qui ne savait pas les lire, et qui éclatait de rire quandCecco les lui déclamait, parce qu’elle ne pouvait supporter lesgrimaces amoureuses de sa bouche.
Cecco était pauvre et nu comme une pierre d’église. Il aimait lamère de Dieu avec fureur, ce qui lui rendait le savetier indulgent.Tous deux voyaient que quelques misérables ecclésiastiques, à lasolde des Noirs. On espérait beaucoup de Cecco, qui semblaitilluminé, mais il n’y avait point d’argent à lui donner. Ainsimalgré sa foi louable, le savetier dut marier Becchina à un grosvoisin, Barberino, qui vendait de l’huile. « Et l’huile peut êtresainte ! » dit pieusement le savetier à Cecco Angioheri, pours’excuser. Le mariage se fit environ dans le même temps queBéatrice épousa Simone de Bardi. Cecco imita la douleur deDante.
Mais Becchina ne mourut point. Le 9 juin 1291, Dante dessinait surune tablette, et c’était le premier anniversaire depuis la mort deBéatrice. Il se trouva qu’il avait figuré un ange dont le visageétait semblable au visage de la bien-aimée. Onze jours après, le 20juin, Cecco Angiolieri (Barberino étant occupé dans le marché auxhuiles) obtint de Becchina la faveur de la baiser sur la bouche, etcomposa un sonnet brûlant. La haine n’en diminua pas dans son cœur.Il voulait de l’or avec son amour. Il ne put en tirer aux usuriers.Il espéra en obtenir de son père et partit pour Sienne. Mais levieil Angiolieri refusa à son fils même un verre de vin maigre, etle laissa assis sur la route, devant la maison.
Cecco avait vu dans la salle un sac de florins nouvellementfrappés. C’était le revenu d’Arcidosso et de Montegiovi. Il mouraitde faim et de soif ; sa robe était déchirée, sa chemisefumante. Il revint, poudreux, à Florence, et Barberino le mit à laporte de sa boutique, à cause de ses guenilles.
Cecco retourna, le soir, dans le taudis du savetier, qu’il trouvachantant une docile chanson pour Marie à la fumée de sachandelle.
Tous deux s’embrassèrent et pleurèrent pieusement. Après l’hymne,Cecco dit au savetier la terrible et désespérée haine qu’il portaità son père, vieillard qui menaçait de vivre autant que le juifErrant Botadeo. Un prêtre qui entrait pour conférer sur les besoinsdu peuple lui persuada d’attendre sa délivrance dans l’étatmonastique. Il conduisit Cecco à une abbaye, où on lui donna unecellule et une vieille robe. Le prieur lui imposa le nom de frèreHenri. Dans le chœur, pendant les chants nocturnes, il touchait dela main les dalles dépouillées et froides comme lui. La rage luiserrait la gorge quand il songeait à la richesse de son père ;il lui semblait que la mer plutôt dessécherait avant qu’il mourût.Il se sentait si dénué qu’il y eut des moments où il crut qu’ilaimerait être souillard de cuisine. « C’est une chose, se dit-il, àlaquelle on pourrait bien aspirer. »
À d’autres moments, il eut la folie de l’orgueil : « Si j’étais lefeu, pensa-t-il, je brûlerais le monde ; si j’étais le vent,j’y soufflerais l’ouragan ; si j’étais l’eau, je le noieraisdans le déluge ; si j’étais Dieu, je l’enfoncerais parmil’espace ; si j’étais pape, il n’y aurait plus de paix sous lesoleil ; si j’étais l’Empereur, je couperais des têtes à laronde ; si j’étais la Mort, j’irais trouver mon père… sij’étais Cecco… voilà tout mon espoir… » Mais il était frateArrigo. Puis il revint à sa haine. Il se procura une copie deschansons pour Béatrice et les compara patiemment aux vers qu’ilavait écrits pour Becchina. Un moine errant lui apprit que Danteparlait de lui avec dédain. Il chercha les moyens de se venger. Lasupériorité des sonnets à Becchina lui semblait évidente. Leschansons pour Bice (il lui donnait son nom vulgaire) étaientabstraites et blanches ; les siennes étaient pleines de forceet de couleur. D’abord, il envoya des vers d’insulte à Dante ;puis, il imagina de le dénoncer au bon roi Charles, comte deProvence. Finalement, nul ne prenant souci ni de ses poésies ni deses lettres, il demeura impuissant. Enfin il se lassa de nourrir sahaine dans l’inaction, se dépouilla de sa robe, remit sa chemisesans agrafe, son jaquet usé, son chaperon lavé par la pluie etretourna quêter l’assistance des Frères dévôts qui travaillaientpour les Noirs.
Une grande joie l’attendait. Dante avait été exilé : il n’y avaitplus que des partis obscurs à Florence. Le savetier murmuraithumblement à la Vierge le prochain triomphe des Noirs. CeccoAngiolieri oublia Becchina dans sa volupté. Il traîna dans lesruisseaux, mangea des croûtons durs, courut à pied derrière lesenvoyés de l’Église qui allaient à Rome et retournaient à Florence.On vit qu’il pourrait servir. Corso Donati, chef violent des Noirs,revenu dans Florence, et puissant, l’employa parmi d’autres. Lanuit du 10 juin 1304, une tourbe de cuisiniers, de teinturiers, deforgerons, de prêtres et de mendiants, envahit le noble quartier deFlorence où étaient les belles maisons des Blancs. Cecco Angiolieribrandissait la torche résineuse du savetier qui suivait à distance,admirant les décrets célestes. Ils incendièrent tout et Ceccoalluma les boiseries aux balcons des Cavalcanti, qui avaient étéles amis de Dante. Cette nuit-là il étancha sa soif de haine avecdu feu. Le lendemain, il envoya à Dante le « Lom-bard » des versd’insulte à la cour de Vérone. Dans la même journée, il devintCecco Angiolieri comme il le désirait depuis tant d’années : sonpère, vieux autant qu’Élie ou Enoch, mourut.
Cecco courut à Sienne, défonça les coffres et plongea ses mainsdans les sacs de florins nouveaux, se répéta cent fois qu’iln’était plus le pauvre frère Henri, mais noble, seigneurd’Arcidosso et de Montegiovi, plus riche que Dante et meilleurpoète. Puis il songea qu’il était pécheur et qu’il avait souhaitéla mort de son père. Il se repentit. Il griffonna sur-le-champ unsonnet pour demander au Pape une croisade contre tous ceux quiinsulteraient leurs parents. Avide de se confesser, il retourna enhâte à Florence, embrassa le savetier, le supplia d’intercéderauprès de Marie.
Il se précipita chez le marchand de cires saintes et acheta ungrand cierge. Le savetier l’alluma onctueusement. Tous deuxpleurèrent et prièrent Notre-Dame. Jusqu’aux heures tardives, onentendit la voix paisible du savetier qui chantait des louanges, seréjouissait de son flambeau et essuyait les larmes de son ami.
Il se nommait vraiment Paolo di Dono ; mais les Florentinsl’appelèrent Uccelli, ou Paul les Oiseaux, à cause du grand nombred’oiseaux figurés et de bêtes peintes qui remplissaient sa maison :car il était trop pauvre pour nourrir des animaux ou pour seprocurer ceux qu’il ne connaissait point. On dit même qu’à Padoueil exécuta une fresque des quatre éléments, et qu’il donna pourattribut à l’air l’image du caméléon. Mais il n’en avait jamais vu,de sorte ,qu’il représenta un chameau ventru qui a la gueule bée.(Or le caméléon, explique Vasari, est semblable à un petit lézardsec, au lieu que le chameau est une grande bêtedéguingandée.)
Car Uccello ne se souciait point de la réalité des choses, mais deleur multiplicité et de l’infini des lignes ; de sorte qu’ilfit des champs bleus, et des cités rouges, et des cavaliers vêtusd’armures noires sur des chevaux d’ébène dont la bouche estenflammée, et des lances dirigées comme des rayons de lumière verstous les points du ciel. Et il avait coutume de dessiner desmazocchi, qui sont des cercles de bois recouvert de drapque l’on place sur la tête, de façon que les plis de l’étofferejetée entourent tout le visage. Uccello en figura de pointus,d’autres carrés, d’autres à facettes, disposés en pyramides et encônes, suivant toutes les apparences de la perspective, si bienqu’il trouvait un monde de combinaisons dans les replis dumazocchio. Et le sculpteur Donatello lui disait : «Ah ! Paolo, tu laisses la substance pour l’ombre !»
Mais l’Oiseau continuait son œuvre patiente, et il assemblait lescercles, et il divisait les angles, et il examinait toutes lescréatures sous tous leurs aspects, et il allait demanderl’interprétation des problèmes d’Euclide à son ami le mathématicienGiovanni Manetti ; puis il s’enfermait et couvrait sesparchemins et ses bois de points et de courbes. Il s’employaperpétuellement à l’étude de l’architecture, en quoi il se fitaider par Filippo Brunelleschi ; mais ce n’était point dansl’intention de construire. Il se bornait à remarquer les directionsdes lignes, depuis les fondations jusqu’aux corniches, et laconvergence des droites à leurs intersections, et la manière dontles voûtes tournaient à leurs clefs, et le raccourci en éventaildes poutres de plafond qui semblaient s’unir à l’extrémité deslongues salles. Il représentait aussi toutes les bêtes et leursmouvements, et les gestes des hommes afin de les réduire en lignessimples.
Ensuite, semblable à l’alchimiste qui se penchait sur les mélangesde métaux et d’organes et qui épiait leur fusion à son fourneaupour trouver l’or, Uccello versait toutes les formes dans lecreuset des formes. Il les réunissait, et les combinait, et lesfondait, afin d’obtenir leur transmutation dans la forme simple,d’où dépendent toutes les autres. Voilà pourquoi Paolo Uccellovécut comme un alchimiste au fond de sa petite maison. Il crutqu’il pourrait muer toutes les lignes en un seul aspect idéal. Ilvoulut concevoir l’univers créé ainsi qu’il se reflétait dans l’œilde Dieu, qui voit jaillir toutes les figures hors d’un centrecomplexe. Autour de lui vivaient Ghiberti, della Robbia,Brunelleschi, Donatello, chacun orgueilleux et maître de son art,raillant le pauvre Uccello, et sa folie de la perspective plaignantsa maison pleine d’araignées, vide de Provisions ; maisUccello était plus orgueilleux encore. À chaque nouvellecombinaison de lignes, il espérait avoir découvert le mode decréer. Ce n’était pas l’imitation où il mettait son but, mais lapuissance de développer souverainement toutes choses et l’étrangesérie de chaperons à plis lui semblait plus révélatrice que lesmagnifiques figures de marbre du grand Donatello.
Ainsi vivait l’Oiseau, et sa tête pensive était enveloppée dans sacape ; et il ne s’apercevait ni de ce qu’il mangeait ni de cequ’il buvait, mais il était entièrement pareil à un ermite. Ensorte que dans une prairie, près d’un cercle de vieilles pierresenfoncées parmi l’herbe, il aperçut un jour une jeune fille quiriait, la tête ceinte d’une guirlande. Elle portait une longue robedélicate soutenue aux reins par un ruban pâle, et ses mouvementsétaient souples comme les tiges qu’elle courbait. Son nom étaitSelvaggia, et elle sourit à Uccello. Il nota la flexion de sonsourire. Et quand elle le regarda, il vit toutes les petites lignesde ses cils, et les cercles de ses prunelles, et la courbe de sespaupières, et les enlacements subtils de ses cheveux, et il fitdécrire dans sa pensée à la guirlande qui ceignait son front unemultitude de positions. Mais Selvaggia ne sut rien de cela, parcequ’elle avait seulement treize ans. Elle prit Uccello par la mainet elle l’aima. C’était la fille d’un teinturier de Florence, et samère était morte. Une autre femme était venue dans la maison, etelle avait battu Selvaggia. Uccello la ramena chez lui.
Selvaggia demeurait accroupie tout le jour devant la muraille surlaquelle Uccello traçait les formes universelles. Jamais elle necomprit pourquoi il préférait considérer des lignes droites et deslignes arquées à regarder la tendre figure qui se levait vers lui.Le soir, quand Brunelleschi ou Manetti venaient étudier avecUccello, elle s’endormait, après minuit, au pied des droitesentrecroisées, dans le cercle d’ombre qui s’étendait sous la lampe.Le matin, elle s’éveillait, avant Uccello, et se réjouissait parcequ’elle était entourée d’oiseaux peints et de bêtes de couleur.Uccello dessina ses lèvres, et ses yeux, et ses cheveux, et sesmains, et fixa toutes les attitudes de son corps ; mais il nefit point son portrait, ainsi que faisaient les autres peintres quiaimaient une femme. Car l’Oiseau ne connaissait pas la joie de selimiter à l’individu ; il ne demeurait point en un seulendroit : il voulait planer, dans son vol, au-dessus de tous lesendroits. Et les formes des attitudes de Selvaggia furent jetées aucreuset des formes, avec tous les mouvements des bêtes, et leslignes des plantes et des pierres, et les rais de la lumière, etles ondulations des vapeurs terrestres et des vagues de la mer. Etsans se souvenir de Selvaggia, Uccello paraissait demeureréternellement penché sur le creuset des formes.
Cependant il n’y avait point à manger dans la maison d’Uccello.Selvaggia n’osait le dire à Donatello ni aux autres. Elle se tut etmourut. Uccello représenta le roidissement de son corps, et l’unionde ses petites mains maigres, et la ligne de ses pauvres yeuxfermés. Il ne sut pas qu’elle était morte, de même qu’il n’avaitpas su si elle était vivante. Mais il jeta ces nouvelles formesparmi toutes celles qu’il avait rassemblées.
L’Oiseau devint vieux, et personne ne comprenait plus ses tableaux.On n’y voyait qu’une confusion de courbes. On ne reconnaissait plusni la terre, ni les plantes, ni les animaux, ni les hommes. Depuisde longues années, il travaillait à son œuvre suprême, qu’ilcachait à tous les yeux. Elle devait embrasser toutes sesrecherches, et elle en était l’image dans sa conception. C’étaitsaint Thomas incrédule, tentant la plaie du Christ. Uccello terminason tableau à quatre-vingts ans. Il fit venir Donatello, et ledécouvrit pieusement devant lui. Et Donatello s’écria : « Ô Paolo,recouvre ton tableau ! » L’Oiseau interrogea le grandsculpteur : mais il ne voulut dire autre chose. De sorte qu’Uccelloconnut qu’il avait accompli le miracle. Mais Donatello n’avait vuqu’un fouillis de lignes.
Et quelques années plus tard, on trouva Paolo Uccello mortd’épuisement sur son grabat. Son visage était rayonnant de rides.Ses yeux étaient fixés sur le mystère révélé. Il tenait dans samain strictement refermée un petit rond de parchemin couvertd’entrelacements qui allaient du centre à la circonférence et quiretournaient de la circonférence au centre.
Il naquit le jour de l’Assomption, et fut dévot à la Vierge. Sacoutume était de l’invoquer en toutes les circonstances de sa vieet il ne pouvait entendre son nom sans avoir les yeux pleins delarmes. Après qu’il eut étudié dans un petit grenier de la rueSaint-Jacques sous la férule d’un clerc maigre, en compagnie detrois enfants qui marmottaient le Donat et les psaumes de laPénitence, il apprit, laborieusement la Logique d’Okam. Ainsi ildevint de bonne heure bachelier et maître ès arts. Les vénérablespersonnes qui amusaient remarquèrent en lui une grande douceur etune onction charmante. Il avait des lèvres grasses d’où les parolesglissaient pour adorer. Dès qu’il obtint son baccalauréat dethéologie, l’Église eut les yeux sur lui. Il officia d’abord dansle diocèse de l’évêque de Beauvais qui connut ses qualités et seservit de lui pour aviser les Anglais devant Chartres sur diversmouvements des capitaines français. Quand il eut environtrente-cinq ans d’âge, on le fit chanoine de la cathédrale deRouen. Là, il fut bon ami de Jean Bruillot, chanoine et chantre,avec lequel il psalmodiait de belles litanies en l’honneur deMarie.
Parfois il faisait remontrance à Nicole Coppequesne, qui était deson chapitre, sur sa fâcheuse prédilection pour sainte Anastasie.Nicole Coppequesne ne se lassait point d’admirer qu’une fille aussisage eut enchanté un préfet romain au point de le rendre amoureux,dans une cuisine, des marmites et des chaudrons qu’il embrassaitavec ferveur ; tant que, la figure toute noircie, il devintsemblable à un démon. Mais Nicolas Loyseleur lui montrait combienla puissance de Marie fut supérieure lorsqu’elle rendit à la vie unmoine noyé. C’était un moine lubrique, mais qui n’avait jamais omisde révérer la Vierge. Une nuit, se levant pour aller à sesmauvaises œuvres, il eut soin, tandis qu’il passait devant l’autelde Notre-Dame, d’accomplir une génuflexion, et de la saluer. Salubricité le fit, cette nuit-là même, noyer dans la rivière. Maisles démons ne parvinrent point à l’emporter, et quand les moinestirèrent son corps de l’eau, le jour suivant, il rouvrit les yeux,ranimé par la gracieuse Marie. « Ah ! cette dévotion est unremède choisi, soupirait le chanoine, et une vénérable et discrètepersonne telle que vous, Coppequesne, doit lui sacrifier l’amourd’Anastasie. »
La grâce persuasive de Nicolas Loyseleur ne fut point oubliée parl’évêque de Beauvais lorsqu’il commença d’instruire à Rouen leprocès de Jeanne la Lorraine. Nicolas se vêtit d’habits courts,laïques, et, sa tonsure cachée sous un chaperon, se fit introduiredans la petite cellule ronde, sous un escalier, où était enferméela prisonnière.
– Jeannette, dit-il, se tenant dans l’ombre, il me semble que c’estsainte Katherine qui m’envoie vers vous.
– Et au nom de Dieu qui êtes-vous donc ? dit Jeanne.
– Un pauvre cordonnier de Greu, dit Nicolas – hélas ! de notremalheureux pays ; et les « Godons » m’ont pris comme vous, mafille – louée puissiez-vous être du ciel ! Je vous connaisbien, allez ; et je vous ai vue mainte et mainte fois quandvous veniez prier la très sainte Mère de Dieu dans l’église deSainte-Marie de Bermont. Et avec vous j’ai souvent ouï les messesde notre bon curé Guillaume Front. Hélas ! et voussouvenez-vous bien de Jean Moreau et de Jean Barre deNeufchâteau ? Ce sont mes compères.
Alors Jeanne pleura.
– Jeannette, ayez confiance en moi, dit Nicolas. On m’a ordonnéclerc quand j’étais enfant. Et, tenez, voici la tonsure.Confessez-vous, mon enfant, confessez-vous en toute liberté, car jesuis ami de notre gracieux roi Charles.
– Je me confesserai bien volontiers à vous, mon dit la bonneJeanne.
Or on avait percé un trou dans la muraille ; et au dehors,sous un degré de l’escalier, Guillaume Manchon et Bois-Guillaumeinscrivaient les minutes de la confession. Et Nicolas Loyseleurdisait :
– Jeannette, persistez dans vos paroles, et soyez constante, – lesAnglais n’oseront point vous faire de mal.
Le lendemain Jeanne vint devant les juges. Nicolas Loyseleurs’était placé avec un notaire dans le retrait d’une fenêtre,derrière un drap de serge, afin de faire grossoyer les chargesseulement et laisser en blanc les excuses. Mais les deux autresgreffiers réclamèrent. Lorsque Nicolas reparut dans la salle, ilfit de petits signes à Jeanne afin qu’elle ne semblât pointsurprise, et assista sévèrement l’interrogatoire.
Le 9 mai, il opina dans la grosse tour du château que lestourmentements étaient instants.
Le 12 mai, les juges s’assemblèrent dans la maison de l’évêque deBeauvais, afin de délibérer s’il était utile de mettre Jeanne à latorture. Guillaume Erart pensait que ce n’était point la peine, yayant matière assez ample et sans torture. Maître Nicolas Loyseleurdit qu’il lui semblait que pour la médecine de son âme, il seraitbon qu’elle fût mise à la torture ; mais son conseil neprévalut pas.
Le 24 mai, Jeanne fut menée au cimetière de Saint-Ouen, où on lafit monter sur un échafaud de plâtre. Elle trouva près d’elleNicolas Loyseleur qui lui parlait à l’oreille tandis que GuillaumeErart la prêchait. Quand elle fut menacée du feu, elle devintblanche ; tandis que le chanoine la soutenait, il cligna desyeux vers les juges et dit : « Elle abjurera. » Il lui conduisit lamain pour marquer d’une croix et d’un rond le parchemin qu’on luitendit. Puis il l’accompagna sous une petite porte basse et luicaressa les doigts :
– Ma jeannette, lui dit-il, vous avez fait une bonne journée, s’ilplaît à Dieu ; vous avez sauvé votre âme. Jeanne, ayezconfiance en moi, parce que si vous le voulez, vous serez délivrée.Recevez vos habits de femme ; faites tout ce qu’on vousordonnera ;. autrement vous seriez en danger de mort. Et sivous faites ce que je vous dis, vous serez sauvée, vous aurezbeaucoup de bien et vous n’aurez point de mal ; mais vousserez en la puissance de l’Église…
Le même jour, après dîner, il vint la voir dans sa nouvelle prison.C’était une chambre moyenne du château où on arrivait par huitdegrés. Nicolas s’assit sur le lit près duquel était un gros boislié à une chaîne de fer.
– Jeannette, lui dit-il, vous voyez comment Dieu et Notre-Dame vousont fait en ce jour une grande miséricorde, puisqu’ils vous ontreçue en la grâce et miséricorde de notre Sainte Mèrel’Église ; il faudra obéit bien humblement aux sentences etordonnances des juges et personnes ecclésiastiques, quitter vosanciennes imaginations et ne point y retourner, sans quoi l’Églisevous abandonnerait à jamais. Tenez, voici d’honnêtes vêtements deprude femme, Jeannette, ayez-en grand soin ; et faites bienvite tondre ces cheveux que je vous vois et qui sont taillés enrotonde.
Quatre jours après, Nicolas se glissa la nuit dans la chambre deJeanne et lui vola la chemise et la cotte qu’il lui avait données.Quand on lui annonça qu’elle avait repris ses habits d’homme:
– Hélas ! dit-il, elle est relapse et chue bien profondémentdans le mal.
Et dans la chapelle de l’archevêché, il répéta les paroles dudocteur Gilles de Duremort :
– Nous juges, nous n’avons qu’à déclarer Jeanne hérétique et àl’abandonner à la justice séculière en la priant d’agir doucementavec elle.
Avant qu’on la menât au morne cimetière, il vint l’exhorter encompagnie de Jean Toutmouillé.
– Ô Jeannette, lui dit-il, ne cachez plus la vérité ; il nefaut penser maintenant qu’au salut de votre âme. Mon enfant,croyez-moi : tout à l’heure, parmi l’assemblée, vous voushumilierez et vous ferez, à genoux, votre confession publique.Qu’elle soit publique, Jeanne, humble et publique, pour la médecinede votre âme.
Et Jeanne le pria de l’en faire souvenir craignant de ne point oserdevant tant de monde.
Il demeura pour la voir brûler. C’est alors que se manifestavisiblement sa dévotion à la Vierge. Sitôt qu’il entendit lesappels de Jeanne à sainte Marie, il commença de pleurer à chaudeslarmes. Tant le nom de Notre-Dame le remuait. Les soldats anglaiscrurent qu’il avait pitié, le souffletèrent et le poursuivirentl’épée haute. Si le comte de Warwick n’eût étendu la main sur lui,on l’égorgeait. Il se hissa péniblement sur un cheval du comte ets’enfuit.
Pendant de longues journées il erra sur les routes de France,n’osant retourner en Normandie et craignant les gens du roi. Enfinil arriva dans Bâle. Sur le pont de bois, entre les maisonspointues, couvertes de tuiles striées en ogives, et les poivrièresbleues et jaunes, il eut soudain un éblouissement devant la lumièredu Rhin ; il crut qu’il se noyait, comme le moine lubrique, aumilieu de l’eau verte qui tourbillonnait dans ses yeux ; lemot de Marie s’étouffa dans sa gorge, et il mourut avec unsanglot.
Elle naquit vers le milieu du quinzième siècle, dans la rue dela Parcheminerie, près de la rue Saint-Jacques, par un hiver où ilfit si froid que les loups coururent à travers Paris sur lesneiges. Une vieille femme, qui avait le nez rouge sous sonchaperon, la recueillit et l’éleva. Et premièrement elle joua sousles porches avec Perrenette, Guillemette, Ysabeau et Jehanneton,qui portaient de petites cottes et trempaient leurs menottesrougies dans les ruisseaux pour attraper des morceaux de glace.Elles regardaient aussi ceux qui pipaient les passants au jeu detables qu’on appelle Saint-Merry. Et sous les auvents, ellesguettaient les tripes dans leurs baquets, et les longues saucissesballottantes, et les gros crochets de fer où les boucherssuspendent les quartiers de viande. Près de Saint-Benoît leBétourné, où sont les écritoires, elles écoutaient grincer lesplumes, et soufflaient la chandelle au nez des clercs, le soir, parles lucarnes des boutiques. Au Petit-Pont, elles narguaient lesharanguères et s’enfuyaient vite vers la place Maubert, secachaient dans les angles de la rue des Trois-Portes ; puis,assises sur la margelle de la fontaine, elles jacassaient jusqu’àla brume de la nuit.
Ainsi se passa la prime jeunesse de Katherine, avant que la vieillefemme lui eût appris à s’asseoir devant un coussinet à dentelles età entrecroiser patiemment les fils de toutes les bobines. Plustard, elle ouvragea de son métier, Jehanneton étant devenuechaperonnière, Perrenette lavandière, et Ysabeau gantière, etGuillemette, la plus heureuse, saucissière, ayant un petit visagecramoisi qui reluisait comme s’il eût été frotté avec du sang fraisde porc. Pour ceux qui avaient joué à Saint-Merry, ils commençaientdéjà d’autres entreprises ; certains étudiaient sur lamontagne Sainte-Geneviève, et d’autres battaient les cartes auTrou-Perrette, et d’autres choquaient les brocs de vin d’Aunis à laPomme de Pin et d’autres se querellaient à l’hôtel de laGrosse-Margot, et sur l’heure de midi, on les voyait, à l’entrée dela taverne, dans la rue aux Fèves, et sur l’heure de minuit, ilssortaient par la porte de la rue aux Juifs. Pour Katherine, elleentrelaçait les fils de sa dentelle, et les soirs d’été elleprenait le serein sur le banc de l’église, où il était permis derire et de babiller.
Katherine portait une chemisette écrue et un surcot de couleurverte ; elle était tout affolée d’atours, ne haïssant rientant que le bourrelet qui marque les fines lorsqu’elles ne sontpoint de noble lignée. Elle aimait pareillement les testons, lesblancs, et surtout les écus d’or. C’est ce qui fit qu’elles’accointa à Casin Cholet, sergent à verge au Châtelet ; sousombre de son office, il gagnait mal de la monnaie. Souvent ellesoupa en sa compagnie à l’hôtellerie de la Mule, en face del’église des Mathurins ; et, après souper, Casin Cholet allaitprendre des poules sur l’envers des fossés de Paris. Il lesrapportait sous son grand tabart, et les vendait très bien à laMachecroue, veuve d’Arnoul, belle, marchande de volaille à la portedu Petit-Châtelet.
Et sitôt Katherine cessa son métier de dentellière : car la vieillefemme au nez rouge pourrissait au charnier des Innocents. CasinCholet trouva pour son amie une petite chambre basse, près desTrois-Pucelles, et là il venait la voir sur la tarde. Il ne luidéfendait pas de se montrer à la fenêtre, avec les yeux noircis aucharbon, les joues enduites de blanc de plomb ; et tous lespots, tasses et assiettes à fruits où Katherine offrait à boire età manger à tous ceux qui payaient bien, furent volés à la Chaire,ou aux Cygnes, ou à l’hôtel du Plat-d’Étain. Casin Cholet disparutun jour qu’il avait mis en gage la robe et le demi-ceinct deKatherine aux Trois-Lavandières. Ses amis dirent à la dentellièrequ’il avait été battu au cul d’une charrette et chassé de Paris,sur l’ordre du prévôt, par la Porte Baudoyer. Elle ne le revitjamais ; et seule, n’ayant plus le cœur à gagner d’argent,devint fille amoureuse, demeurant partout.
Premièrement, elle attendit aux portes d’hôtelleries ; et ceuxqui la connaissaient l’emmenaient derrière les murs, sous leChâtelet, ou contre le collège de Navarre ; Puis, quand il fittrop froid, une vieille complaisante la fit entrer aux étuves où lamaîtresse lui donna l’abri. Elle y vécut dans une chambre depierre, jonchée de roseaux verts. On lui laissa son nom deKatherine la Dentellière, quoiqu’elle n’y fît point de la dentelle.Parfois on lui donnait liberté de se promener par les rues, àcondition qu’elle rentrât à l’heure où les gens ont coutume d’alleraux étuves. Et Katherine errait devant les boutiques de la gantièreet de la chaperonnière, et maintes fois elle demeura longtemps àenvier le visage sanguin de la saucissière, qui riait parmi sesviandes de porc. Ensuite elle retournait aux étuves, que lamaîtresse éclairait au crépuscule avec des chandelles qui brûlaientrouge et fondaient pesamment derrière les vitres noires.
Enfin Katherine se lassa de vivre close dans une chambrecarrée ; elle s’enfuit sur les routes. Et, dès lors, elle nefut plus parisienne, ni dentellière ; mais semblable à cellesqui hantent à l’entour des villes de France, assises sur lespierres des cimetières, pour donner du plaisir à ceux qui passent.Ces fillettes n’ont point d’autre nom que le nom qui convient àleur figure, et Katherine eut le nom de Museau. Elle marchait parles prés, et le soir, elle épiait sur le bord des chemins, et onvoyait sa moue blanche entre les mûriers des haies. Museau apprit àsupporter la peur nocturne au milieu des morts, quand ses piedsgrelottaient en frôlant les tombes. Plus de testons, plus deblancs, plus d’écus d’or ; elle vivait pauvrement de pain etde fromage, et de son écuellée d’eau. Elle eut des amis malheureuxqui lui chuchotaient de loin : « Museau ! Museau ! » etelle les aima.
La plus grande tristesse était d’ouïr les cloches des églises etdes chapelles ; car Museau se souvenait des nuits de juin oùelle s’était assise, en cotte verte, sur les bancs des porchessaints. C’était au temps où elle enviait les atours desdemoiselles ; il ne lui restait maintenant ni bourrelet, nichaperon. Tête nue, elle attendait son pain, appuyée à une dallerude. Et elle regrettait les chandelles rouges des étuves parmi lanuit du cimetière et les roseaux verts de la chambre carrée au lieude la boue grasse où s’enfonçaient ses pieds.
Une nuit, un ruffian qui contrefaisait l’homme de guerre, coupa lagorge de Museau pour lui prendre sa ceinture. Mais il n’y trouvapas de bourse.
Il servit le roi Charles VII dès l’âge de douze ans, commearcher, ayant été enlevé par des hommes de guerre dans le plat paysde Normandie. La manière dont il fut enlevé fut telle. Tandis qu’onallumait les granges, qu’on écorchait les jambes des laboureurs àcouteaux de ceinture, et qu’on jetait les fillettes à bas sur leslits de sangles, rompus, le petit Alain s’était blotti dans unevieille pipe de vin défoncée à l’entrée du pressoir. Les hommes deguerre renversèrent la pipe et y trouvèrent un garçonnet. Onl’emporta à tout sa chemise et sa cotte hardie. Le capitaine luifit donner un petit jaquet de cuir et un ancien chaperon qui venaitde la bataille de Saint-Jacques. Perrin Godin lui apprit à tirer del’arc et à ficher proprement son carreau dans le blanc. Il passa deBordeaux à Angoulême et du Poitou à Bourges, vit Saint-Pourçain, oùse tenait le roi, franchit les marches de Lorraine, visita Toul,revint en Picardie, entra en Flandres, traversa Saint-Quentin, viravers la Normandie, et pendant vingt-trois ans, courut la France, encompagnie armée, où il connut l’Anglais Jehan Poule-Gras, qui luifit savoir la façon de jurer par Godon, Chiquerello le Lombard, quilui enseigna à guérir le feu Saint-Antoine, et la jeune Ydre deLaon, qui lui montra à abattre ses brayes.
Au Ponteau de Mer, son compagnon Bernard d’Anglades lui persuada dese mettre hors l’ordonnance royale, lui assurant qu’ils vivraientgrandement tous deux en enseignant les dupes avec les dés pipés,qu’on nomme « gourds ». Ils le firent, sans quitter leur attirail,et ils feignaient de jouer, à l’orée des murs du cimetière, sur untabourin volé. Un mauvais sergent de l’official, Pierre Empongnart,se fit montrer les subtilités de leur jeu et leur dit qu’ils netarderaient pas à être pris : mais qu’il fallait hardiment jurerqu’ils fussent clercs, afin d’échapper aux gens du roi et deréclamer la justice de l’Église, et, pour cela, tondre tout net lehaut de leurs têtes et jeter promptement, en cas de besoin, leurscollets déchiquetés et leurs manches de couleur. Il les tonsuralui-même avec les ciseaux consacrés et leur fit marmotter les septPsaumes et le verset Dominus pars. Puis, ils tirèrent chacun deleur côté, Bernard avec Bietrix la Clavière, et Alain avec Lorenetela Chandelière.
Comme Lorenete voulait un surcot de drap vert. Alain guetta lataverne du Cheval-Blanc à Lisieux, où ils avaient bu un broc devin. Il revint la nuit dans le jardin, fit un trou au mur avec sajaveline, et entra dans la salle où il trouva sept écuellesd’étain, un chaperon rouge et une verge d’or. Jaquet le Grand,fripier de Lisieux, les changea très bien contre un surcot tel quele désirait Lorenete.
À Bayeux, Lorenete demeura dans une petite maison peinte, où ondisait qu’étaient les étuves des femmes, et la maîtresse des étuvesne fit que rire quand Alain le Gentil voulut la reprendre. Elle lereconduisit à l’huis, la chandelle au poing, et une grosse pierredans l’autre main, lui demandant s’il avait point envie qu’elle luien frottât le museau pour lui faire faire la baboue. Alains’enfuit, en renversant sa chandelle, tirant du doigt à la bonnefemme ce qui lui parût être une verge précieuse : mais elle n’étaitque de cuivre surdoré, avec une grosse pierre rosecontrefaite.
Puis Alain partit errant, et à Maubusson rencontra, dansl’hôtellerie du Papegaut, Karandas, son compagnon d’armes, quimangeait des tripes avec un autre homme nommé Jehan le Petit.Karandas portait encore son vouge, et Jehan le Petit avait unebourse avec ses aiguillettes, pendante à la ceinture. Le mordant dela ceinture était d’argent fin. Après avoir bu, ils délibérèrenttous trois d’aller à Senlis par le bois. Ils se mirent en route surla tarde, et quand ils furent au plein de la forêt, sans lumière,Alain le Gentil traîna la jambe. Jehan le Petit marchait devant. Etdans le noir, Alain lui donna rudement de sa javeline entre lesdeux épaules, cependant que Karandas lui croulait son vouge sur latête. Il tomba ventre à terre, et Alain, l’enfourchant, lui coupala gorge de sa dague, d’outre en outre. Puis, ils lui bourrèrent lecou de feuilles sèches, afin qu’il n’y eût pas une mare de sang surle chemin. La lune parut à une clairière : Alain coupa le mordantde la ceinture, et dénoua les aiguillettes de la bourse, où il yavait seize lyons d’or et trente-six patars. Il garda les lyons, etjeta la bourse avec les virelants à Karandas, pour sa peine, tenantla javeline haute. Là, ils se départirent l’un de l’autre, aumilieu de la clairière, Karandas jurant le sang Dieu.
Alain le Gentil n’osa toucher Senlis et revint par détours jusquevers la ville de Rouen. Comme il s’éveillait, après sa nuit, sousune haie fleurie, il se vit entouré par des gens cavaliers qui luiattachèrent les mains et le conduisirent aux prisons. Près duguichet, il se glissa derrière la croupe d’un cheval, et courut àl’église de Saint-Patrice, où il se logea contre le maître-autel.Les sergents ne purent passer le porche. Alain, étant en franchise,hanta librement la nef et les chœurs, vit de beaux calices de métalriche et des burettes bonnes à fondre. Et la nuit suivante, il eutpour compagnons Denisot et Marignon, larrons comme lui. Marignonavait une oreille coupée. Ils ne savaient que manger. Ils envièrentles petites souris rôdeuses qui nichaient entre les dalles ets’engraissaient à grignoter les bribes du pain sacré. La troisièmenuit, ils durent sortir, la faim aux dents. Les gens de justice lesempoignèrent, et Alain, qui se cria clerc, avait oublié d’arracherses manches vertes.
Il demanda aussitôt à aller au retrait, décousit son jaquet, etenfonça les manches parmi l’ordure ; mais les hommes de lageôle avertirent le prévôt. Un barbier vint raser entièrement latête d’Alain le Gentil, pour effacer sa tonsure. Les juges rirentdu pauvre latin de ses psaumes. Il eut beau jurer qu’un évêquel’avait confirmé d’un soufflet, quand il avait dix ans : il ne putvenir à bout des pâtres-nôtres. On le mit à la question comme unhomme lai, sur le petit tréteau, puis sur le grand tréteau. Au feudes cuisines de la prison, il déclara ses crimes, les membres toutaffolés par l’étirement des cordes, et la gorge rompue. Lelieutenant du prévôt prononça la sentence, sur les carreaux. Il futlié à la charrette, traîné jusqu’aux fourches, et pendu. Son corpsse hâla au soleil. Le bourreau prit son jaquet, ses manchesdécousues, et un beau chaperon de drap fin, fourré de vair, qu’ilavait volé dans une bonne hôtellerie.
Sa mère fut une fille, nommée Flum, qui tenait un petite sallebasse au fond de Rotten-row, dans Picked-hatch. Un capitaine, auxdoigts chargés de bijoux en cuivre, et deux galants, vêtus depourpoints lâches, venaient la voir après souper. Elle logeaittrois demoiselles, dont les noms étaient Poll, Doll et Moll, et quine pouvaient supporter l’odeur du tabac. Aussi montaient-ellesfréquemment se mettre au lit, et des gentilshommes polis lesaccompagnaient, après leur avoir fait boire un verre de vind’Espagne tiède, afin de dissiper la vapeur des pipes. Le petitGabriel se tenait accroupi sous le manteau de la cheminée pour voirrôtir les pommes qu’on jetait dans les pots de bière. Des acteursvenaient là aussi, qui avaient les apparences les plus diverses.Ils n’osaient paraître dans les grandes tavernes où allaient lescompagnies entretenues. Certains parlaient en style defanfaronnade ; d’autres ânonnaient comme des idiots. Ilscaressaient Gabriel qui apprit d’eux des vers brisés de tragédie etdes plaisanteries rustiques de scène. On lui donna un morceau dedrap cramoisi, à frange dédorée, avec un masque de velours et unvieux poignard de bois. Ainsi il paradait tout seul devant l’âtre,brandissant un tison en manière de torche, et sa mère Flumbalançait son triple menton par l’admiration qu’elle avait de sonenfant précoce.
Les acteurs l’emmenèrent au Rideau Vert, dans Shoreditch, où iltrembla devant les accès de rage du petit comédien qui écumait enhurlant le rôle de Jeronymo. On y voyait aussi le vieux roi Leir,avec sa barbe blanche déchirée, qui s’agenouillait pour demanderpardon à sa fille Cordellia ; un clown imitait les folies deTarleton, et un autre enveloppé d’un drap de lit terrifiait leprince Amlet. Sir John Oldcastel faisait rire tout le monde par songros ventre, surtout quand il prenait à la taille l’hôtesse qui luipermettait de chiffonner la pique de son bonnet et de glisser sesgros doigts dans le sac de bougran qu’elle attachait à sa ceinture.Le Fou chantait des chansons que l’idiot ne comprenait jamais, etun clown en bonnet de coton passait à tout moment la tête par lerideau fendu, au fond de l’estrade, pour faire des grimaces. Il yavait encore un jongleur avec des singes et un homme habillé enfemme qui, à l’idée de Gabriel, ressemblait à sa mère Flun. À lafin des pièces, les bedeaux à verge venaient lui mettre une robe degros bleu et criaient qu’ils allaient le porter à Bridewell.
Quand Gabriel eut quinze ans, les acteurs du Rideau Vertremarquèrent qu’il était beau et délicat et qu’il pourrait jouerles rôles de femmes et de jeunes filles. Flum lui peignait sescheveux noirs qui étaient rejetés en arrière ; il avait lapeau très fine, les yeux grands, les sourcils hauts, et Flum luiavait percé les oreilles pour y pendre deux fausses perles doubles.Il entra donc dans la compagnie du duc de Nothingham, et on lui fitdes robes de taffetas et de damas, avec des paillettes, de drapd’argent et de drap d’or, des corsages lacés et des perruques dechanvre à longues boucles. On lui apprit à se peindre dans la salleà répétitions. D’abord il rougit en montant sur l’estrade ;puis il minauda pour répondre aux galanteries. Poll, Doll et Moll,que Flum amena, tout affairée, déclarèrent avec de grands rires quec’était tout justement une femme et voulurent le délacer après lapièce. Elles le ramenèrent dans Picked-hatch, et sa mère lui fitmettre une de ses robes pour le montrer au capitaine, qui lui fitmille protestations en moquerie et feignit de lui passer au doigtun vilain anneau surdoré où était enchâssée une escarboucle deverre.
Les meilleurs camarades de Gabriel Spenser étaient William Bird,Edward Juby et les deux Jeffes. Ceux-ci entreprirent, un été,d’aller jouer dans les bourgs de la campagne avec des acteurserrants. Ils voyagèrent dans une voiture couverte d’une bâche, oùils couchaient la nuit. Sur la route de Hammersmith, un soir, ilsvirent sortir du fossé un homme qui leur présenta le canon d’unpistolet.
– Votre argent ! dit-il. Je suis Gamaliel Ratsey, par la grâcede Dieu voleur de grand chemin, et je n’aime pas à attendre.
À quoi les deux Jeffes répondirent, en gémissant :
– Nous n’avons point d’argent, Votre Grâce, sinon ces paillettes decuivre et ces pièces de camelot teint, et nous sommes de pauvresacteurs errants. comme Votre Seigneurie elle-même.
– Acteurs ? s’écria Gamaliel Ratsey. Voilà qui est admirable.Je ne suis pas un rafleur, ni un coquin, et je suis ami desspectacles. Si je n’avais un certain respect pour le vieux Derrickqui saurait bien me traîner sur l’échelle et me faire dodeliner dela tête, je ne quitterais pas le bord de la rivière, et lesjoyeuses tavernes à drapeaux, où vous autres, mes gentilshommes,vous avez coutume d’exposer tant d’esprit. Soyez donc lesbienvenus. La soirée est belle. Dressez votre estrade et jouez-moivotre meilleur spectacle. Gamaliel Ratsey vous écoutera. Ce n’estpas ordinaire. Vous pourrez le raconter.
– Cela va nous coûter des feux, dirent timidement les deuxJeffes.
– Feux ? dit noblement Gamaliel – que me parlez-vous defeux ? Je suis ici le roi Gamaliel, comme Élizabeth est reinedans la Cité. Et je vous traiterai en roi. Voilà quaranteshillings.
Les acteurs descendirent, tremblants.
– Plaise à Votre Majesté, dit Bird, que faudra-t-iljouer ?
Gamaliel réfléchit, et regarda Gabriel.
– Ma foi, dit-il, une belle pièce pour cette demoiselle, et bienmélancolique. Elle doit être charmante en Ophelia. Il y a desfleurs de digitale ici auprès – de vrais doigts de mort. Amlet,voilà ce que je veux. J’aime assez les humeurs de cettecomposition. Si je n’étais Gamaliel, je jouerais volontiers Amlet.Allez, et ne vous trompez pas dans les coups d’escrime, mesexcellents Troyens, mes vaillants Corinthiens !
On alluma les lanternes. Gamaliel considéra le drame avecattention. Après la fin, il dit à Gabriel Spenser :
– Belle Ophelia, je vous dispense du compliment. Vous pouvezpartir, acteurs du roi Gamaliel. Sa Majesté est satisfaite.
Puis il disparut dans l’ombre.
Comme la voiture se mettait en marche, à l’aube, on le vit denouveau qui barrait le chemin, pistolet au poing.
– Gamaliel Ratsey, voleur de grard’route, dit-il, vient reprendreles quarante shillings du roi Gamaliel. Allons, vite. Merci pour lespectacle. Décidément, les humeurs d’Amlet me plaisent infiniment.Belle Ophelia, toute ma courtoisie.
Les deux Jeffes, qui gardaient l’argent, le rendirent par force.Gamaliel salua et partit au galop.
Sur cette aventure, la troupe rentra dans Londres. On raconta qu’unvoleur avait failli enlever Ophelia en robe et en perruque. Unefille nommée Pat King, et qui venait souvent au Rideau Vert,affirma qu’elle n’en était point surprise. Elle avait la figuregrasse et la taille ronde. Flum l’invita, pour lui faire connaîtreGabriel. Elle le trouva mignon et l’embrassa tendrement. Puis ellerevint souvent. Pat était l’amie d’un ouvrier briquetier que sonmétier ennuyait et qui avait l’ambition de jouer au Rideau Vert. Ilse nommait Ben Jonson, et il était fort orgueilleux de sonéducation, étant clerc, et ayant quelques connaissances en latin.C’était un homme grand et carré, couturé de scrofule, et dont l’œildroit était plus haut que le gauche. Il avait la voix forte etgrondeuse. Ce colosse avait été soldat aux Pays-Bas. Il suivit PatKing, saisit Gabriel à la peau du cou, et le traîna aux champs deHoxton, où le pauvre Gabriel dut lui faire face, une épée à lamain. Flum lui avait secrètement glissé une lame plus longue de dixpouces. Elle passa dans le bras de Ben Jonson. Gabriel eut lepoumon traversé. il mourut sur l’herbe. Flum courut chercher lesconstables. On porta Ben Jonson tout jurant à Newgate. Flumespérait qu’il serait pendu. Mais il récita ses psaumes en latin,fit voir qu’il était clerc, et on le marqua seulement à la mainavec un fer rouge.
Pocahontas était la fille du roi Powhatan, qui siégeait assissur un trône fait en manière de lit, et couvert d’une grande robecousue de peaux de raton, dont toutes les queues pendaient. Ellefut élevée dans une maison tendue de nattes, parmi des prêtres etdes femmes qui avaient la tête et les épaules peintes de rouge vifet qui l’amusaient avec des hochets de cuivre et des sonnettes deserpent. Namontak, un serviteur fidèle, veillait sur la princesseet ordonnait ses jeux. Quelquefois on la menait dans la forêtauprès de la grande rivière Rappahanok, et trente vierges nuesdansaient pour la distraire. Elles étaient teintes de diversescouleurs et ceintes de feuilles vertes, portaient sur la tête descornes de bouc, et une peau de loutre à la taille, et, agitant desmassues, elles sautaient autour d’un feu qui crépitait. La danseterminée, elles éparpillaient les flammes et reconduisaient laprincesse à la lueur des tisons.
L’an 1607, le pays de Pocahontas fut troublé par les Européens. Desgentilshommes décavés, des escrocs et des chercheurs d’or, vinrentaborder dans la rivière de Potomac, et bâtirent des cahutes enplanches. Ils donnèrent aux cahutes le nom de Jamestown, et ilsappelèrent leur colonie la Virginie. La Virginie ne fut, en cesannées, qu’un misérable petit fort construit dans la baie deChesapeake, au milieu des domaines du grand roi Powhatam. Lescolons élurent président le capitaine John Smith, qui avait jadiscouru l’aventure jusque chez les Turcs. Ils erraient sur lesrochers et vivaient des coquillages de la mer et du peu de fromentqu’ils pouvaient obtenir par trafic avec les indigènes.
Ils furent d’abord reçus en grande cérémonie. Un prêtre sauvagevint jouer devant eux d’une flûte de roseau, ayant autour de sescheveux noués une couronne de poils de daim teinte en rouge, etcouverte comme une rose. Son corps était peint de cramoisi, safigure de bleu ; et il avait la peau parsemée de paillettesd’argent natif. Ainsi, la face impassible, il s’assit sur unenatte, et fuma une pipe de tabac.
Puis d’autres se formèrent en colonne carrée, peints de noir, et derouge, et de blanc, et quelques-uns à mi-couleur, chantant etdansant devant leur idole Oki, faite de peaux de serpents bourréesde mousse et ornées avec des chaînes de cuivre.
Mais peu de jours après, le capitaine Smith explorant la rivièredans un canot, fut soudain assailli et lié. On le mena parmi deterribles hurlements à une maison longue où il fut gardé parquarante sauvages. Les prêtres, ayant leurs yeux peints de rouge etleurs figures noires traversées par de grandes barres blanches,encerclèrent deux fois le feu de la maison de garde avec unetraînée de farine et des grains de blé. Ensuite John Smith futconduit dans la hutte du roi. Powhatan était vêtu de sa robe defourrures et ceux qui se tenaient autour de lui avaient les cheveuxdécorés avec du duvet d’oiseau. Une femme apporta au capitaine del’eau pour lui laver les mains, et une autre les lui essuya avecune touffe de plumes. Cependant deux géants rouges déposèrent deuxpierres plates aux pieds de Powhatan. Et le roi leva la main,signifiant que John Smith allait être couché sur ces pierres etqu’on lui écraserait la tête à coups de massue.
Pocahontas n’avait que douze ans et avançait timidement la figureentre les conseillers barbouillés. Elle gémit, s’élança vers lecapitaine et mit la tête contre sa joue. John Smith avaitvingt-neuf ans. Il portait de grandes moustaches droites, la barbeen éventail, et sa face était aquiline. On lui dit que le nom de lafillette du roi, qui lui sauvait la vie, était Pocahontas. Mais cen’était pas son vrai nom. Le roi Powhatan conclut la paix avec JohnSmith et le mit en liberté.
Un an plus tard, le capitaine Smith campait avec sa troupe dans laforêt fluviale. La nuit était épaisse ; une pluie pénétranteabattait tout bruit. Soudain, Pocahontas toucha l’épaule ducapitaine. Elle avait traversé, seule, les affreuses ténèbres desbois. Elle lui chuchota que son père voulait attaquer les Anglaiset les tuer pendant qu’ils seraient à souper. Elle le supplia defuir, s’il tenait à vivre. Le capitaine Smith lui offrit desverreries et des rubans ; mais elle pleura et répondit qu’ellen’osait. Et elle s’enfuit, seule, dans la forêt.
L’année suivante, les colons mirent le capitaine Smith en disgrâce,et, en 1609, il fut embarqué pour l’Angleterre. Là, il composa deslivres sur la Virginie, où il expliquait la situation des colons etracontait ses aventures. Vers 1612, un certain capitaine Argall,étant allé faire du commerce parmi les Potomacs (qui étaient lepeuple du roi Powhatan), enleva par surprise la princessePocahontas et l’enferma dans un navire comme otage. Le roi, sonpère, s’indigna ; mais elle ne lui fut pas rendue. Ainsi ellelanguit prisonnière jusqu’au jour où un gentilhomme de bonne façon,John Rolfe, s’éprit d’elle et l’épousa. Ils furent mariés en avril1613. On dit que Pocahontas avoua son amour à un de ses frères, quivint la voir. Elle arriva en Angleterre au mois de juin 1616, où ily eut, parmi les personnes de la société, grande curiosité pour lavisiter. La bonne reine Anne l’accueillit tendrement et ordonnaqu’on gravât son portrait.
Le capitaine John Smith, qui allait repartir pour la Virginie, vintlui faire sa cour avant de s’embarquer. Il ne l’avait pas vuedepuis 1608. Elle avait vingt-deux ans. Lorsqu’il entra, elledétourna la tête et cacha sa figure, ne répondant ni à son mari, nià ses amis, et demeura seule pendant deux ou trois heures. Puiselle demanda le capitaine. Alors elle leva les yeux, et lui dit:
– Vous aviez promis à Powhatan que ce qui serait à vous serait àlui, et il a fait de même ; étant étranger dans sa patrie,vous l’appeliez père ; étant étrangère dans la vôtre,je vous appellerai ainsi.
Le capitaine Smith s’excusa sur l’étiquette, parce qu’elle étaitfille de toi.
Elle reprit :
– Vous n’avez pas craint de venir au pays de mon père, et vousl’avez effrayé, lui et tous ses gens, – excepté moi :craindrez-vous donc qu’ici je ne vous appelle monpère ? Je vous dirai mon père et vous me direzmon enfant, et je serai pour toujours de la même patrieque vous… Ils m’avaient dit là-bas que vous étiez mort…
Et elle confia tout bas à John Smith que son nom était Matoaka. LesIndiens, craignant qu’on s’emparât d’elle par maléfices avaientdonné aux étrangers le faux nom de Pocahontas.
John Smith partit pour la Virginie et ne revit jamais Matoaka. Elletomba malade à Gravesend, au début de l’année suivante, pâlit etmourut. Elle n’avait pas vingt-trois ans.
Son portrait est entouré de cet exergue : Matoaka alias Rebeccafilia potentissimi principis Powhatani imperatoris Virginiæ.La pauvre Matoaka avait un chapeau de feutre haut, à deuxguirlandes de perles ; une grande collerette de dentelleroide, et elle tenait un éventail de plume. Elle avait le visageaminci, les pommettes longues et de grands yeux doux.
Cyril Tourneur naquit de l’union d’un dieu inconnu avec uneprostituée. On trouve la preuve de son origine divine dansl’athéisme héroïque sous lequel il succomba. Sa mère lui transmitl’instinct de la révolution et de la luxure, la peur de la mort, lefrémissement de la volupté et la haine des rois ; il tint deson père l’amour de se couronner, l’orgueil de régner, et la joiede créer ; tous deux lui donnèrent le goût de la nuit, de lalumière rouge et du sang.
La date de sa naissance est ignorée ; mais il parut dans unejournée noire, sous une année pestilentielle.
Aucune protection céleste ne veilla sur la fille amoureuse qui futgrosse d’un dieu, car elle eut le corps taché de la peste quelquesjours avant d’accoucher, et la porte de sa petite maison futmarquée de la croix rouge. Cyril Tourneur vint au monde au son dela cloche de l’enterreur des morts ; et comme son père avaitdisparu dans le ciel commun des dieux, une charrette verte traînasa mère à la fosse commune des hommes. On rapporte que les ténèbresétaient si profondes que l’enterreur dut éclairer l’ouverture de lamaison pestiférée avec une torche de résine ; un autrechroniqueur assure que le brouillard sur la Tamise (où trempait lepied de la maison) se raya d’écarlate, et que de la gueule de lacloche d’appel s’échappa la voix des cynocéphales ; enfin, ilparaît hors de doute qu’une étoile flambante et furieuse semanifesta au-dessus du triangle du toit, faite de rayonsfuligineux, tordus, mal noués, et que l’enfant nouveau-né luimontra le poing par une lucarne, tandis qu’elle secouait sur luises boucles informes de feu. Ainsi entra Cyril Tourneur dans lavaste concavité de la nuit cimmérienne.
Il est impossible de découvrir ce qu’il pensa ou ce qu’il fitjusqu’à l’âge de trente ans, quels furent les symptômes de sadivinité latente, comment il se persuada de sa propre royauté. Unenote obscure et effrayée contient la liée de ses blasphèmes. Ildéclarait que Moïse n’avait été qu’un jongleur et qu’un nomméHeriots était plus habile que lui. Que le premier commencement dela religion n’était que de maintenir les hommes dans la terreur.Que le Christ méritait plutôt la mort que Barrabas, bien queBarrabas fût voleur et assassin. Que s’il entreprenait d’écrire unenouvelle religion, il l’établirait sur une méthode plus excellenteet plus admirable, et que le Nouveau Testament était d’un stylerépugnant. Qu’il avait autant de droit à battre monnaie que laReine d’Angleterre, et qu’il connaissait un certain Poole,prisonnier à Newgate, fort expert au mélange des métaux, avecl’aide duquel il prétendait un jour frapper l’or à sa propre image.Une âme pieuse a barré sur le parchemin d’autres affirmations plusterribles.
Mais ces paroles furent recueillies par une personne vulgaire. Lesgestes de Cyril Tourneur indiquent un athéisme plus vindicatif. Onle représente vêtu d’une longue robe noire, portant sur la tête uneglorieuse couronne à douze étoiles, le pied sur le globe céleste,élevant le globe terrestre dans sa main droite. Il parcourait lesrues dans les nuits de peste et d’orage. Il était blême comme lescierges consacrés et ses yeux luisaient mollement comme desbrûleurs d’encens. Certains affirment qu’il avait sur le flancdroit la marque d’un sceau extraordinaire ; mais il futimpossible de le vérifier après sa mort, puisque nul ne vit sadépouille.
Il fit sa maîtresse d’une prostituée du Bankside, qui fréquentaitles rues du bord de l’eau, et il l’aima uniquement. Elle était trèsjeune et sa figure était innocente et blonde. Les rougeurs yparaissaient comme des flammes vacillantes. Cyril Tourneur luidonna le nom de Rosamonde et eut d’elle une fille qu’il aima.Rosamonde mourut tragiquement, ayant été remarquée par un prince.On sait qu’elle but dans une coupe transparente du poison couleurd’émeraude.
Ce fut alors que la vengeance dans l’âme de Cyril se mêla àl’orgueil. Nocturne, il parcourut le Mail, tout le long du cortègeroyal, secouant dans sa main une torche à crinière enflammée, afind’éclairer le prince empoisonneur. La haine de toute autorité luimonta vers la bouche et aux mains. Il se fit épieur de grand’route,non pour voler, mais pour assassiner des rois. Les princes quidisparurent en ces temps furent illuminés par la torche de CytilTourneur et tués par lui.
Il s’embusquait sur les chemins de la reine, près des puits àgraviers et des fours à chaux. Il choisissait sa victime dans latroupe, s’offrait à l’éclairer parmi les fondrières, la menaitjusqu’à la gueule du puits, éteignait sa torche et précipitait. Legravier pleuvait après la chute. Ensuite Cyril, penché sur le bord,faisait tomber deux énormes pierres pour écraser les cris. Et lereste de la nuit, il veillait le cadavre qui se consumait dans lachaux, près du four rouge sombre.
Quand Cyril Tourneur eut assouvi sa haine des rois, il fut étreintpar la haine des dieux. L’aiguillon divin qu’il avait en luil’excita à créer. Il songea qu’il pourrait fonder une générationdans son propre sang, et se propager comme dieu sur terre. Ilregarda sa fille, et la trouva vierge et désirable. Pour accomplirson dessein à la face du ciel, il ne trouva point d’endroit plussignificatif qu’un cimetière. Il jura de braver la mort et de créerune nouvelle humanité au milieu de la destruction fixée par lesordres divins. Entouré de vieux os, il voulut engendrer de jeunesos. Cyril Tourneur posséda sa fille sur le couvercle d’uncharnier.
La fin de sa vie se perd dans un rayonnement obscur. On ne saitquelle main nous transmit la Tragédie de l’Athée et laTragédie du Vengeur. Une tradition prétend que l’orgueilde Cyril Tourneur se haussa encore. Il fit élever un trône dans sonjardin noir, et il avait coutume d’y siéger, couronné d’or, sous lafoudre. Plusieurs le virent et s’enfuirent, terrifiés par leslongues aigrettes bleuâtres qui voltigeaient au-dessus de sa tête.Il lisait un manuscrit des poèmes d’Empédocle, que personne n’a vudepuis. Il exprima souvent son admiration pour la mort d’Empédocle.Et l’année où il disparut fut de nouveau pestilentielle. Le peuplede Londres s’était retiré sur les barques amarrées au milieu de laTamise. Un météore effrayant évolua sous la lune. C’était un globede feu blanc, animé d’une sinistre rotation. Il se dirigea vers lamaison de Cyril Tourneur, qui sembla peinte de reflets métalliques.L’homme vêtu de noir et couronné d’or attendait sur son trône lavenue du météore. Il y eut, comme avant les batailles théâtrales,une alarme morne de trompettes. Cyril Tourneur fut enveloppé d’unelueur faite de sang rose volatilisé. Des trompettes, dressées dansla nuit, sonnèrent, comme au théâtre, une fanfare funèbre. Ainsifut précipité Cyril Tourneur vers un dieu inconnu dans le taciturnetourbillonnement du ciel.
William Phips naquit en 1651 près de l’embouchure de la rivièreKennebec, parmi les forêts fluviales où les constructeurs denavires venaient abattre leur bois. Dans un pauvre village du Maineil rêva, pour la première fois, une aventureuse fortune, à l’aspectdu façonnage de planches marines. L’incertaine lueur de l’Océan quibat la Nouvelle-Angleterre lui apporta le scintillement de l’ornoyé et de l’argent étouffé sous les sables. Il crut à la richessede la mer et désira l’obtenir. Il apprit à construire des bateaux,gagna une petite aisance et vint à Boston. Sa foi était si fortequ’il répétait : « Un jour, je commanderai un vaisseau du Roi etj’aurai une belle maison de briques à Boston, dans l’Avenue Verte.».
En ce temps gisaient au fond de l’Atlantique beaucoup de galionsespagnols chargés d’or. Cette rumeur emplissait l’âme de WilliamPhips. Il sut qu’un gros vaisseau avait coulé près de Port de laPlata ; il réunit tout ce qu’il possédait et partit pourLondres, afin d’équiper un navire. Il assiégea l’Amirauté depétitions et de placets. On lui donna la Rose-d’Alger, quiportait dix-huit canons, et, en 1687, il fit voile vers l’inconnu.Il avait trente-six ans.
Quatre-vingt-quinze hommes partaient à bord de laRose-d’Alger, parmi lesquels un premier maître, Adderley,de Providence. Lorsqu’ils surent que Phips se dirigeait versHispaniola, ils ne se tinrent pas de joie. Car Hispaniola étaitl’île des pirates, et la Rose-d’Alger leur semblait un bonnavire. Et d’abord, sur une petite terre sablonneuse de l’archipel,ils s’assemblèrent en conseil pour se faire gentilshommes defortune. Phips, à l’avant de la Rose-d’Alger, épiait lamer. Cependant il y avait une avarie à la carène. Pendant que lecharpentier la réparait, il entendit le complot. Il courut à lacabine du capitaine. Phips lui ordonna de charger les canons, lesbraqua sur l’équipage révolté à terre, laissa tous ses hommes «marrons » dans ce repaire désert, et repartit avec quelquesmatelots dévoués. Le maître de Providence, Adderley, regagna laRose-d’Alger à la nage.
On toucha Hispaniola par une mer calme, sous un soleil brûlant.Phips s’enquit sur toutes les grèves du vaisseau qui avait sombréplus d’un demi-siècle auparavant, en vue de Port de la Plata. Unvieil Espagnol s’en souvenait et lui désigna le récif. C’était unécueil allongé, arrondi, dont les pentes disparaissaient dans l’eauclaire jusqu’au tremblement le plus profond. Adderley, penché surle bastingage, riait en regardant les petits remous des vagues. LaRose-d’Alger fit lentement le tour du récif, et tous leshommes examinaient en vain la mer transparente. Phips frappait dupied sur le gaillard d’avant, parmi les dragues et les crochets.Encore une fois, la Rose-d’Alger fit le tour du récif, etpartout le sol paraissait semblable, avec ses sillons concentriquesde sable humide et les bouquets d’algues inclinées qui Frémissaientsous les courants. Quand la Rose-d’Alger commença sontroisième tour le soleil s’enfonça et la mer devint noire.
Puis elle fut phosphorescente. « Voilà les trésors ! » criaitAdderley dans la nuit, le doigt tendu vers l’or fumeux des vagues.Mais l’aurore chaude se leva sur l’Océan tranquille et clair,tandis que la Rose-d’Alger parcourait toujours le mêmeorbe. Et durant huit jours, elle croisa ainsi. Les yeux des hommesétaient brouillés à force de scruter la limpidité de la mer. Phipsn’avait plus de provisions. Il fallait partir. L’ordre fut donné,et la Rose-d’Alger se mit à virer. Alors Adderley aperçutà un flanc du récif une belle algue blanche qui vacillait, et eneut envie. Un Indien plongea et l’arracha. Il la rapporta, pendanttoute droite. Elle était très lourde, et ses racines entortilléesparaissaient étreindre un galet. Adderley la soupesa, et frappa lesracines sur le pont pour la débarrasser de son poids. Quelque chosed’étincelant roula sous le soleil. Phips poussa un cri. C’était unlingot d’argent qui valait bien 300 livres. Adderley balançaitstupidement l’algue blanche. Tous les Indiens Plongèrent aussitôt.En quelques heures, le tillac fut couvert de sacs durs, pétrifiés,incrustés de calcaire et revêtus de petits coquillages. On leséventra avec des ciseaux à froid et des marteaux ; et hors destrous s’échappèrent des lingots d’or et d’argent, et des pièces dehuit. « Dieu soit loué ! s’écria Phips, notre fortune estfaite ! » Le trésor valait trois cent mille livres sterling.Adderley répétait : « Et tout cela est sorti de la racine d’unepetite algue blanche ! » Il mourut fou, aux Bermudes, quelquesjours après, en balbutiant ces mots.
Phips convoya son trésor. Le roi d’Angleterre fit de lui sirWilliam Phips, et le nomma High Sheriff à Boston. Là il tint sachimère et se fit bâtir une belle maison de briques rouges dansl’Avenue Verte. Il devint un homme considérable. Ce fut lui quicommande la campagne contre les possessions françaises, et il pritl’Acadie sur M. de Meneval et le chevalier de Villebon. Le roi lenomma gouverneur de Massachussetts, capitaine général du Maine etde la Nouvelle-Écosse. Ses coffres étaient remplis d’or. Ilentreprit l’attaque de Québec, après avoir levé tout l’argentdisponible à Boston. L’entreprise manqua et la colonie fut ruinée.Alors Phips émit du papier-monnaie. Afin de hausser sa valeur, iléchangea contre ce papier tout son or liquide. Mais la fortuneavait tourné. Le cours du papier baissa. Phips perdit tout, demeurapauvre, endetté, et ses ennemis le guettaient. Sa prospéritén’avait duré que huit ans. Il partit pour Londres, misérable, et,comme il débarquait, il fut arrêté pour 20 000 livres, à la requêtede Dudley et Brenton. Les sergents le transportèrent à la prison deFleet.
Sir William Phips fut enfermé dans une cellule nue. Il n’avaitgardé que le lingot d’argent qui lui avait donné sa gloire, lelingot de l’algue blanche. Il était harassé de fièvre et dedésespoir. La mort le prit à la gorge. Il se débattit. Même là, ilfut hanté par son rêve de trésors. Le galion du gouverneur espagnolBobadilla, chargé d’or et d’argent, avait sombré près de Bahamas.Phips envoya chercher le maître de la prison. La fièvre et l’espoirfurieux l’avaient décharné. Il présenta au maître le lingotd’argent dans sa main sèche, et murmura dans son râle :
– Laissez-moi plonger ; voici un des lingots deBo-ba-dil-la.
Puis il expira. Le lingot de l’algue blanche paya son cercueil.
On ne s’accorde point sur la raison qui fit donner à ce piratele nom du chevreau (Kid). L’acte par lequel Guillaume III,roi d’Angleterre, l’investit de sa commission sur la galèreL’Aventure, en 1695, commence par les mots : « À notre féal etbien-aimé capitaine William Kid, commandant, etc. Salut. » Mais ilest certain que, dès lors, c’était un nom de guerre. Les uns disentqu’il avait coutume, étant élégant et raffiné, de porter toujours,au combat et à la manœuvre, de délicats gants de chevreau à reversde dentelle de Flandres ; d’autres assurent que dans ses pirestueries, il s’écriait : « Moi qui suis doux et bon comme unchevreau nouveau-né » ; d’autres encore prétendent qu’ilenfermait l’or et les joyaux dans des sacs très souples, faits depeau de jeune chèvre, et que l’usage lui en vint du jour où ilpilla un vaisseau chargé de vif-argent dont il emplit mille pochesde cuir qui sont encore enterrées au flanc d’une petite collinedans les îles Barbades. Il suffit de savoir que son pavillon desoie noire était brodé d’une tête de mort et d’une tête dechevreau, et que son cachet était gravé de même. Ceux qui cherchentles nombreux trésors qu’il cacha sur les côtes des continentsd’Asie et d’Amérique, font marcher devant eux un petit chevreaunoir, qui doit gémir à l’endroit où le capitaine enfouit sonbutin ; mais aucun n’a réussi. Barbe-Noire lui-même, qui avaitété renseigné par un ancien matelot de Kid, Gabriel Loff, ne trouvadans les dunes, sur lesquelles est bâti aujourd’hui FortProvidence, que des gouttes éparses de vif-argent suintant àtravers les sables. Et toutes ces fouilles sont inutiles, car lecapitaine Kid déclara que ses cachettes resteraient éternellementinconnues à cause de « l’homme au baquet sanglant ». Kid, en effet,fut hanté par cet homme pendant toute, sa vie, et les trésors deKid sont hantés et défendus par lui depuis sa mort.
Lord Bellamont, gouverneur des Barbades, irrité par l’énorme butindes pirates dans les Indes Occidentales, équipa la galèreL’Aventure, et obtint du roi, pour le captaine Kid, lacommission de commandant. Depuis longtemps Kid était jaloux dufameux Ireland, qui pillait tous les convois ; il promit àlord Bellamont de prendre sa chaloupe et de le ramener avec sescompagnons pour les faire exécuter. L’Aventure portaittrente canons et cent cinquante hommes. D’abord Kid toucha Madèreet s’y fournit de vin ; puis Bonavist, pour y embarqué dusel ; enfin, Saint-Iago, où il s’approvisionna complètement.Et de là il fit voile vers l’entrée de la Mer Rouge, où, dans leGolfe Persique, il y a un endroit d’une petite île qui se nomme laClef de Bab.
C’est là que le capitaine Kid réunit ses compagnons et leur fithisser le pavillon noir à tête de mort. Ils jurèrent tous, sur lahache, obéissance absolue aux règlements des pirates. Chaque hommeavait droit au vote, et titre égal aux provisions fraîches etliqueurs fortes. Les jeux de cartes et de dés étaient interdits.Les lumières et chandelles devaient être éteintes à huit heures dusoir. Si un homme voulait boire plus tard, il buvait sur le pont,dans, la nuit, à ciel ouvert. La compagnie ne recevrait ni femme nijeune garçon. Celui qui en introduirait sous déguisement seraitpuni de mort. Les canons, pistolets et coutelas devaient êtreentretenus et astiqués. Les querelles se videraient à terre, ausabre et au pistolet. Le capitaine et le quartier-maître auraientdroit à deux parts ; le maître, le bosseman et le canonnier, àune et demie ; les autres officiers à une un quart. Repos pourles musiciens le jour du Sabbat.
Le premier navire qu’ils rencontrèrent était hollandais, commandépar le Schipper Mitchel. Kid hissa le pavillon français et donna lachasse. Le navire montra aussitôt les couleurs françaises ;sur quoi le pirate héla en français. Le Schipper avait un Françaisà bord, qui répondit. Kid lui demanda s’il avait un passeport. LeFrançais dit que oui : « Eh bien, par Dieu, répondit Kid, en vertude votre passeport, je vous prends pour capitaine de ce navire. »Et aussitôt, il le fit pendre à la vergue. Puis il fit venir lesHollandais un à un. Il les interrogea, et, feignant de ne pointentendre le flamand, ordonna pour chaque prisonnier : « Français –la planche ! » On attacha une planche au bout-dehors. Tous lesHollandais coururent dessus, nus, devant la pointe du coutelas dubosseman, et sautèrent dans la mer.
À cet instant, le canonnier du capitaine Kid, Moor, éleva la voix :« Capitaine, cria-t-il, pourquoi tuez-vous ces hommes ? » Moorétait ivre. Le capitaine se retourna et, saisissant un baquet, lelui asséna sur la tête. Moor tomba, le crâne fendu. Le capitaineKid fit laver le baquet, auquel les cheveux s’étaient collés, avecdu sang caillé. Aucun homme de l’équipage ne voulut plus y tremperle faubert. On laissa le baquet attaché au bastingage.
De ce jour, le capitaine Kid fut hanté par l’homme au baquet. Quandil prit le vaisseau maure Queda, monté par des Indous etdes Arméniens, avec dix mille livres d’or, au partage du butinl’homme au baquet sanglant était assis sur les ducats. Kid le vitbien et jura. il descendit à sa cabine et vida une tasse de bombou.Puis, de retour sur le pont, il fit jeter l’ancien baquet à la mer.A l’abordage du riche vaisseau marchand le Mocco, on netrouva pas de quoi mesurer les parts de poudre d’or du capitaine. «Plein un baquet », dit une voix derrière l’épaule de Kid. Iltrancha l’air de son coutelas et essuya ses lèvres, qui écumaient.Puis il fit pendre les Arméniens. Les hommes de l’équipagesemblaient n’avoir rien entendu. Lorsque Kid attaquaL’Hirondelle, il s’étendit sur sa couchette après lepartage. Quand il se réveilla, il se sentit trempé de sueur, etappela un matelot pour lui demander de quoi se laver. L’homme luiapporta de l’eau dans une cuvette d’étain. Kid le regarda fixementet hurla : « Est-ce là te conduire en gentilhomme de fortune ?Misérable ! tu m’apportes un baquet plein de sang ! » Lematelot s’enfuit. Kid le fit débarquer et abandonner marron, avecun fusil, une bouteille de poudre et une bouteille d’eau. Il n’eutpoint d’autre raison pour enterrer son butin en différents lieuxsolitaires, parmi les sables, que la persuasion où il était quetoutes les nuits le canonnier assassiné venait vider la soute à oravec son baquet pour jeter les richesses à la mer.
Kid se fit prendre au large de New-York. Lord Bellamont l’envoya àLondres. Il fut condamné à la potence. On le pendit sur le quai del’Exécution, avec son habit rouge et ses gants. Au moment où lebourreau lui enfonça sur les yeux le bonnet noir, le capitaine Kidse débattit et cria : « Sacredieu ! je savais bien qu’il memettrait son baquet sur la tête ! » Le cadavre noirci restaaccroché dans les chaînes pendant plus de vingt ans.
Le capitaine Kennedy était Irlandais et ne savait ni lire, niécrire. Il parvint au grade de lieutenant, sous le grand Roberts,pour le talent qu’il avait dans la torture. Il possédaitparfaitement l’art de tordre une mèche autour du front d’unprisonnier, jusqu’à lui faire sortir les yeux, ou de lui caresserla figure avec des feuilles de palmier enflammées. Sa réputationfut consacrée au jugement qui fut fait, à bord leCorsaire, de Darby Mullin, soupçonné de trahison. Lesjuges s’assirent contre l’habitacle du timonier, devant un grandbol de punch, avec des pipes et du tabac ; puis le procèscommença. On allait voter sur la sentence, quand un des jugesproposa de fumer encore une pipe avant la délibération. AlorsKennedy se leva, tira sa pipe de sa bouche, cracha, et parla en cestermes :
– Sacredieu ! messieurs et gentilshommes de fortune, le diablem’emporte si nous ne pendons pas Darby Mullin, mon vieux camarade.Darby est un bon garçon, sacredieu ! jeanfoutre qui dirait lecontraire, et nous sommes gentilshommes, diable ! On a souquéensemble, sacredieu ! et je l’aime de tout mon cœur,foutre ! Messieurs et gentilshommes de fortune, je le connaisbien ; c’est un vrai bougre ; s’il vit, il ne serepentira jamais ; le diable m’emporte s’il se repent,n’est-ce pas, mon vieux Darby ? Pendons-le, sacredieu !et, avec la permission de l’honorable compagnie, je vais boire unbon coup à sa santé.
Ce discours parut admirable et digne des plus nobles oraisonsmilitaires qui sont rapportées par les anciens. Roberts futenchanté. De ce jour, Kennedy prit de l’ambition. Au large desBarbades, Roberts s’étant égaré dans une chaloupe à la poursuited’un vaisseau portugais, Kennedy força ses compagnons à l’élirecapitaine du Corsaire, et fit voile à son compte. Ilscoulèrent et pillèrent nombre de brigantines et galères, chargéesde sucre et de tabac du Brésil, sans compter la poudre d’or, et lessacs pleins de doublons et de pièces de huit. Leur drapeau était desoie noire, avec une tête de mort, un sablier, deux os croisés, etau-dessous un cœur surmonté d’un dard, d’où tombaient trois gouttesde sang. En cet équipage, ils rencontrèrent une chaloupe bienpaisible de Virginie, dont le capitaine était un Quaker pieux,nommé Knot. Cet homme de Dieu n’avait à son bord ni rhum, nipistolet, ni sabre, ni coutelas ; il était vêtu d’un longhabit noir, et coiffé d’un chapeau à larges bords de couleurpareille.
– Sacredieu ! dit le capitaine Kennedy, c’est un bon vivant,et gai ; voilà ce que j’aime ; on ne fera pas de mal àmon ami, Monsieur le capitaine Knot, qui est habillé de façon siréjouissante.
M. Knot s’inclina, en faisant des momeries silencieuses.
– Amen, fit M. Knot. Ainsi soit-il.
Les pirates firent des cadeaux à M. Knot. Ils lui offrirent trentemoidores, dix rouleaux de tabac du Brésil, et des sachetsd’émeraudes. M. Knot prit très bien les moidores, les pierresprécieuses et le tabac.
– Ce sont des présents qu’il est permis d’accepter, pour en faireun usage pieux. Ah ! plût au ciel que nos amis, qui sillonnentla mer, fussent tous animés de semblables sentiments ! LeSeigneur accepte toutes les restitutions. Ce sont, pour ainsi dire,les membres du veau, et les parties de l’idole Dagon, que vous luioffrez, mes amis, en sacrifice. Dagon règne encore dans ces paysprofanes, et son or donne de mauvaises tentations.
– Bougre de Dagon, dit Kennedy, tais ta gueule, sacredieu !prends ce qu’on te donne, et bois un coup.
Alors, M. Knot s’inclina paisiblement : mais il refusa son quart derhum.
– Messieurs mes amis, dit-il…
– Gentilshommes de fortune, sacredieu ! cria Kennedy.
– Messieurs mes amis gentilshommes, reprit M. Knot, les liqueursfortes sont, pour ainsi dire, des aiguillons de tentation que notrefaible chair ne saurait point supporter. Vous autres, mesamis…
– Gentilshommes de fortune, sacredieu ! cria Kennedy.
– Vous autres, mes amis et fortunés gentilshommes, reprit M. Knot,qui êtes endurcis par de longues épreuves contre le Tentateur, ilest possible, probable, dirai-je, que vous n’en souffrez pointd’inconvénient ; mais vos amis seraient incommodés, gravementincommodés…
– Incommodés au diable ! dit Kennedy. Cet homme parleadmirablement, mais je bois mieux. Il nous mènera en Caroline voirses excellents amis qui possèdent sans doute d’autres membres duveau qu’il dit. N’est-ce pas, Monsieur le capitaineDagon ?
– Ainsi soit-il, dit le Quaker, mais Knot est mon nom.
Et il s’inclina encore. Les grands bords de son chapeau tremblaientsous le vent.
Le Corsaire jeta l’ancre dans une crique favorite del’homme de Dieu. Il promit d’amener ses amis, et revint en effet,le soir même, avec une compagnie de soldats envoyés par M.Spotswood, gouverneur de la Caroline. L’homme de Dieu jura à sesamis, les fortunés gentilshommes, que ce n’était qu’à l’effet deles empêcher d’introduire en ces pays profanes leurs tentatricesliqueurs. Et quand les pirates furent arrêtés :
– Ah ! mes amis, dit M. Knot, acceptez toutes lesmortifications, ainsi que je l’ai fait.
– Sacredieu ! mortification est le mot, jura Kennedy.
Il fut mis aux fers à bord d’un transport pour être jugé à Londres.Old Bailey le reçut. Il fit des croix sur tous ses interrogatoires,et y posa la même marque que sur ses quittances de prise. Sondernier discours fut prononcé sur le quai de l’Exécution, où labrise de mer ballottait les cadavres d’anciens gentilshommes defortune, pendus dans leurs chaînes.
– Sacredieu ! c’est bien de l’honneur, dit Kennedy, enregardant les pendus. Ils vont m’accrocher à côté du capitaine Kid.Il n’a plus d’yeux, mais cela doit bien être lui. Il n’y avait quelui pour porter un si riche habit de drap cramoisi. Kid a toujoursété un homme élégant. Et il écrivait ! Il connaissait seslettres, foutre ! Une si belle main ! Excuse, capitaine.(Il salua le corps sec en habit cramoisi.) Mais on a été aussigentilhomme de fortune.
Le Major Stede Bonnet était un gentilhomme retraité de l’arméequi vivait sur ses plantages, dans l’île de Barbados, vers 1715.Ses champs de cannes à sucre et de caféiers lui donnaient desrevenus, et il fumait avec plaisir du tabac qu’il cultivaitlui-même. Ayant été marié, il n’avait point été heureux en ménage,et on disait que sa femme lui avait tourné la cervelle. En effet samanie ne le prit guère qu’après la quarantaine, et d’abord sesvoisins et ses domestiques y cédèrent innocemment.
La manie du Major Stede Bonnet fut telle. En toute occasion, ilcommença de déprécier la tactique terrestre et de louer la marine.Les seuls noms qu’il eût à la bouche étaient ceux d’Avery, deCharles Vane, de Benjamin Hornigold et d’Edward Teach. C’étaient,selon lui, de hardis navigateurs et des hommes d’entreprise. Ilsécumaient dans ce temps la mer des Antilles. S’il advenait qu’onles nommait pirates devant le Major, celui-ci s’écriait :
– Loué donc soit Dieu pour avoir permis à ces pirates, comme vousdites de donner l’exemple de la vie franche et commune que menaientnos aïeux. Lors il n’y avait point de possesseurs de richesses, nide gardiens de femmes, ni d’esclaves pour fournir le sucre, lecoton ou l’indigo ; mais un dieu généreux dispensait touteschoses et chacun en recevait sa part. Voilà pourquoi j’admireextrêmement les hommes libres qui partagent les biens entre eux etmènent ensemble la vie des compagnons de fortune.
Parcourant ses plantages, le Major frappait souvent l’épaule d’untravailleur :
– Et ne ferais-tu pas mieux, imbécile, d’arrimer dans quelque flûteou brigantine les ballots de la misérable plante sur les pousses delaquelle tu verses ici ta sueur ?
Presque tous les soirs, le Major réunissait ses serviteurs sous lesappentis à grains, où il leur lisait, à la chandelle, tandis quedes mouches de couleur bruissaient autour, les grandes actions despirates d’Hispaniola et de l’île de la Tortue. Car des feuillesvolantes avertissaient de leurs rapines les villages et lesfermes.
– Excellent Vanel s’écriait le Major. Brave Hornigold, véritablecorne d’abondance emplie d’or ! Sublime Avery, chargé desjoyaux du grand Mogol et roi de Madagascar ! Admirable Teach,qui as su gouverner successivement quatorze femmes et t’endébarrasser, et qui as imaginé de livrer tous les soirs la dernière(elle n’a que seize ans) à tes meilleurs compagnons (par puregénérosité, grandeur d’âme et science du monde) dans ta bonne îled’Okerecok ! Ô qu’heureux serait celui qui suivrait votresillage, celui qui boirait son rhum avec toi, Barbe-Noire, maîtrede La Revanche de Reine-Anne !
Tous discours que les domestiques du Major écoutaient avec surpriseet en silence ; et les paroles du Major n’étaient interrompuesque par le léger bruit mat des petits lézards, à mesure qu’ilstombaient du toit, la frayeur relâchant les ventouses de leurspattes. Puis le Major, abritant la chandelle de la main, traçait desa canne parmi les feuilles de tabac toutes les manœuvres navalesde ces grands capitaines et menaçaient de la loi de Moïse (c’estainsi que les pirates nomment une bastonnade de quarante coups)quiconque ne comprendrait point la finesse des évolutions tactiquespropres à la flibuste.
Finalement le Major Stede Bonnet ne put y résister davantage ;et ayant acheté une vieille chaloupe de dix pièces de canons, ill’équipa de tout ce qui convenait à la piraterie comme coutelas,arquebuses, échelles, planches, grappins, haches, Bibles (pourprêter serment), pipes de rhum, lanternes, suie à noircir levisage, poix, mèches à faire brûler entre les doigts des richesmarchands et force drapeaux noirs à tête de mort blanche, avec deuxfémurs croisés et le nom du vaisseau : La Revanche. Puis, il fitmonter soudain à bord soixante-dix de ses domestiques et prit lamer, de nuit, droit à l’Ouest, rasant Saint-Vincent, pour doublerle Yucatan et écumer toutes les côtes jusqu’à Savannah (où iln’arriva point).
Le Major Stede Bonnet ne connaissait rien aux choses de la mer. Ilcommença donc à perdre la tête entre la boussole et l’astrolabe,brouillant artimon avec artillerie, misaine avec dizaine,boute-dehors avec boute-selle, lumières de caronade avec lumièresde canon, écoutille avec écouvillon, commandant de charger pourcarguer, bref, tant agité par le tumulte des mots inconnus et lemouvement inusité de la mer, qu’il pensa regagner la terre deBarbados, si le glorieux désir de hisser le drapeau noir à la vuedu premier vaisseau ne l’eût maintenu dans son dessein. Il n’avaitembarqué nulles provisions, comptant sur son pillage. Mais lapremière nuit on n’aperçut pas les feux de la moindre flûte. LeMajor Stede Bonnet décida donc qu’il faudrait attaquer unvillage.
Ayant rangé tous ses hommes sur le pont, il leur distribua descoutelas neufs et les exhorta à la plus grande férocité ; puisfit apporter un baquet de suie dont il se noircit lui-même levisage, en leur ordonnant de l’imiter, ce qu’ils firent non sansgaîté.
Enfin, jugeant d’après ses souvenirs qu’il convenait de stimulerson équipage avec quelque boisson coutumière aux pirates, il leurfit avaler à chacun une pinte de rhum mêlée de poudre (n’ayantpoint de vin qui est l’ingrédient ordinaire en piraterie). Lesdomestiques du Major obéirent ; mais, contrairement auxusages, leur figure ne s’enflamma pas de fureur. Ils s’avancèrentavec assez d’ensemble à bâbord et à tribord, et, penchant leursfaces noires sur les bastingages, offrirent cette mixture à la merscélérate. Après quoi, La Revanche étant à peu près échouée sur lacôte de Saint-Vincent, ils débarquèrent en chancelant.
L’heure était matinale, et les visages étonnés des villageoisn’excitaient point à la colère. Le cœur du Major lui-même n’étaitpas disposé à des hurlements. Il fit donc fièrement l’emplette deriz et de légumes secs avec du porc salé, lesquels il paya (enfaçon de pirate et fort noblement, lui sembla-t-il) avec deuxbarriques de rhum et un vieux câble. Après quoi, les hommesréussirent péniblement à remettre La Revanche à flot ; et leMajor Stede Bonnet, enflé de sa première conquête, reprit lamer.
Il fit voile tout le jour et toute la nuit ne sachant point de quelvent il était poussé. Vers l’aube du second jour, s’étant assoupicontre l’habitacle du timonier, fort gêné de son coutelas et de sonespingole, le Major Stede Bonnet fut éveillé par le cri :
– Ohé de la chaloupe !
Et il aperçut à une encâblure le bout-dehors d’un vaisseau qui sebalançait. Un homme très barbu était à la proue. Un petit drapeaunoir flottait au mât.
– Hisse notre pavillon de mort ! s’écria le Major StedeBonnet.
Et, se souvenant que son titre était d’armée de terre, il décidasur-le-champ de prendre un autre nom, suivant d’illustres exemples.Sans aucun retard, il répondit donc :
– Chaloupe La Revanche, commandée par moi, capitaine Thomas, avecmes compagnons de fortune.
Sur quoi l’homme barbu se mit à rire :
– Bien rencontré, compagnon, dit-il. Nous pourrons voguer deconserve. Et venez boire un peu de rhum à bord de La Revanche de laReine-Anne.
Le Major Stede Bonnet comprit de suite qu’il avait rencontré lecapitaine Teach, Barbe-Noire, le plus fameux de ceux qu’iladmirait. Mais sa joie fut moins grande qu’il ne l’eût pensé. Ileut le sentiment qu’il allait perdre sa liberté de pirate.Taciturne, il passa sur le bord du vaisseau de Teach, qui le reçutavec beaucoup de grâce, le verre en main.
– Compagnon, dit Barbe-Noire, tu me plais infiniment. Mais tunavigues avec imprudence. Et, si tu m’en crois, capitaine Thomas,tu demeureras dans notre bon vaisseau, et je ferai diriger tachaloupe par ce brave homme très expérimenté qui s’appelleRichards ; et sur le vaisseau de Barbe-Noire tu auras toutloisir de profiter en la liberté d’existence des gentilshommes defortune.
Le Major Stede Bonnet n’osa refuser. On le débarrassa de soncoutelas et de son espingole. Il prêta serment sur la hache (carBarbe-Noire ne pouvait supporter la vue d’une Bible) et on luiassigna sa ration de biscuit et de rhum, avec sa part des prisesfutures. Le Major ne s’était point imaginé que la vie des piratesfût aussi réglementée. Il subit les fureurs de Barbe-Noire et lesaffres de la navigation. Étant parti de Barbados en gentilhomme,afin d’être pirate à sa fantaisie, il fut ainsi contraint dedevenir véritablement pirate sur La Revanche de laReine-Anne.
Il mena cette vie pendant trois mois, durant lesquels il assistason maître dans treize prises, puis trouva moyen de repasser sur sapropre chaloupe, La Revanche, sous le commandement de Richards. Enquoi il fut prudent, car la nuit suivante, Barbe-Noire fut attaquéà l’entrée de son île d’Okerecok par le lieutenant Maynard, quiarrivait de Bathtown. Barbe-Noire fut tué dans le combat, et lelieutenant ordonna qu’on lui coupât la tête et qu’on l’attachât aubout de son beaupré ; ce qui fut fait.
Cependant, le pauvre capitaine Thomas s’enfuit vers la Caroline duSud et navigua tristement encore plusieurs semaines. Le gouverneurde Charlestown, averti de son passage, délégua le colonel Rhet pours’emparer de lui à l’île de Sullivans. Le capitaine Thomas selaissa prendre. Il fut mené à Charlestown en grande pompe, sous lenom de Major Stede Bonnet, qu’il réassuma sitôt qu’il le put. Ilfut mis en geôle jusqu’au 10 novembre 1718, où il comparut devantla cour de la vice-amirauté. Le chef de la justice, Nicolas Trot,le condamna à mort par le très beau discours que voici :
– Major Stede Bonnet, vous êtes convaincu de deux accusations depiraterie : mais vous savez que vous avez pillé au moins treizevaisseaux. En sorte que vous pourriez être accusé de onze chefs deplus ; mais deux nous suffiront (dit Nicolas Trot), car ilssont contraires à la loi divine qui ordonne : Tu ne déroberas point(Exod. 20, 15) et l’apôtre saint Paul déclare expressément que leslarrons n’hériteront point le Royaume de Dieu (1. Cor. 6, 10). Maisencore êtes-vous coupable d’homicide : et les assassins (ditNicolas Trot) auront leur part dans l’étang ardent de feu et desoufre qui est la seconde mort (Apoc. 21, 8). Et qui donc (ditNicolas Trot) pourra séjourner avec les ardeurs éternelles ?(Esaï. 33, 14). Ah ! Major Stede Bonnet, j’ai juste raison decraindre que les principes de la religion dont on a imbu votrejeunesse (dit Nicolas Trot) ne soient très corrompus par votremauvaise vie et par votre trop grande application à la littératureet à la vaine philosophie de ce temps ; car si votre plaisireût été en la loi de L’Éternel (dit Nicolas Trot) et que vousl’eussiez méditée nuit et jour (Psal. 1, 2) vous auriez trouvé quela parole de Dieu était une lampe à vos pieds et une lumière à vossentiers (Psal. 119, 105). Mais ainsi n’avez-vous fait. Il ne vousreste donc qu’à vous fier sur l’Agneau de Dieu (dit Nicolas Trot)qui ôte le péché du monde (Jean. 1, 29) qui est venu pour sauver cequi était perdu (Matthieu. 18, 11), et a promis qu’il ne jetterapoint dehors celui qui viendra à lui (Jean. 6, 37). En sorte que sivous voulez retourner à lui, quoique tard (dit Nicolas Trot), commeles ouvriers de la onzième heure dans la parabole des vignerons(Matthieu. 20, 6, 9), il pourra encore vous recevoir. Cependant lacour prononce (dit Nicolas Trot) que vous serez conduit au lieu del’exécution où vous serez pendu par le col jusqu’à ce que morts’ensuive.
Le Major Stede Bonnet, ayant écouté avec componction le discours duchef de la justice, Nicolas Trot, fut pendu le même jour àCharlestown comme larron et pirate.
M. William Burke s’éleva de la condition la plus basse à unerenommée éternelle. Il naquit en Irlande et débuta commecordonnier. Il exerça ce métier pendant plusieurs années àÉdimbourg où il fit son ami de M. Hare sur lequel il eut une grandeinfluence. Dans la collaboration de MM. Burke et Hare, il n’y apoint de doute que la puissance inventive et simplificatrice n’aitappartenu à M. Burke. Mais leurs noms restent inséparables dansl’art comme ceux de Beaumont et Fletcher. Ils vécurent ensemble,travaillèrent ensemble et furent pris ensemble. M. Hare ne protestajamais contre la faveur populaire qui s’attacha particulièrement àla personne de M. Burke. Un si complet désintéressement n’a pasreçu sa récompense. C’est M. Burke qui a légué son nom au procédéspécial qui mit les deux collaborateurs en honneur. Le monosyllabeburke vivra longtemps encore sur les lèvres des hommes, que déjà lapersonne de Hare aura disparu dans l’oubli qui se répandinjustement sur les travailleurs obscurs.
M. Burke paraît avoir apporté dans son œuvre la fantaisie féeriquede l’île verte où il était né. Son âme dut être trempée des récitsdu folklore. Il y a, dans ce qu’il a fait, comme un lointain relentdes Mille et une Nuits. Semblable au calife errant le longdes jardins nocturnes de Bagdad, il désira de mystérieusesaventures, étant curieux de récits inconnus et de personnesétrangères. Semblable au grand esclave noir armé d’un lourdcimeterre, il ne trouva point de plus digne conclusion à sa voluptéque la mort pour les autres. Mais son originalité anglo-saxonneconsista en ce qu’il réussit à tirer le parti le plus pratique deses rôderies d’imagination de Celte. Quand sa jouissance artistiqueétait terminée, que faisait l’esclave noir, je vous prie, de ceux àqui il avait coupé la tête ? Avec une barbarie tout arabe illes dépeçait en quartiers pour les conserver, salés, dans unsous-sol. Quel profit en tirait-il ? Aucun. M. Burke futinfiniment supérieur.
En quelque façon, M. Hare lui servit de Dinarzade. Il semble que lepouvoir d’invention de M. Burke ait été spécialement excité par laprésence de son ami. L’illusion de leurs rêves leur permit de seservit d’un galetas pour y loger de pompeuses visions. M. Harevivait dans un petit cabinet, au sixième étage d’une haute maisontrès peuplée d’Édimbourg. Un canapé, une grande caisse et quelquesustensiles de toilette, sans doute, en composaient presque tout lemobilier. Sur une petite table, une bouteille de whisky avec troisverres. De règle, M. Burke ne recevait qu’une personne à la fois,jamais la même. Sa façon était d’inviter un passant inconnu, à lanuit tombante. Il errait dans les rues pour examiner les visagesqui lui donnaient de la curiosité. Quelquefois il choisissait auhasard. Il s’adressait à l’étranger avec toute la politessequ’aurait pu y mettre Haroun-Al-Raschid. L’étranger gravissait lessix étages du galetas de M. Hare. On lui cédait le canapé ; onlui offrait du whisky d’Écosse à boire. M. Burke le questionnaitsur les incidents les plus surprenants de son existence. C’était unécouteur insatiable que M. Burke. Le récit était toujoursinterrompu par M. Hare, avant le point du jour. La formed’interruption de M. Hare était invariablement la même et trèsimpérative. Pour interrompre le récit, M. Hare avait coutume depasser derrière le canapé et d’appliquer ses deux mains sur labouche du conteur. Au même moment, M. Burke venait s’asseoir sur sapoitrine. Tous deux, en cette position, rêvaient, immobiles, à lafin de l’histoire qu’ils n’entendaient jamais. De cette manière,MM. Burke et Hare terminèrent un grand nombre d’histoires que lemonde ne connaîtra point.
Quand le conte était définitivement arrêté, avec le souffle duconteur, MM. Burke et Hare exploraient le mystère. Ilsdéshabillaient l’inconnu, admiraient ses bijoux, comptaient sonargent, lisaient ses lettres. Quelques correspondances ne furentpas sans intérêt. Puis ils mettaient le corps à refroidir dans lagrande caisse de M. Hare. Et ici, M. Burke montrait la forcepratique de son esprit.
Il importait que le cadavre fût frais, mais non tiède, afin depouvoir utiliser jusqu’au déchet du plaisir de l’aventure.
En ces premières années du siècle, les médecins étudiaient avecpassion l’anatomie ; mais, à cause des principes de lareligion, ils éprouvaient beaucoup de difficulté à se procurer dessujets pour les disséquer. M. Burke, en esprit éclairé, s’étaitrendu compte de cette lacune de la science. On ne sait comment ilse lia avec un vénérable et savant praticien, le docteur Knox, quiprofessait à la Faculté d’Édimbourg. Peut-être M. Burke avait-ilsuivi des cours publics, quoique son imagination dût le faireincliner plutôt vers les goûts artistiques. Il est certain qu’ilpromit au docteur Knox de lui aider de son mieux. De son côté, ledocteur Knox s’engagea à lui payer ses peines. Le tarif allait endécroissant depuis les corps de jeunes gens jusqu’aux corps devieillards. Ceux-ci intéressaient médiocrement le docteur Knox.C’était aussi l’avis de M. Burke – car d’ordinaire ils avaientmoins d’imagination. Le docteur Knox devint célèbre entre tous sescollègues pour sa science anatomique. MM. Burke et Hare profitèrentde la vie en dilettantes. Il convient sans doute de placer à cetteépoque la période classique de leur existence.
Car le génie tout-puissant de M. Burke l’entraîna bientôt hors desnormes et règles d’une tragédie où il y avait toujours un récit etun confident. M. Burke évolua tout seul (il serait puérild’invoquer l’influence de M. Hare) vers une espèce de romantisme.Le décor du galetas de M. Hare ne lui suffisant plus, il inventa leprocédé nocturne dans le brouillard. Les nombreux imitateurs de M.Burke ont un peu terni l’originalité de sa manière. Mais voici lavéritable tradition du maître.
La féconde imagination de M. Burke s’était lassée des récitséternellement semblables de l’expérience humaine. Jamais lerésultat n’avait répondu à son attente. Il en vint à nes’intéresser qu’à l’aspect réel, toujours varié pour lui, de lamort. Il localisa tout le drame dans le dénoûment. La qualité desacteurs ne lui importa plus. Il s’en forma au hasard. L’accessoireunique du théâtre de M. Burke fut un masque de toile empli de poix.M. Burke sortait par les nuits de brume, tenant ce masque à lamain. Il était accompagné de M. Hare. M. Burke attendait le premierpassant, marchait devant lui, puis, se retournant, lui appliquaitle masque de poix sur la figure, soudainement et solidement.Aussitôt MM. Burke et Hare s’emparaient, chacun d’un côté, des brasde l’acteur. Le masque de toile empli de poix présentait lasimplification géniale d’étouffer à la fois les cris et l’haleine.De plus, il était tragique. Le brouillard estompait les gestes durôle. Quelques acteurs semblaient mimer l’ivrogne. La scèneterminée, MM. Burke et Hare prenaient un cab, déséquipaient lepersonnage ; M. Hare surveillait les costumes, et M. Burkemontait un cadavre frais et propre chez le docteur Knox.
C’est ici, qu’en désaccord avec la plupart des biographes, jelaisserai MM. Burke et Hare au milieu de leur auréole de gloire.Pourquoi détruire un si bel effet d’art en les menantlanguissamment jusqu’au bout de leur carrière, en révélant leursdéfaillances et leurs déceptions ? Il ne faut point les voirailleurs que leur masque à la main, errant par les nuits debrouillard. Car la fin de leur vie fut vulgaire et semblable à tantd’autres. Il paraît que l’un d’eux fut pendu et que le docteur Knoxdut quitter la Faculté d’Édimbourg. M. Burke n’a pas laisséd’autres œuvres.