Bel Ami

Georges reprit :

– Me voici libre… J’ai une certaine fortune. Je
me présenterai aux élections au renouvellement
d’octobre, dans mon pays où je suis fort connu.
Je ne pouvais pas me poser ni me faire respecter
avec cette femme qui était suspecte à tout le
monde. Elle m’avait pris comme un niais, elle
m’avait enjôlé et capturé. Mais depuis que je
savais son jeu, je la surveillais, la gredine.
Il se mit à rire et ajouta :
– C’est ce pauvre Forestier qui était cocu…
cocu sans s’en douter, confiant et tranquille. Me
voici débarrassé de la teigne qu’il m’avait laissée.
J’ai les mains déliées. Maintenant, j’irai loin.
Il s’était mis à califourchon sur une chaise. Il
répéta, comme s’il eût songé : « J’irai loin. »
Et le père Walter le regardait toujours de ses
yeux découverts, ses lunettes restant relevées sur
le front, et il se disait : « Oui, il ira loin, le
gredin. »
Georges se releva :
– Je vais rédiger l’écho. Il faut le faire avec

discrétion. Mais vous savez, il sera terrible pour
le ministre. C’est un homme à la mer. On ne peut
pas le repêcher. La Vie Française n’a plus
d’intérêt à le ménager.
Le vieux hésita quelques instants, puis il en
prit son parti :
– Faites, dit-il, tant pis pour ceux qui se
fichent dans ces pétrins-là.

                    IX

Trois mois s’étaient écoulés. Le divorce de Du
Roy venait d’être prononcé. Sa femme avait
repris son nom de Forestier, et comme les Walter
devaient partir, le 15 juillet, pour Trouville, on
décida de passer une journée à la campagne,
avant de se séparer.
On choisit un jeudi, et on se mit en route dès
neuf heures du matin, dans un grand landau de
voyage à six places, attelé en poste à quatre
chevaux.
On allait déjeuner à Saint-Germain, au
pavillon Henri-IV. Bel-Ami avait demandé à être
le seul homme de la partie, car il ne pouvait
supporter la présence et la figure du marquis de
Cazolles. Mais, au dernier moment, il fut décidé
que le comte de Latour-Yvelin serait enlevé, au
saut du lit. On l’avait prévenu la veille.
La voiture remonta au grand trot l’avenue des
655
Champs-Élysées, puis traversa le bois de
Boulogne.
Il faisait un admirable temps d’été, pas trop
chaud. Les hirondelles traçaient sur le bleu du
ciel de grandes lignes courbes qu’on croyait voir
encore quand elles étaient passées.
Les trois femmes se tenaient au fond du
landau, la mère entre ses deux filles ; et les trois
hommes, à reculons, Walter entre les deux
invités.
On traversa la Seine, on contourna le Mont-
Valérien, puis on gagna Bougival, pour longer
ensuite la rivière jusqu’au Pecq.
Le comte de Latour-Yvelin, un homme un peu
mûr à longs favoris légers, dont le moindre
souffle d’air agitaient les pointes, ce qui faisait
dire à Du Roy : « Il obtient de jolis effets de vent
dans sa barbe », contemplait Rose tendrement. Ils
étaient fiancés depuis un mois.
Georges, fort pâle, regardait souvent Suzanne,
qui était pâle aussi. Leurs yeux se rencontraient,
semblaient se concerter, se comprendre, échanger

secrètement une pensée, puis se fuyaient.
Mme Walter était tranquille, heureuse.
Le déjeuner fut long. Avant de repartir pour
Paris, Georges proposa de faire un tour sur la
terrasse.
On s’arrêta d’abord pour examiner la vue.
Tout le monde se mit en ligne le long du mur et
on s’extasia sur l’étendue de l’horizon. La Seine,
au pied d’une longue colline, coulait vers
Maisons-Laffitte, comme un immense serpent
couché dans la verdure. À droite, sur le sommet
de la côte, l’aqueduc de Marly projetait sur le ciel
son profil énorme de chenille à grandes pattes, et
Marly disparaissait, au-dessous, dans un épais
bouquet d’arbres.
Par la plaine immense qui s’étendait en face,
on voyait des villages, de place en place. Les
pièces d’eau du Vésinet faisaient des taches
nettes et propres dans la maigre verdure de la
petite forêt. À gauche, tout au loin, on apercevait
en l’air le clocher pointu de Sartrouville.
Walter déclara : « On ne peut trouver nulle
part au monde un semblable panorama. Il n’y en

a pas un pareil en Suisse. »
Puis on se mit en marche doucement pour
faire une promenade et jouir un peu de cette
perspective.
Georges et Suzanne restèrent en arrière. Dès
qu’ils furent écartés de quelques pas, il lui dit
d’une voix basse et contenue :
– Suzanne, je vous adore. Je vous aime à en
perdre la tête.
Elle murmura :
– Moi aussi, Bel-Ami.
Il reprit :
– Si je ne vous ai pas pour femme, je quitterai
Paris, et ce pays.
Elle répondit :
– Essayez donc de me demander à papa. Peut-
être qu’il voudra bien.
Il eut un petit geste d’impatience :
– Non, je vous le répète pour la dixième fois,
c’est inutile. On me fermera la porte de votre
maison ; on m’expulsera du journal ; et nous ne

pourrons plus même nous voir. Voilà le joli
résultat auquel je suis certain d’arriver par une
demande en règle. On vous a promise au marquis
de Cazolles. On espère que vous finirez par dire :
« Oui. » Et on attend.
Elle demanda :
– Qu’est-ce qu’il faut faire alors ?
Il hésitait, la regardant de côté :
– M’aimez-vous assez pour commettre une
folie ?
Elle répondit résolument :
– Oui.
– Une grande folie ?
– Oui.
– La plus grande des folies ?
– Oui.
– Aurez-vous aussi assez de courage pour
braver votre père et votre mère ?
– Oui.
– Bien vrai ?

– Oui.

– Eh bien ! il y a un moyen, un seul ! Il faut
que la chose vienne de vous, et pas de moi. Vous
êtes une enfant gâtée, on vous laisse tout dire, on
ne s’étonnera pas trop d’une audace de plus de
votre part. Écoutez donc. Ce soir, en rentrant,
vous irez trouver votre maman, d’abord, votre
maman toute seule. Et vous lui avouerez que
vous voulez m’épouser. Elle aura une grosse
émotion et une grosse colère…
Suzanne l’interrompit :
– Oh ! maman voudra bien.
Il reprit vivement :
– Non. Vous ne la connaissez pas. Elle sera
plus fâchée et plus furieuse que votre père. Vous
verrez comme elle refusera. Mais vous tiendrez
bon, vous ne céderez pas ; vous répéterez que
vous voulez m’épouser, moi, seul, rien que moi.
Le ferez-vous ?
– Je le ferai.
– Et en sortant de chez votre mère, vous direz
la même chose à votre père, d’un air très sérieux

et très décidé.
– Oui, oui. Et puis ?
– Et puis, c’est là que ça devient grave. Si
vous êtes résolue, bien résolue, bien, bien, bien
résolue à être ma femme, ma chère, chère petite
Suzanne… Je vous… je vous enlèverai !
Elle eut une grande secousse de joie et faillit
battre des mains.
– Oh ! quel bonheur ! vous m’enlèverez ?
Quand ça m’enlèverez-vous ?
Toute la vieille poésie des enlèvements
nocturnes, des chaises de poste, des auberges,
toutes les charmantes aventures des livres lui
passèrent d’un coup dans l’esprit comme un
songe enchanteur prêt à se réaliser.
Elle répéta :
– Quand ça m’enlèverez-vous ?
Il répondit très bas :
– Mais… ce soir… cette nuit.
Elle demanda, frémissante :
– Et où irons-nous ?

– Ça, c’est mon secret. Réfléchissez à ce que

vous faites. Songez bien qu’après cette fuite vous
ne pourrez plus être que ma femme ! C’est le seul
moyen, mais il est… il est très dangereux… pour
vous.
Elle déclara :
– Je suis décidée… où vous retrouverai-je ?
– Vous pourrez sortir de l’hôtel, toute seule ?
– Oui. Je sais ouvrir la petite porte.
– Eh bien ! quand le concierge sera couché,
vers minuit, venez me rejoindre place de la
Concorde. Vous me trouverez dans un fiacre
arrêté en face du ministère de la Marine.
– J’irai.
– Bien vrai ?
– Bien vrai.
Il lui prit la main et la serra :
– Oh ! que je vous aime ! Comme vous êtes
bonne et brave ! Alors, vous ne voulez pas
épouser M. de Cazolles ?
– Oh ! non.

– Votre père s’est beaucoup fâché quand vous

avez dit non ?
– Je crois bien, il voulait me remettre au
couvent.
– Vous voyez qu’il est nécessaire d’être
énergique.
– Je le serai.
Elle regardait le vaste horizon, la tête pleine de
cette idée d’enlèvement. Elle irait plus loin que
là-bas… avec lui !… Elle serait enlevée !… Elle
était fière de ça ! Elle ne songeait guère à sa
réputation, à ce qui pouvait lui arriver d’infâme.
Le savait-elle, même ? Le soupçonnait-elle ?
Mme Walter, se retournant, cria : « Mais viens
donc, petite. Qu’est-ce que tu fais avec Bel-
Ami ? »
Ils rejoignirent les autres. On parlait des bains
de mer où on serait bientôt.
Puis on revint par Chatou pour ne pas refaire
la même route.
George ne disait plus rien. Il songeait : Donc,
si cette petite avait un peu d’audace, il allait

réussir, enfin ! Depuis trois mois, il l’enveloppait
dans l’irrésistible filet de sa tendresse. Il la
séduisait, la captivait, la conquérait. Il s’était fait
aimer par elle, comme il savait se faire aimer. Il
avait cueilli sans peine son âme légère de poupée.
Il avait obtenu d’abord qu’elle refusât M. de
Cazolles. Il venait d’obtenir qu’elle s’enfuît avec
lui. Car il n’y avait pas d’autre moyen.
Mme Walter, il le comprenait bien, ne
consentirait jamais à lui donner sa fille. Elle
l’aimait encore, elle l’aimerait toujours, avec une
violence intraitable. Il la contenait par sa froideur
calculée, mais il la sentait rongée par une passion
impuissante et vorace. Jamais il ne pourrait la
fléchir. Jamais elle n’admettrait qu’il prît
Suzanne.
Mais une fois qu’il tiendrait la petite au loin, il
traiterait de puissance à puissance, avec le père.
Pensant à tout cela, il répondait par phrases
hachées aux choses qu’on lui disait et qu’il
n’écoutait guère. Il parut revenir à lui lorsqu’il
rentra dans Paris.

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