Partie 1
Chapitre 1
C’était pendant la première semaine de novembre, la semaine oùse célèbre l’octave des morts. Durtal entra, le soir, à huitheures, à Saint-Sulpice. Il fréquentait volontiers cette égliseparce que la maîtrise y était exercée et qu’il pouvait, loin desfoules, s’y trier en paix. L’horreur de cette nef, voûtée depesants berceaux, disparaissait avec la nuit ; les bas côtésétaient souvent déserts, les lampes peu nombreuses éclairaientmal ; l’on pouvait se pouiller l’âme sans être vu, l’on étaitchez soi.
Durtal s’assit derrière le maître-autel, à gauche, sous latravée qui longe la rue de Saint-Sulpice ; les réverbères del’orgue de choeur s’allumèrent. Au loin, dans la nef presque vide,un ecclésiastique parlait en chaire. Il reconnut à la vaseline deson débit, à la graisse de son accent, un prêtre, solidementnourri, qui versait, d’habitude, sur ses auditeurs, les moinsomises des rengaines.
Pourquoi sont-ils si dénués d’éloquence ? se disait Durtal.J’ai eu la curiosité d’en écouter un grand nombre et tous sevalent. Seul, le son de leurs voix diffère. Suivant leurtempérament, les uns l’ont macéré dans le vinaigre et les autresl’ont mariné dans l’huile. Un mélange habile n’a jamais lieu. Et ilse rappelait des orateurs choyés comme des ténors, Monsabré, Didon,ces Coquelin d’église et, plus bas encore que ces produits duconservatoire catholique, la belliqueuse mazette qu’est l’abbéd’Hulst !
Après cela, reprit-il, ce sont ces médiocres-là que réclame lapoignée de dévotes qui les écoute. Si ces gargotiers d’âmes avaientdu talent, s’ils servaient à leurs pensionnaires des nourrituresfines, des essences de théologie, des coulis de prières, des sucsconcrets d’idées, ils végéteraient incompris des ouailles. C’estdonc pour le mieux, en somme. Il faut un clergé dont l’étiageconcorde avec le niveau des fidèles ; et certes, la Providencey a vigilamment pourvu.
Un piétinement de souliers, puis des chaises dérangées quicrissèrent sur les dalles l’interrompirent. Le sermon avait prisfin.
Dans un grand silence, l’orgue préluda, puis s’effaça, soutintseulement l’envolée des voix. Un chant lent, désolé, montait, le Deprofundis. Des gerbes de voix filaient sous les voûtes, fusaientavec les sons presque verts des harmonicas, avec les timbrespointus des cristaux qu’on brise.
Appuyées sur le grondement contenu de l’orgue, étayées par desbasses si creuses qu’elles semblaient comme descendues enelles-mêmes, comme souterraines, elles jaillissaient, scandant leverset De profundis clamavi ad te, Do, puis elles s’arrêtaientexténuées, laissaient tomber ainsi qu’une lourde larme la syllabefinale, mine; – et ces voix d’enfants proches de la mue reprenaientle deuxième verset du psaume Domine, exaudi vocem meam et laseconde moitié du dernier mot restait encore en suspens, mais aulieu de se détacher, de tomber à terre, de s’y écraser telle qu’unegoutte, elle semblait se redresser d’un suprême effort et darderjusqu’au ciel le cri d’angoisse de l’âme désincarnée, jetée nue, enpleurs, devant son Dieu.
Et, après une pause, l’orgue assisté de deux contrebassesmugissait, emportant dans son torrent toutes les voix, lesbarytons, les ténors et les basses, ne servant plus seulement alorsde gaines aux lames aiguës des gosses, mais sonnant découvertes,donnant à pleine gorge, et l’élan des petits soprani les perçaitquand même, les traversait, pareil à une flèche de cristal, d’untrait.
Puis une nouvelle pause ; – et dans le silence de l’église,les strophes gémissaient à nouveau, lancées, ainsi que sur untremplin, par l’orgue. En les écoutant avec attention, en tentantde les décomposer, en fermant les yeux, Durtal les voyait d’abordpresque horizontales, s’élever peu à peu, s’ériger à la fin, toutesdroites, puis vaciller en pleurant et se casser du bout.
Et soudain, à la fin du psaume, alors qu’arrivait le répons del’antienne Et lux perpetua luceat eis, les voix enfantines sedéchiraient en un cri douloureux de soie, en un sanglot affilé,tremblant sur le mot eis qui restait suspendu, dans le vide.
Ces voix d’enfants tendues jusqu’à éclater, ces voix claires etacérées mettaient dans la ténèbre du chant des blancheursd’aube ; alliant leurs sons de pure mousseline au timbreretentissant des bronzes, forant avec le jet comme en vif argent deleurs eaux les cataractes sombres des gros chantres, ellesaiguillaient les plaintes, renforçaient jusqu’à l’amertume le selardent des pleurs, mais elles insinuaient aussi une sorte decaresse tutélaire, de fraîcheur balsamique, d’aide lustrale ;elles allumaient dans l’ombre ces brèves clartés que tintent, aupetit jour, les angélus ; elles évoquaient, en devançant lesprophéties du texte, la compatissante image de la Vierge passant,aux pâles lueurs de leurs sons, dans la nuit de cette prose.
C’était incomparablement beau, ce De profundis ainsi chanté.Cette requête sublime finissant dans les sanglots au moment oùl’âme des voix allait franchir les frontières humaines tordit lesnerfs de Durtal, lui tressailla le coeur. Puis il vouluts’abstraire, s’attacher surtout au sens de la morne plainte oùl’être déchu, lamentablement, implore, en gémissant, son Dieu. Etces cris de la troisième strophe lui revenaient, ceux, oùsuppliant, désespéré, du fond de l’abîme, son Sauveur, l’homme,maintenant qu’il se sait écouté, hésite, honteux, ne sachant plusque dire. Les excuses qu’il prépara lui paraissent vaines, lesarguments qu’il ajusta lui semblent nuls et alors il balbutie : « sivous tenez compte des iniquités, Seigneur, Seigneur, qui trouveragrâce ? »
Quel malheur, se disait Durtal, que ce psaume qui chante simagnifiquement, dans ses premiers versets, le désespoir del’humanité tout entière, devienne, dans ceux qui suivent, pluspersonnel au Roi David. Je sais bien, reprit-il, qu’il fautaccepter le sens symbolique de ces plaintes, admettre que cedespote confond sa cause avec celle de Dieu, que ses adversairessont les mécréants et les impies, que lui-même préfigure, d’aprèsles docteurs de l’Eglise, la physionomie du Christ, mais, c’estégal, le souvenir de ses boulimies charnelles et les présomptueuxéloges qu’il dédie à son incorrigible peuple, rétrécissent l’empandu poème. Heureusement que la mélodie vit hors du texte, de sa viepropre, ne se confinant pas dans les débats de tribu, maiss’étendant à toute la terre, chantant l’angoisse des temps ànaître, aussi bien que celle des époques présentes et des âgesmorts.
Le De profundis avait cessé ; – après un silence, – lamaîtrise entonna un motet du dix-huitième siècle, mais Durtal nes’intéressait que médiocrement à la musique humaine dans leséglises. Ce qui lui semblait supérieur aux oeuvres les plus vantéesde la musique théâtrale ou mondaine, c’était le vieux plain-chant,cette mélodie plane et nue, tout à la fois aérienne ettombale ; c’était ce cri solennel des tristesses et altier desjoies, c’étaient ces hymnes grandioses de la foi de l’homme quisemblent sourdre dans les cathédrales, comme d’irrésistiblesgeysers, du pied même des piliers romans. Quelle musique, si ampleou si douloureuse ou si tendre qu’elle fût, valait le De profundischanté en faux-bourdon, les solennités du Magnificat, les vervesaugustes du Lauda Sion, les enthousiasmes du Salve Regina, lesdétresses du Miserere et du Stabat, les omnipotentes majestés du TeDeum? des artistes de génie s’étaient évertués à traduire lestextes sacrés : Vittoria, Josquin De Près, Palestrina, Orlando deLassus, Haendel, Bach, Haydn, avaient écrit de merveilleusespages ; souvent même, ils avaient été soulevés par l’effluencemystique, par l’émanation même du Moyen Age à jamais perdue ;et leurs oeuvres gardaient pourtant un certain apparat,demeuraient, malgré tout, orgueilleuses, en face de l’humblemagnificence, de la sobre splendeur du chant grégorien et aprèsceux-là ç’avait été fini, car les compositeurs ne croyaientplus.
Dans le moderne, l’on pouvait cependant citer quelques morceauxreligieux de Lesueur, de Wagner, de Berlioz, de César Franck, etencore sentait-on chez eux l’artiste tapi sous son oeuvre,l’artiste tenant à exhiber sa science, pensant à exalter sa gloireet par conséquent omettant Dieu. L’on se trouvait en face d’hommessupérieurs, mais d’hommes, avec leurs faiblesses, leur inaliénablevanité, la tare même de leurs sens. Dans le chant liturgique créépresque toujours anonymement au fond des cloîtres, c’était unesource extraterrestre, sans filon de péchés, sans trace d’art.C’était une surgie d’âmes déjà libérées du servage des chairs, uneexplosion de tendresses surélevées et de joies pures ; c’étaitaussi l’idiome de l’Eglise, l’Evangile musical accessible, commel’Evangile même, aux plus raffinés et aux plus humbles.
Ah ! la vraie preuve du Catholicisme, c’était cet art qu’ilavait fondé, cet art que nul n’a surpassé encore ! C’était, enpeinture et en sculpture les primitifs ; les mystiques dansles poésies et dans les proses ; en musique, c’était leplain-chant ; en architecture, c’était le roman et legothique. Et tout cela se tenait, flambait en une seule gerbe, surle même autel ; tout cela se conciliait en une touffe depensées unique : révérer, adorer, servir le Dispensateur, en luimontrant, réverbéré dans l’âme de sa créature, ainsi qu’en unfidèle miroir, le prêt encore immaculé de ses dons.
Alors, dans cet admirable Moyen Age, où l’art, allaité parl’Eglise, anticipa sur la mort, s’avança jusqu’au seuil del’éternité, jusqu’à Dieu, le concept divin et la forme célestefurent devinés, entr’ aperçus, pour la première et peut-être pourla dernière fois, par l’homme. Et ils se correspondaient, serépercutaient, d’arts en arts.
Les Vierges eurent des faces en amandes, des visages allongéscomme ces ogives que le gothique amenuisa pour distribuer unelumières ascétique, un jour virginal, dans la châsse mystérieuse deses nefs. Dans les tableaux des primitifs, le teint des saintesfemmes devient transparent comme la cire paschale et leurs cheveuxsont pâles comme les miettes dédorées des vrais encens ; leurcorsage enfantin renfle à peine, leurs fronts bombent comme leverre des custodes, leurs doigts se fusèlent, leurs corpss’élancent ainsi que de fins piliers. Leur beauté devient, enquelque sorte, liturgique. Elles semblent vivre dans le feu desverrières, empruntant aux tourbillons en flammes des rosaces laroue de leurs auréoles, les braises bleues de leurs yeux, lestisons mourants de leurs lèvres, gardant pour leurs parures lescouleurs dédaignées de leurs chairs, les dépouillant de leurslueurs, les muant, lorsqu’elles les transportent sur l’étoffe, endes tons opaques qui aident encore par leur contraste à attester laclarté séraphique du regard, la dolente candeur de la bouche queparfume, suivant le propre du temps, la senteur de lis descantiques, ou la pénitentielle odeur de la myrrhe des psaumes.
Il y eut alors entre artistes une coalition de cervelles, unefonte d’âmes. Les peintres s’associèrent dans un même idéal debeauté avec les architectes ; ils affilièrent en unindestructible accord les cathédrales et les saintes ;seulement, au rebours des usages connus, ils sertirent le bijoud’après l’écrin, modelèrent les reliques d’après la châsse.
De leur côté, les proses chantées de l’Eglise eurent de subtilesaffinités avec les toiles des Primitifs.
Les répons de Ténèbres de Vittoria ne sont-ils pas d’uneinspiration similaire, d’une altitude égale à celles duchef-d’oeuvre de Quentin Metsys, l’ensevelissement du Christ? leRegina coeli du musicien flamand Lassus n’a-t-il pas la bonne foi,l’allure candide et baroque de certaines statues de retables ou destableaux religieux du vieux Brueghel ? Enfin le miserere dumaître de chapelle de Louis xii, de Josquin de Près, n’a-t-il pas,de même que les panneaux des primitifs de la Bourgogne et desFlandres, un essor un peu patient, une simplesse filiforme un peuroide, mais n’exhale-t-il point, comme eux aussi, une saveurvraiment mystique, ne se contourne-t-il pas en une gaucherievraiment touchante ?
L’idéal de toutes ces oeuvres est le même et, par des moyensdifférents, atteint.
Quant au plain-chant, l’accord de sa mélodie avec l’architectureest certain aussi ; parfois, il se courbe ainsi que lessombres arceaux romans, surgit, ténébreux et pensif, tel que lespleins cintres. Le De profundis, par exemple, s’incurve semblable àces grands arcs qui forment l’ossature enfumée des voûtes ; ilest lent et nocturne comme eux ; il ne se tend que dansl’obscurité, ne se meut que dans la pénombre marrie descryptes.
Parfois, au contraire, le chant grégorien semble emprunter augothique ses lobes fleuris, ses flèches déchiquetées, ses rouets degaze, ses trémies de dentelles, ses guipures légères et ténuescomme des voix d’enfants. Alors il passe d’un extrême à l’autre, del’ampleur des détresses à l’infini des joies. D’autres fois encore,la musique plane et la musique chrétienne qu’elle enfanta se plientde même que la sculpture à la gaieté du peuple ; elless’associent aux allégresses ingénues, aux rires sculptés des vieuxporches ; elles prennent ainsi que dans le chant de la Noël,lAdeste fideles, et dans l’hymne pascal lO filii et filiae, lerythme populacier des foules ; elles se font petites etfamilières telles que les Evangiles, se soumettent aux humblessouhaits des pauvres, et leur prêtant un air de fête facile àretenir, un véhicule mélodique qui les emporte en de pures régionsoù ces âmes naïves s’ébattent aux pieds indulgents du Christ.
Créé par l’Eglise, élevé par elle, dans les psallettes du MoyenAge, le plain-chant est la paraphrase aérienne et mouvante del’immobile structure des cathédrales ; il est l’interprétationimmatérielle et fluide des toiles des primitifs ; il est latraduction ailée et il est aussi la stricte et la flexible étole deces proses latines qu’édifièrent les moines, exhaussés, jadis, horsdes temps, dans des cloîtres.
Il est maintenant altéré et décousu, vainement dominé par lefracas des orgues, et il est chanté Dieu sait comme !
La plupart des maîtrises, lorsqu’elles l’entonnent, se plaisentà simuler les borborygmes qui gargouillent dans les conduitesd’eaux ; d’autres se délectent à imiter le grincement descrécelles, le hiement des poulies, le cri des grues ; malgrétout, son imperméable beauté subsiste, sourd quand même de cesmeuglements égarés de chantres.
Le silence subit de l’église dispersa Durtal. Il se leva,regarda autour de lui ; dans son coin, personne, sinon deuxpauvresses endormies, les pieds sur des barreaux de chaises, latête sur leurs genoux. En se penchant un peu, il aperçut en l’air,dans une chapelle noire, le rubis d’une veilleuse brûlant dans unverre rouge ; aucun bruit, sauf le pas militaire d’un suisse,faisant sa ronde, au loin.
Durtal se rassit ; la douceur de cette solitudequ’aromatisait le parfum des cires mêlé aux souvenirs déjàlointains à cette heure des fumées d’encens, s’évanouit d’un coup.Aux premiers accords plaqués sur l’orgue, Durtal reconnut le Diesirae, l’hymne désespérée du Moyen Age ; instinctivement, ilbaissa le front et écouta.
Ce n’était plus, ainsi que dans le De profundis, une suppliquehumble, une souffrance qui se croit entendue, qui discerne pourcheminer dans sa nuit un sentier de lueurs ; ce n’était plusla prière qui conserve assez d’espoir pour ne pas trembler ;c’était le cri de la désolation absolue et de l’effroi.
Et, en effet, la colère divine soufflait en tempête dans cesstrophes. Elles semblaient s’adresser moins au Dieu de miséricorde,à l’exorable Fils qu’à l’inflexible Père, à Celui que l’AncienTestament nous montre, bouleversé de fureur, mal apaisé par lesfumigations des bûchers, par les incompréhensibles attraits desholocaustes. Dans ce chant, il se dressait, plus farouche encore,car il menaçait d’affoler les eaux, de fracasser les monts,d’éventrer, à coups de foudre, les océans du ciel. Et la terreépouvantée criait de peur.
C’était une voix cristalline, une voix claire d’enfant quiclamait dans le silence de la nef l’annonce des cataclysmes ;et après elle, la maîtrise chantait de nouvelles strophes oùl’implacable Juge venait, dans les éclats déchirants destrompettes, purifier par le feu la sanie du monde.
Puis, à son tour, une basse profonde, voûtée, comme issue descaveaux de l’église, soulignait l’horreur de ces prophéties,aggravait la stupeur de ces menaces ; et après une courtereprise du choeur, un alto les répétait, les détaillait encore etalors que l’effrayant poème avait épuisé le récit des châtiments etdes peines, dans le timbre suraigu, dans le fausset d’un petitgarçon, le nom de Jésus passait et c’était une éclaircie dans cettetrombe ; l’univers haletant criait grâce, rappelait, partoutes les voix de la maîtrise, les miséricordes infinies duSauveur et ses pardons, le conjurait de l’absoudre, comme jadis ilépargna le larron pénitent et la Madeleine.
Mais, dans la même mélodie désolée et têtue, la tempêtesévissait à nouveau, noyait de ses lames les plages entrevues duciel, et les solos continuaient, découragés, coupés par lesrentrées éplorées du choeur, incarnant tout à tour, avec ladiversité des voix, les conditions spéciales des hontes, les étatsparticuliers des transes, les âges différents des pleurs.
A la fin, alors que mêlées encore et confondues, ces voixavaient charrié, sur les grandes eaux de l’orgue, toutes les épavesdes douleurs humaines, toutes les bouées des prières et des larmes,elles retombaient exténuées, paralysées par l’épouvante,gémissaient en des soupirs d’enfant qui se cache la face,balbutiaient le dona eis requiem, terminaient, épuisées, par unAmen si plaintif qu’il expirait ainsi qu’une haleine, au dessus dessanglots de l’orgue.
Quel homme avait pu imaginer de telles désespérances, rêver à detels désastres ? Et Durtal se répondait : personne.
Le fait est que l’on s’était vainement ingénié à découvrirl’auteur de cette musique et de cette prose. On les avaitattribuées à Frangipani, à Thomas de Celano, à saint Bernard, à untas d’autres, et elles demeuraient anonymes, simplement formées parles alluvions douloureuses des temps. Le Dies irae semblait êtretout d’abord tombé, ainsi qu’une semence de désolation, dans lesâmes éperdues du onzième siècle ; il y avait germé, puislentement poussé, nourri par la sève des angoisses, arrosé par lapluie des larmes. Il avait été enfin taillé lorsqu’il avait parumûr et il avait été trop ébranché peut-être, car dans l’un despremiers textes que l’on connaît, une strophe, depuis disparue,évoquait la magnifique et barbare image de la terre qui tournait encrachant des flammes, tandis que les constellations volaient enéclats, que le ciel se ployait en deux comme un livre !
Tout cela n’empêche, conclut Durtal, que ces tercets tramésd’ombre et de froid, frappés de rimes se répercutant en de durséchos, que cette musique de toile rude qui enrobe les phrases tellequ’un suaire et dessine les contours rigides de l’oeuvre ne soientadmirables ! – et pourtant ce chant qui étreint, qui rend avectant d’énergie l’ampleur de cette prose, cette période mélodiquequi parvient, tout en ne variant pas, tout en restant la même, àexprimer tour à tour la prière et l’effroi, m’ émeut, me poignemoins que le De profundis qui n’a cependant ni cette grandioseenvergure, ni ce cri déchirant d’art.
Mais, chanté en faux-bourdon, ce psaume est terreux etsuffoquant. Il sort du fond même des sépulcres, tandis que le Diesirae ne jaillit que du seuil des tombes. L’un est la voix même dutrépassé, l’autre celles des vivants qui l’enterrent, et le mortpleure, mais reprend un peu de courage, quand déjà ceux quil’ensevelissent désespèrent.
En fin de compte, je préfère le texte du Dies irae à celui du Deprofundis, et la mélodie du De profundis à celle du Dies irae. Ilest vrai de dire aussi que cette dernière prose est modernisée,chantée théâtralement ici, sans l’imposante et nécessaire marched’un unisson, conclut Durtal.
Cette fois, par exemple, c’est dénué d’intérêt, reprit-il,sortant de ses réflexions, pour écouter, pendant une seconde lemorceau de musique moderne que dévidait maintenant la maîtrise.Ah ! Qui donc se décidera à proscrire cette mystiqueégrillarde, ces fonts à l’eau de bidet qu’inventa Gounod ? Ildevrait y avoir vraiment des pénalités surprenantes pour lesmaîtres de chapelle qui admettent l’onanisme musical dans leséglises ! C’est, comme ce matin à la Madeleine où j’assistaispar hasard aux interminables funérailles d’un vieux banquier ;on joua une marche guerrière avec accompagnement de violoncelles etde violons, de tubas et de timbres, une marche héroïque et mondainepour saluer le départ en décomposition d’un financier ! …c’est réellement absurde ! – et, sans plus écouter la musiquede Saint-Sulpice, Durtal se transféra, en pensée, à la Madeleine,et repartit, à fond de train, dans ses rêveries.
En vérité, se dit-il, le clergé assimile Jésus à un touriste,lorsqu’il l’invite, chaque jour, à descendre dans cette église dontl’extérieur n’est surmonté d’aucune croix et dont l’intérieurressemble au grand salon d’un Continental ou d’un Louvre. Maiscomment faire comprendre à des prêtres que la laideur est sacrilègeet que rien n’égale l’effrayant péché de ce bout-ci, bout-là deromain et de grec, de ces peintures d’octogénaires, de ce plafondplat et ocellé d’oeils-de-boeuf d’où coulent, par tous les temps,les lueurs avariées des jours de pluie, de ce futile autel quesurmonte une ronde d’anges qui, prudemment éperdus, dansent, enl’honneur de la Vierge, un immobile rigaudon de marbre ?
Et pourtant, à la Madeleine, aux heures d’enterrement, lorsquela porte s’ouvre et que le mort s’avance dans une trouée de jour,tout change. Comme un antiseptique supraterrestre, comme un thymolextrahumain, la liturgie épure, désinfecte la laideur impie de ceslieux.
Et, recensant ses souvenirs du matin, Durtal revit, en fermantles yeux, au fond de l’abside en hémicycle, le défilé des robesrouges et noires, des surplis blancs, qui se rejoignaient devantl’autel, descendaient ensemble les marches, s’acheminaient, mêlésjusqu’au catafalque, puis, là, se redivisaient encore, en lelongeant, et se rejoignaient, se confondant à nouveau, dans lagrande allée bordée de chaises.
Cette procession lente et muette, précédée par d’incomparablessuisses, vêtus de deuil, avec l’épée en verrouil et une épaulettede général en jais, s’avançait, la croix en tête, au-devant ducadavre couché sur des tréteaux et, de loin, dans cette cohue delueurs tombées du toit et de feux allumés autour du catafalque etsur l’autel, le blanc des cierges disparaissait et les prêtres quiles portaient semblaient marcher, la main vide et levée, comme pourdésigner les étoiles qui les accompagnaient, en scintillantau-dessus de leurs têtes.
Puis, quand la bière fut entourée par le clergé, le De profundiséclata, du fond du sanctuaire, entonné par d’invisibleschantres.
– Ça, c’était bien, se dit Durtal. A la Madeleine, les voix desenfants sont aigres et frêles et les basses sont mal décantées etsont blettes ; nous sommes évidemment loin de la maîtrise deSaint-Sulpice, mais c’était quand même superbe ; puis quelmoment que celui de la communion du prêtre, lorsque, sortant tout àcoup des mugissements du choeur, la voix du ténor lance au dessusdu cadavre la magnifique antienne du plain-chant :
Requiem aeternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceateis.
Il semble qu’après toutes les lamentations du De profundis et duDies irae, la présence de Dieu qui vient, là, sur l’autel, apporteun soulagement et légitime la confiante et solennelle fierté decette phrase mélodique qui invoque alors le Christ sans alarmes etsans pleurs.
La messe se termine, le célébrant disparaît et, de même qu’aumoment où le mort entra, le clergé, précédé par les suisses,s’avance vers le cadavre, et, dans le cercle enflammé des cierges,un prêtre en chape profère les puissantes prières des absoutes.
Alors, la liturgie se hausse, devient plus admirable encore.Médiatrice entre le coupable et le Juge, l’Eglise, par la bouche deson prêtre, adjure le Seigneur de pardonner à la pauvre âme : Nonintres in judicium cum servo tuo, Domine… ; puis, après l’Amen,lancé par l’orgue et toute la maîtrise, une voix se lève dans lesilence et parle au nom du mort :
Libera me…
Et le choeur continue le vieux chant du dixième siècle. Ainsique dans le Dies irae qui s’appropria des fragments de cesplaintes, le Jugement dernier flamboie et d’impitoyables réponsattestent au trépassé la véracité de ses trances, lui confirmentqu’à la chute des temps, le Juge viendra, dans le hourra desfoudres, châtier le monde.
Et le prêtre fait à grands pas le tour du catafalque, le brodede perles d’eau bénite, l’encense, abrite la pauvre âme qui pleure,la console, la prend contre lui, la couvre, en quelque sorte, de sachape et il intervient encore pour qu’après tant de fatigues et depeines, le Seigneur permette à la malheureuse de dormir, loin desbruits de la terre, dans un repos sans fin.
Ah ! jamais, dans aucune religion, un rôle plus charitable,une mission plus auguste, ne fut réservé à un homme. Elevéau-dessus de l’humanité tout entière par la consécration, presquedéifié par le sacerdoce, le prêtre pouvait, alors que la terregémissait ou se taisait, s’avancer au bord de l’abîme et intercéderpour l’être que l’Eglise avait ondoyé, étant enfant, et qui l’avaitsans doute oubliée depuis, et qui l’avait peut-être même persécutéejusqu’à sa mort.
Et l’Eglise ne défaillait point dans cette tâche. Devant cetteboue de chairs, tassée dans une caisse, elle pensait à la voirie del’âme et s’écriait : « Seigneur, des portes de l’enfer,arrachez-la » ; mais, à la fin de l’absoute, au moment où lecortège tournait le dos et s’acheminait vers la sacristie, ellesemblait, elle aussi, inquiète. Recensant peut-être, en uneseconde, les méfaits commis pendant son existence par ce cadavre,elle paraissait douter que ses suppliques fussent admises, et cedoute, que ses paroles n’avouaient point, passait dans l’intonationdu dernier amen, murmuré à la Madeleine par des voix d’enfants.
Timide et lointain, doux et plaintif, cet amen disait : nousavons fait ce que nous pouvions, mais… mais… Et, dans le funèbresilence que laissait ce départ du clergé quittant la nef, l’ignobleréalité demeurait seule de la coque vide, enlevée à bras d’hommes,jetée dans une voiture, ainsi que ces rebuts de boucherie qu’onemporte, le matin, pour les saponifier dans les fondoirs.
Quand on évoque, en face de ces douloureuses oraisons, de ceséloquentes absoutes, une messe de mariage, comme cela change !continua Durtal. Là, l’Eglise est désarmée et sa liturgie musicaleest quasi nulle. Il faut bien alors qu’elle joue les marchesnuptiales des Mendelssohn, qu’elle emprunte aux auteurs profanes lagaieté de leurs chants pour célébrer la brève et la vaine joie descorps. Se figure-t-on-et cela se fait pourtant-le cantique de laVierge servant à magnifier l’impatiente allégresse d’une jeunefille qui attend qu’un monsieur l’entame, le soir même, après unrepas ? S’imagine-t-on le te deum chantant la béatitude d’unhomme qui va forcer sur un lit une femme qu’il épouse parce qu’iln’a pas découvert d’autres moyens de lui voler sa dot ?
Loin de ce fermage infamant des chairs, le plain-chant demeureparqué dans ses antiphonaires, comme le moine dans soncloître ; et quand il en sort, c’est pour faire jaillir devantle Christ la gerbe des douleurs et des peines. Il les condense etles résume en d’admirables plaintes et si, las d’implorer, iladore, alors ses élans glorifient les événements éternels, lesRameaux et les Pâques, les Pentecôtes et les Ascensions, lesEpiphanies et les Noëls ; alors, il déborde d’une joie simagnifique, qu’il bondit hors des mondes, exubère, en extase, auxpieds d’un Dieu !
Quant aux cérémonies mêmes de l’enterrement, elles ne sont plusaujourd’hui qu’un train-train fructueux, qu’une routine officielle,qu’un treuil d’oraisons qu’on tourne, machinalement, sans ypenser.
L’organiste songe à sa famille et rumine ses ennuis pendantqu’il joue ; l’homme qui pompe l’air et le refoule dans lestuyaux pense au demi-setier qui tarira ses sueurs ; les ténorset les basses soignent leurs effets, se mirent dans l’eau plus oumoins ridée de leurs voix ; les enfants de la maîtrise rêventd’aller galopiner, après la messe ; d’ailleurs, ni les uns, niles autres, ne comprennent un mot du latin qu’ils chantent etqu’ils abrègent, du reste, ainsi que dans le Dies irae dont ilssuppriment une partie des strophes.
De son côté, la bedeaudaille suppute les fonds que le trépassérapporte et le prêtre même, excédé par ces prières qu’il a tantlues et pressé par l’heure du repas, expédie l’office, priemécaniquement du bout des lèvres, tandis que les assistants onthâte, eux aussi, que la messe, qu’ils n’ont pas écoutée d’ailleurs,s’achève pour serrer la main des parents et quitter le mort.
C’est une inattention absolue, un ennui profond. Et pourtant,c’est effrayant ce qui est là, sur des tréteaux, ce qui attend là,dans l’église ; car enfin, c’est l’étable vide, à jamaisabandonnée, du corps ; et c’est cette étable même quis’effondre. Du purin qui fétide, des gaz qui émigrent, de la viandequi tourne, c’est tout ce qui reste !
Et l’âme, maintenant que la vie n’est plus et que toutcommence ? Personne n’y songe ; pas même la famille,énervée par la longueur de l’office, absorbée dans son chagrin etqui ne regrette, en somme, que la présence visible de l’êtrequ’elle a perdu, personne, excepté moi, se disait Durtal, etquelques curieux qui s’unissent, terrifiés, au Dies irae et auLibera dont ils comprennent et la langue et le sens !
Alors, par le son extérieur des mots, sans l’aide durecueillement, sans l’appui même de la réflexion, l’Egliseagit.
Et c’est là le miracle de sa liturgie, le pouvoir de son verbe,le prodige toujours renaissant des paroles créées par des tempsrévolus, des oraisons apprêtées par des siècles morts ! Tout apassé ; rien de ce qui fut surélevé dans les âges abolis nesubsiste. Et ces proses demeurées intactes, criées par des voixindifférentes et projetées de coeurs nuls, intercèdent, gémissent,implorent, efficacement, quand même, par leur force virtuelle, parleur vertu talismanique, par leur inaliénable beauté, par lacertitude toute-puissante de leur foi. Et c’est le Moyen Age quinous les légua pour nous aider à sauver, s’il se peut, l’âme dumufle moderne, du mufle mort !
A l’heure actuelle, conclut Durtal, il ne reste de propre àParis que les cérémonies presque similaires des prises d’habit etdes enterrements. Le malheur, c’est que, lorsqu’il s’agit d’unsomptueux cadavre, les pompes funèbres sévissent.
Elles sortent alors un mobilier à faire frémir, des statuesargentées de Vierges d’un goût atroce, des cuvettes de zinc danslesquelles flambent des bols de punch vert, des candélabres enfer-blanc, supportant au bout d’une tige qui ressemble à un canondressé, la gueule en l’air, des araignées renversées sur le dos etdont les pattes emmanchées de bougies brûlent, toute unequincaillerie funéraire du temps du premier Empire, frappée enrelief de patères, de feuilles d’acanthe, de sabliers ailés, delosanges et de grecques ! – Le malheur aussi, c’est que, pourrehausser le misérable apparat de ces fêtes, l’on joue du Massenetet du Dubois, du Benjamin Godard et du Widor, ou pis encore, dubastringue de sacristie, de la mystique de beuglant, comme lesfemmes affiliées aux confréries du mois de mai enchantent !
Et puis, hélas ! L’on n’entend plus les tempêtes desgrandes orgues et les majestés douloureuses du plain-chant, qu’auxconvois des détenteurs ; pour les pauvres, rien-ni maîtrise,ni orgue-quelques poignées d’oraisons ; trois coups de pinceautrempé dans un bénitier et c’est un mort de plus sur lequel ilpleut et qu’on enlève ! L’Eglise sait pourtant que la charognedu riche purule autant que celle du pauvre et que son âme puedavantage encore ; mais elle brocante les indulgences etbazarde les messes ; elle est, elle aussi, ravagée par l’appâtdu lucre !
Il ne faut pas cependant que je pense trop de mal des crevésopulents, fit Durtal, après un silence de réflexions ; carenfin, c’est grâce à eux que je puis écouter l’admirable liturgiedes funérailles ; ces gens qui n’ont peut-être fait aucunbien, pendant leur vie, font, au moins, sans le savoir, cettecharité, à quelques-uns, après leur mort.
Un brouhaha le ramena à Saint-Sulpice ; la maîtrisepartait ; l’église allait se clore. J’aurais bien dû tâcher deprier, se dit-il ; cela eût mieux valu que de rêvasser dans levide ainsi sur une chaise ; mais prier ? Je n’en ai pasle désir ; je suis hanté par le catholicisme, grisé par sonatmosphère d’encens et de cire, je rôde autour de lui, touchéjusqu’aux larmes par ses prières, pressuré jusqu’aux moelles parses psalmodies et par ses chants. Je suis bien dégoûté de ma vie,bien las de moi, mais de là à mener une autre existence il y aloin ! Et puis… et puis… si je suis perturbé dans leschapelles, je redeviens inému et sec dès que j’en sors. Au fond, sedit-il, en se levant et en suivant les quelques personnes qui sedirigeaient, rabattues par le suisse vers une porte, au fond, j’aile coeur racorni et fumé par les noces, je ne suis bon à rien.
