La maison du péril AGATHA CHRISTIE

— Voulez-vous, Mademoiselle, m’entretenir de ces accidents ?

— Volontiers, mais ils sont de la plus plate banalité. Un tableau, pendu à la tête de mon lit, se décrocha au milieu de la nuit. Par bonheur, je venais de me lever pour fermer une porte qui battait et m’empêchait de dormir. Si j’avais été couchée, par son poids ce tableau m’aurait tuée. Voici pour le premier épisode.

— Contez-nous le second, je vous en prie.

— Celui-ci est encore plus banal. Pour aller me baigner, j’emprunte un sentier tortueux qui conduit de la falaise à la mer. Un jour, au moment où j’arrivais au rocher qui surplombe ce chemin, une énorme pierre se détacha au-dessus de moi et dévala à toute vitesse, me manquant d’un cheveu.

« Le troisième est d’un ordre tout différent. Les freins de ma voiture fonctionnaient mal. Le mécanicien m’en expliqua les raisons, mais je n’y compris rien. Toujours est-il que si j’avais tenté de descendre la côte, je n’aurais pu m’arrêter : une catastrophe en serait résultée et j’y aurais laissé ma vie. Grâce à mon éternelle étourderie, je dus faire demi-tour pour revenir réparer un oubli et je m’en tirai par une bénigne collision avec la haie de lauriers.

— Vous ne vous rappelez pas la cause du mauvais fonctionnement de vos freins ?

— Non, mais le patron du garage Mott vous le dira. Il s’agissait, je crois, d’une simple pièce dévissée. Je me demandai si le petit garçon d’Ellen (ma dame de compagnie qui vous a reçus) n’y avait pas touché. La mère s’assura que non. Après tout, peut-être quelque chose s’est détraqué tout seul, quoi qu’en pense Mott.

— Où est votre garage, Mademoiselle ?

— De l’autre côté de la maison.

— Est-il toujours fermé à clef ?

Nick ouvrit de grands yeux pleins de surprise.

— Mais non, bien sûr que non !

— N’importe qui peut donc tripoter votre voiture, sans être vu ?

— Oui, mais c’est une hypothèse tellement invraisemblable !

— Non, Mademoiselle, nullement invraisemblable. Vous ne saisissez pas. Vous courez un grave danger, un très grave danger, c’est moi qui vous l’assure, mais vous ignorez sans doute qui je suis ?

— Oui, répondit Nick, très émue.

— Je suis Hercule Poirot.

— Ah ! dit Nick, d’un ton peu convaincu.

— Vous connaissez mon nom ?

— Certainement.

Elle eut un petit mouvement de gêne et dans ses yeux apparut une lueur d’inquiétude. Poirot, qui l’observait, s’en aperçut et, lui demanda :

— Je vous intimide à ce point ? Cela provient, probablement, de ce que vous n’avez pas lu mes livres.

— Euh ! C’est-à-dire pas tous, mais votre nom ne m’est pas inconnu.

— Mademoiselle, vous êtes une jolie petite menteuse. (J’eus un soubresaut, me souvenant de notre conversation au Majestic, après le déjeuner.) J’oubliais… Mademoiselle… vous n’êtes qu’une enfant et vous n’avez jamais entendu parler de moi. La réputation se perd vite, mon ami ici présent va vous renseigner sur mon compte.

Nick me lança un coup d’œil pendant que, très embarrassé, je m’éclaircissais la voix.

— M. Poirot est… euh… était un… grand détective, débutai-je.

— Ah ! mon cher ami ! s’écria Poirot, est-ce là tout ce que vous trouvez à dire ? Allons, dites à Mademoiselle que je suis un détective unique, inégalé et inégalable.

— Eh bien ! à présent, c’est chose faite, déclarai-je froidement, vous l’avez renseignée vous-même !

— Oui, mais il est toujours plus agréable de ménager sa propre modestie et de laisser aux autres le soin de chanter vos louanges.

— À quoi bon posséder un chien s’il faut aboyer à sa place ? jeta Nick en plaisantant. À propos, qui est le chien ? Le docteur Watson, sans doute ?

— Mon nom est Hastings, rectifiai-je, légèrement vexé.

— Où eut lieu la bataille de 1066[1] ! continua Nick. Qui ose prétendre que j’ignore mon histoire ? Quelqu’un voudrait me tuer ? Ce complot me passionnerait, mais j’ai peine à y croire. Ces histoires-là n’existent que dans les romans. M. Poirot ressemble à un chirurgien qui a découvert une opération ou à un médecin qui a inventé une maladie et souhaite en voir l’humanité entière accablée !

— Allons ! Soyez sérieuse ! tonitrua Poirot. Vous autres, jeunesses d’aujourd’hui, ne croyez plus à rien. Quelle bonne farce, hein, Mademoiselle, si on avait ramassé votre adorable petit corps dans le jardin de l’hôtel, avec dans la tête, la balle qui s’est heureusement logée dans votre chapeau. Vous n’auriez pas eu l’occasion de rire, alors…

— Des rires célestes eussent, en ce cas, égayé une prochaine séance de spiritisme, répondit Nick. Maintenant, Monsieur Poirot, trêve de plaisanteries. Tout ce que vous me dites est fort aimable, mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit tout bonnement d’accidents.

— Vous êtes têtue en diable !

— Précisément, c’est de là que je tiens mon nom[2]. D’après la légende, mon grand-père aurait vendu son âme au Malin, et tout le monde le baptisa « vieux Nick ». C’était, paraît-il, un fripon, mais plein d’esprit. Je l’adorais et le suivais pas à pas. Voilà pourquoi l’on nous nomma le vieux Nick et la jeune Nick. En réalité, je m’appelle Magdala.

— Ce nom sort du commun.

— C’est en quelque sorte un nom de famille, car il y eut de nombreuses Magdala chez les Buckley. En voici une, par exemple, dit-elle en nous désignant un tableau pendu au mur.

— Ah ! dit Poirot.

Puis observant un autre portrait posé au-dessus de la cheminée, il poursuivit :

— Ce Monsieur serait-il votre grand-père, Mademoiselle ?

— Oui. N’est-ce pas que ce portrait est remarquable ? Jim Lazarus m’en a offert un bon prix, mais je ne veux pas m’en séparer. J’aime trop le « vieux Nick ».

— Ah ! s’exclama Poirot.

Et après un court silence :

— Si vous le voulez bien, revenons à nos moutons. Mademoiselle, je vous en supplie, ne plaisantons pas. Vous courez un grave danger. Aujourd’hui même, quelqu’un a tiré sur vous avec un revolver Mauser.

— Un revolver Mauser ?

Nick demeura interdite.

— Pourquoi cette surprise ? Connaissez-vous quelqu’un qui en détienne un ?

Elle sourit.

— Oui… moi-même.

— Vous-même ?

— Il appartenait à mon père, qui le rapporta de la guerre, et depuis je l’ai toujours vu traîner, çà et là. L’autre jour, il se trouvait dans ce tiroir.

Elle désignait un bureau ancien. Comme sous l’impulsion d’une pensée subite, elle traversa la pièce et ouvrit le tiroir. Son visage devint blême et, d’une voix tremblante, elle s’écria :

— Oh !… il n’y est plus !

CHAPITRE III

DES ACCIDENTS

Dès lors, la conversation prit un ton différent. Jusque-là, plusieurs causes avaient mis Poirot et la jeune fille en opposition. L’abîme des années les séparait, la réputation de Poirot signifiait peu de chose à Nick qui appartenait à cette génération à laquelle seuls importent les grands noms du jour. Les avertissements que lui prodiguait mon ami restaient lettre morte pour elle. Poirot lui faisait l’effet d’un vieil étranger, plutôt burlesque, à l’esprit curieusement mélodramatique.

Cette attitude déconcertait le fameux détective et blessait son amour-propre. Selon lui, le monde entier connaissait Hercule Poirot et voici que quelqu’un osait l’ignorer ! Ce fait ne pouvait que l’aider à arriver à ses fins.

Néanmoins, la disparition du revolver allait ouvrir une phase nouvelle, Nick cessant de considérer l’affaire comme une aimable plaisanterie, encore qu’elle fût incapable de lui accorder tout le sérieux qu’elle méritait.

Elle revint s’asseoir sur le bras d’un fauteuil et murmura :

— Tout cela est, en effet, assez mystérieux.

Poirot se tourna brusquement de mon côté :

— Vous souvenez-vous, Hastings, de ma petite idée de tout à l’heure ? Eh bien, elle était justifiée ! Supposez qu’on ait découvert le corps de Mademoiselle dans le jardin de l’hôtel ? Que se serait-il passé ? Étant donné la solitude de cet endroit, on ne se serait aperçu du drame qu’après plusieurs heures, et comme par hasard on aurait ramassé l’arme à ses côtés, cette brave Mrs Ellen l’aurait identifiée et la mort de Miss Buckley eût été attribuée à des chagrins intimes ou à une dépression nerveuse.

— C’est vrai, reconnut Nick, j’ai été abominablement tourmentée depuis quelque temps, et tout le monde me prétend nerveuse…

— … Tout eût plaidé en faveur du suicide, d’autant plus qu’on eût relevé vos empreintes sur le revolver !

— Que cela est donc amusant ! s’écria-t-elle.

Cependant, à l’intonation de sa voix, il me fut agréable de constater que Nick était loin de s’amuser. Poirot, d’ailleurs, interpréta cette exclamation comme il convenait.

— N’est-ce pas, Mademoiselle ? Toutefois, prenez garde : le moment est grave ; nous avons assez de quatre échecs ; la cinquième tentative pourrait fort bien tourner au tragique.

— Faites avancer le corbillard ! plaisanta Nick à voix basse.

— Inutile, Mademoiselle, nous sommes ici, mon ami et moi, pour parer à une telle éventualité !

Le « nous » de Poirot m’alla droit au cœur, il entre si peu dans ses habitudes de tenir compte de mon existence !

— Oui, ajoutai-je, ne vous alarmez pas outre mesure, Miss Nick, nous sommes là pour vous protéger.

— Combien je vous suis reconnaissante ! repartit la jeune fille. Convenez cependant avec moi que l’aventure ne manque pas de pittoresque et d’émotion.

Malgré l’attitude dégagée qu’elle affectait, je décelai un certain trouble dans son regard.

— L’essentiel, dit Poirot, est de procéder sans retard à un petit interrogatoire.

S’étant confortablement calé dans son fauteuil, il observa Nick d’un air paternel.

— Permettez d’abord, Mademoiselle, que je vous pose une question conventionnelle : vous connaissez-vous des ennemis ?

Nick hocha la tête comme pour manifester un regret :

— Je crains bien que non, dit-elle en manière d’excuse.

— Dans ce cas, écartons ce facteur.

Puis, à la façon du détective de roman ou de cinéma, il poursuivit :

— À qui pourrait profiter votre disparition ?

— Je n’en sais rien, avoua Nick. Voilà pourquoi tout cela me paraît si dénué de sens. Il y a bien cette vieille masure, dont le toit fuit comme une passoire, mais elle est hypothéquée au-delà de sa valeur ; d’autre part, je ne suppose point que la falaise sur laquelle nous nous trouvons recèle un trésor ou une mine de charbon !

— Vous dites que la propriété est hypothéquée ?

— Oui, à mon corps défendant. À deux reprises, il m’a fallu acquitter des droits de succession : d’abord, lors du décès de mon grand-père, voilà six ans, puis à la mort de mon frère. Ce fut l’écroulement de ma petite fortune.

— Et votre père ?

— Il revint mutilé de la guerre, puis contracta une pneumonie dont il succomba en 1919. Ma mère mourut alors que j’étais en bas âge. Je vécus ici avec mon grand-père. Lui et papa ne s’entendaient guère (et pour cause). Mon père me confia à ses soins et s’en alla à travers le monde. Mon frère Gerald ne sympathisait pas non plus avec grand-père et sans doute ne me serais-je pas davantage entendue avec lui si j’eusse été un garçon. Le fait d’être une fille me sauva. Grand-père se plaisait à dire que seule je chassais de race et que j’avais, en particulier, hérité de son esprit.

Elle poursuivit en riant :

— C’était un vieux drôle, incroyablement veinard. Dans la région, on prétendait que tout ce qu’il touchait se transformait en or. En vérité, il avait la passion du jeu et il perdit tout ce qu’il possédait. À sa mort, il ne laissa pour ainsi dire rien, hormis cette propriété ; à cette époque, j’avais seize ans et Gerald vingt-deux. Mon frère trouva la mort dans un accident d’automobile, il y a trois ans, et voilà comment cette maison m’échut.

— Et après vous, Mademoiselle ?… Qui est votre parent le plus proche ?

— Mon cousin Charles Vyse, qui est avocat dans ce pays. C’est un homme excellent et capable, mais ennuyeux au possible. Il s’efforce de bien me conseiller et de refréner mes goûts extravagants.

— Est-ce lui qui gère vos intérêts ?

— Oui, bien que le mot soit trop important pour le peu qui reste à gérer ! Il se chargea de l’hypothèque et me procura un locataire pour le pavillon.

— Ah ! le pavillon, j’allais vous en parler. Il est loué, dites-vous ?

— Oui, à des Australiens du nom de Croft. Ce sont des gens extrêmement aimables, voire un peu tyranniques dans leur affection. À tout bout de champ, ils m’apportent tantôt des brins de céleri, des petits pois précoces et d’autres cadeaux du même acabit. Mon indifférence pour le jardinage les scandalise outrageusement. À vrai dire, ce sont des raseurs, surtout lui, dont l’amitié est facilement débordante. Quant à elle, c’est une pauvre infirme, étendue du matin au soir. Tout cela est secondaire : l’essentiel est qu’ils paient le loyer.

— Depuis quand habitent-ils ici ?

— Environ six mois.

— À propos, votre cousin est-il du côté de votre père, ou de votre mère ?

— De ma mère, qui s’appelait Amy Vyse.

— Outre ce cousin, avez-vous d’autres parents ?

— Oui, des cousins éloignés, dans le Yorkshire, des Buckley.

— Et c’est tout ?

— Oui.

— Comme vous devez vous sentir seule !

Nick le regarda, étonnée :

— Seule ? Quelle drôle d’idée ! Je viens rarement ici et vis la plupart du temps à Londres. En général, les parents sont bien empoisonnants, avec leur manie de fourrer toujours leur nez dans vos affaires : rien ne vaut d’être libre.

— Je ne vous contredirai pas, je vois que vous êtes moderne, Mademoiselle. Maintenant, parlons de votre domesticité.

— Quel nom pompeux ! Ellen et son mari, qui s’occupent du jardin (assez mal d’ailleurs), constituent ma « domesticité ». Je les paie très peu du fait que je les autorise à vivre ici avec leur enfant. Ellen me suffit amplement, et si j’ai une réception, nous nous arrangeons pour trouver un extra qui l’aide ; ce sera le cas lundi prochain, à l’occasion de la « semaine des régates ».

— Lundi ?… Et nous sommes aujourd’hui samedi… très bien. Maintenant, parlez-moi un peu de vos amis… ceux avec qui vous déjeuniez aujourd’hui, par exemple ?

— Ma foi, Freddie Rice, la jolie personne que vous avez vue, est ma meilleure amie. Elle n’a pas eu de chance ; mariée à une brute, qui s’enivrait et prenait des stupéfiants, elle dut le quitter voilà un ou deux ans. Depuis, elle vogue en dérive un peu de tous côtés. J’eusse préféré la voir obtenir le divorce et épouser Jim Lazarus.

— Lazarus ? L’antiquaire de Bond Street ?

— Oui. Jim est fils unique. Il roule sur l’or, cela va sans dire. Avez-vous remarqué sa voiture ? C’est un Juif, mais pas moins sympathique pour autant et il adore Freddie, avec qui il fait de nombreux voyages. Ils sont actuellement au Majestic pour le week-end et compteront parmi mes invités lundi.

— Qu’est devenu le mari de Mrs Rice ?

— Personne ne sait où il est, ce qui complique la situation de Freddie. Il est impossible de divorcer lorsqu’on ignore où se trouve l’un des conjoints.

— Évidemment !

— Pauvre Freddie ! poursuivit tristement Nick, elle n’a pas de veine. À un moment donné, tout semblait se rafistoler avec son mari. Elle lui exposa ses intentions, auxquelles il souscrivait, mais il n’avait pas les moyens de payer leur chambre d’hôtel. Alors, ce fut la fin : elle dut partir et il en profita pour disparaître de nouveau. Depuis on n’en a plus entendu parler. Hein ? Que dites-vous de cette muflerie ?

— Tout à fait odieux ! m’écriai-je.

— Voilà que mon ami Hastings est scandalisé ! remarqua Poirot. Ne faites pas attention, Mademoiselle, il retarde un peu. Il vient à peine de quitter la vie des grands espaces et il a besoin de s’acclimater au langage courant de nos jours.

— Je ne vois pas là matière à m’indigner, dit Nick en écarquillant les yeux. Tout le monde sait ce que je veux dire. Rice a joué un tour de coquin à cette malheureuse, Freddie fut tellement désorientée que, sur le moment, elle ignorait de quel côté se tourner.

— Oui, oui, ce devait être bien lamentable. Et votre autre ami, Mademoiselle, ce bon commandant Challenger ?

— George ? Je le connais depuis toujours, ou tout au moins depuis cinq ans. C’est un brave type.

— Désire-t-il vous épouser ?

— Il lui arrive d’en parler… vers deux ou trois heures du matin, lorsque je reçois des amis, ou après son second verre de porto…

— Et votre cœur ne s’attendrit pas ?

— À quoi bon nous marier ? Aucun de nous deux n’a le sou, et il me semble qu’à la longue je m’ennuierais avec lui, ce brave et vieil ami ; je parie qu’il a au moins quarante ans !

Cette remarque me fit légèrement frémir.

— Autrement dit, il a déjà un pied dans la tombe, renchérit Poirot. Oh ! il n’est pas question de moi, Mademoiselle, je suis un vieux grand-père. Si nous reprenions le récit de vos accidents : celui du tableau, par exemple ?

— On l’a remis en place avec une cordelière neuve. Vous pouvez venir le voir si le cœur vous en dit.

Elle nous conduisit dans sa chambre, devant une toile peinte à l’huile, montée dans un cadre massif.

Tout en murmurant un : « Vous permettez, Mademoiselle », à peine perceptible, Poirot se déchaussa, monta sur le lit de façon à mieux examiner la peinture pendue au-dessus, puis il redescendit après avoir délicatement soupesé le tableau.

— Il ne serait certes pas amusant de recevoir un tel poids sur la tête. À propos, l’ancien mode d’accrochage était-il, comme celui-ci, une cordelière armée ?

— Oui, mais pas aussi robuste. J’ai tenu à ce que, cette fois, ce fût solide.

— Je comprends. Avez-vous examiné l’endroit de la cassure ? Vous souvenez-vous si elle était effilochée ?

— Je crois que oui, mais je ne l’ai pas regardée de près. Pourquoi l’aurais-je fait ?

— C’est exact. Comme vous le dites si justement, pourquoi auriez-vous pris cette peine ? Cependant, j’aimerais beaucoup voir cette ancienne cordelière. L’avez-vous ici ?

— Je l’avais laissée sur le tableau. Sans doute l’homme qui mit le nouveau câble jeta l’ancien.

— Dommage, j’aurais aimé le voir.

— Vous persistez à nier qu’il s’agit d’un accident ? Pourtant il ne saurait en être autrement.

— Vous pouvez avoir raison, mais attendons avant de nous prononcer. Quant à la détérioration des freins de votre voiture, mon opinion est faite, de même au sujet de la chute de cette grosse pierre en bas de la falaise. Pourriez-vous me montrer le théâtre de cet… accident ?

Nick nous fit traverser le jardin et nous mena au bord de la falaise. Un sentier abrupt descendait jusqu’à la mer qui scintillait à nos pieds dans une admirable harmonie de bleu et d’argent. Pendant que Nick nous désignait l’endroit où s’était passé l’accident, Poirot hocha la tête, incrédule.

— Combien y a-t-il d’accès à votre jardin, Mademoiselle ? demanda mon ami.

— D’abord, l’allée principale, qui part de la grille et passe devant le pavillon, et une allée pour les fournisseurs, dont vous apercevez la porte là-bas à mi-chemin de ce sentier ; enfin une porte, en bordure de la falaise, s’ouvre sur un chemin en zigzag qui abouti au Majestic. À cela, ajoutez que l’on peut se faufiler par cette brèche, là, dans la haie, qui donne sur le jardin de l’hôtel ; je suis encore sortie par là ce matin ; c’est un raccourci pour descendre en ville.

— De quel côté votre jardinier travaille-t-il, en général ?

— En principe, il bricole du côté de la cuisine, ou encore dans l’appentis où sont remisés les pots de fleurs, lorsqu’il prétend y affûter ses outils.

— C’est-à-dire derrière la maison, de telle, sorte que si, d’aventure, la fantaisie prenait à quelqu’un de déterrer une grosse pierre, il le ferait à l’abri de tous les regards.

La jeune fille ne put réprimer un léger frisson.

— Prétendez-vous que pareil événement se soit produit ? demanda-t-elle. Personnellement, j’ai peine à le croire, tant cet attentat m’apparaît dénué d’intérêt.

Avant de répondre, Poirot tira la balle de revolver de sa poche et l’examina longuement.

— Et ceci, Mademoiselle, est-ce dénué d’intérêt ?

— C’était sans aucun doute le geste d’un fou.

— Je n’en disconviens pas. Quel passionnant sujet de conversation pour la veillée ? Tous les criminels sont-ils réellement fous ? J’admets une certaine déformation de leurs cellules grises ; oui, peut-être, mais cette question relève des psychiatres ; en ce qui me concerne, mon travail est d’une tout autre nature. Il me faut songer à l’innocent et non pas au coupable, à la victime et non pas à l’assassin ; c’est de vous que je dois m’occuper pour l’instant, Mademoiselle, sans m’attendrir sur votre agresseur encore inconnu. Vous êtes jeune et jolie. Le soleil luit, le monde est beau, et vous avez devant vous la vie et l’amour. Voilà quelles sont mes préoccupations, Mademoiselle. Depuis combien de temps vos amis, Mrs Rice et Mr Lazarus, séjournent-ils dans ces parages ?

— Freddie est arrivée mercredi. Elle est restée deux jours chez des amis, près de Tavistock, et hier elle poussa jusqu’ici. Quant à Jim, je crois qu’il voyage dans la région.

— Et le commandant Challenger ?

— Il habite Devonport et vient ici avec sa voiture, en général pour passer les fins de semaine.

Poirot approuva de la tête et nous regagnâmes l’habitation. Après un silence, brusquement, il demanda :

— Avez-vous une amie en qui vous ayez entièrement confiance, Mademoiselle ?

— Il y a bien Freddie…

— Quelqu’un d’autre que Mrs Rice.

— Je ne vois pas. Je suppose que… mais pourquoi cette question ?

— Parce que je désire que vous ayez une amie auprès de vous… sans tarder.

— Oh !

Cette fois, Nick parut déconcertée et resta pensive un bon moment, puis elle dit, d’une voix hésitante :

— Il y a encore Maggie. Je crois pouvoir la décider.

— Qui est Maggie ?

— Une de mes nombreuses cousines du Yorkshire, leur père est pasteur. Maggie est de mon âge et parfois elle vient passer quelques jours ici, l’été. J’ajoute qu’elle est triste comme un bonnet de nuit : figurez-vous une de ces honnêtes jeunes filles, plutôt fades, que la nature, accidentellement, a gratifiées d’une magnifique chevelure. J’avais d’ailleurs l’intention de ne pas l’inviter cette année.

— Erreur, Mademoiselle, votre cousine répond admirablement au genre de personne à laquelle je pensais.

— Très bien, dit Nick en soupirant, je vais la prévenir par télégramme. Du reste, je ne vois pas à qui d’autre je pourrais m’adresser pour l’instant. Si j’ai la veine de ne pas tomber au moment d’une excursion des Enfants de Marie ou d’une fête religieuse quelconque, elle s’empressera certainement de venir. Toutefois, quel rôle comptez-vous lui attribuer ?

— Voudriez-vous faire en sorte qu’elle couche dans votre chambre ?

— Volontiers.

— Ne croyez-vous pas que cette tactique éveille ses soupçons ?

— Non, car, en principe, Maggie ne cherche jamais à connaître le pourquoi des choses ; en bonne chrétienne, elle se contente d’exécuter avec conscience ce qu’on lui demande. Entendu, je lui télégraphierai de venir lundi.

— Pourquoi pas demain ?

— Un dimanche ? Elle va s’imaginer que je suis à l’article de la mort ! Non, lundi me paraît préférable. Avez-vous l’intention de la mettre au courant du sort terrible qui me guette ?

— Nous verrons ! Vous persistez à ne pas me prendre au sérieux ? Vous êtes courageuse, je me plais à le reconnaître.

— Cette aventure a pour le moins l’avantage de rompre la monotonie de l’existence, ajouta Nick.

Quelque chose, dans sa voix, frappa mon attention et je la regardai avec curiosité. Il me sembla qu’elle n’avait pas exprimé toute sa pensée.

Sur ces entrefaites, nous avions regagné le salon. Poirot feuilleta l’hebdomadaire qui était sur le sofa et demanda subitement à Nick si elle lisait ce périodique.

— Oh ! pas régulièrement. Je l’avais ouvert aujourd’hui pour consulter les heures de marée.

— Pendant que j’y songe, Mademoiselle, avez-vous jamais fait un testament ?

— Si, il y a environ six mois, juste avant qu’on m’opère de l’appendicite. On me conseilla d’en faire un et je m’exécutai pour me donner de l’importance.

— Quelles en étaient les grandes lignes ?

— Je léguais la propriété à Charles. Quant, au reste, d’ailleurs insignifiant, j’en faisais don à Freddie. J’ai tout lieu de penser que le passif pourrait bien excéder l’actif.

Poirot fit un signe de tête d’un air indifférent.

— Nous allons vous quitter maintenant. Au revoir, Mademoiselle. Soyez prudente !

— À quel propos ? demanda Nick.

— Il est difficile de préciser ce dont vous devez vous méfier. Néanmoins, ayez confiance, d’ici peu j’aurai découvert la vérité.

— Jusque-là, gare au poison, aux bombes, aux coups de revolver, aux accidents d’automobiles et aux flèches trempées dans le curare, termina Nick.

— Ne vous moquez pas, Mademoiselle, prononça Poirot d’un ton grave.

Arrivé à la porte, il s’arrêta et posa une nouvelle question :

— À propos, quel prix Mr Lazarus vous a-t-il offert du portrait de votre grand-père ?

— Cinquante livres.

— Ah ! dit Poirot en jetant un dernier regard vers la sombre et saturnienne physionomie au-dessus de la cheminée.

— Mais, comme je vous l’ai dit, je ne veux à aucun prix me séparer de ce vieux coquin !

— Évidemment, répondit Poirot, alors qu’il pensait à tout autre chose, je comprends votre point de vue.

CHAPITRE IV

IL Y A DU LOUCHE LA-DESSOUS

— Poirot, dis-je lorsque nous fûmes sur la route, je voudrais vous confier quelque chose.

— De quoi s’agit-il, mon ami ?

Je lui répétai la version de Mrs Rice concernant le déréglage des freins de la voiture de Nick.

— Tiens ! mais c’est intéressant ! D’autre part n’oublions pas qu’il existe, dans toute affaire, une catégorie d’individus qui se complaisent dans des récits merveilleux, pensant, par là, prendre de l’importance. Fait archiconnu : certains d’entre eux vont jusqu’à se blesser volontairement pour renforcer la thèse des prétendus attentats dont ils se disent l’objet.

— Vous ne pensez tout de même pas…

— Que Miss Nick appartient à cette catégorie ? Non. D’ailleurs, vous avez constaté vous-même combien nous avons de peine à la persuader du danger qui la menace. Elle est de son temps, cette petite. La confidence de Mrs Rice mérite néanmoins de retenir notre attention. Pourquoi aurait-elle inventé cette histoire ? Et en admettant que tout cela soit vrai, quel motif a bien pu la pousser à vous en parler ? Avouons que c’était non pas seulement inutile, mais très maladroit.

— Oui, dis-je, vous avez raison, je ne vois pas ce qui l’a amenée à aborder ce sujet.

— C’est curieux, très curieux. Les détails curieux me passionnent, ils renferment toujours quelque signification et indiquent la voie à suivre.

— La voie ? Quelle voie ? Menant où ?

— Vous mettez le doigt sur le point névralgique, mon cher Hastings. « Menant où ? » Là gît toute la question et nous ne saurons rien avant d’avoir éclairci bien des points.

— Dites-moi, Poirot, pourquoi avez-vous insisté pour que sa cousine vînt habiter avec elle ?

D’un geste, Poirot me fit signe de me taire.

— Mon cher Hastings, réfléchissez un seul instant combien nous sommes handicapés ! Nous avons les mains liées ! Rechercher un meurtrier une fois le crime commis est chose simple – du moins pour quelqu’un de ma compétence. En pareil cas, l’assassin a pour ainsi dire signé son nom en perpétrant le meurtre ; mais, actuellement, il n’y a pas eu crime, et, qui plus est, nous n’en voulons pas. Découvrir un attentat avant qu’il ait eu lieu, voilà qui présente une rare difficulté.

« Quel est notre premier objectif ? La sécurité de Miss Nick. Tâche des plus ardues, croyez-moi, Hastings. Nous ne pouvons veiller sur elle nuit et jour, ni davantage poster un policeman de faction à sa porte. Vous conviendrez qu’il nous est impossible de passer la nuit dans la chambre d’une jeune fille.

« Vraiment, cette affaire est hérissée de complications. Le mieux, à mon avis, serait de rendre intenable le rôle de l’assassin, mettre Miss Nick sur ses gardes et introduire un témoin à la fois discret et impartial. Il faudrait une personne intelligente pour remplir ces deux conditions-là. »

D’une voix différente, il poursuivit :

— Mais ce dont j’ai peur, Hastings…

— Quoi ?

— C’est que le criminel ne soit lui-même trop intelligent ; et je vous avoue ne pas me sentir complètement à l’aise.

— Poirot, vous m’inquiétez.

— Je suis inquiet autant que vous. Écoutez, mon ami, ce que j’ai lu par hasard dans ce journal hebdomadaire de Saint-Loo : « Parmi les touristes descendus au Majestic-Hotel, nous relevons les noms de M. Hercule Poirot et du capitaine Hastings. » Supposez un instant que quelqu’un ait lu cet entrefilet… Ils savent mon nom… tout le monde le connaît…

— Sauf Miss Buckley, qui l’ignorait il y a encore peu de temps, dis-je en plaisantant.

— C’est une tête de linotte… elle ne compte pas. À l’annonce de mon nom, le malfaiteur s’effraie. Par trois fois, il a attenté à la vie de Miss Nick ; s’interroge : voilà Hercule Poirot qui fait son apparition dans le voisinage. Est-ce par pure coïncidence ? Il penchera pour le contraire ; en ce cas, que fera-t-il ?

— Il se terrera, après s’être efforcé de cacher ses traces, suggérai-je.

— Oui… ou, s’il en a l’audace, il frappera son coup sans me donner le temps de procéder à la moindre enquête, et Miss Nick sera tuée. Voilà comment se comportera un gaillard de cette trempe.

— Pourquoi supposez-vous que quelqu’un d’autre que Miss Buckley ait lu cet écho ?

— Elle-même n’en avait pas pris connaissance puisque mon nom ne signifiait rien pour elle, lorsque je le citai devant elle. En outre, elle nous dit n’avoir consulté que l’horaire des marées : or, il ne figurait pas sur cette page-là.

— Croyez-vous que quelqu’un de la maison…

— Quelqu’un de la maison, ou qui y ait pénétré ; c’était chose facile, la fenêtre demeurant ouverte. Sans doute, les amis de Miss Nick doivent entrer et sortir à leur gré.

— Avez-vous une idée quelconque, un soupçon ?

— Pas le moins du monde, s’écria Poirot en levant le bras. Quel que soit le mobile, il n’est pas facile à découvrir ; c’est là-dessus que s’appuie la prétendue sécurité du criminel et voilà pourquoi il s’est montré si osé ce matin lorsqu’il visa Nick. À première vue, personne ne semble désirer particulièrement la mort de cette pauvre enfant. La propriété ? La « Maison du Péril » ? Elle revient au cousin. Mais celui-ci souhaite-t-il entrer en possession d’une masure délabrée et terriblement grevée d’hypothèques ? Elle ne saurait même pas présenter à ses yeux l’attrait d’une maison familiale, étant donné qu’il n’est pas un Buckley. Il nous faut voir ce sieur Charles Vyse, encore que l’idée m’en paraisse fantasque.

« Ensuite, il y a encore Mrs Rice – son amie intime – avec ses yeux étranges et son air de madone languissante. »

— C’est également votre avis ? demandai-je, intrigué.

— Le but est de connaître son rôle dans cette sombre affaire, et la raison qui l’a poussée à traiter son amie de menteuse. Craindrait-elle une révélation de la part de Nick ? Serait-ce quelque chose ayant trait à la voiture ? Ou bien n’a-t-elle pas voulu seulement citer un exemple ? A-t-on vraiment déréglé les freins, en ce cas, qui ? Le sait-elle ?

« Enfin, il y a le blond et délicieux Mr Lazarus. Quel rôle joue-t-il avec sa ravissante automobile et sa fortune ? Est-il seulement mêlé à cette affaire ? J’oubliais le commandant Challenger… »

— Ne nous préoccupons pas de lui, dis-je aussitôt. Je réponds de son innocence. Un honnête homme dans toute l’acception du terme.

— Sans doute appartient-il à ce que vous appelez la haute société. Étant fort heureusement étranger, je me trouve libéré de ces préventions, et puis tout à mon aise poursuivre mes recherches sans la moindre appréhension. Toutefois, en la circonstance, j’admets que j’hésite à mêler le commandant Challenger au cas qui nous intéresse ; et je ne vois pas du tout comment il pourrait y être lié.

— Moi non plus, appuyai-je.

Poirot m’observa, d’un air méditatif.

— Vous exercez sur moi une influence extraordinaire, Hastings. Votre flair vous conduit si souvent dans la direction opposée à la mienne que je suis presque tenté de vous suivre ! Vous êtes le prototype de l’homme intègre, crédule, honorable, qui se fait invariablement rouler par la première canaille venue. Vous appartenez à cette catégorie de gens qui souscrivent à des émissions de puits de pétrole hypothétiques et de mines d’or inexistantes. Grâce à des centaines comme vous, l’escroc a son pain quotidien assuré ! Eh bien, je vais étudier de près ce commandant Challenger ; vous avez su éveiller mes doutes.

— Mon cher Poirot, m’écriai-je, furieux, vous êtes complètement absurde. Un homme qui, comme moi, a parcouru le monde…

— … N’apprend jamais rien, conclut Poirot avec tristesse ; c’est surprenant, mais cependant vrai.

— Vous figurez-vous que j’aurais mené avec autant de succès mon ranch si j’étais le pauvre crétin que vous prétendez ?

— Calmez-vous, mon ami. Oui, c’est indiscutable : vous avez admirablement réussi en Argentine, vous et votre femme.

— Belle s’en rapporte à moi en toute circonstance.

— C’est une femme aussi avisée que charmante, renchérit Poirot. Mais, je vous en prie, ne nous querellons pas. Regardez donc plutôt devant nous : n’est-ce pas le garage Mott dont nous parlait Miss Buckley ? Une petite enquête nous apprendra la vérité au sujet de cette avarie de freins.

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