Chapitre 17SECONDE QUESTION : – QUI A ÉTÉ L’EMPOISONNEUR ?
La première audience s’était terminée par lesdépositions des docteurs et des chimistes.
À la seconde audience, les dépositions destémoins assignés par l’accusation, étaient attendues avec unprofond sentiment de curiosité et d’intérêt. La Cour allaitapprendre ce qu’avaient vu et fait les personnes chargéesofficiellement des informations à prendre, pour l’instruction d’uncrime tel que celui qu’on supposait avoir été commis à Gleninch. LeProcureur-Fiscal, désigné officiellement pour diriger lesrecherches préliminaires ordonnées par la loi, fut le premiertémoin appelé dans l’audience du second jour.
Interrogé par le Procureur-Général, leProcureur-Fiscal déposa en ces termes :
« Le 26 octobre, je reçus unecommunication du Docteur Jérôme, d’Édimbourg, et deM. Alexandre Gale, médecin praticien qui réside dans levillage ou hameau de Dingdovie, près d’Édimbourg. Cet avis serapportait au décès, qu’on présumait être le résultat d’un crime,de Mme Eustache Macallan, morte dans la maison deson mari, située tout près de Dingdovie, et appelée Gleninch. Onm’adressait, en même temps, deux rapports inclus dans le documentque je viens de mentionner ; l’un donnait les détails del’autopsie pratiquée, post mortem, sur le cadavre de ladéfunte ; l’autre faisait connaître les résultats d’uneanalyse chimique des substances trouvées dans certains organesinternes du cadavre. Ces deux rapports arrivaient à la mêmeconclusion : Mme Eustache Macallan avaitsuccombé à un empoisonnement par l’arsenic.
« Dans ces circonstances, je résolus deprocéder dans la résidence de Gleninch, à des recherches et à uneenquête, ayant pour objet de faire la lumière sur lesparticularités qui avaient accompagné la mort de ladite dame.
« Aucune charge relative à cette mort nefut produite devant moi contre personne, ni dans la communicationdes hommes de l’art que je reçus dans mon cabinet, ni sous touteautre forme. Les investigations faites à Gleninch et ailleurs,commencées le 28 octobre, ne furent achevées que le 28. Àcettedernière date, à la suite de quelques découvertes dont on me donnaconnaissance, et de mon propre examen de lettres et autresdocuments apportés à mon bureau, je dirigeai une accusation decrime contre le détenu et j’obtins un mandat pour le faire arrêter.Il a été interrogé par le shériff, le 29 octobre, et renvoyé devantcette Cour, pour y être jugé. »
Le Procureur-Fiscal ayant fait cettedéposition et ayant répondu aux questions au seul point de vue dela procédure, les employés de son cabinet furent appelés à leurtour. Les employés avaient à raconter une histoire d’un intérêtsaisissant : celle de leurs fatales découvertes, lesquellesjustifiaient pleinement le Procureur-Fiscal d’avoir accusé mon maridu meurtre de sa femme. Le premier d’entre les agents du Procureurqui fut entendu était un officier du shériff, nommé IsaïeSchoolcraft.
Interrogé par M. Drew, avocat-député etconseil de la Couronne, et par le Procureur-Général, IsaïeSchoolcraft dit :
« Je reçus, le 20 octobre, un mandat quim’autorisait àaller faire une perquisition dans une maison decampagne nommée Gleninch et située près d’Édimbourg. Je me fisaccompagner de Robert Lorrie, assesseur du Procureur-Fiscal. Nousavons commencé nos recherches par la chambre dans laquelleMme Macallan était morte. Sur le lit, et sur unetable mobile qui y était attachée, nous avons trouvé des livres,tout ce qui est nécessaire pour écrire, et un papier contenant desvers manuscrits inachevés, qu’on a établi être de la main de ladéfunte dame. Nous avons fait un paquet du tout, et y avons apposénotre sceau.
« Nous avons ouvert ensuite un bureau debois des Indes qui se trouvait dans la chambre à coucher. Il yavait là un plus grand nombre de feuilles de papier, quicontenaient un plus grand nombre de vers de la même écriture. Nousdécouvrîmes aussi, d’abord quelques lettres ; puis un morceaude papier froissé, relégué, dans un coin de l’une des tablettes dunécessaire. En regardant avec plus de soin ce fragment de papier,nous vîmes qu’il portait l’étiquette imprimée d’un pharmacien. Nousremarquâmes encore que, dans les plis de ce fragment, se trouvaientquelques grains d’une poussière blanche. Ce papier et les lettresfurent soigneusement enveloppés et scellés par nous, comme nousavions fait précédemment.
« Le reste de notre investigation danscette chambre ne nous fit rien découvrir qui pût jeter quelquelumière sur l’objet que nous avions en vue. Nous avons examiné lesvêtements, les bijoux, et les livres, qui ont été mis sousclef ; puis le nécessaire de toilette de la défunte, que nousavons emporté, après y avoir apposé les scellés, pour le déposerdans le bureau du Procureur-Fiscal, avec tous les autres objets quenous avons trouvés dans la chambre.
« Le jour suivant, nous avons continuénos investigations dans la maison, après avoir reçu dansl’intervalle de nouvelles instructions du Procureur-Fiscal. Nousles avons reprises par la chambre communiquant avec celle danslaquelle Mme Macallan avait succombé à son mal.Cette chambre était restée fermée depuis sa mort. N’y découvrantrien d’important, nous avons passé dans une autre pièce du mêmeétage, où l’on nous dit que le détenu était alors couché etmalade.
« Le mal dont il souffrait avait, nousdit-on, son siège dans le système nerveux, qu’avaient sérieusementébranlé la mort de sa femme et les poursuites qui en étaientrésultées. On nous assura qu’il était absolument incapable de semouvoir ni de recevoir aucun étranger. Nous avons néanmoinsinsisté, conformément à nos instructions, pour obtenir d’être admisauprès de lui. Il ne nous a pas répondu quand nous lui avonsdemandé s’il n’avait transporté aucun autre objet de la chambre àcoucher où il se trouvait en ce moment. Tout ce qu’il fit fut defermer les yeux, comme s’il était trop faible pour nous parler ounous comprendre. Sans plus vouloir le troubler, nous nous sommesmis à examiner la chambre et les divers objets qu’ellecontenait.
« Pendant que nous étions ainsi occupés,nous fûmes interrompus par un bruit étrange. Il nous semblaentendre des roues qui roulaient dans le corridor voisin.
« La porte s’ouvrit, et un gentleman quin’avait pas l’usage de ses membres inférieurs, entra soudainementdans la chambre, roulant lui-même un fauteuil dans lequel il étaitassis, et qu’il dirigea tout droit vers une petite table placée àcôté du lit du prisonnier. Il lui dit aussitôt quelques mots, maisà voix si basse que nous ne pûmes les entendre. Le détenu ouvritles yeux et répondit immédiatement par un signe. Nous informâmesrespectueusement le gentleman estropié que nous ne pouvions luipermettre de rester dans la chambre en ce moment. Il ne parut pasfaire cas de ce que nous lui disions. Il se borna à répondre :« Je m’appelle Dexter. Je suis un des anciens amis deM. Macallan. C’est vous qui êtes ici des intrus, et non pasmoi. » De nouveau, nous lui avons notifié qu’il devait quitterla chambre, et nous lui avons fait remarquer, spécialement, qu’ilavait placé son fauteuil près de la table qui touchait au lit, defaçon à nous empêcher d’examiner cette table. Il s’est contenté derire. « Ne voyez-vous pas, a-t-il dit, que ce n’est qu’unetable, et pas autre chose ? » En réponse à cetteobservation, nous l’avons averti que nous agissions en vertu d’unmandat légal, et qu’il pouvait se faire un mauvais parti, en nousempêchant de remplir notre devoir. Mais il n’a pas paru vouloir selaisser convaincre par la douceur. Alors j’ai mis la main sur sonfauteuil et l’ai écarté de la table, tandis que Robert Lorrieprenait la table et la portait à l’autre bout de la chambre. Legentleman s’est emporté contre moi, parce que j’avais touché à sonfauteuil. « Mon fauteuil, c’est moi ! s’est-il écrié,comment osez-vous porter la main sur moi ? » Sans luirépondre, j’ai commencé par ouvrir la porte ; puis, par voied’accommodement, me servant non plus de ma main, mais de ma canne,je l’ai fortement appuyée sur le dos du fauteuil, et j’ai pousséainsi le fauteuil et l’homme hors de l’appartement, avec douceur etcélérité.
« Après avoir fermé la porte pour nousmettre à l’abri de toute nouvelle importunité, je suis allérejoindre Robert Lorrie pour procéder avec lui à l’examen de latable. Elle n’avait qu’un tiroir, lequel était fermé.
« Nous en avons demandé la clef auprévenu.
« Il a refusé nettement de nous ladonner. Il a nié que nous eussions aucun droit d’ouvrir sestiroirs. Dans sa colère, il est allé jusqu’à nous dire que nouspouvions nous estimer heureux qu’il fût trop faible pour descendrede son lit. Je lui ai répondu poliment que notre devoir nousordonnait de fouiller le tiroir, et que, s’il persistait à nous enrefuser la clef, il ne ferait que nous forcer à emporter la tableet à faire ouvrir le tiroir par un serrurier.
« Tandis que nous discutions ainsi, onfrappa à la porte.
« Je l’ouvris avec précaution. Au lieu dugentleman estropié que je m’attendais à voir, un autre étranger seprésenta. Le prévenu le salua du titre d’ami et de voisin, etimplora vivement sa protection contre nous. Les manières de cesecond gentleman méritaient qu’on s’expliquât avec lui. Ils’empressa de nous apprendre que c’était M. Dexter qui l’avaitfait appeler, et qu’il était lui-même homme de loi. Il demanda àvoir notre mandat. Après l’avoir lu, il déclara aussitôt auprévenu, à sa grande et évidente surprise, qu’il devait permettreque le tiroir fût examiné, quitte à formuler une protestationcontre cet examen. Sur quoi, ayant reçu de M. Macallan laclef, il ouvrit lui-même le tiroir de la table.
« Nous y avons trouvé plusieurs lettres,et un gros volume fermé à clef et portant sur la couverture lesmots : Mon Journal, imprimés en lettres d’or.Naturellement, nous avons pris possession des lettres et duJournal, et y avons apposé notre sceau, dans le but de lesporter au Procureur-Fiscal. Pendant ce temps, le gentleman écrivaitpour le prisonnier une protestation qu’il nous remit avec sa carte.Cette carte nous apprit qu’il se nommait Playmore… c’estaujourd’hui un des conseils du prévenu. La carte et la protestationont été transmises, avec les autres documents, au Procureur-Fiscal.Aucun autre objet de quelque importance n’a été trouvé àGleninch.
« Pour continuer nos investigations, nousnous sommes transportés ensuite à Édimbourg, chez le pharmaciendont nous avions lu l’étiquette sur le fragment de papierchiffonné, précédemment saisi par nous, et chez les autrespharmaciens que nos instructions nous recommandaient d’allerinterroger. Le 28 octobre, le Procureur-Fiscal était en possessionde tous les renseignements que nous avions pu nous procurer, etnotre tâche pour le moment était accomplie. »
Ces mots terminaient la déposition deSchoolcraft et de Lorrie. Elle ne fut pas affaiblie par lecontre-interrogatoire ; et elle était manifestementdéfavorable au prévenu.
Ce fut encore bien pis, quand déposèrent lestémoins appelés ensuite. Le pharmacien, dont on avait lul’étiquette sur le fragment de papier, comparut d’abord, et sesdéclarations rendirent plus critique que jamais la situation de monmalheureux mari.
André Kinlay, pharmacien droguiste, àÉdimbourg, s’exprima comme il suit :
« Je tiens un registre spécial despoisons vendus par moi. Voici ce registre. À la date dont il a étéfait mention, le prisonnier présent à cette barre, M. EustacheMacallan, vint à mon magasin et me dit qu’il désirait acheter unecertaine quantité d’arsenic. Je lui demandai pour quel usage. Il merépondit que son jardinier en avait besoin pour faire une solutiondestinée à tuer les insectes qui dévastaient sa serre. En mêmetemps, il me dit son nom : M. Macallan, de Gleninch.J’ordonnai aussitôt à mon aide de préparer un paquet d’arsenic dedeux onces ; et je mentionnai cette vente sur mon registre.M. Macallan signa cette mention et je la signai après lui. Ilme paya et emporta l’arsenic contenu dans deux enveloppes ;celle de dessus portait une étiquette où se lisait mon nom, monadresse, et le mot : POISON, en gros caractères, étiquetteabsolument semblable à celle qui m’est représentée, collée sur lefragment de papier saisi à Gleninch. »
Le témoin qui fut ensuite entendu, PierreStockdale, aussi pharmacien, à Édimbourg, déposa en cestermes :
« Le prévenu, ici présent, s’est présentédans mon officine, à la date indiquée sur mon registre, quelquesjours après celle que porte le registre de M. Kinlay. Ilvoulait acheter pour six pence d’arsenic. Mon aide, auquel ils’était adressé, m’a appelé. C’est une règle dans ma pharmacie, quepersonne autre ne délivre de poison que moi-même. Je demandai auprévenu ce qu’il désirait faire de cet arsenic. Il m’a réponduqu’il en avait besoin pour détruire les rats, dans sa résidence deGleninch. Je lui ai dit alors : « Ai-je l’honneur deparler à M. Macallan, de Gleninch ? » Il m’a dit quec’était en effet son nom. Je lui ai vendu l’arsenic… environ uneonce et demie… et j’ai collé, sur la bouteille dans laquellej’enfermais l’arsenic, une étiquette sur laquelle j’ai écrit de mapropre main le mot poison. Il a signé mon registre et emportél’arsenic, après m’avoir payé. »
Le contre-interrogatoire de ces deux témoinsne porta que sur quelques détails techniques. Mais le faitaccusateur, que mon mari, dans les deux cas, avait réellementacheté lui-même l’arsenic demeura incontesté.
Les deux témoins qui déposèrent ensuite, lejardinier et le cuisinier de Gleninch, ne firent que resserrerencore plus impitoyablement la chaîne des preuves hostiles auprévenu.
Dans son interrogatoire, le jardinier dit,sous la foi du serment :
« Le prisonnier, ni personne autre, nem’a jamais remis d’arsenic, ni à la date dont vous me parlez ni àaucune autre date. Je n’emploie jamais de solution d’arsenic, ni nepermets jamais que les ouvriers à mon service en emploient dans lesserres ou dans le jardin de Gleninch. Je désapprouve l’usage del’arsenic, comme moyen de détruire les insectes qui endommagent lesfleurs et les plantes. »
Le cuisinier, appelé à son tour, ne fût pasmoins positif que le jardinier.
« Ni mon maître, ni aucune autre personnene m’a donné la moindre quantité d’arsenic pour détruire les rats,à aucune époque. Je n’avais pas besoin de ce poison, car jedéclare, sous la foi du serment, que je n’ai jamais vu de rats dansla maison ou autour de la maison, et n’ai jamais entendu dire quedes rats y aient fait jamais le moindre dégât. »
D’autres domestiques de Gleninch firent lesmêmes dépositions, et, dans le contre-interrogatoire qu’ilssubirent, ils se bornèrent à dire qu’il était possible que des ratsse fussent montrés dans la maison, mais qu’ils n’en avaient pas euconnaissance. Il resta démontré que mon mari seul, avait eudirectement en sa possession du poison, et qu’après l’avoir acheté,il devait l’avoir gardé par devers lui : cela résulta avectoute évidence des dépositions reçues.
Les témoins qui furent ensuite entendusachevèrent d’accabler comme à l’envi le prévenu sous le poids deleurs dépositions. Ayant l’arsenic en sa possession, quel usage enavait-il fait ? Tous les témoignages conduisaient fatalementle jury à résoudre cette question contre l’accusé.
Son valet de chambre déclara queM. Macallan l’avait sonné, à dix heures moins vingt minutes,dans la matinée du jour où Madame était morte, et lui avaitcommandé d’apporter pour elle une tasse de thé. Le valet de chambreavait reçu cet ordre de son maître sur le seuil de la porte ouvertede la chambre de la malade, et il pouvait jurer qu’il n’y avaitdans cette chambre, en ce moment, personne autre que sonmaître.
La seconde fille de service vint déposer aprèsle valet de chambre, qu’elle avait préparé le thé elle-même,qu’elle l’avait monté dans la chambre deMme Macallan, avant dix heures, et que son maîtrelui avait pris la tasse des mains, sur le seuil de la porteouverte. Elle avait pu voir dans l’intérieur de la chambre ;l’accusé y était seul.
La garde-malade, Christine Ormsay étantrappelée, répéta ce que Mme Macallan lui avait dit,le jour où, pour la première fois, elle fut saisie de sonmal : « M. Macallan est venu, il y a environ uneheure ; il m’a trouvée éveillée et m’a donné ma potion. »Cela s’était passé à cinq heures du matin, tandis que ChristineOrmsay sommeillait sur le sopha. La garde attesta ensuite parserment qu’elle avait regardé la bouteille contenant la mixturecomposée, et avait vu, à l’échelle graduée de cette bouteille,qu’une dose en avait été versée, depuis celle qu’elle avait verséeelle-même et administrée à la malade.
À ce moment, un intérêt exceptionnel s’attachaà l’interrogatoire auquel procédèrent les avocats de l’accusé. Lesdernières questions posées par eux à la seconde fille de service età la garde révélèrent pour la première fois quel système la défensese proposait d’adopter.
En interrogeant la seconde fille de service,l’avocat du prévenu lui dit :
« N’avez-vous jamais remarqué, en faisantla chambre de Mme Macallan, si le liquide contenudans son vase de nuit avait une nuance noirâtre oubleuâtre ? »
Le témoin répondit :
« Je n’ai jamais remarqué rien depareil. »
Le défenseur reprit :
« N’avez-vous jamais trouvé, sousl’oreiller du lit, ou cachés dans tout autre endroit de la chambrede Mme Macallan, des livres ou des brochurestraitant de remèdes employés pour améliorer leteint ? »
Le témoin répondit :
« Non. »
Le défenseur insista.
« N’avez-vous jamais entenduMme Macallan parler de l’arsenic, employé en lotionou pris dans une médecine, comme d’un bon remède pour corriger leteint ? »
Le témoin répondit :
« Jamais. »
Les mêmes questions furent ensuite posées à lagarde, et ne provoquèrent, également de sa part, que des réponsesnégatives.
Dans les questions insinuées par les avocatssur l’emploi de l’arsenic, bien qu’il y fût répondu négativement,le système de la défense se révélait pour la première fois, quoiqueobscurément, au jury et à l’auditoire. Pour prévenir la possibilitéd’une méprise dans une matière aussi sérieuse, le Premier-Juge posanettement la question au conseil de la défense, quand les témoinsse furent retirés.
« La Cour et le jury, dit Sa Seigneurie,désirent comprendre clairement la pensée qui vous a inspiré dansvotre interrogatoire de la fille de chambre et de la garde.Est-elle que Mme Macallan aurait employé l’arsenicacheté par son mari comme médicament propre à amender sonteint ? »
Le défenseur répondit :
« C’est ce que nous pensons, Milord, etce que nous nous proposons de prouver, comme base de la défense.Nous ne pouvons contester les dépositions des hommes de l’art quidéclarent que Mme Macallan est morte empoisonnée.Mais nous affirmons qu’elle est morte d’une dose exagérée d’arsenicprise en secret, par ignorance, comme un remède propre à atténuerles défauts de son teint, défauts admis et prouvés. La déclarationdu prévenu devant le shériff établit expressément qu’il a achetél’arsenic, sur la demande de sa femme. »
Le Premier-Juge demanda, là-dessus, si aucundes doctes conseils ne s’opposait à ce qu’il fût donné lecture decette déclaration à la Cour, avant de passer outre aux débats.
À cette question, le défenseur répliqua qu’ilserait bien aise qu’il fût donné lecture de ladite déclaration. Ceserait, s’il lui était permis de s’exprimer ainsi, préparerconvenablement l’esprit du jury à entendre les arguments que ladéfense se proposait de faire valoir.
Le Procureur-Général, parlant comme conseil dela Couronne, dit qu’il était heureux d’être en mesure desatisfaire, en cette circonstance, son docte confrère. Tant que lesassertions contenues dans cette déclaration ne seraient pasappuyées sur des preuves, il considérait que ce document n’étaitpropre qu’à confirmer l’accusation, et il consentait bienvolontiers à ce qu’il en fût donné lecture.
On donna lecture alors de la déclaration duprévenu, attestant son innocence, lors de sa comparution devant leshériff, sous l’accusation du meurtre de sa femme. Cettedéclaration était ainsi conçue :
« J’ai acheté les deux paquets d’arsenicà la prière de ma femme. La première fois, elle me dit que lejardinier avait besoin de ce poison pour en faire usage dans lesserres. La seconde fois, elle me dit que le cuisinier le demandaitpour débarrasser le rez-de-chaussée de la maison des rats quil’infestaient.
« J’ai remis les deux paquets d’arsenic àma femme, en rentrant à la maison. Je n’avais que faire de cepoison, après l’avoir acheté. C’était ma femme qui donnait desordres au jardinier et au cuisinier, et non pas moi. Je n’ai jamaiseu aucune communication avec l’un ni avec l’autre.
« Je n’ai pas questionné ma femme surl’emploi de cet arsenic. Je n’ai même plus pensé à ce détail. Jesuis resté des mois entiers sans m’occuper des serres. J’ai peu degoût pour les fleurs. Quant aux rats, je laisse le soin de lesdétruire au cuisinier et aux autres domestiques, absolument commeje leur laisse tout autre détail du ménage.
« Ma femme ne m’a jamais dit qu’elleavait besoin de cet arsenic pour améliorer son teint. J’aurais étécertainement la dernière personne à qui elle eût confié ce secretde sa toilette. J’ai cru sans hésiter ce qu’elle m’a dit,c’est-à-dire que ce poison était réclamé par le jardinier et lecuisinier pour l’usage indiqué par elle.
« J’affirme et soutiens que je vivaisavec ma femme dans les termes les plus affectueux, sans vouloirnier naturellement qu’il s’élevât parfois entre nous quelques-unesde ces discussions, quelques-uns de ces désaccords qui seproduisent dans tous les ménages. Quant aux désillusions que jepuis avoir éprouvées par le fait de notre union, je regardais commemon devoir de mari et de gentleman de les dissimuler soigneusementà ma femme. Je n’ai pas été seulement consterné et désolé de samort prématurée ; j’ai été douloureusement frappé de lacrainte de ne lui avoir pas suffisamment témoigné, durant sa vie,malgré ma bonne volonté, toute l’affection que je lui portais.
« Je déclare solennellement que je nesais pas plus que l’enfant qui vient de naître de quelle façon ellea pris l’arsenic qu’on a trouvé dans son corps. Je suis innocentmême d’avoir jamais conçu la pensée de faire la moindre peine à mamalheureuse femme. Je lui ai administré sa potion exactement commeje l’ai trouvée dans la bouteille qui la contenait. Je lui ai donnéensuite la tasse de thé, exactement telle que je l’ai reçue desmains de la fille de service. Je n’ai jamais revu l’arsenic, aprèsl’avoir remis à ma femme. J’ignore absolument ce qu’elle en a faitet où elle l’a caché. Je le déclare devant Dieu : je suisinnocent de l’abominable crime dont je suis accusé. »
La lecture de cette véridique et touchantedéclaration mit fin à l’audience du second jour.
Je dois convenir que l’effet produit sur moi,jusqu’à ce moment, par la lecture du compte-rendu avait été de mefaire perdre une grande partie de mon courage et de mes espérances.Tous les témoignages entendus, jusqu’à la fin de la secondeaudience, s’élevaient contre mon infortuné mari ; mapartialité de femme ne m’empêchait pas de m’en rendre nettementcompte.
L’impitoyable Procureur-Général… j’avoue queje le haïssais !… avait établi : 1° qu’Eustache avaitacheté le poison ; 2° que la raison qu’il avait donnée auxpharmaciens pour expliquer cet achat n’était pas la vraie ; 3°qu’il avait eu deux fois l’occasion d’administrer secrètementl’arsenic à sa femme. Qu’est-ce qu’avait de son côté, prouvé ledéfenseur ? Rien jusqu’à présent. Les assertions énoncées dansla déclaration du prévenu étaient toujours, comme l’avait faitobserver le Procureur-Général, absolument dénuées de preuves. Pasle moindre témoignage n’était venu démontrer que c’était la maladequi avait fait secrètement usage de l’arsenic pour son teint.
Je n’avais qu’une consolation… la lecture ducompte-rendu m’avait fait entrevoir les figures de deux amis sur lasympathie desquels je pouvais sûrement compter. Le gentlemaninfirme, particulièrement, s’était montré le cordial allié de monmari. Je me sentais toute pleine de reconnaissance pour l’homme quiavait roulé résolument son fauteuil jusqu’à la table de nuit… pourl’homme qui s’était efforcé de défendre les papiers d’Eustachecontre les malheureux qui les avaient saisis. Je décidai aussitôtque la première personne à qui je confierais mes aspirations et mesespérances serait M. Dexter. S’il éprouvait quelque difficultéà me donner un conseil, je m’adresserais alors à l’avocat,M. Playmore… le second ami de mon mari, qui avait formellementprotesté contre la saisie de ses papiers.
Fortifiée par cette résolution, je tournai lapage et me mis à lire le compte-rendu de la troisième séance duprocès.
