L’Affaire Charles Dexter Ward

Le 15 avril, unétrange incident se produisit. C’était un vendredi saint, détailauquel les domestiques attachèrent une grande importance, mais quebeaucoup d’autres considérèrent comme une simple coïncidence. Tarddans l’après-midi, le jeune Ward commença a répéter une formuled’une voix étonnamment forte, tout en faisant brûler une substanceà l’odeur si âcre qu’elle se répandait dans toute la maison. Lesmots prononcés étaient si nets que Mrs Ward, qui écoutait avecanxiété dans le couloir de la mansarde, ne put s’empêcher de lesgarder dans sa mémoire ; par la suite, elle fut capable de lesécrire, sur la demande du Dr Willett. Des experts apprirent à cedernier qu’une formule à peu près identique se trouve dans lesécrits d’Eliphas Levi qui jeta un coup d’œil par une fente de laporte interdite et aperçut les terribles perspectives du vide quis’étend au-delà. En voici la teneur :

 

Per Adonai Eloim, Adonai Jehova, Adonai Sabaoth, Metraton OuAgla Methon, verbum pythonicum mysterium salamandrae, conventussylvorum, antra gnomorum, daemonia Coeli God, Almonsin, Gibor,Jehosua, Evam, Zariathnatmik, Veni, veni, veni.

 

Ceci durait depuis deux heures sans la moindre interruptionlorsqu’un formidable concert d’aboiements de chiens résonna danstout le voisinage. Presque aussitôt la maison fut envahie par uneodeur effroyable tandis qu’un éclair fendait le ciel. Enfin résonnala voix qu’aucun des auditeurs ne pourra jamais oublier,cette voix tonitruante, lointaine, incroyablement profonde, et toutà fait différente de celle de Charles Dexter Ward. Elle fittrembler la maison, et deux voisins l’entendirent au milieu duvacarme des chiens. Mrs Ward, toujours aux écoutes devant la portedu laboratoire, frissonna en comprenant sa diaboliquesignification ; car son fils lui avait raconté comment elleavait retenti, s’il fallait en croire les lettres de Luke Fenner,au-dessus de la ferme de Pawtuxet Road, la nuit de la mort deJoseph Curwen. Elle ne pouvait se tromper sur la phrase prononcée,que Charles lui avait souvent citée à l’époque où il parlaitfranchement de ses recherches. C’était un simple fragment d’unelangue oubliée :

 

DIES MIES JESCHET BOENEDOESEF

DOUVEMAENITEMAUS

 

Aussitôt après, la lumière du jour s’assombrit bien qu’on fût àune heure du crépuscule ; puis vint une bouffée d’odeurdifférente de la première, mais tout aussi mystérieuse etintolérable. Charles s’était remis à psalmodier, et sa mèreentendit une série de syllabes que l’on peut figurer ainsi« Yi-nash-Yog-Sothoth-he-Iglb-fi-throdag », se terminantpar un « Yah ! » dont la force démentielle monta enun crescendo terrifiant. Une seconde plus tard retentit un criplaintif qui se transforma peu à peu en un rire diabolique. MrsWard, poussée par la crainte et le courage aveugle de son cœur demère, alla frapper à la porte mais n’obtint pas de réponse. Ellefrappa de nouveau, puis resta immobile tandis que montait undeuxième cri, poussé par son fils, cette fois, et qui résonnaen même temps que les ricanements de l’autre voix. Elles’évanouit presque aussitôt, bien qu’elle soit incapableaujourd’hui de se rappeler pour quel motif précis.

Lorsque Mr Ward rentra chez lui à 6 heures et quart, il netrouva pas sa femme au rez-de-chaussée. Les domestiques effarés luidirent qu’elle devait être dans le couloir de la mansarde d’oùavaient émané des sons encore plus étranges que de coutume. Ilmonta aussitôt l’escalier et trouva Mrs Ward étendue de tout sonlong sur le plancher devant la porte du laboratoire. Se rendantcompte qu’elle était évanouie, il alla chercher un verre d’eau etlui jeta le contenu au visage. Il fut réconforté de la voiraussitôt revenir à elle ; mais tandis qu’il la regardaitouvrir des yeux stupéfaits, il fut parcouru par un frisson glacé etfaillit perdre connaissance à son tour. En effet, dans lelaboratoire qu’il avait cru tout d’abord silencieux, il entendaitle murmure d’une conversation à voix très basse, dont il ne pouvaitsaisir les paroles, et qui, pourtant, le bouleversait jusqu’au fondde l’âme.

Bien sûr, ce n’était pas la première fois que son filsmarmonnait des formules ; mais à présent, ce murmureparaissait tout différent. Il s’agissait très nettement d’undialogue, dans lequel la voix de Charles, aisément reconnaissable,alternait avec une autre, si grave et si caverneuse qu’il étaitdifficile d’admettre qu’elle pût sortir du gosier du jeune homme.Elle avait des intonations singulièrement hideuses ; et si MrsWard, en revenant à elle, n’avait pas poussé un cri qui éveilladans l’esprit de son mari ses instincts protecteurs, il estprobable que Thomas Howland Ward n’aurait plus pu se vanter den’avoir jamais perdu connaissance. En l’occurrence, il prit safemme dans ses bras et descendit rapidement l’escalier avantqu’elle pût remarquer les voix qui venaient de le bouleverser.Cependant, il ne fut pas assez prompt pour ne pas entendre unechose qui le fit chanceler dangereusement sous le poids de sonfardeau. Car le cri de Mrs Ward avait été entendu par d’autres quelui, et, en réponse, on avait prononcé deux mots dans lelaboratoire, les seuls mots intelligibles de cet effroyablecolloque. C’était une simple exhortation à la prudence, murmuréepar Charles, et pourtant elle inspira à Mr Ward une mystérieuseterreur quand il entendit ces deux paroles très banales :Chut !… Écrivez !…

Au dîner, les deux époux eurent un long entretien, et MrWard décida de parler fermement à son fils cette nuit même. Quelque fût l’objet de ses recherches, on ne pouvait tolérer pluslongtemps une telle conduite qui constituait une menace contrel’équilibre nerveux de toute la maisonnée. Le jeune homme devaitavoir perdu l’esprit pour pousser des cris pareils et poursuivreune conversation imaginaire avec un interlocuteur inexistant. Ilfallait mettre un terme à tout cela, sans quoi Mrs Ward tomberaitmalade et on ne pourrait plus garder de domestiques.

Le repas terminé, Mr Ward se mit en devoir de gagner lelaboratoire de Charles. Mais il s’arrêta au troisième étage enentendant des bruits provenant de la bibliothèque dont son fils nese servait plus depuis un certain temps. Selon toute apparence, onjetait des livres sur le parquet et on froissait fébrilement despapiers. En arrivant sur le seuil de la porte, Mr Ward vit le jeunehomme à l’intérieur de la pièce, en train de rassembler une énormebrassée de documents de toute taille et de toute forme. Charlesavait le visage hagard, les traits tirés ; il sursauta etlaissa tomber son fardeau en entendant la voix de son père.Celui-ci lui ordonna de s’asseoir et lui infligea le blâme qu’ilméritait depuis si longtemps. Quand le sermon eut pris fin, lejeune homme convint que Mr Ward avait raison, que ces voix, cesmurmures, ces incantations, ces odeurs chimiques étaient vraimentintolérables. Il promit de se montrer plus discret à l’avenir, maisinsista pour que sa solitude continuât d’être respectée. Il allaitse consacrer maintenant à des recherches purement livresques ;en outre, il trouverait un autre logement pour prononcer lesinvocations rituelles qui pourraient être nécessaires par la suite.Il se montra navré d’avoir causé une telle peur à sa mère, etexpliqua que la conversation entendue par son père faisait partied’un symbolisme compliqué destiné à créer une certaine atmosphèrementale. Malgré l’état d’hypertension nerveuse de son fils, Mr Wardeut l’impression qu’il jouissait de toutes ses facultés. Parcontre, l’entretien ne lui apporta guère d’éclaircissement ;lorsque Charles eut quitté la pièce en emportant ses documents, sonpère ne sut guère que penser de toute cette affaire. Elle étaitaussi mystérieuse que la mort du pauvre Nig dont on avait découvertle cadavre dans le sous-sol, une heure auparavant, les yeuxrévulsés, la gueule tordue par l’épouvante.

Sous l’impulsion d’un instinct obscur, Mr Ward jeta uncoup d’œil sur les rayonnages vides pour voir ce que son fils avaitemporté dans la mansarde. Il fut tout surpris de constater qu’ils’agissait uniquement d’ouvrages modernes : histoires, traitésscientifiques, géographiques, manuels de littérature, ainsi quecertains journaux et magazines contemporains. Comme Charles n’avaitlu jusqu’alors que des livres traitant du passé ou d’occultisme MrWard se sentit en proie à une perplexité grandissante ; enoutre, il éprouva un véritable malaise, car il lui semblait qu’il yavait une chose insolite dans la pièce. Il la parcourut du regard,et vit qu’il ne s’était pas trompé.

Contre le mur du Nord, au-dessus de la fausse cheminée, setrouvait toujours le panneau de la maison d’Olney Court ; maisle tableau restauré n’y figurait plus. Après s’être détaché dubois, le portrait de Joseph Curwen avait abandonné pour jamais sasurveillance du jeune homme auquel il ressemblait siétrangement ; maintenant, il gisait sur le parquet sous laforme d’une mince couche de fine poussière d’un gris bleuâtre.

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