Le menteur de Corneille

DORANTE.

Souffrez qu’aux yeux de tous
Pour obtenir pardon j’embrasse vos genoux.
Je suis…

GÉRONTE.

Quoi ?

DORANTE.

Dans Poitiers…

GÉRONTE.

Parle donc, et te lève.

DORANTE.

Je suis donc marié, puisqu’il faut que j’achève.

GÉRONTE.

Sans mon consentement ?

DORANTE.

On m’a violenté :
Vous ferez tout casser par votre autorité,
Mais nous fûmes tous deux forcés à l’hyménée
Par la fatalité la plus inopinée…
Ah ! Si vous le saviez !

GÉRONTE.

Dis, ne me cache rien.

DORANTE.

Elle est de fort bon lieu, mon père ; et pour son bien,
S’il n’est du tout si grand que votre humeur souhaite…

GÉRONTE.

Sachons, à cela près, puisque c’est chose faite.
Elle se nomme ?

DORANTE.

Orphise ; et son père, Armédon.

GÉRONTE.

Je n’ai jamais ouï ni l’un ni l’autre nom.
Mais poursuis.

DORANTE.

Je la vis presque à mon arrivée.
Une âme de rocher ne s’en fût pas sauvée,
Tant elle avait d’appas, et tant son oeil vainqueur
Par une douce force assujettit mon coeur !
Je cherchai donc chez elle à faire connaissance ;
Et les soins obligeants de ma persévérance
Surent plaire de sorte à cet objet charmant,
Que j’en fus en six mois autant aimé qu’amant.
J’en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ;
Et j’étendis si loin mes petites conquêtes,
Qu’en son quartier souvent je me coulais sans bruit,
Pour causer avec elle une part de la nuit.
Un soir que je venais de monter dans sa chambre
(Ce fut, s’il m’en souvient, le second de septembre ;
Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé),
Ce soir même son père en ville avait soupé ;
Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle
Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle,
Ouvre enfin, et d’abord (qu’elle eut d’esprit et d’art ! )
Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard,
Dérobe en l’embrassant son désordre à sa vue :
Il se sied ; il lui dit qu’il veut la voir pourvue ;
Lui propose un parti qu’on lui venait d’offrir.
Jugez combien mon coeur avait lors à souffrir !
Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,
Que sans m’inquiéter elle plut à son père.
Ce discours ennuyeux enfin se termina ;
Le bonhomme partait quand ma montre sonna ;
Et lui, se retournant vers sa fille étonnée :
« Depuis quand cette montre ? Et qui vous l’a donnée ?

  • Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer,
    Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,
    N’ayant point d’horlogers au lieu de sa demeure :
    Elle a déjà sonné deux fois en un quart d heure.
  • Donnez-la-moi, dit-il, j’en prendrai mieux le soin. »
    Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :
    Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce,
    Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse,
    Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ;
    Jugez de notre trouble à ce triste hasard.
    Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte.
    Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ;
    Il appelle au secours, il crie à l’assassin :
    Son fils et deux valets me coupent le chemin.
    Furieux de ma perte, et combattant de rage,
    Au milieu de tous trois je me faisais passage,
    Quand un autre malheur de nouveau me perdit ;
    Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.
    Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise,
    De sa frayeur première aucunement remise,
    Sait prendre un temps si juste en son reste d’effroi,
    Qu’elle pousse la porte et s’enferme avec moi.
    Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles,
    Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu’aux escabelles :
    Nous nous barricadons, et dans ce premier feu,
    Nous croyons gagner tout à différer un peu.
    Mais comme à ce rempart l’un et l’autre travaille,
    D’une chambre voisine on perce la muraille :
    Alors me voyant pris, il fallut composer.

GÉRONTE.

C’est-à-dire en français qu’il fallut l’épouser ?

DORANTE.

Les siens m’avaient trouvé de nuit seul avec elle,
Ils étaient les plus forts, elle me semblait belle,
Le scandale était grand, son honneur se perdait ;
À ne le faire pas ma tête en répondait ;
Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes,
À mon coeur amoureux étaient de nouveaux charmes :
Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur,
Et me mettre avec elle au comble du bonheur,
Je changeai d’un seul mot la tempête en bonace,
Et fis ce que tout autre aurait fait en ma place.
Choisissez maintenant de me voir ou mourir,
Ou posséder un bien qu’on ne peut trop chérir.

GÉRONTE.

Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses,
Et trouve en ton malheur de telles circonstances,
Que mon amour t’excuse ; et mon esprit touché
Te blâme seulement de l’avoir trop caché.

DORANTE.

Le peu de bien qu’elle a me faisait vous le taire.

GÉRONTE.

Je prends peu garde au bien, afin d’être bon père.
Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu,
Tu l’aimes, elle t’aime ; il me suffit. Adieu :
Je vais me dégager du père de Clarice.

Scène VI

Dorante, Cliton.

DORANTE.

Que dis-tu de l’histoire, et de mon artifice ?
Le bonhomme en tient-il ? M’en suis-je bien tiré ?
Quelque sot en ma place y serait demeuré ;
Il eût perdu le temps à gémir et se plaindre,
Et malgré son amour, se fût laissé contraindre.
Oh ! L’utile secret que mentir à propos !

CLITON.

Quoi ? Ce que vous disiez n’est pas vrai ?

DORANTE.

Pas deux mots ;
Et tu ne viens d’ouïr qu’un trait de gentillesse
Pour conserver mon âme et mon coeur à Lucrèce.

CLITON.

Quoi ? La montre, l’épée, avec le pistolet…

DORANTE.

Industrie.

CLITON.

Obligez, Monsieur, votre valet :
Quand vous voudrez jouer de ces grands coups de maître,
Donnez-lui quelque signe à les pouvoir connaître ;
Quoique bien averti, j’étais dans le panneau.

DORANTE.

Va, n’appréhende pas d’y tomber de nouveau :
Tu seras de mon coeur l’unique secrétaire,
Et de tous mes secrets le grand dépositaire.

CLITON.

Avec ces qualités j’ose bien espérer
Qu’assez malaisément je pourrai m’en parer.
Mais parlons de vos feux. Certes cette maîtresse…

Scène VII

Dorante, Cliton, Sabine.

SABINE, elle lui donne un billet.

Elle lui donne un billet.

Lisez ceci, Monsieur.

DORANTE.

D’où vient-il ?

SABINE.

De Lucrèce.

DORANTE, après avoir lu.

Dis-lui que j’y viendrai. Doute encore, Cliton,

Sabine rentre, et Dorante continue.

À laquelle des deux appartient ce beau nom.
Lucrèce sent sa part des feux qu’elle fait naître,
Et me veut cette nuit parler par sa fenêtre.
Dis encore que c’est l’autre, ou que tu n’es qu’un sot.
Qu’aurait l’autre à m’écrire, à qui je n’ai dit mot ?

CLITON.

Monsieur, pour ce sujet n’ayons point de querelle :
Cette nuit, à la voix, vous saurez si c’est elle.

DORANTE.

Coule-toi là dedans, et de quelqu’un des siens
Sache subtilement sa famille et ses biens.

Scène VIII

Dorante, Lycas

LYCAS, lui présentant un billet.

Monsieur.

DORANTE.

Autre billet. J’ignore quelle offense

Il continue, après avoir lu tout bas le billet.

Peut d’Alcippe avec moi rompre l’intelligence ;
Mais n’importe, dis-lui que j’irai volontiers.
Je te suis. Je revins hier au soir de Poitiers,

Lycas rentre, et Dorante continue seul.

D’aujourd’hui seulement je produis mon visage,
Et j’ai déjà querelle, amour et mariage :
Pour un commencement ce n’est point mal trouvé.
Vienne encore un procès, et je suis achevé.
Se charge qui voudra d’affaires plus pressantes,
Plus en nombre à la fois et plus embarrassantes :
Je pardonne à qui mieux s’en pourra démêler.
Mais allons voir celui qui m’ose quereller.

Acte III

Scène première

Dorante, Alcippe, Philiste.

PHILISTE.

Oui, vous faisiez tous deux en hommes de courage,
Et n’aviez l’un ni l’autre aucun désavantage.
Je rends grâces au ciel de ce qu’il a permis
Que je sois survenu pour vous refaire amis,
Et que, la chose égale, ainsi je vous sépare :
Mon heur en est extrême, et l’aventure rare.

DORANTE.

L’aventure est encore bien plus rare pour moi,
Qui lui faisais raison sans avoir su de quoi.
Mais, Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine :
Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine ?
Quelque mauvais rapport m’aurait-il pu noircir ?
Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir.

ALCIPPE.

Vous le savez assez.

DORANTE.

Plus je me considère,
Moins je découvre en moi ce qui vous peut déplaire.

ALCIPPE.

Eh bien ! Puisqu’il vous faut parler plus clairement,
Depuis plus de deux ans j’aime secrètement ;
Mon affaire est d’accord, et la chose vaut faite ;
Mais pour quelque raison nous la tenons secrète.
Cependant à l’objet qui me tient sous sa loi,
Et qui sans me trahir ne peut être qu’à moi,
Vous avez donné bal, collation, musique ;
Et vous n’ignorez pas combien cela me pique,
Puisque, pour me jouer un si sensible tour,
Vous m’avez à dessein caché votre retour,
Et n’avez aujourd’hui quitté votre embuscade
Qu’afin de m’en conter l’histoire par bravade.
Ce procédé m’étonne, et j’ai lieu de penser
Que vous n’avez rien fait qu’afin de m’offenser.

DORANTE.

Si vous pouviez encore douter de mon courage,
Je ne vous guérirais ni d’erreur ni d’ombrage,
Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux ;
Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux,
Écoutez en deux mots l’histoire démêlée :
Celle que cette nuit sur l’eau j’ai régalée
N’a pu vous donner lieu de devenir jaloux ;
Car elle est mariée, et ne peut être à vous.
Depuis peu pour affaire elle est ici venue,
Et je ne pense pas qu’elle vous soit connue.

ALCIPPE.

Je suis ravi, Dorante, en cette occasion,
De voir finir sitôt notre division.

DORANTE.

Alcippe, une autre fois donnez moins de croyance
Aux premiers mouvements de votre défiance ;
Jusqu’à mieux savoir tout sachez vous retenir,
Et ne commencez plus par où l’on doit finir.
Adieu : je suis à vous.

Scène II

Alcippe, Philiste.

PHILISTE.

Ce coeur encore soupire !

ALCIPPE.

Hélas ! Je sors d’un mal pour tomber dans un pire.
Cette collation, qui l’aura pu donner ?
À qui puis-je m’en prendre ? Et que m’imaginer ?

PHILISTE.

Que l’ardeur de Clarice est égale à vos flammes.
Cette galanterie était pour d’autres dames.
L’erreur de votre page a causé votre ennui ;
S’étant trompé lui-même, il vous trompe après lui.
J’ai tout su de lui-même et des gens de Lucrèce.
Il avait vu chez elle entrer votre maîtresse ;
Mais il n’avait pas vu qu’Hippolyte et Daphné
Ce jour-là, par hasard, chez elle avaient dîné.
Il les en voit sortir, mais à coiffe abattue,
Et sans les approcher il suit de rue en rue ;
Aux couleurs, au carrosse, il ne doute de rien ;
Tout était à Lucrèce, et le dupe si bien,
Que prenant ces beautés pour Lucrèce et Clarice,
Il rend à votre amour un très mauvais service.
Il les voit donc aller jusques au bord de l’eau,
Descendre de carrosse, entrer dans un bateau ;
Il voit porter des plats, entend quelque musique
(À ce que l’on m’a dit, assez mélancolique).
Mais cessez d’en avoir l’esprit inquiété ;
Car enfin le carrosse avait été prêté :
L’avis se trouve faux ; et ces deux autres belles
Avaient en plein repos passé la nuit chez elles.

ALCIPPE.

Quel malheur est le mien ! Ainsi donc sans sujet
J’ai fait ce grand vacarme à ce charmant objet ?

PHILISTE.

Je ferai votre paix. Mais sachez autre chose :
Celui qui de ce trouble est la seconde cause,
Dorante, qui tantôt nous en a tant conté
De son festin superbe et sur l’heure apprêté,
Lui qui depuis un mois nous cachant sa venue,
La nuit, incognito, visite une inconnue,
Il vint hier de Poitiers, et sans faire aucun bruit,
Chez lui paisiblement a dormi toute nuit.

ALCIPPE.

Quoi ! Sa collation…

PHILISTE.

N’est rien qu’un pur mensonge ;
Ou, quand il l’a donnée, il l’a donnée en songe.

ALCIPPE.

Dorante, en ce combat si peu prémédité,
M’a fait voir trop de coeur pour tant de lâcheté.
La valeur n’apprend point la fourbe en son école :
Tout homme de courage est homme de parole ;
À des vices si bas il ne peut consentir,
Et fuit plus que la mort la honte de mentir.
Cela n’est point.

PHILISTE.

Dorante, à ce que je présume,
Est vaillant par nature et menteur par coutume.
Ayez sur ce sujet moins d’incrédulité,
Et vous-même admirez notre simplicité :
À nous laisser duper nous sommes bien novices.
Une collation servie à six services,
Quatre concerts entiers, tant de plats, tant de feux,
Tout cela cependant prêt en une heure ou deux,
Comme si l’appareil d’une telle cuisine
Fût descendu du ciel dedans quelque machine.
Quiconque le peut croire ainsi que vous et moi,
S’il a manque de sens, n’a pas manque de foi.
Pour moi, je voyais bien que tout ce badinage
Répondait assez mal aux remarques du page ;
Mais vous ?

ALCIPPE.

La jalousie aveugle un coeur atteint,
Et sans examiner, croit tout ce qu’elle craint.
Mais laissons là Dorante avec son audace ;
Allons trouver Clarice et lui demander grâce :
Elle pouvait tantôt m’entendre sans rougir.

PHILISTE.

Attendez à demain et me laissez agir :
Je veux par ce récit vous préparer la voie,
Dissiper sa colère et lui rendre sa joie.
Ne vous exposez point, pour gagner un moment,
Aux premières chaleurs de son ressentiment.

ALCIPPE.

Si du jour cri s’enfuit la lumière est fidèle,
Je pense l’entrevoir avec son Isabelle.
Je suivrai tes conseils, et fuirai son courroux
Jusqu’à ce qu’elle ait ri de m’avoir vu jaloux.

Scène III

Clarice, Isabelle.

CLARICE.

Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce.

ISABELLE.

Il n’est pas encore tard, et rien ne vous en presse.
Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit :
À peine ai-je parlé, qu’elle a sur l’heure écrit.

CLARICE.

Clarice à la servir ne serait pas moins prompte.
Mais dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte ?
Et sais-tu que ce fils qu’il m’avait tant vanté
Est ce même inconnu qui m’en a tant conté ?

ISABELLE.

À Lucrèce avec moi je l’ai fait reconnaître ;
Et sitôt que Géronte a voulu disparaître,
Le voyant resté seul avec un vieux valet,
Sabine à nos yeux même a rendu le billet.
Vous parlerez à lui.

CLARICE.

Qu’il est fourbe, Isabelle.

ISABELLE.

Eh bien ! Cette pratique est-elle si nouvelle ?
Dorante est-il le seul qui, de jeune écolier,
Pour être mieux reçu s’érige en cavalier ?
Que j’en sais comme lui qui parlent d’Allemagne,
Et si l’on veut les croire, ont vu chaque campagne ;
Sur chaque occasion tranchent des entendus,
Content quelque défaite, et des chevaux perdus ;
Qui dans une gazette apprenant ce langage,
S’ils sortent de Paris, ne vont qu’à leur village,
Et se donnent ici pour témoins approuvés
De tous ces grands combats qu’ils ont lus ou rêvés !
Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée,
Que les filles de coeur aiment les gens d’épée ;
Et vous prenant pour telle, il a jugé soudain
Qu’une plume au chapeau vous plaît mieux qu’à la main.
Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paraître,
Non pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il veut être,
Et s’est osé promettre un traitement plus doux
Dans la condition qu’il veut prendre pour vous.

CLARICE.

En matière de fourbe il est maître, il y pipe ;
Après m’avoir dupée, il dupe encore Alcippe.
Ce malheureux jaloux s’est blessé le cerveau
D’un festin qu’hier au soir il m’a donné sur l’eau
(Juge un peu si la pièce a la moindre apparence).
Alcippe cependant m’accuse d’inconstance,
Me fait une querelle où je ne comprends rien.
J’ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien ;
Il me parle de bal, de danse, de musique,
D’une collation superbe et magnifique,
Servie à tant de plats, tant de fois redoublés,
Que j’en ai la cervelle et les esprits troublés.

ISABELLE.

Reconnaissez par là que Dorante vous aime,
Et que dans son amour son adresse est extrême ;
Il aura su qu’Alcippe était bien avec vous,
Et pour l’en éloigner il l’a rendu jaloux.
Soudain à cet effort il en a joint un autre :
Il a fait que son père est venu voir le vôtre.
Un amant peut-il mieux agir en un moment
Que de gagner un père et brouiller l’autre amant ?
Votre père l’agrée, et le sien vous souhaite ;
Il vous aime, il vous plaît : c’est une affaire faite.

CLARICE.

Elle est faite, de vrai, ce qu’elle se fera.

ISABELLE.

Quoi ? Votre coeur se change, et désobéira ?

CLARICE.

Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures.
Explique, si tu peux, encore ses impostures :
Il était marié sans que l’on en sût rien ;
Et son père a repris sa parole du mien,
Fort triste de visage et fort confus dans l’âme.

ISABELLE.

Ah ! Je dis à mon tour : « Qu’il est fourbe, Madame ! »
C’est bien aimer la fourbe, et l’avoir bien en main,
Que de prendre plaisir à fourber sans dessein ;
Car pour moi, plus j’y songe, et moins je puis comprendre
Quel fruit auprès de vous il en ose prétendre.
Mais qu’allez-vous donc faire ? Et pourquoi lui parler ?
Est-ce à dessein d’en rire, ou de le quereller ?

CLARICE.

Je prendrai du plaisir du moins à le confondre.

ISABELLE.

J’en prendrais davantage à le laisser morfondre.

CLARICE.

Je veux l’entretenir par curiosité.
Mais j’entrevois quelqu’un dans cette obscurité,
Et si c’était lui-même, il pourrait me connaître :
Entrons donc chez Lucrèce, allons à sa fenêtre,
Puisque c’est sous son nom que je lui dois parler.
Mon jaloux, après tout, sera mon pis aller :
Si sa mauvaise humeur déjà n’est apaisée,
Sachant ce que je sais, la chose est fort aisée.

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