CLARICE.
Sa perte ne m’est pas encore indifférente ;
Et l’accord de l’hymen entre nous concerté,
Si son père venait, serait exécuté.
Depuis plus de deux ans il promet et diffère :
Tantôt c’est maladie, et tantôt quelque affaire ;
Le chemin est mal sûr, ou les jours sont trop courts,
Et le bonhomme enfin ne peut sortir de Tours.
Je prends tous ces délais pour une résistance,
Et ne suis pas d’humeur à mourir de constance
Chaque moment d’attente ôte de notre prix,
Et fille qui vieillit tombe dans le mépris :
C’est un nom glorieux qui se garde avec honte ;
Sa défaite est fâcheuse à moins que d’être prompte.
Le temps n’est pas un dieu qu’elle puisse braver,
Et son honneur se perd à le trop conserver.
ISABELLE.
Ainsi vous quitteriez Alcippe pour un autre
De qui l’humeur aurait de quoi plaire à la vôtre ?
CLARICE.
Oui, je le quitterais ; mais pour ce changement
Il me faudrait en main avoir un autre amant,
Savoir qu’il me fût propre, et que son hyménée
Dût bientôt à la sienne unir ma destinée.
Mon humeur sans cela ne s’y résout pas bien ;
Car Alcippe, après tout, vaut toujours mieux que rien ;
Son père peut venir, quelque longtemps qu’il tarde.
ISABELLE.
Pour en venir à bout sans que rien s’y hasarde,
Lucrèce est votre amie, et peut beaucoup pour vous ;
Elle n’a point d’amants qui deviennent jaloux :
Qu’elle écrive à Dorante, et lui fasse paraître
Qu’elle veut cette nuit le voir par sa fenêtre.
Comme il est jeune encore, on l’y verra voler ;
Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler,
Sans qu’Alcippe jamais en découvre l’adresse,
Ni que lui-même pense à d’autres qu’à Lucrèce.
CLARICE.
L’invention est belle, et Lucrèce aisément
Se résoudra pour moi d’écrire un compliment :
J’admire ton adresse à trouver cette ruse.
ISABELLE.
Puis-je vous dire encore que si je ne m’abuse,
Tantôt cet inconnu ne vous déplaisait pas ?
CLARICE.
Ah, bon Dieu ! Si Dorante avait autant d’appas,
Que d’Alcippe aisément il obtiendrait la place !
ISABELLE.
Ne parlez point d’Alcippe ; il vient.
CLARICE.
Qu’il m’embarrasse !
Va pour moi chez Lucrèce, et lui dis mon projet,
Et tout ce qu’on peut dire en un pareil sujet.
Scène III
Clarice, Alcippe.
ALCIPPE.
Ah ! Clarice, ah ! Clarice, inconstante ! Volage !
CLARICE.
Aurait-il deviné déjà ce mariage ?
Alcippe, qu’avez-vous ? Qui vous fait soupirer ?
ALCIPPE.
Ce que j’ai, déloyale ! Et peux-tu l’ignorer ?
Parle à ta conscience, elle devrait t’apprendre…
CLARICE.
Parlez un peu plus bas, mon père va descendre.
ALCIPPE.
Ton père va descendre, âme double et sans foi !
Confesse que tu n’as un père que pour moi.
La nuit, sur la rivière…
CLARICE.
Eh bien ! Sur la rivière ?
La nuit ! Quoi ? Qu’est-ce enfin ?
ALCIPPE.
Oui, la nuit toute entière.
CLARICE.
Après ?
ALCIPPE.
Quoi ! Sans rougir ?
CLARICE.
Rougir ! À quel propos ?
ALCIPPE.
Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots ?
CLARICE.
Mourir pour les entendre ! Et qu’ont-ils de funeste ?
ALCIPPE.
Tu peux donc les ouïr et demander le reste ?
Ne saurais-tu rougir, si je ne te dis tout ?
CLARICE.
Quoi, tout ?
ALCIPPE.
Tes passe-temps de l’un à l’autre bout.
CLARICE.
Je meure, en vos discours si je puis rien comprendre !
ALCIPPE.
Quand je te veux parler, ton père va descendre,
Il t’en souvient alors ; le tour est excellent !
Mais pour passer la nuit auprès de ton galant…
CLARICE.
Alcippe, êtes-vous fol ?
ALCIPPE.
Je n’ai plus lieu de l’être,
À présent que le ciel me fait te mieux connaître.
Oui, pour passer la nuit en danses et festin,
Être avec ton galant du soir jusqu’au matin
(Je ne parle que d’hier), tu n’as point lors de père.
CLARICE.
Rêvez-vous ? Raillez-vous ? Et quel est ce mystère ?
ALCIPPE.
Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret :
Choisis une autre fois un amant plus discret ;
Lui-même il m’a tout dit.
CLARICE.
Qui, lui-même ?
ALCIPPE.
Dorante.
CLARICE.
Dorante !
ALCIPPE.
Continue, et fais bien l’ignorante.
CLARICE.
Si je le vis jamais, et si je le connais ! …
ALCIPPE.
Ne viens-je pas de voir son père avec toi ?
Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère,
La nuit avec le fils, le jour avec le père !
CLARICE.
Son père, de vieux temps, est grand ami du mien.
ALCIPPE.
Cette vieille amitié faisait votre entretien ?
Tu te sens convaincue, et tu m’oses répondre !
Te faut-il quelque chose encore pour te confondre ?
CLARICE.
Alcippe, si je sais quel visage a le fils…
ALCIPPE.
La nuit était fort noire alors que tu le vis.
Il ne t’a pas donné quatre choeurs de musique,
Une collation superbe et magnifique,
Six services de rang, douze plats à chacun ?
Son entretien alors t’était fort importun ?
Quand ses feux d’artifice éclairaient le rivage,
Tu n’eus pas le loisir de le voir au visage ?
Tu n’as pas avec lui dansé jusques au jour,
Et tu ne l’as pas vu pour le moins au retour ?
T’en ai-je dit assez ? Rougis, et meurs de honte.
CLARICE.
Je ne rougirai point pour le récit d’un conte.
ALCIPPE.
Quoi ! Je suis donc un fourbe, un bizarre, un jaloux ?
CLARICE.
Quelqu’un a pris plaisir à se jouer de vous,
Alcippe ; croyez-moi.
ALCIPPE.
Ne cherche point d’excuses ;
Je connais tes détours, et devine tes ruses.
Adieu : suis ton Dorante, et l’aime désormais ;
Laisse en repos Alcippe, et n’y pense jamais.
CLARICE.
Écoutez quatre mots.
ALCIPPE.
Ton père va descendre.
CLARICE.
Non, il ne descend point, et ne peut nous entendre ;
Et j’aurai tout loisir de vous désabuser.
ALCIPPE.
Je ne t’écoute point, à moins que m’épouser,
À moins qu’en attendant le jour du mariage,
M’en donner ta parole et deux baisers en gage.
CLARICE.
Pour me justifier vous demandez de moi,
Alcippe ?
ALCIPPE.
Deux baisers, et ta main, et ta foi.
CLARICE.
Que cela ?
ALCIPPE.
Résous-toi, sans plus me faire attendre.
CLARICE.
Je n’ai pas le loisir, mon père va descendre.
Scène IV
ALCIPPE.
Va, ris de ma douleur alors que je te perds ;
Par ces indignités romps toi-même mes fers ;
Aide mes feux trompés à se tourner en glace ;
Aide un juste courroux à se mettre en leur place.
Je cours à la vengeance, et porte à ton amant
Le vif et prompt effet de mon ressentiment.
S’il est homme de coeur, ce jour même nos armes
Régleront par leur sort tes plaisirs ou tes larmes ;
Et plutôt que le voir possesseur de mon bien,
Puissai-je dans son sang voir couler tout le mien !
Le voici, ce rival, que son père t’amène :
Ma vieille amitié cède à ma nouvelle haine ;
Sa vue accroît l’ardeur dont je me sens brûler :
Mais ce n’est pas ici qu’il faut le quereller.
Scène V
Géronte, Dorante, Cliton.
Ici, Clarice les voit de sa fenêtre ; et Lucrèce, avec Isabelle, les voit aussi de la sienne.
GÉRONTE.
Dorante, arrêtons-nous ; le trop de promenade
Me mettrait hors d’haleine, et me ferait malade.
Que l’ordre est rare et beau de ces grands bâtiments !
DORANTE.
Paris semble à mes yeux un pays de romans.
J’y croyais ce matin voir une île enchantée :
Je la laissai déserte, et la trouve habitée ;
Quelque Amphion nouveau, sans l’aide des maçons,
En superbes palais a changé ses buissons.
GÉRONTE.
Paris voit tous les jours de ces métamorphoses :
Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses ;
Et l’univers entier ne peut rien voir d’égal
Aux superbes dehors du palais Cardinal.
Toute une ville entière, avec pompe bâtie,
Semble d’un vieux fossé par miracle sortie,
Et nous fait présumer, à ses superbes toits,
Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.
Mais changeons de discours. Tu sais combien je t’aime ?
DORANTE.
Je chéris cet honneur bien plus que le jour même.
GÉRONTE.
Comme de mon hymen il n’est sorti que toi,
Et que je te vois prendre un périlleux emploi,
Où l’ardeur pour la gloire à tout oser convie,
Et force à tous moments de négliger la vie,
Avant qu’aucun malheur te puisse être advenu,
Pour te faire marcher un peu plus retenu,
Je te veux marier.
DORANTE.
Oh ! Ma chère Lucrèce !
GÉRONTE.
Je t’ai voulu choisir moi-même une maîtresse,
Honnête, belle, riche.
DORANTE.
Ah ! Pour la bien choisir,
Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir.
GÉRONTE.
Je la connais assez : Clarice est belle et sage
Autant que dans Paris il en soit de son âge ;
Son père de tout temps est mon plus grand ami,
Et l’affaire est conclue.
DORANTE.
Ah ! Monsieur, j’en frémi :
D’un fardeau si pesant accabler ma jeunesse !
GÉRONTE.
Fais ce que je t’ordonne.
DORANTE.
Il faut jouer d’adresse.
Quoi ? Monsieur, à présent qu’il faut dans les combats
Acquérir quelque nom, et signaler mon bras…
GÉRONTE.
Avant qu’être au hasard qu’un autre bras t’immole,
Je veux dans ma maison avoir qui m’en console ;
Je veux qu’un petit-fils puisse y tenir ton rang,
Soutenir ma vieillesse, et réparer mon sang :
En un mot, je le veux.
DORANTE.
Vous êtes inflexible !
GÉRONTE.
Fais ce que je te dis.
DORANTE.
Mais s’il est impossible ?
GÉRONTE.
Impossible ! Et comment ?
