À sa suite, je m’engageai sur un chemin qui descendait entre les ifs, sur la gauche. Une allée s’en détachait. Bordée de parterres fleuris soigneusement ordonnés, elle menait au centre du jardin, là où un rond-point dallé servait de cadre à un bassin à poissons rouges. Il y avait aussi un banc de pierre. Mais Poirot ne prit pas cette allée et bifurqua sur un sentier qui remontait en pente douce, entre les arbres. Là aussi nous trouvâmes un siège, à l’endroit où l’on avait éclairci le bosquet pour ménager un magnifique point de vue sur la campagne environnante. De là-haut, le regard plongeait directement sur le rond-point dallé et le bassin.
— L’Angleterre est vraiment très belle, dit Poirot en contemplant le paysage d’un air rêveur. (Puis il sourit et ajouta en baissant la voix 🙂 Les jeunes Anglaises aussi, d’ailleurs, mais… chut ! Taisons-nous, mon ami, et regardons plutôt ce charmant tableau.
Ce fut alors que j’aperçus Flora. Elle descendait d’un pas dansant le sentier que nous venions de quitter. Elle fredonnait un petit air et, malgré sa robe de deuil, tout en elle exprimait la joie. Soudain, elle pirouetta sur la pointe des pieds dans un envol de jupes noires, renversa la tête en arrière et éclata de rire. Au même instant, un homme surgit d’entre les arbres : Hector Blunt. La jeune fille sursauta et son expression se modifia légèrement.
— Vous m’avez fait peur ! Je ne vous avais pas vu.
Blunt ne répondit rien et, pendant une bonne minute, se contenta de la dévisager.
— Ce que j’aime en vous, dit Flora avec une pointe de malice, c’est le brio de votre conversation.
Blunt dut en rougir sous son hâle et, quand il prit la parole, sa voix me parut changée. J’y discernai une sorte d’humilité qui ne lui ressemblait pas.
— Je n’ai jamais été brillant causeur, même quand j’étais jeune.
— Ce qui remonte à loin, j’imagine, observa Flora avec le plus grand sérieux.
Si je perçus la note moqueuse de sa voix, je crois qu’elle échappa à Blunt, qui se borna à répondre :
— Très loin, c’est vrai.
— Et quel effet cela fait-il d’être vieux comme Mathusalem ?
Cette fois, la raillerie était plus sensible, mais Blunt avait d’autres idées en tête.
— Vous vous souvenez de cet homme qui vendit son âme au diable pour retrouver sa jeunesse ? C’est le sujet d’un opéra.
— C’est à Faust que vous pensez ?
— Tout juste. Pas banale, son histoire. Beaucoup d’entre nous aimeraient bien pouvoir en faire autant.
— À vous entendre, on vous prendrait pour un vieillard cacochyme ! lança Flora d’un ton mi-figue mi-raisin.
À nouveau, Blunt s’enferma dans le silence. Puis, le regard au loin comme s’il s’adressait à l’un des arbres environnants, il annonça qu’il était temps pour lui de regagner l’Afrique.
— Pour une de vos expéditions de chasse ?
— En principe. Enfin, comme toujours.
— L’animal accroché dans le hall, c’est vous qui l’avez tué, non ?
Blunt hocha la tête, rougit et débita tout d’une traite :
— Si vous aimez les belles peaux de bête, je pourrai vous en envoyer quelques-unes.
— Oh oui, s’il vous plaît ! s’écria Flora. Vraiment, vous n’oublierez pas ?
— Je n’oublierai pas, promit Hector Blunt. (Puis, sortant subitement de sa réserve 🙂 Il est temps que je parte, ce genre de vie n’est pas fait pour moi. Ce n’est pas mon style. Un ours comme moi n’est pas à l’aise en société, je ne dis jamais ce qu’il faut dire. Vraiment, il vaut mieux que je m’en aille.
— Mais pas tout de suite ! s’exclama Flora. Pas… pas au moment où nous avons tous ces ennuis. Oh, je vous en prie ! Si vous partez…
Comme elle se détournait, Blunt demanda très simplement et sans détours :
— Vous souhaitez que je reste ?
— Nous le souhaitons tous…
— Non, coupa Blunt d’un ton net. Je veux dire : vous, personnellement.
Flora se tourna lentement vers lui et leurs yeux se rencontrèrent.
— Je souhaite que vous restiez, si une telle déclaration change quelque chose pour vous.
— Cela change tout, dit Hector Blunt.
Un silence s’établit, et ils s’assirent sur le banc de pierre, près du bassin aux poissons rouges. Ni l’un ni l’autre ne semblait savoir de quoi ils pourraient bien parler ensuite.
— Il… il fait vraiment très beau ce matin, finit par dire Flora. Voyez-vous, je ne puis m’empêcher d’être heureuse malgré… malgré les événements. C’est épouvantable, non ?
— C’est tout à fait naturel, affirma Blunt. Vous ne connaissiez votre oncle que depuis deux ans, n’est-ce pas ? On ne peut donc pas s’attendre à ce que vous éprouviez un chagrin immense, et il vaut bien mieux ne pas faire semblant.
— Vous avez le don de consoler les gens, observa Flora. Avec vous, tout paraît si simple…
— Mais tout est simple, rétorqua le chasseur de fauves.
— Non, pas toujours.
Flora avait baissé la voix et je vis Blunt tourner la tête pour la dévisager, comme s’il s’arrachait à la contemplation de la côte africaine. Il dut tirer ses propres conclusions de son changement de ton car, après un silence prolongé, il déclara abruptement :
— Aucune raison de vous inquiéter, croyez-moi. Au sujet de ce jeune homme, je veux dire. Cet inspecteur n’est qu’un âne. Tout le monde sait bien que… bref, ça ne tient pas debout : il ne peut pas être coupable. Ni personne de la maison. Le criminel est un cambrioleur, c’est la seule solution possible.
Flora se tourna vers lui :
— C’est vraiment ce que vous pensez ?
— Pas vous ? rétorqua-t-il aussitôt.
— Moi ?… Mais si, bien sûr.
Un autre silence plana, que Flora rompit brutalement :
— J’aimerais… je vais vous dire pourquoi je me sentais si heureuse ce matin. Même si vous devez me juger sans cœur, je préfère que vous le sachiez. C’est parce que cet avoué… vous savez, Mr Hammond ? Il nous a parlé du testament. Oncle Roger m’a laissé vingt mille livres, vous vous rendez compte ? Vingt mille belles et bonnes livres, quelle merveille !
Blunt marqua une certaine surprise.
— Est-ce donc si important pour vous ?
— Important ? Mais c’est bien plus que cela, pour moi, cela veut dire… tout ! La liberté, la vie, la fin des calculs, des privations, des mensonges…
— Des mensonges ? lança brutalement Blunt.
Un instant désarçonnée, Flora reprit d’une voix incertaine :
— Vous voyez sûrement ce que je veux dire… Faire semblant d’être reconnaissant envers vos parents riches qui vous abandonnent leurs vieilles nippes. Porter les manteaux, les jupes et les chapeaux de l’année d’avant… tout ça, quoi !
— Je ne m’y connais guère en chiffons, mais je vous ai toujours trouvée plutôt élégante.
— Oui, murmura Flora d’une voix sourde, mais à quel prix ! Bah ! ne parlons plus de ces mesquineries ! Je suis si heureuse, je suis libre ! Libre d’agir à ma guise. Libre de ne pas…
Elle s’interrompit tout net et Blunt demanda aussitôt :
— De ne pas quoi ?
— Rien d’important, j’ai déjà oublié.
Blunt, qui tenait un bâton à la main, le plongea brusquement dans l’eau comme s’il visait un point particulier.
— Mais que faites-vous, major Blunt ?
— Il y a quelque chose qui brille, là-dedans, je me demandais ce que c’était… une broche en or, peut-être. Mais j’ai remué la vase et on ne la voit plus.
— C’était peut-être une bague, suggéra Flora, comme celle que Mélisande a perdue dans l’eau.
— Mélisande, répéta Blunt d’un ton rêveur. C’est bien un personnage d’opéra, n’est-ce pas ?
— En effet, et vous semblez en savoir long sur l’opéra.
— Il arrive qu’on m’y invite, dit Blunt sans enthousiasme. Curieuse façon de se distraire, ce tintamarre. C’est pire que les Noirs avec leurs tam-tams !
Flora éclata de rire.
— Je me souviens de Mélisande, reprit Blunt. Elle avait épousé un homme qui aurait pu être son père.
Il lança un petit caillou dans le bassin et, quand il se tourna vers Flora, son attitude avait changé du tout au tout.
— Miss Ackroyd, si je puis faire quelque chose pour vous… Au sujet du capitaine Paton, je veux dire. J’imagine par quelles affres vous devez passer.
— Merci, laissa tomber Flora d’un ton sec, mais il est tout à fait inutile d’intervenir. Tout se passera bien, pour Ralph. J’ai déniché le plus merveilleux des détectives, et il va tirer toute cette affaire au clair.
Je commençais à trouver notre situation assez gênante. Nous n’étions pas exactement en train d’épier les deux personnages qui bavardaient dans le jardin puisqu’il leur suffisait de lever la tête pour nous voir. Néanmoins, je leur aurais signalé plus tôt notre présence si mon compagnon ne m’en avait dissuadé en me pressant le bras d’un geste ferme. Il souhaitait que je me taise, aucun doute là-dessus. Mais subitement, il passa à l’action, bondit sur ses pieds et s’éclaircit la gorge.
— Je vous demande mille pardons ! s’écria-t-il. Je ne saurais laisser Mademoiselle m’accabler de compliments sans me montrer. Qui écoute aux portes a parfois, dit-on, de mauvaises surprises, ce qui est loin d’être mon cas en l’occurrence. Pour ne pas rougir de honte, il faut que je vienne déposer mes excuses à vos pieds.
Je dévalai le sentier sur ses talons, et nous rejoignîmes les autres près du bassin. Flora fit les présentations.
— Major, voici M. Hercule Poirot, dont vous avez certainement entendu parler.
Poirot s’inclina.
— Je connais le major Blunt de réputation, déclara-t-il avec courtoisie. Monsieur, je suis heureux de vous avoir rencontré. J’ai besoin de certaines informations que vous pouvez me fournir.
Blunt lui jeta un regard interrogateur.
— Quand avez-vous vu Mr Ackroyd en vie pour la dernière fois ?
— Au dîner.
— Et depuis, vous ne l’avez plus revu, ni entendu parler ?
— Revu, non. Entendu, oui.
— Et dans quelles circonstances ?
— Je me promenais sur la terrasse…
— Pardon, mais quelle heure était-il ?
— Environ 9 heures et demie. Je faisais les cent pas en fumant devant la porte-fenêtre du salon quand j’ai entendu la voix d’Ackroyd, dans son cabinet de travail.
Poirot ôta de sa manche un minuscule brin d’herbe.
— Mais de l’endroit où vous vous trouviez, vous ne pouviez certainement pas entendre parler dans le cabinet de travail, murmura-t-il…
Il ne regardait pas Blunt, mais moi, oui. Et, à ma grande surprise, je vis rougir le major.
— Je suis allé jusqu’à l’angle de la terrasse, expliqua-t-il de mauvaise grâce.
— Ah bon ? fit Poirot, suggérant le plus délicatement possible qu’il attendait d’autres détails.
— J’avais cru voir… une femme disparaître dans les buissons. Enfin, quelque chose de blanc, juste une silhouette. J’ai dû me tromper. Et c’est à ce moment-là que j’ai entendu Ackroyd parler à son secrétaire.
— À Mr Geoffrey Raymond ?
— Oui, ou enfin c’est ce qu’il m’a semblé. Apparemment, c’était une erreur.
— Mr Ackroyd n’a donc pas prononcé son nom ?
— Non.
— Alors, si je puis me permettre, pourquoi avoir supposé…
Blunt se lança dans une explication laborieuse :
— Pour moi, cela ne pouvait être que Raymond, et pour une raison fort simple. Juste avant que je ne sorte, il avait annoncé qu’il allait porter quelques papiers à Ackroyd. Il ne m’est pas venu à l’esprit qu’il pouvait s’agir de quelqu’un d’autre.
