Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


des deux libraires-commissionnaires. Il y eut un moment de silence. – Vous m’égorgez ! s’écria l’inconnu. – Mais, aurons-nous placé dans un an cinq cents exemplaires de Léonide ? répondit le libraire-commissionnaire à l’éditeur de Victor Ducange. Si les livres allaient au gré des éditeurs, nous serions millionnaires, mon cher maître ; mais ils vont au gré du public. On donne les romans de Walter Scott à dix-huit sous le volume, trois livres douze sous l’exemplaire, et vous voulez que je vende vos bouquins plus cher ? Si vous voulez que je vous pousse ce roman-là, faites-moi des avantages. – Vidal ! Un gros homme quitta la caisse et vint, une plume passée entre son oreille et sa tête. – Dans ton dernier voyage, combien as-tu placé de Ducange ? lui demanda Porchon. – J’ai fait deux cents Petit vieillard de Calais ; mais il a fallu, pour les placer, déprécier deux autres ouvrages sur lesquels on ne nous faisait pas de si fortes remises, et qui sont devenus de fort jolis rossignols. Plus tard Lucien apprit que ce sobriquet de rossignol était donné par les libraires aux ouvrages qui restent perchés sur les casiers dans les profondes solitudes de leurs magasins. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Tu sais, d’ailleurs, reprit Vidal, que Picard prépare des romans. On nous promet vingt pour cent de remise sur le prix ordinaire de librairie, afin d’organiser un succès. – Hé ! bien, à un an, répondit piteusement l’éditeur foudroyé par la dernière observation confidentielle de Vidal à Porchon. – Est-ce dit ? demanda nettement Porchon à l’inconnu. – Oui. Le libraire sortit. Lucien entendit Porchon disant à Vidal : – Nous en avons trois cents exemplaires de demandés, nous lui allongerons son règlement, nous vendrons les Léonide cent sous à l’unité, nous nous les ferons régler à six mois, et… – Et, dit Vidal, voilà quinze cents francs de gagnés. – Oh ! j’ai bien vu qu’il était gêné. – Il s’enfonce ! il paye quatre mille francs à Ducange pour deux mille exemplaires. Lucien arrêta Vidal en bouchant la petite porte de cette cage. – Messieurs, dit-il aux deux associés, j’ai l’honneur de vous saluer. Les libraires le saluèrent à peine. – Je suis auteur d’un roman sur l’histoire de France, à la manière de Walter Scott et qui a pour titre l’Archer de Charles IX ; je vous propose d’en faire l’acquisition ? Porchon jeta sur Lucien un regard sans chaleur en posant sa plume sur son pupitre. Vidal, lui, regarda l’auteur d’un air brutal, et lui répondit : – Monsieur, nous ne sommes pas libraires-éditeurs, nous sommes libraires-commissionnaires. Quand nous faisons des livres pour notre compte, ils constituent des opérations que nous entreprenons alors avec des noms faits. Nous n’achetons d’ailleurs que des livres sérieux, des histoires, des résumés. – Mais mon livre est très-sérieux, il s’agit de peindre sous son vrai jour la lutte des catholiques qui tenaient pour le gouvernement absolu, et des protestants qui voulaient établir la république. – Monsieur Vidal ! cria un commis. Vidal s’esquiva. – Je ne vous dis pas, monsieur, que votre livre ne soit pas un chef-d’oeuvre, reprit Porchon en faisant un geste assez impoli, mais nous ne nous occupons que des livres fabriqués. Allez voir ceux qui achètent des manuscrits, le père Doguereau, rue du Coq, auprès du Louvre, il est un de ceux qui font le roman. Si vous aviez parlé plus tôt, vous venez de voir Pollet, le concurrent de Doguereau, et des libraires des Galeries-de-Bois. – Monsieur, j’ai un recueil de poésie… Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Monsieur Porchon ! cria-t-on. – De la poésie, s’écria Porchon en colère. Et pour qui me prenez-vous ? ajouta-t-il en lui riant au nez et disparaissant dans son arrière-boutique. Lucien traversa le Pont-Neuf en proie à mille réflexions. Ce qu’il avait compris de cet argot commercial lui fit deviner que, pour ces libraires, les livres étaient comme des bonnets de coton pour des bonnetiers, une marchandise à vendre cher, à acheter bon marché. – Je me suis trompé, se dit-il frappé néanmoins du brutal et matériel aspect que prenait la littérature. Il avisa rue du Coq une boutique modeste devant laquelle il avait déjà passé, sur laquelle étaient peints en lettres jaunes, sur un fond vert, ces mots : Doguereau, Libraire. Il se souvint d’avoir vu ces mots répétés au bas du frontispice de plusieurs des romans qu’il avait lus au cabinet littéraire de Blosse. Il entra non sans cette trépidation intérieure que cause à tous les hommes d’imagination la certitude d’une lutte. Il trouva dans la boutique un singulier vieillard, l’une des figures originales de la librairie sous l’Empire. Doguereau portait un habit noir à grandes basques carrées, et la mode taillait alors les fracs en queue de morue. Il avait un gilet d’étoffe commune à carreaux de diverses couleurs d’où pendaient, à l’endroit du gousset, une chaîne d’acier et une clef de cuivre qui jouaient sur une vaste culotte noire. La montre devait avoir la grosseur d’un oignon. Ce costume était complété par des bas drapés, couleur gris de fer, et par des souliers ornés de boucles en argent. Le vieillard avait la tête nue, décorée de cheveux grisonnants, et assez poétiquement épars. Le père Doguereau, comme l’avait surnommé Porchon, tenait par l’habit, par la culotte et par les souliers au professeur de belles-lettres, et au marchand par le gilet, la montre et les bas. Sa physionomie ne démentait point cette singulière alliance : il avait l’air magistral, dogmatique, la figure creusée du maître de rhétorique, et les yeux vifs, la bouche soupçonneuse, l’inquiétude vague du libraire. – Monsieur Doguereau ? dit Lucien. – C’est moi, monsieur… – Je suis auteur d’un roman, dit Lucien. – Vous êtes bien jeune, dit le libraire. – Mais, monsieur, mon âge ne fait rien à l’affaire. – C’est juste, dit le vieux libraire en prenant le manuscrit. Ah, diantre ! L’Archer de Charles IX, un bon titre. Voyons, jeune homme, dites-moi votre sujet en deux mots. – Monsieur, c’est une oeuvre historique dans le genre de Walter Scott, où le caractère de la lutte entre les protestants et les catholiques est présenté comme un combat entre deux systèmes de gouvernement, et où le trône était sérieusement menacé. J’ai pris parti pour les catholiques. – Hé ! mais, jeune homme, voilà des idées. Eh ! bien, je lirai votre ouvrage, je vous le promets. J’aurais mieux aimé un roman dans le genre de madame Radcliffe ; mais si vous êtes travailleur, si vous avez un peu de style, de la conception, des idées, l’art de la mise en scène, je ne demande pas mieux que de vous être utile. Que nous faut-il ? … de bons manuscrits. – Quand pourrai-je venir ? Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Je vais ce soir à la campagne, je serai de retour après-demain, j’aurai lu votre ouvrage, et s’il me va, nous pourrons traiter le jour même, Lucien, le voyant si bonhomme, eut la fatale idée de sortir le manuscrit des Marguerites. – Monsieur, j’ai fait aussi un recueil de vers… – Ah ! vous êtes poète, je ne veux plus de votre roman, dit le vieillard en lui tendant le manuscrit. Les rimailleurs échouent quand ils veulent faire de la prose. En prose, il n’y a pas de chevilles, il faut absolument dire quelque chose. – Mais, monsieur, Walter Scott a fait des vers aussi. – C’est vrai, dit Doguereau qui se radoucit, devina la pénurie du jeune homme, et garda le manuscrit. Où demeurez-vous ? j’irai vous voir. Lucien donna son adresse, sans soupçonner chez ce vieillard la moindre arrière-pensée, il ne reconnaissait pas en lui le libraire de la vieille école, un homme du temps où les libraires souhaitaient tenir dans un grenier et sous clef Voltaire et Montesquieu mourant de faim. – Je reviens précisément par le quartier latin, lui dit le vieux libraire après avoir lu l’adresse. – Le brave homme ! pensa Lucien en saluant le libraire. J’ai donc rencontré un ami de la jeunesse, un connaisseur qui sait quelque chose. Parlez-moi de celui-là ? Je le disais bien à David : le talent parvient facilement à Paris. Lucien revint heureux et léger, il rêvait la gloire. Sans plus songer aux sinistres paroles qui venaient de frapper son oreille dans le comptoir de Vidal et Porchon, il se voyait riche d’au moins douze cents francs. Douze cents francs représentaient une année de séjour à Paris, une année pendant laquelle il préparerait de nouveaux ouvrages. Combien de projets bâtis sur cette espérance ? Combien de douces rêveries en voyant sa vie assise sur le travail ? Il se casa, s’arrangea, peu s’en fallut qu’il ne fit quelques acquisitions. Il ne trompa son impatience que par des lectures constantes au cabinet de Blosse. Deux jours après, le vieux Doguereau, surpris du style que Lucien avait dépensé dans sa première oeuvre, enchanté de l’exagération des caractères qu’admettait l’époque où se développait le drame, frappé de la fougue d’imagination avec laquelle un jeune auteur dessine toujours son premier plan, il n’était pas gâté, le père Doguereau ! vint à l’hôtel où demeurait son Walter Scott en herbe. Il était décidé à payer mille francs la propriété entière de l’Archer de Charles IX, et à lier Lucien par un traité pour plusieurs ouvrages. En voyant l’hôtel, le vieux renard se ravisa. – Un jeune homme logé là n’a que des goûts modestes, il aime l’étude, le travail ; je peux ne lui donner que huit cents francs. L’hôtesse, à laquelle il demanda monsieur Lucien de Rubempré, lui répondit : – Au quatrième ! Le libraire leva le nez, et n’aperçut que le ciel au-dessus du quatrième. – Ce jeune homme, pensa-t-il, est joli garçon, il est même très-beau ; s’il gagnait trop d’argent, il se dissiperait, il ne travaillerait plus. Dans notre intérêt commun, je lui offrirai six cents francs ; mais en argent, pas de billets. Il monta l’escalier, frappa trois coups à la porte de Lucien, qui vint ouvrir. La chambre était d’une nudité désespérante. Il y avait sur la table un bol de lait et une flûte de deux sous. Ce denûment du génie frappa le bonhomme Doguereau. – Qu’il conserve, pensa-t-il, ces moeurs simples, cette frugalité, ces modestes besoins. J’éprouve du plaisir à vous voir, dit-il à Lucien. Voilà, monsieur, comment vivait Jean-Jacques, avec lequel vous aurez plus d’un rapport. Dans ces logements-ci brille le feu du génie et se composent les bons ouvrages. Voilà comment devraient vivre les gens de lettres, au lieu de faire ripaille dans les cafés, dans les restaurants, d’y perdre leur temps, leur talent et notre argent. Il s’assit. – Jeune [Dans le Furne : Erreur de ponctuation non corrigée par Balzac : Jeune homme, …] homme, votre roman n’est pas mal. J’ai été professeur de rhétorique, je connais l’histoire de France ; il y a d’excellentes choses. Enfin vous avez de l’avenir. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Ah ! monsieur. – Non, je vous le dis, nous pouvons faire des affaires ensemble. Je vous achète votre roman… Le coeur de Lucien s’épanouit, il palpitait d’aise, il allait entrer dans le monde littéraire, il serait enfin imprimé. – Je vous l’achète quatre cents francs, dit Doguereau d’un ton mielleux et en regardant Lucien d’un air qui semblait annoncer un effort de générosité. – Le volume ? dit Lucien. – Le roman, dit Doguereau sans s’étonner de la surprise de Lucien. Mais, ajouta-t-il, ce sera comptant. Vous vous engagerez à m’en faire deux par an pendant six ans. Si le premier s’épuise en six mois, je vous payerai les suivants six cents francs. Ainsi, à deux par an, vous aurez cent francs par mois, vous aurez votre vie assurée, vous serez heureux. J’ai des auteurs que je ne paye que trois cents francs par

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