dénués d’argent. Les commis chargés de veiller sur les livres exposés laissaient charitablement les pauvres gens tournant les pages. Quand il s’agissait d’un in-12 de deux cents pages comme Smarra, Pierre Schlémilh, Jean Sbogar, Jocko, en deux séances il était dévoré. En ce temps-là les cabinets de lecture n’existaient pas, il fallait acheter un livre pour le lire ; aussi les romans se vendaient-ils alors à des nombres qui paraîtraient fabuleux aujourd’hui. Il y avait donc je ne sais quoi de français dans cette aumône faite à l’intelligence jeune, avide et pauvre. La poésie de ce terrible bazar éclatait à la tombée du jour. De toutes rues adjacentes allaient et venaient un grand nombre de filles qui pouvaient s’y promener sans rétribution. De tous les points de Paris, une fille de joie accourait faire son Palais. Les Galeries de Pierre appartenaient à des maisons privilégiées qui payaient le droit d’exposer des créatures habillées comme des princesses, entre telle ou telle arcade, et à la place correspondante dans le jardin ; tandis que les Galeries de Bois étaient pour la prostitution un terrain public, le Palais par excellence, mot qui signifiait alors le temple de la prostitution. Une femme pouvait y venir, en sortir accompagnée de sa proie, et l’emmener où bon lui semblait. Ces femmes attiraient donc le soir aux Galeries de Bois une foule si considérable qu’on y marchait au pas, comme à la procession ou au bal masqué. Cette lenteur, qui ne gênait personne, servait à l’examen. Ces femmes avaient une mise qui n’existe plus ; la manière dont elles se tenaient décolletées jusqu’au milieu du dos, et très-bas aussi par devant ; leurs bizarres coiffures inventées pour attirer les regards : celle-ci en Cauchoise, celle-là en Espagnole ; l’une bouclée comme un caniche, l’autre en bandeaux lisses ; leurs jambes serrées par des bas blancs et montrées on ne sait comment, mais toujours à propos, toute cette infâme poésie est perdue. La licence des interrogations et des réponses, ce cynisme public en harmonie avec le lieu ne se retrouve plus, ni au bal masqué, ni dans les bals si Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris célèbres qui se donnent aujourd’hui. C’était horrible et gai. La chair éclatante des épaules et des gorges étincelait au milieu des vêtements d’hommes presque toujours sombres, et produisait les plus magnifiques oppositions. Le brouhaha des voix et le bruit de la promenade formait un murmure qui s’entendait dès le milieu du jardin, comme une basse continue brodée des éclats de rire des filles ou des cris de quelque rare dispute. Les personnes comme il faut, les hommes les plus marquants y étaient coudoyés par des gens à figure patibulaire. Ces monstrueux assemblages avaient je ne sais quoi de piquant, les hommes les plus insensibles étaient émus. Aussi tout Paris est-il venu là jusqu’au dernier moment ; il s’y est promené sur le plancher de bois que l’architecte a fait au-dessus des caves pendant qu’il les bâtissait, Des regrets immenses et unanimes ont accompagné la chute de ces ignobles morceaux de bois. Le libraire Ladvocat s’était établi depuis quelques jours à l’angle du passage qui partageait ces galeries par le milieu, devant Dauriat, jeune homme maintenant oublié, mais audacieux, et qui défricha la route où brilla depuis son concurrent. La boutique de Dauriat se trouvait sur une des rangées donnant sur le jardin, et celle de Ladvocat était sur la cour. Divisée en deux parties, la boutique de Dauriat offrait un vaste magasin à sa librairie, et l’autre portion lui servait de cabinet. Lucien, qui venait là pour la première fois le soir, fut étourdi de cet aspect, auquel ne résistaient pas les provinciaux ni les jeunes gens. Il perdit bientôt son introducteur. – Si tu étais beau comme ce garçon-là, je le donnerais du retour, dit une créature à un vieillard en lui montrant Lucien. Lucien devint honteux comme le chien d’un aveugle, il suivit le torrent dans un état d’hébétement et d’excitation difficile à décrire. Harcelé par les regards des femmes, sollicité par des rondeurs blanches, par des gorges audacieuses qui l’éblouissaient, il se raccrochait à son manuscrit qu’il serrait pour qu’on ne le lui volât point, l’innocent ! – Hé ! bien, monsieur, cria-t-il en se sentant pris par un bras et croyant que sa poésie avait alléché quelque auteur. Il reconnut son ami Lousteau qui lui dit : – Je savais bien que vous finiriez par passer là ! Le poète était sur la porte du magasin où Lousteau le fit entrer, et qui était plein de gens attendant le moment de parler au Sultan de la librairie. Les imprimeurs, les papetiers et les dessinateurs, groupés autour des commis, les questionnaient sur des affaires en train ou qui se méditaient. – Tenez, voilà Finot, le directeur de mon journal ; il cause avec un jeune homme qui a du talent, Félicien Vernou, un petit drôle méchant comme une maladie secrète. – Hé ! bien, tu as une première représentation, mon vieux, dit Finot en venant avec Vernou à Lousteau. J’ai disposé de la loge. – Tu l’as vendue à Braulard ? – Eh ! bien, après ? tu te feras placer. Que viens-tu demander à Dauriat ? Ah ! il est convenu que nous pousserons Paul de Kock, Dauriat en a pris deux cents exemplaires et Victor Ducange lui refuse un roman. Dauriat veut, dit-il, faire un nouvel auteur dans le même genre. Tu mettras Paul de Kock au-dessus de Ducange. – Mais j’ai une pièce avec Ducange à la Gaieté, dit Lousteau. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Hé ! bien, tu lui diras que l’article est de moi, je serai censé l’avoir fait atroce, tu l’auras adouci, il te devra des remercîments. – Ne pourrais-tu me faire escompter ce petit bon de cent francs par le caissier de Dauriat ? dit Etienne à Finot. Tu sais ! nous soupons ensemble pour inaugurer le nouvel appartement de Florine. – Ah ! oui, tu nous traites, dit Finot en ayant l’air de faire un effort de mémoire. Hé ! bien, Gabusson, dit Finot en prenant le billet de Barbet et le présentant au caissier, donnez quatre-vingt-dix francs pour moi à cet homme-là. Endosse le billet, mon vieux ? Lousteau prit la plume du caissier pendant que le caissier comptait l’argent, et signa. Lucien, tout yeux et tout oreilles, ne perdit pas une syllabe de cette conversation. – Ce n’est pas tout, mon cher ami, reprit Etienne, je ne te dis pas merci, c’est entre nous à la vie à la mort. Je dois présenter monsieur à Dauriat, et tu devrais le disposer à nous écouter. – De quoi s’agit-il ? demanda Finot. – D’un recueil de poésies, répondit Lucien. – Ah ! dit Finot en faisant un haut-le-corps. – Monsieur, dit Vernou en regardant Lucien, ne pratique pas depuis long-temps la librairie, il aurait déjà serré son manuscrit dans les coins les plus sauvages de son domicile. En ce moment un beau jeune homme, Emile Blondet, qui venait de débuter au journal des Débats par des articles de la plus grande portée, entra, donna la main à Finot, à Lousteau, et salua légèrement Vernou. – Viens souper avec nous, à minuit, chez Florine, lui dit Lousteau. – J’en suis, dit le jeune homme. Mais qui y a-t-il [Dans le Furne : » qu’y a-t-il ? » coquille typographique.] ? – Ah ! il y a, dit Lousteau, Florine et Matifat le droguiste ; Du Bruel, l’auteur qui a donné un rôle à Florine pour son début ; un petit vieux, le père Cardot et son gendre Camusot ; puis Finot… – Fait-il les choses convenablement, ton droguiste ? – Il ne nous donnera pas de drogues, dit Lucien. – Monsieur a beaucoup d’esprit, dit sérieusement Blondet en regardant Lucien. Il est du souper, Lousteau ? – Oui. – Nous rirons bien. Lucien avait rougi jusqu’aux oreilles. – En as-tu pour long-temps, Dauriat ? dit Blondet en frappant à la vitre qui donnait au-dessus du bureau de Dauriat. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Mon ami, je suis à toi. – Bon, dit Lousteau à son protégé. Ce jeune homme, presque aussi jeune que vous, est aux Débats. Il est un des princes de la critique : il est redouté, Dauriat viendra le cajoler, et nous pourrons alors dire notre affaire au Pacha des vignettes et de l’imprimerie. Autrement, à onze heures notre tour ne serait pas venu. L’audience se grossira de moment en moment. Lucien et Lousteau s’approchèrent alors de Blondet, de Finot, de Vernou, et allèrent former un groupe à l’extrémité de la boutique. – Que fait-il ? dit Blondet à Gabusson, le premier commis qui se leva pour venir le saluer. – Il achète un journal hebdomadaire qu’il veut restaurer afin de l’opposer à l’influence de la Minerve qui sert trop exclusivement Eymery, et au Conservateur qui est trop aveuglément romantique. – Payera-t-il bien ? – Mais comme toujours… trop ! dit le caissier. En ce moment un jeune homme entra, qui venait de faire paraître un magnifique roman, vendu rapidement et couronné par le plus beau succès, un roman dont la seconde édition s’imprimait pour Dauriat. Ce jeune homme, doué de cette tournure extraordinaire et bizarre qui signale les natures artistes, frappa vivement Lucien. – Voilà Nathan, dit Lousteau à l’oreille du poète de province. Nathan, malgré la sauvage fierté de sa physionomie, alors dans toute sa jeunesse, aborda les journalistes chapeau bas, et se tint presque humble devant Blondet qu’il ne connaissait encore que de vue. Blondet et Finot gardèrent leurs chapeaux sur la tête. – Monsieur, je suis heureux de l’occasion que me présente le hasard… – Il est si troublé, qu’il fait un pléonasme, dit Félicien à Lousteau. -… de vous peindre ma reconnaissance pour le bel article que vous avez bien voulu me faire au journal des Débats. Vous êtes pour la moitié dans le succès de mon livre. – Non, mon cher, non, dit Blondet d’un air où la protection se cachait sous la bonhomie. Vous avez du talent, le diable m’emporte, et je suis enchanté de faire votre connaissance. – Comme votre article a paru, je ne paraîtrai plus être le flatteur du pouvoir : nous sommes maintenant à l’aise vis-à-vis l’un de l’autre. Voulez-vous me faire l’honneur et le plaisir de dîner avec moi demain ? Finot en sera. Lousteau, mon vieux, tu ne me refuseras pas ? ajouta Nathan en donnant une poignée de main à Etienne. Ah ! vous êtes dans un beau chemin, Monsieur, dit-il à Blondet, vous continuez les Dussault, les Fiévée, les Geoffroi ! Hoffmann a parlé de vous à Claude Vignon, son élève, un de mes amis, et lui a dit qu’il mourrait tranquille, que le journal des Débats vivrait éternellement. On doit vous payer énormément ? – Cent francs la colonne, reprit Blondet. Ce prix est peu de chose quand on est obligé de lire les livres, d’en lire cent pour en trouver un dont on peut s’occuper, comme le vôtre. Votre oeuvre m’a fait plaisir, parole d’honneur. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Et il lui a rapporté quinze cents francs, dit Lousteau à Lucien. – Mais vous faites de la politique ? reprit Nathan. – Oui, par-ci par là, répondit Blondet. Lucien, qui se trouvait là comme un embryon, avait admiré le livre de Nathan, il révérait l’auteur à l’égal d’un Dieu, et il fut stupide de tant de lâcheté devant ce critique dont le nom et la portée lui étaient inconnus. – Me conduirais-je jamais ainsi ? faut-il donc abdiquer sa dignité ! se dit-il. Mets donc ton chapeau, Nathan ? tu as fait un beau livre et le critique n’a fait qu’un article. Ces pensées lui fouettaient le sang dans les veines. Il apercevait, de moment en moment, des jeunes gens timides, des auteurs besogneux qui demandaient à parler
