Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


avec Etienne Lousteau est-il copié double et prêt à signer, dit Finot à son oncle. – Oui, dit Giroudeau. – Mets à celui que je signe avec monsieur la date d’hier, afin que Lousteau soit sous l’empire de ces conventions. Finot prit le bras de son nouveau rédacteur avec un semblant de camaraderie qui séduisit le poète, et l’entraîna dans l’escalier en lui disant : – Vous avez ainsi une position faite. Je vous présenterai moi-même à mes rédacteurs. Puis, ce soir, Lousteau vous fera reconnaître aux théâtres. Vous pouvez gagner cent cinquante francs par mois à notre petit journal que va diriger Lousteau ; aussi tâchez de bien vivre avec lui. Déjà le drôle m’en voudra de lui avoir lié les mains en votre endroit, mais vous avez du talent, et je ne veux pas que vous soyez en butte aux caprices d’un rédacteur en chef. Entre nous, vous pouvez m’apporter jusqu’à deux feuilles par mois pour ma Revue hebdomadaire, je vous les payerai deux cents francs. Ne parlez de cet arrangement à personne, je serais en proie à la vengeance de tous ces amours-propres blessés de la fortune d’un nouveau venu. Faites quatre articles de vos deux feuilles, signez-en deux de votre nom et deux d’un pseudonyme, afin de ne pas avoir l’air de manger le pain des autres. Vous devez votre position à Blondet et à Vignon qui vous trouvent de l’avenir. Ainsi, ne vous galvaudez pas. Surtout, défiez-vous de vos amis. Quant à nous deux, entendons-nous bien toujours. Servez-moi, je vous servirai. Vous avez pour quarante francs de loges et de billets à vendre, et pour soixante francs de livres à laver. Çà et votre rédaction vous Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris donneront quatre cent cinquante francs par mois. Avec de l’esprit, vous saurez trouver au moins deux cents francs en sus chez les libraires qui vous payeront des articles et des prospectus. Mais vous êtes à moi, n’est-ce pas ? Je puis compter sur vous. Lucien serra la main de Finot avec un transport de joie inouï. – N’ayons pas l’air de nous être entendus, lui dit Finot à l’oreille en poussant la porte d’une mansarde au cinquième étage de la maison, et située au fond d’un long corridor. Lucien aperçut alors Lousteau, Félicien Vernou, Hector Merlin et deux autres rédacteurs qu’il ne connaissait pas, tous réunis à une table couverte d’un tapis vert, devant un bon feu, sur des chaises ou des fauteuils, fumant ou riant. La table était chargée de papiers, il s’y trouvait un véritable encrier plein d’encre, des plumes assez mauvaises, mais qui servaient aux rédacteurs. Il fut démontré au nouveau journaliste que là s’élaborait le grand oeuvre. – Messieurs, dit Finot, l’objet de la réunion est l’installation en mon lieu et place de notre cher Lousteau comme rédacteur en chef du journal que je suis obligé de quitter. Mais, quoique mes opinions subissent une transformation nécessaire pour que je puisse passer rédacteur en chef de la Revue dont les destinées vous sont connues, mes convictions sont les mêmes et nous restons amis. Je suis tout à vous, comme vous serez à moi. Les circonstances sont variables, les principes sont fixes. Les principes sont le pivot sur lequel marchent les aiguilles du baromètre politique. Tous les rédacteurs partirent d’un éclat de rire. – Qui t’a donné ces phrases-là ? demanda Lousteau. – Blondet, répondit Finot. – Vent, pluies, tempête, beau fixe, dit Merlin, nous parcourrons tout ensemble. – Enfin, reprit Finot, ne nous embarbouillons pas dans les métaphores : tous ceux qui auront quelques articles à m’apporter retrouveront Finot. Monsieur, dit-il en présentant Lucien, est des vôtres. J’ai traité avec lui, Lousteau. Chacun complimenta Finot sur son élévation et sur ses nouvelles destinées. – Te voilà à cheval sur nous et sur les autres, lui dit l’un des rédacteurs inconnus à Lucien, tu deviens Janus… – Pourvu qu’il ne soit pas Janot, dit Vernou. – Tu nous laisses attaquer nos bêtes noires ? – Tout ce que vous voudrez ! dit Finot. – Ah ! mais ! dit Lousteau, le journal ne peut pas reculer. Monsieur Châtelet s’est fâché, nous n’allons pas le lâcher pendant une semaine. – Que s’est-il passé ? dit Lucien. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Il est venu demander raison, dit Vernou. L’ex-beau de l’Empire a trouvé le père Giroudeau, qui, du plus beau sang-froid du monde, a montré dans Philippe Bridau l’auteur de l’article, et Philippe a demandé au baron son heure et ses armes. L’affaire en est restée là. Nous sommes occupés à présenter des excuses au baron dans le numéro de demain. Chaque phrase est un coup de poignard. – Mordez-le ferme, il viendra me trouver, dit Finot. J’aurai l’air de lui rendre service en vous apaisant, il tient au Ministère, et nous accrocherons là quelque chose, une place de professeur suppléant ou quelque bureau de tabac. Nous sommes heureux qu’il se soit piqué au jeu. Qui de vous veut faire dans mon nouveau journal un article de fond sur Nathan ? – Donnez-le à Lucien, dit Lousteau. Hector et Vernou feront des articles dans leurs journaux respectifs… – Adieu, messieurs, nous nous reverrons seul à seul chez Barbin, dit Finot en riant. Lucien reçut quelques compliments sur son admission dans le corps redoutable des journalistes, et Lousteau le présenta comme un homme sur qui l’on pouvait compter. – Lucien vous invite en masse, messieurs, à souper chez sa maîtresse, la belle Coralie. – Coralie va au Gymnase, dit Lucien à Etienne. – Eh ! bien, messieurs, il est entendu que nous pousserons Coralie, hein ? Dans tous vos journaux, mettez quelques lignes sur son engagement et parlez de son talent. Vous donnerez du tact, de l’habileté à l’administration du Gymnase, pouvons-nous lui donner de l’esprit ? – Nous lui donnerons de l’esprit, répondit Merlin, Frédéric a une pièce avec Scribe. – Oh ! le directeur du Gymnase est alors le plus prévoyant et le plus perspicace des spéculateurs, dit Vernou. – Ah ! çà, ne faites pas vos articles sur le livre de Nathan que nous ne nous soyons concertés, vous saurez pourquoi, dit Lousteau. Nous devons être utiles à notre nouveau camarade. Lucien a deux livres à placer, un recueil de sonnets et un roman. Par la vertu de l’entre-filet ! il doit être un grand poète à trois mois d’échéance. Nous nous servirons de ses Marguerites pour rabaisser les Odes, les Ballades, les Méditations, toute la poésie romantique. – Ça serait drôle si les sonnets ne valaient rien, dit Vernou. Que pensez-vous de vos sonnets, Lucien ? – Là, comment les trouvez-vous ? dit un des rédacteurs inconnus. – Messieurs, ils sont bien, dit Lousteau, parole d’honneur. – Eh ! bien, j’en suis content, dit Vernou, je les jetterai dans les jambes de ces poètes de sacristie qui me fatiguent. – Si Dauriat, ce soir, ne prend pas les Marguerites, nous lui flanquerons article sur article contre Nathan. – Et Nathan, que dira-t-il ? s’écria Lucien. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Les cinq rédacteurs éclatèrent de rire. – Il sera enchanté, dit Vernou. Vous verrez comment nous arrangerons les choses. – Ainsi, monsieur est des nôtres ? dit un des deux rédacteurs que Lucien ne connaissait pas. – Oui, oui, Frédéric, pas de farces. Tu vois, Lucien, dit Etienne au néophyte, comment nous agissons avec toi, tu ne reculeras pas dans l’occasion. Nous aimons tous Nathan, et nous allons l’attaquer. Maintenant partageons-nous l’empire d’Alexandre. Frédéric, veux-tu les Français et l’Odéon ? – Si ces messieurs y consentent, dit Frédéric. Tous inclinèrent la tête, mais Lucien vit briller des regards d’envie. – Je garde l’Opéra, les Italiens et l’Opéra-Comique, dit Vernou. – Eh ! bien, Hector prendra les théâtres de Vaudeville, dit Lousteau. – Et moi, je n’ai donc pas de théâtres ? s’écria l’autre rédacteur que ne connaissait pas Lucien. – Eh ! bien, Hector te laissera les Variétés, et Lucien la Porte-Saint-Martin, dit Etienne. Abandonne-lui la Porte-Saint-Martin, il est fou de Fanny Beaupré, dit-il à Lucien, tu prendras le Cirque-Olympique en échange. Moi, j’aurai Bobino, les Funambules et Madame Saqui. Qu’avons-nous pour le journal de demain ? – Rien. – Rien. – Rien ! – Messieurs, soyez brillants pour mon premier numéro. Le baron Châtelet et sa seiche ne dureront pas huit jours. L’auteur du Solitaire est bien usé. – Sosthène-Démosthène n’est plus drôle, dit Vernou, tout le monde nous l’a pris. – Oh ! il nous faut de nouveaux morts, dit Frédéric. – Messieurs, si nous prêtions des ridicules aux hommes vertueux de la Droite ? Si nous disions que monsieur de Bonald pue des pieds ? s’écria Lousteau. – Commençons une série de portraits des orateurs ministériels ? dit Hector Merlin. – Fais cela, mon petit, dit Lousteau, tu les connais, ils sont de ton parti, tu pourras satisfaire quelques haines intestines. Empoigne Beugnot, Syrieys de Mayrinhac et autres. Les articles peuvent être prêts à l’avance, nous ne serons pas embarrassés pour le journal. – Si nous inventions quelques refus de sépulture avec des circonstances plus ou moins aggravantes ? dit Hector. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – N’allons pas sur les brisées des grands journaux constitutionnels qui ont leurs cartons aux curés pleins de Canards, répondit Vernou. – De Canards ? dit Lucien. – Nous appelons un canard, lui répondit Hector, un fait qui a l’air d’être vrai, mais qu’on invente pour relever les Faits-Paris quand ils sont pâles. Le canard est une trouvaille de Franklin, qui a inventé le paratonnerre, le canard et la république. Ce journaliste trompa si bien les encyclopédistes par ses canards d’outre-mer que, dans l’Histoire Philosophique des Indes, Raynal a donné deux de ces canards pour des faits authentiques. – Je ne savais pas cela, dit Vernou. Quels sont les deux canards ? – L’histoire relative à l’Anglais qui vend sa libératrice, une négresse, après l’avoir rendue mère afin d’en tirer plus d’argent. Puis le plaidoyer sublime de la jeune fille grosse gagnant sa cause. Quand Franklin vint à Paris, il avoua ses canards chez Necker, à la grande confusion des philosophes français. Et voilà comment le Nouveau-Monde a deux fois corrompu l’ancien. – Le journal, dit Lousteau, tient pour vrai tout ce qui est probable. Nous partons de là. – La justice criminelle ne procède pas autrement, dit Vernou. – Eh ! bien, à ce soir, neuf heures, ici, dit Merlin. Chacun se leva, se serra les mains, et la séance fut levée au milieu des témoignages de la plus touchante familiarité. – Qu’as-tu donc fait à Finot, dit Etienne à Lucien en descendant, pour qu’il ait passé un marché avec toi ? Tu es le seul avec lequel il se soit lié. – Moi, rien, il me l’a proposé, dit Lucien. – Enfin, tu aurais avec lui des arrangements, j’en serais enchanté, nous n’en serions que plus forts tous deux. Au rez-de-chaussée, Etienne et Lucien trouvèrent Finot qui prit à part Lousteau dans le cabinet ostensible de la Rédaction. – Signez votre traité pour que le nouveau directeur croie la chose faite d’hier, dit Giroudeau qui présentait à Lucien deux papiers timbrés. En lisant ce traité, Lucien entendit entre Etienne et Finot une discussion assez vive qui roulait sur les produits en nature du journal. Etienne voulait sa part de ces impôts perçus par Giroudeau. Il y eut sans doute une transaction entre Finot et Lousteau, car les deux amis sortirent entièrement d’accord. – A huit heures, aux Galeries-de-Bois, chez Dauriat, dit Etienne à Lucien. Un jeune homme se présenta pour être rédacteur de l’air timide et inquiet qu’avait Lucien naguère. Lucien vit avec un plaisir secret Giroudeau pratiquant sur le néophyte les plaisanteries par lesquelles le vieux militaire l’avait abusé ; son intérêt lui fit parfaitement comprendre la nécessité de ce manége, qui mettait des barrières presque infranchissables entre les débutants et la mansarde où pénétraient les élus.

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer