Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Il n’y a pas déjà tant d’argent pour les rédacteurs, dit-il à Giroudeau. – Si vous étiez plus de monde, chacun de vous en aurait moins, répondit le capitaine. Et donc ! L’ancien militaire fit tourner sa canne plombée, sortit en broum-broumant, et parut stupéfait de voir Lucien montant dans le bel équipage qui stationnait sur les boulevards. – Vous êtes maintenant les militaires, et nous sommes les péquins [Dans le Furne : pékins, coquille.] , lui dit le soldat. – Ma parole d’honneur, ces jeunes gens me paraissent être les meilleurs enfants du monde, dit Lucien à Coralie. Me voilà journaliste avec la certitude de pouvoir gagner six cents francs par mois, en travaillant comme un cheval ; mais je placerai mes deux ouvrages et j’en ferai d’autres, car mes amis vont m’organiser un succès ! Ainsi, je dis comme toi, Coralie : Vogue la galère. – Tu réussiras, mon petit ; mais ne sois pas aussi bon que tu es beau, tu te perdrais. Sois méchant avec les hommes, c’est bon genre. Coralie et Lucien allèrent se promener au bois de Boulogne, ils y rencontrèrent encore la marquise d’Espard, madame de Bargeton et le baron Châtelet. Madame de Bargeton regarda Lucien d’un air séduisant qui pouvait passer pour un salut. Camusot avait commandé le meilleur dîner du monde. Coralie, en se sachant débarrassée de lui, fut si charmante pour le pauvre marchand de soieries qu’il ne se souvint pas, durant les quatorze mois de leur liaison, de l’avoir vue si gracieuse ni si attrayante. – Allons, se dit-il, restons avec elle, quand même ! Camusot proposa secrètement à Coralie une inscription de six mille livres de rente sur le Grand-Livre, que ne connaissait pas sa femme, si elle voulait rester sa maîtresse, en consentant à fermer les yeux sur ses amours avec Lucien. – Trahir un pareil ange ? … mais regarde-le donc, pauvre magot, et regarde-toi ! dit-elle en lui montrant le poète que Camusot avait légèrement étourdi en le faisant boire. Camusot résolut d’attendre que la misère lui rendît la femme que la misère lui avait déjà livrée. – Je ne serai donc que ton ami, dit-il en la baisant au front. Lucien laissa Coralie et Camusot pour aller aux Galeries-de-Bois. Quel changement son initiation aux mystères du journal avait produit dans son esprit ! Il se mêla sans peur à la foule qui ondoyait dans les Galeries, il eut l’air impertinent parce qu’il avait une maîtresse, il entra chez Dauriat d’un air dégagé parce qu’il était journaliste. Il y trouva grande société, il y donna la main à Blondet, à Nathan, à Finot, à toute la littérature avec laquelle il avait fraternisé depuis une semaine ; il se crut un personnage, et se flatta de surpasser ses camarades ; la petite pointe de vin qui l’animait le servit à merveille, il fut spirituel, et montra qu’il savait hurler avec les loups. Néanmoins, Lucien ne recueillit pas les approbations tacites, muettes ou parlées sur lesquelles il comptait, il aperçut un premier mouvement de jalousie parmi ce monde, moins inquiet que curieux peut-être de savoir quelle place prendrait une supériorité nouvelle et ce qu’elle avalerait dans le partage général des produits de la Presse. Finot, qui trouvait en Lucien une mine à exploiter, Lousteau qui croyait avoir des droits sur lui furent les seuls que le poète vit souriants [Dans le Furne :  » souriant « , coquille typographique.]. Lousteau qui avait déjà pris les allures d’un rédacteur en chef, frappa vivement aux carreaux du cabinet de Dauriat. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Dans un moment, mon ami, lui répondit le libraire en levant la tête au-dessus des rideaux verts et en le reconnaissant. Le moment dura une heure, après laquelle Lucien et son ami entrèrent dans le sanctuaire. – Eh ! bien, avez-vous pensé à l’affaire de notre ami ? dit le nouveau rédacteur en chef. – Certes, dit Dauriat en se penchant sultanesquement dans son fauteuil. J’ai parcouru le recueil, je l’ai fait lire à un homme de goût, à un bon juge, car je n’ai pas la prétention de m’y connaître. Moi, mon ami, j’achète la gloire tout faite comme cet Anglais achetait l’amour. Vous êtes aussi grand poète que vous êtes joli garçon, mon petit, dit Dauriat. Foi d’honnête homme, je ne dis pas de libraire, remarquez ? vos sonnets sont magnifiques, on n’y sent pas le travail, ce qui est rare quand on a l’inspiration et de la verve. Enfin, vous savez rimer, une des qualités de la nouvelle école. Vos Marguerites sont un beau livre, mais ce n’est pas une affaire, et je ne peux m’occuper que de vastes entreprises. Par conscience, je ne veux pas prendre vos sonnets, il me serait impossible de les pousser, il n’y a pas assez à gagner pour faire les dépenses d’un succès. D’ailleurs vous ne continuerez pas la poésie, votre livre est un livre isolé. Vous êtes jeune, jeune homme ! vous m’apportez l’éternel recueil des premiers vers que font au sortir du collége tous les gens de lettres, auquel ils tiennent tout d’abord et dont ils se moquent plus tard. Lousteau, votre ami, doit avoir un poème caché dans ses vieilles chaussettes. N’as-tu pas un poème, Lousteau ? dit Dauriat en jetant sur Etienne un fin regard de compère. – Eh ! comment pourrais-je écrire en prose ? dit Lousteau. – Eh ! bien, vous le voyez, il ne m’en a jamais parlé ; mais notre ami connaît la librairie et les affaires, reprit Dauriat. Pour moi, la question, dit-il en câlinant Lucien n’est pas de savoir si vous êtes un grand poète ; vous avez beaucoup mais beaucoup de mérite ; si je commençais la librairie, je commettrais la faute de vous éditer. Mais d’abord, aujourd’hui, mes commanditaires et mes bailleurs de fonds me couperaient les vivres ; il suffit que j’y aie perdu vingt mille francs l’année dernière pour qu’ils ne veuillent entendre à aucune poésie, et ils sont mes maîtres. Néanmoins la question n’est pas là. J’admets que vous soyez un grand poète, serez-vous fécond ? Pondrez-vous régulièrement des sonnets ? Deviendrez-vous dix volumes ? Serez-vous une affaire ? Eh ! bien, non, vous serez un délicieux prosateur ; vous avez trop d’esprit pour le gâter par des chevilles, vous avez à gagner trente mille francs par an dans les journaux, et vous ne les troquerez pas contre trois mille francs que vous donneront très-difficilement vos hémistiches, vos strophes et autres ficharades ! – Vous savez, Dauriat, que monsieur est du journal, dit Lousteau. – Oui, répondit Dauriat, j’ai lu son article ; et dans son intérêt bien entendu, je lui refuse les Marguerites ! Oui, monsieur, je vous aurai donné plus d’argent dans six mois d’ici pour les articles que j’irai vous demander que pour votre poésie invendable ! – Et la gloire ? s’écria Lucien. Dauriat et Lousteau se mirent à rire. – Dam ! dit Lousteau, ça conserve des illusions. – La gloire, répondit Dauriat, c’est dix ans de persistance et une alternative de cent mille francs de perte ou de gain pour le libraire. Si vous trouvez des fous qui impriment vos poésies, dans un an d’ici vous aurez de l’estime pour moi en apprenant le résultat de leur opération. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Vous avez là le manuscrit ? dit Lucien froidement. – Le voici, mon ami, répondit Dauriat dont les façons avec Lucien s’étaient déjà singulièrement édulcorées. Lucien prit le rouleau sans regarder l’état dans lequel était la ficelle, tant Dauriat avait l’air d’avoir lu les Marguerites. Il sortit avec Lousteau sans paraître ni consterné ni mécontent. Dauriat accompagna les deux amis dans la boutique en parlant de son journal et de celui de Lousteau. Lucien jouait négligemment avec le manuscrit des Marguerites. – Tu crois que Dauriat a lu ou fait lire tes sonnets ? lui dit Etienne à l’oreille. – Oui, dit Lucien. – Regarde les scellés. Lucien aperçut l’encre et la ficelle dans un état de conjonction parfaite. – Quel sonnet avez-vous le plus particulièrement remarqué ? dit Lucien au libraire en pâlissant de colère et de rage. – Ils sont tous remarquables, mon ami, répondit Dauriat, mais celui sur la marguerite est délicieux, il se termine par une pensée fine et très-délicate. Là, j’ai deviné le succès que votre prose doit obtenir. Aussi vous ai-je recommandé sur-le-champ à Finot. Faites-nous des articles, nous les payerons bien. Voyez-vous, penser à la gloire, c’est fort beau, mais n’oubliez pas le solide, et prenez tout ce qui se présentera. Quand vous serez riche, vous ferez des vers. Le poète sortit brusquement dans les Galeries pour ne pas éclater, il était furieux. – Eh ! bien, enfant, dit Lousteau qui le suivit, sois donc calme, accepte les hommes pour ce qu’ils sont, des moyens. Veux-tu prendre ta revanche ? – A tout prix, dit le poète. – Voici un exemplaire du livre de Nathan que Dauriat vient de me donner, et dont la seconde édition paraît demain ; relis cet ouvrage et fais un article qui le démolisse. Félicien Vernou ne peut souffrir Nathan dont le succès nuit, à ce qu’il croit, au futur succès de son ouvrage. Une des manies de ces petits esprits est d’imaginer que, sous le soleil, il n’y a pas de place pour deux succès. Aussi fera-t-il mettre ton article dans le grand journal auquel il travaille. – Mais que peut-on dire contre ce livre ? il est beau, s’écria Lucien. – Ha ! çà, mon cher, apprends ton métier, dit en riant Lousteau. Le livre, fût-il un chef-d’oeuvre, doit devenir sous ta plume une stupide niaiserie, une oeuvre dangereuse et malsaine. – Mais comment ? – Tu changeras les beautés en défauts. – Je suis incapable d’opérer une pareille métamorphose. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Mon cher, voici la manière de procéder en semblable occurrence. Attention, mon petit ! Tu commenceras par trouver l’oeuvre belle, et tu peux t’amuser à écrire alors ce que tu en penses. Le public se dira : Ce critique est sans jalousie, il sera sans doute impartial. Dès lors le public tiendra ta critique pour consciencieuse. Après avoir conquis l’estime de ton lecteur, tu regretteras d’avoir à blâmer le système dans lequel de semblables livres vont faire entrer la littérature française. La France, diras-tu, ne gouverne-t-elle pas l’intelligence du monde entier ? Jusqu’aujourd’hui, de siècle en siècle, les écrivains français maintenaient l’Europe dans la voie de l’analyse, de l’examen philosophique, par la puissance du style et par la forme originale qu’ils donnaient aux idées. Ici, tu places, pour le bourgeois, un éloge de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Montesquieu, de Buffon. Tu expliqueras combien en France la langue est impitoyable, tu prouveras qu’elle est un vernis étendu sur la pensée. Tu lâcheras des axiomes, comme : Un grand écrivain en France est toujours un grand homme, il est tenu par la langue à toujours penser ; il n’en est pas ainsi dans les autres pays, etc. Tu démontreras ta proposition en comparant Rabener, un moraliste satirique allemand, à La Bruyère. Il n’y a rien qui pose un critique comme de parler d’un auteur étranger inconnu. Kant est le piédestal de Cousin. Une fois sur ce terrain, tu lances un mot qui résume et explique aux niais le système de nos hommes de génie du dernier siècle, en appelant leur littérature une littérature idéée. Armé de ce mot, tu jettes tous les morts illustres à la tête des auteurs vivants. Tu expliqueras alors que de nos jours il se produit une nouvelle littérature où l’on abuse du dialogue (la plus facile des formes littéraires), et des descriptions qui dispensent de penser. Tu opposeras les romans de Voltaire, de Diderot, de Sterne, de Lesage, si substantiels, si incisifs, au roman moderne où tout se traduit

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