Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


journal qui voit une pièce de cent sous dans une colonne, dont la politique consiste à croire au retour de Napoléon, et, ce qui me semble encore plus niais, à la reconnaissance, au patriotisme de messieurs du Côté Gauche. Comme Rubempré, les penchants de Lucien doivent être aristocrates ; comme journaliste, il doit être pour le pouvoir, ou il ne sera jamais ni Rubempré ni secrétaire général. Lucien, à qui le diplomate proposa une carte pour jouer le whist, excita la plus grande surprise quand il avoua ne pas savoir le jeu. – Mon ami, lui dit à l’oreille Rastignac, arrivez de bonne heure chez moi le jour où vous y viendrez faire un méchant déjeuner, je vous apprendrai le whist, vous déshonorez notre royale ville d’Angoulême, et je répéterai un mot de monsieur de Talleyrand en vous disant que, si vous ne savez pas ce jeu-là, vous vous préparez une vieillesse très-malheureuse. On annonça des Lupeaulx, un maître des requêtes en faveur et qui rendait des services secrets au Ministère, homme fin et ambitieux qui se coulait partout. Il salua Lucien avec lequel il s’était déjà rencontré chez madame du Val-Noble, et il y eut dans son salut un semblant d’amitié qui devait tromper Lucien. En trouvant là le jeune journaliste, cet homme qui se faisait en politique ami de tout le monde, afin de n’être pris au dépourvu par personne, comprit que Lucien allait obtenir dans le monde autant de succès que dans la littérature. Il vit un ambitieux en ce poète, et il l’enveloppa de protestations, de témoignages d’amitié, d’intérêt, de manière à vieillir leur connaissance et tromper Lucien sur la valeur de ses promesses et de ses paroles. Des Lupeaulx avait pour principe de bien connaître ceux dont il voulait se défaire, quand il trouvait en eux des rivaux. Ainsi Lucien fut bien accueilli par le monde. Il comprit tout ce qu’il devait au duc de Rhétoré, au ministre, à madame d’Espard, à madame de Montcornet. Il alla causer avec chacune de ces femmes pendant quelques moments avant de partir, et déploya pour elles toute la grâce de son esprit. – Quelle fatuité ! dit des Lupeaulx à la marquise quand Lucien la quitta. – Il se gâtera avant d’être mûr, dit à la marquise de Marsay en souriant. Vous devez avoir des raisons cachées pour lui tourner ainsi la tête. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Lucien trouva Coralie au fond de sa voiture dans la cour, elle était venue l’attendre ; il fut touché de cette attention, et lui raconta sa soirée. A son grand étonnement, l’actrice approuva les nouvelles idées qui trottaient déjà dans la tête de Lucien, et l’engagea fortement à s’enrôler sous la bannière ministérielle. – Tu n’as que des coups à gagner avec les Libéraux, ils conspirent, ils ont tué le duc de Berry. Renverseront-ils le gouvernement ? Jamais ! Par eux, tu n’arriveras à rien, tandis que, de l’autre côté, tu deviendras comte de Rubempré. Tu peux rendre des services, être nommé pair de France, épouser une femme riche. Sois ultra. D’ailleurs, c’est bon genre, ajouta-t-elle en lançant le mot qui pour elle était la raison suprême. La Val-Noble, chez qui je suis allée dîner, m’a dit que Théodore Gaillard fondait décidément son petit journal royaliste appelé le Réveil, afin de riposter aux plaisanteries du vôtre et du Miroir. A l’entendre, monsieur de Villèle et son parti seront au Ministère avant un an. Tâche de profiter de ce changement en te mettant avec eux pendant qu’ils ne sont rien encore ; mais ne dis rien à Etienne ni à tes amis qui seraient capables de te jouer quelque mauvais tour. Huit jours après, Lucien se présenta chez madame de Montcornet, où il éprouva la plus violente agitation en revoyant la femme qu’il avait tant aimée, et à laquelle sa plaisanterie avait percé le coeur. Louise aussi s’était métamorphosée ! Elle était redevenue ce qu’elle eût été sans son séjour en province, grande dame. Il y avait dans son deuil une grâce et une recherche qui annonçaient une veuve heureuse. Lucien crut être pour quelque chose dans cette coquetterie, et il ne se trompait pas ; mais il avait, comme un ogre, goûté la chair fraîche, il resta pendant toute cette soirée indécis entre la belle, l’amoureuse, la voluptueuse Coralie, et la sèche, la hautaine, la cruelle Louise. Il ne sut pas prendre un parti, sacrifier l’actrice à la grande dame. Ce sacrifice, madame de Bargeton, qui ressentait alors de l’amour pour Lucien en le voyant si spirituel et si beau, l’attendit pendant toute la soirée ; elle en fut pour ses frais, pour ses paroles insidieuses, pour ses mines coquettes, et sortit du salon avec un irrévocable désir de vengeance. – Eh ! bien, cher Lucien, dit-elle avec une bonté pleine de grâce parisienne et de noblesse, vous devriez être mon orgueil, et vous m’avez prise pour votre première victime. Je vous ai pardonné, mon enfant, en songeant qu’il y avait un reste d’amour dans une pareille vengeance. Madame de Bargeton reprenait sa position par cette phrase accompagnée d’un air royal. Lucien, qui croyait avoir mille fois raison, se trouvait avoir tort. Il ne fut question ni de la terrible lettre d’adieu par laquelle il avait rompu, ni des motifs de la rupture. Les femmes du grand monde ont un talent merveilleux pour amoindrir leurs torts en en plaisantant. Elles peuvent et savent tout effacer par un sourire, par une question qui joue la surprise. Elles ne se souviennent de rien, elles expliquent tout, elles s’étonnent, elles interrogent, elles commentent, elles amplifient, elles querellent, et finissent par enlever leurs torts comme on enlève une tache par un petit savonnage : vous les saviez noires, elles deviennent en un moment blanches et innocentes. Quant à vous, vous êtes bienheureux de ne pas vous trouver coupable de quelque crime irrémissible. En un moment, Lucien et Louise avaient repris leurs illusions sur eux-mêmes, parlaient le langage de l’amitié ; mais Lucien, ivre de vanité satisfaite, ivre de Coralie, qui, disons-le, lui rendait la vie facile, ne sut pas répondre nettement à ce mot que Louise accompagna d’un soupir d’hésitation : Etes-vous heureux ? Un non mélancolique eût fait sa fortune. Il crut être spirituel en expliquant Coralie ; il se dit aimé pour lui-même, enfin toutes les bêtises de l’homme épris. Madame de Bargeton se mordit les lèvres. Tout fut dit. Madame d’Espard vint auprès de sa cousine avec madame de Montcornet. Lucien se vit, pour ainsi dire, le héros de la soirée : il fut caressé, câliné, fêté par ces trois femmes qui l’entortillèrent avec un art infini. Son succès dans ce beau et brillant monde ne fut donc pas moindre qu’au sein du journalisme. La belle mademoiselle des Touches, si célèbre sous le nom de Camille Maupin, et à qui mesdames d’Espard et de Bargeton présentèrent Lucien, l’invita pour l’un de ses mercredis à dîner, et parut émue de cette beauté si justement fameuse. Lucien essaya de prouver qu’il était encore plus spirituel que beau. Mademoiselle des Touches exprima son admiration avec cette naïveté d’enjouement et cette jolie fureur d’amitié superficielle à laquelle se prennent tous ceux qui ne connaissent pas à fond la vie parisienne, où l’habitude et la continuité des jouissances rendent si avide de la nouveauté. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Si je lui plaisais autant qu’elle me plaît, dit Lucien à Rastignac et à de Marsay, nous abrégerions le roman… – Vous savez l’un et l’autre trop bien les écrire pour vouloir en faire, répondit Rastignac. Entre auteurs, peut-on jamais s’aimer ? Il arrive toujours un certain moment où l’on se dit de petits mots piquants. – Vous ne feriez pas un mauvais rêve, lui dit en riant de Marsay. Cette charmante fille a trente ans, il est vrai ; mais elle a prés de quatre-vingt mille livres de rente. Elle est adorablement capricieuse, et le caractère de sa beauté doit se soutenir fort long-temps. Coralie est une petite sotte, mon cher, bonne pour vous poser ; car il ne faut pas qu’un joli garçon reste sans maîtresse ; mais si vous ne faites pas quelque belle conquête dans le monde, l’actrice vous nuirait à la longue. Allons, mon cher, supplantez Conti qui va chanter avec Camille Maupin. De tout temps la poésie a eu le pas sur la musique. Quand Lucien entendit mademoiselle des Touches et Conti, ses espérances s’envolèrent. – Conti chante trop bien, dit-il à des Lupeaulx. Lucien revint à madame de Bargeton, qui l’emmena dans le salon où était la marquise d’Espard. – Eh ! bien, ne voulez-vous pas vous intéresser à lui ? dit madame de Bargeton à sa cousine. – Mais monsieur Chardon, dit la marquise d’un air à la fois impertinent et doux, doit se mettre en position d’être patroné sans inconvénient. Pour obtenir l’ordonnance qui lui permettra de quitter le misérable nom de son père pour celui de sa mère, ne doit-il pas être au moins des nôtres ? – Avant deux mois j’aurai tout arrangé, dit Lucien. – Eh ! bien, dit la marquise, je verrai mon père et mon oncle qui sont de service auprès du roi, ils en parleront au chancelier. Le diplomate et ces deux femmes avaient bien deviné l’endroit sensible chez Lucien. Ce poète, ravi des splendeurs aristocratiques, ressentait des mortifications indicibles à s’entendre appeler Chardon, quand il voyait n’entrer dans les salons que des hommes portant des noms sonores enchâssés dans des titres. Cette douleur se répéta partout où il se produisit pendant quelques jours. Il éprouvait d’ailleurs une sensation tout aussi désagréable en redescendant aux affaires de son métier, après être allé la veille dans le grand monde, où il se montrait convenablement avec l’équipage et les gens de Coralie. Il apprit à monter à cheval pour pouvoir galoper à la portière des voitures de madame d’Espard, de mademoiselle des Touches et de la comtesse de Montcornet, privilège qu’il avait tant envié à son arrivée à Paris. Finot fut enchanté de procurer à son rédacteur essentiel une entrée de faveur à l’Opéra. Lucien appartint dès lors au monde spécial des élégants de cette époque. Il rendit à Rastignac et à ses amis du monde un splendide déjeuner ; mais il commit la faute de le donner chez Coralie. Lucien était trop jeune, trop poète et trop confiant pour connaître certaines nuances. Une actrice, excellente fille, mais sans éducation, pouvait-elle lui apprendre la vie ? Le provincial prouva de la manière la plus évidente à ces jeunes gens, pleins de mauvaises dispositions pour lui, cette collusion d’intérêts entre l’actrice et lui que tout jeune homme jalouse secrètement et que chacun flétrit. Celui qui le soir même en plaisanta le plus cruellement fut Rastignac, quoiqu’il se soutînt dans le monde par des moyens pareils, mais en gardant si bien les apparences, qu’il pouvait traiter la médisance de calomnie. Lucien avait promptement appris le whist. Le jeu devint une passion chez lui. Coralie, pour éviter toute rivalité, loin de désapprouver Lucien, favorisait ses dissipations avec l’aveuglement particulier aux sentiments entiers, qui ne voient jamais que le présent, et qui sacrifient tout, même l’avenir, à la jouissance du moment. Le caractère de l’amour véritable offre de constantes similitudes avec l’enfance : il en a l’irréflexion, l’imprudence, la dissipation, le rire et les pleurs. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris A cette époque florissait une société de jeunes gens riches et désoeuvrés appelés viveurs, et qui vivaient en effet avec une incroyable insouciance, intrépides mangeurs, buveurs plus intrépides encore. Tous bourreaux d’argent et mêlant les plus rudes plaisanteries à cette existence, non pas folle, mais enragée, ils ne reculaient devant aucune impossibilité, se faisaient gloire de leurs méfaits, contenus néanmoins dans de certaines bornes. L’esprit le plus original couvrait leurs escapades, il était impossible de ne pas les leur pardonner. Aucun fait n’accuse si hautement l’îlotisme auquel la Restauration avait condamné la

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