Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


roman par de savantes insinuations. Tu es en marché avec Dauriat ; mais Dauriat lésine, il ne veut pas donner plus de quatre mille francs pour deux mille exemplaires, et tu veux six mille francs. Nous t’avons fait deux fois plus grand que Walter Scott. Oh ! tu as dans le ventre des romans incomparables ! tu n’offres pas un livre, mais une affaire, tu n’es pas l’auteur d’un roman plus ou moins ingénieux, tu seras une collection ! Ce mot collection a porté coup. Ainsi n’oublie pas ton rôle, tu as en portefeuille : la Grande mademoiselle, ou la France sous Louis XIV. – Cotillon Ier, ou les Premiers jours de Louis XV. – la Reine et le Cardinal, ou Tableau de Paris sous la Fronde. – Le Fils de Concini, ou Une intrigue de Richelieu ! … Ces romans seront annoncés sur la couverture. Nous appelons cette manoeuvre berner les succès. On fait sauter ses livres sur la couverture jusqu’à ce qu’ils deviennent célèbres, et l’on est alors bien plus grand par les oeuvres qu’on ne fait pas que par celles qu’on a faites. Le Sous presse est l’hypothèque littéraire ! Allons, rions un peu ? Voici du vin de Champagne. Tu comprends, Lucien, que nos hommes ont ouvert des yeux grands comme tes soucoupes… Tu as donc encore des soucoupes ? – Elles sont saisies, dit Coralie. – Je comprends, et je reprends, reprit Lousteau. Les libraires croiront à tous tes manuscrits, s’ils en voient un seul. En librairie, on demande à voir le manuscrit, on a la prétention de le lire. Laissons aux libraires leur fatuité : jamais ils ne lisent de livres, autrement ils n’en publieraient pas tant ! Hector et moi, Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris nous avons laissé pressentir qu’à cinq mille francs tu concéderais trois mille exemplaires en deux éditions. Donne-moi le manuscrit de l’Archer, après-demain nous déjeunons chez les libraires et nous les enfonçons ! – Qui est-ce ? dit Lucien. – Deux associés, deux bons garçons, assez ronds en affaires, nommés Fendant et Cavalier. L’un est un ancien premier commis de la maison Vidal et Porchon, l’autre est le plus habile voyageur du quai des Augustins, tous deux établis depuis un an. Après avoir perdu quelques légers capitaux à publier des romans traduits de l’anglais, mes gaillards veulent maintenant exploiter les romans indigènes. Le bruit court que ces deux marchands de papier noirci risquent uniquement les capitaux des autres, mais il t’est, je pense, assez indifférent de savoir à qui appartient l’argent qu’on te donnera. Le surlendemain, les deux journalistes étaient invités à déjeuner rue Serpente, dans l’ancien quartier de Lucien, où Lousteau conservait toujours sa chambre rue de la Harpe ; et Lucien, qui vint y prendre son ami, la vit dans le même état où elle était le soir de son introduction dans le monde littéraire, mais il ne s’en étonna plus : son éducation l’avait initié aux vicissitudes de la vie des journalistes, il en concevait tout. Le grand homme de province avait reçu, joué, perdu le prix de plus d’un article en perdant aussi l’envie de le faire ; il avait écrit plus d’une colonne d’après les procédés ingénieux que lui avait décrits Lousteau quand ils avaient descendu de la rue de la Harpe au Palais-Royal. Tombé sous la dépendance de Barbet et de Braulard, il trafiquait des livres et des billets de théâtres ; enfin il ne reculait devant aucun éloge, ni devant aucune attaque ; il éprouvait même en ce moment une espèce de joie à tirer de Lousteau tout le parti possible avant de tourner le dos aux Libéraux, qu’il se proposait d’attaquer d’autant mieux qu’il les avait plus étudiés. De son côté, Lousteau recevait, au préjudice de Lucien, une somme de cinq cents francs en argent de Fendant et Cavalier, sous le nom de commission, pour avoir procuré ce futur Walter Scott aux deux libraires en quête d’un Scott français. La maison Fendant et Cavalier était une de ces maisons de librairie établies sans aucune espèce de capital, comme il s’en établissait beaucoup alors, et comme il s’en établira toujours, tant que la papeterie et l’imprimerie continueront à faire crédit à la librairie, pendant le temps de jouer sept à huit de ces coups de cartes appelés publications. Alors comme aujourd’hui, les ouvrages s’achetaient aux auteurs en billets souscrits à des échéances de six, neuf et douze mois, payement fondé sur la nature de la vente qui se solde entre libraires par des valeurs encore plus longues. Ces libraires payaient en même monnaie les papetiers et les imprimeurs, qui avaient ainsi pendant un an entre les mains, gratis, toute une librairie composée d’une douzaine ou d’une vingtaine d’ouvrages. En supposant deux ou trois succès, le produit des bonnes affaires soldait les mauvaises, et ils se soutenaient en entant livre sur livre. Si les opérations étaient toutes douteuses, ou si, pour leur malheur, ils rencontraient de bons livres qui ne pouvaient se vendre qu’après avoir été goûtés, appréciés par le vrai public ; si les escomptes de leurs valeurs étaient onéreux, s’ils subissaient eux-mêmes des faillites, ils déposaient tranquillement leur bilan, sans nul souci, préparés par avance à ce résultat. Ainsi toutes les chances étaient en leur faveur, ils jouaient sur le grand tapis vert de la spéculation les fonds d’autrui, non les leurs. Fendant et Cavalier se trouvaient dans cette situation. Cavalier avait apporté son savoir-faire, Fendant y avait joint son industrie. Le fonds social méritait éminemment ce titre, car il consistait en quelques milliers de francs, épargnes péniblement amassées par leurs maîtresses, sur lesquels ils s’étaient attribué l’un et l’autre des appointements assez considérables, très-scrupuleusement dépensés en dîners offerts aux journalistes et aux auteurs, au spectacle où se faisaient, disaient-ils, les affaires. Ces demi-fripons passaient tous deux pour habiles ; mais Fendant était plus rusé que Cavalier. Digne de son nom, Cavalier voyageait, Fendant dirigeait les affaires à Paris. Cette association fut ce qu’elle sera toujours entre deux libraires, un duel. Les associés occupaient le rez-de-chaussée d’un de ces vieux hôtels de la rue Serpente, où le cabinet de la maison se trouvait au bout de vastes salons convertis en magasins. Ils avaient déjà publié beaucoup de romans, tels que la Tour du Nord, le Marchand de Bénarès, la Fontaine du Sépulcre, Tekeli, les romans de Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Galt, auteur anglais qui n’a pas réussi en France. Le succès de Walter Scott éveillait tant l’attention de la librairie sur les produits de l’Angleterre, que les libraires étaient tous préoccupés, en vrais Normands, de la conquête de l’Angleterre ; ils y cherchaient du Walter Scott, comme plus tard on devait chercher des asphaltes dans les terrains caillouteux, du bitume dans les marais, et réaliser des bénéfices sur les chemins de fer en projet. Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est de vouloir trouver le succès dans les analogues, quand il est dans les contraires A Paris surtout, le succès tue le succès. Aussi sous le titre de Les Strelitz, ou la Russie il y a cent ans, Fendant et Cavalier inséraient-ils bravement en grosses lettres, dans le genre de Walter Scott. Fendant et Cavalier avaient soif d’un succès : un bon livre pouvait leur servir à écouler leurs ballots de pile, et ils avaient été affriolés par la perspective d’avoir des articles dans les journaux, la grande condition de la vente d’alors, car il est extrêmement rare qu’un livre soit acheté pour sa propre valeur, il est presque toujours publié par des raisons étrangères à son mérite. Fendant et Cavalier voyaient en Lucien le journaliste, et dans son livre une fabrication dont la première vente leur faciliterait une fin de mois. Les journalistes trouvèrent les associés dans leur cabinet, le traité tout prêt, les billets signés. Cette promptitude émerveilla Lucien. Fendant était un petit homme maigre, porteur d’une sinistre physionomie : l’air d’un Kalmouk, petit front bas, nez rentré, bouche serrée, deux petits yeux noirs éveillés, les contours du visage tourmentés, un teint aigre, une voix qui ressemblait au son que rend une cloche fêlée, enfin tous les dehors d’un fripon consommé ; mais il compensait ces désavantages par le mielleux de ses discours, il arrivait à ses fins par la conversation. Cavalier, garçon tout rond et que l’on aurait pris pour un conducteur de diligence plutôt que pour un libraire, avait des cheveux d’un blond hasardé, le visage allumé, l’encolure épaisse et le verbe éternel du commis-voyageur. – Nous n’aurons pas de discussions, dit Fendant en s’adressant à Lucien et à Lousteau. J’ai lu l’ouvrage, il est très-littéraire et nous convient si bien que j’ai déjà remis le manuscrit à l’imprimerie. Le traité est rédigé d’après les bases convenues ; d’ailleurs, nous ne sortons jamais des conditions que nous y avons stipulées. Nos effets sont à six, neuf et douze mois, vous les escompterez facilement, et nous vous rembourserons l’escompte. Nous nous sommes réservé le droit de donner un autre titre à l’ouvrage, nous n’aimons pas l’Archer de Charles IX, il ne pique pas assez la curiosité des lecteurs, il y a plusieurs rois du nom de Charles, et dans le Moyen-Age il se trouvait tant d’archers ! Ah ! si vous disiez Le Soldat de Napoléon ! mais l’Archer de Charles IX ? … Cavalier serait obligé de faire un cours d’histoire de France pour placer chaque exemplaire en province. – Si vous connaissiez les gens à qui nous avons affaire, s’écria Cavalier. – La Saint-Barthélemy vaudrait mieux, reprit Fendant. – Catherine de Médicis, ou la France sous Charles IX, dit Cavalier, ressemblerait plus à un titre de Walter Scott. – Enfin nous le déterminerons quand l’ouvrage sera imprimé, reprit Fendant. – Comme vous voudrez, dit Lucien, pourvu que le titre me convienne. Le traité lu, signé, les doubles échangés, Lucien mit les billets dans sa poche avec une satisfaction sans égale. Puis tous quatre, ils montèrent chez Fendant où ils firent le plus vulgaire des déjeuners : des huîtres, des beefteaks, des rognons au vin de Champagne et du fromage de Brie ; mais ces mets furent accompagnés par des vins exquis, dus à Cavalier qui connaissait un voyageur du commerce des vins. Au moment de se mettre à table apparut l’imprimeur à qui était confiée l’impression du roman, et qui vint surprendre Lucien en lui apportant les deux premières feuilles de son livre en épreuves. – Nous voulons marcher rapidement, dit Fendant à Lucien, nous comptons sur votre livre, et nous avons diantrement besoin d’un succès. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Le déjeuner, commencé vers midi, ne fut fini qu’à cinq heures. – Où trouver de l’argent ? dit Lucien à Lousteau. – Allons voir Barbet, répondit Etienne. Les deux amis descendirent, un peu échauffés et avinés, vers le quai des Augustins. – Coralie est surprise au dernier point de la perte que Florine a faite, Florine ne la lui a dite qu’hier en t’attribuant ce malheur, elle paraissait aigrie au point de te quitter, dit Lucien à Lousteau. – C’est vrai, dit Lousteau qui ne conserva pas sa prudence et s’ouvrit à Lucien. Mon ami, car tu es mon ami, toi, Lucien, tu m’as prêté mille francs et tu ne me les as encore demandés qu’une fois. Défie-toi du jeu. Si je ne jouais pas, je serais heureux. Je dois à Dieu et au diable. J’ai dans ce moment-ci les Gardes du Commerce à mes trousses. Enfin je suis forcé, quand je vais au Palais-Royal, de doubler des caps dangereux. Dans la langue des viveurs, doubler un cap dans Paris, c’est faire un détour, soit pour ne pas passer devant un créancier, soit pour éviter l’endroit où il peut être rencontre. Lucien qui n’allait pas indifféremment par toutes les rues, connaissait la manoeuvre sans en connaître le nom. – Tu dois donc beaucoup ? – Une misère ! reprit Lousteau. Mille écus me sauveraient. J’ai voulu me

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