des airs populaires. Il éprouva des peines inouïes avant de pouvoir travailler ; mais il finit par trouver son intelligence au service de la nécessité, comme s’il n’eût pas souffert. Il exécutait déjà le terrible arrêt de Claude Vignon sur la séparation qui s’accomplit entre le coeur et le cerveau. Quelle nuit que celle où ce pauvre enfant se livrait à la recherche de poésies à offrir aux Goguettes en écrivant à la lueur des cierges, à côté du prêtre qui priait pour Coralie ? … Le lendemain matin, Lucien, qui avait achevé sa dernière chanson, essayait de la mettre sur un air alors à la mode. Bérénice et le prêtre eurent alors peur que ce pauvre garçon ne fût devenu fou en lui entendant chanter les couplets suivants : Amis, la morale en chanson Me fatigue et m’ennuie ; Doit-on invoquer la raison Quand on sert la Folie ? D’ailleurs tous les refrains sont bons Lorsqu’on trinque avec des lurons : Epicure l’atteste. N’allons pas chercher Apollon ; Quand Bacchus est notre échanson ; Rions ! buvons ! Et moquons-nous du reste. Hippocrate à tout bon buveur Promettait la centaine. Qu’importe, après tout, par malheur, Si la jambe incertaine Ne peut plus poursuivre un tendron, Pourvu qu’à vider un flacon La main soit toujours leste ? Si toujours, en vrais biberons, Jusqu’à soixante ans nous trinquons, Rions ! buvons ! Et moquons-nous du reste. Veut-on savoir d’où nous venons, La chose est très facile ; Mais, pour savoir où nous irons, Il faudrait être habile. Sans nous inquiéter, enfin, Usons, ma foi, jusqu’à la fin De la bonté céleste ! Il est certain que nous mourrons ; Mais il est sûr que nous vivons : Rions ! buvons ! Et moquons-nous du reste. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Au moment où le poète chantait cet épouvantable dernier couplet, Bianchon et d’Arthez entrèrent et le trouvèrent dans le paroxisme de l’abattement, il versait un torrent de larmes, et n’avait plus la force de remettre ses chansons au net. Quand, à travers ses sanglots, il eut expliqué sa situation, il vit des larmes dans les yeux de ceux qui l’écoutaient. – Ceci, dit d’Arthez, efface bien des fautes ! – Heureux ceux qui trouvent l’Enfer ici-bas, dit gravement le prêtre. Le spectacle de cette belle morte souriant à l’éternité, la vue de son amant lui achetant une tombe avec des gravelures, Barbet payant un cercueil, ces quatre chandelles autour de cette actrice dont la basquine et les bas rouges à coins verts faisaient naguère palpiter toute une salle, puis sur la porte le prêtre qui l’avait réconciliée avec Dieu retournant à l’église pour y dire une messe en faveur de celle qui avait tant aimé ! ces grandeurs et ces infamies, ces douleurs écrasées sous la nécessité glacèrent le grand écrivain et le grand médecin qui s’assirent sans pouvoir proférer une parole. Un valet apparut et annonça mademoiselle des Touches. Cette belle et sublime fille comprit tout, elle alla vivement à Lucien, lui serra la main, et y glissa deux billets de mille francs. – Il n’est plus temps, dit-il en lui jetant un regard de mourant. D’Arthez, Bianchon et mademoiselle des Touches ne quittèrent Lucien qu’après avoir bercé son désespoir des plus douces paroles, mais tous les ressorts étaient brisés chez lui. A midi, le Cénacle, moins Michel Chrestien qui cependant avait été détrompé sur la culpabilité de Lucien, se trouva dans la petite église de Bonne-Nouvelle, ainsi que Bérénice et mademoiselle des Touches, deux comparses du Gymnase, l’habilleuse de Coralie et Camusot. Tous les hommes accompagnèrent l’actrice au cimetière du Père-Lachaise. Camusot, qui pleurait à chaudes larmes, jura solennellement à Lucien d’acheter un terrain à perpétuité et d’y faire construire une colonnette sur laquelle on graverait : Coralie, et dessous : Morte à dix-neuf ans. Lucien demeura seul jusqu’au coucher du soleil, sur cette colline d’où ses yeux embrassaient Paris. – Par qui serais-je aimé ? se demanda-t-il. Mes vrais amis me méprisent. Quoi que j’eusse fait, tout de moi semblait noble et bien à celle qui est là ! Je n’ai plus que ma soeur, David et ma mère ! Que pensent-ils de moi, là-bas ? Le pauvre grand homme de province revint rue de la Lune ; et ses impressions furent si vives en revoyant l’appartement vide, qu’il alla se loger dans un méchant hôtel de la même rue. Les deux mille francs de mademoiselle des Touches payèrent toutes les dettes, mais en y ajoutant le produit du mobilier. Bérénice et Lucien eurent dix francs à eux qui les firent vivre pendant dix jours que Lucien passa dans un accablement maladif : il ne pouvait ni écrire, ni penser, il se laissait aller à la douleur, et Bérénice eut pitié de lui. – Si vous retournez dans votre pays, comment irez-vous ? répondit-elle un soir à une exclamation de Lucien qui pensait à sa soeur, à sa mère et à David Séchard. – A pied, dit-il. – Encore faut-il pouvoir vivre et se coucher en route. Si vous faites douze lieues par jour, vous avez besoin d’au moins vingt francs. – Je les aurai, dit-il. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Il prit ses habits et son beau linge, ne garda sur lui que le strict nécessaire, et alla chez Samanon qui lui offrit cinquante francs de toute sa défroque. Il supplia l’usurier de lui donner assez pour prendre la diligence, il ne put le fléchir. Dans sa rage, Lucien monta d’un pied chaud à Frascati, tenta la fortune et revint sans un liard. Quand il se trouva dans sa misérable chambre, rue de la Lune, il demanda le châle de Coralie à Bérénice. A quelques regards, la bonne fille comprit, d’après l’aveu que Lucien lui fit de la perte au jeu, quel était le dessein de ce pauvre poète au désespoir : il voulait se pendre. – Etes-vous fou, monsieur ? dit-elle. Allez vous promener et revenez à minuit, j’aurai gagné votre argent ; mais restez sur les boulevards, n’allez pas vers les quais. Lucien se promena sur les boulevards, hébété de douleur, regardant les équipages, les passants, se trouvant diminué, seul, dans cette foule qui tourbillonnait fouettée par les mille intérêts parisiens. En revoyant par la pensée les bords de sa Charente, il eut soif des joies de la famille, il eut alors un de ces éclairs de force qui trompent toutes ces natures à demi féminines, il ne voulut pas abandonner la partie avant d’avoir déchargé son coeur dans le coeur de David Séchard, et pris conseil des trois anges qui lui restaient. En flânant, il vit Bérénice endimanchée causant avec un homme, sur le boueux boulevard Bonne-Nouvelle, où elle stationnait au coin de la rue de la Lune. – Que fais-tu ? dit Lucien épouvanté par les soupçons qu’il conçut à l’aspect de la Normande. – Voilà vingt francs qui peuvent coûter cher, mais vous partirez, répondit-elle en coulant quatre pièces de cent sous dans la main du poète. Bérénice se sauva sans que Lucien pût savoir par où elle avait passé ; car, il faut le dire à sa louange, cet argent lui brûlait la main et il voulait le rendre ; mais il fut forcé de le garder comme un dernier stigmate de la vie parisienne.
