Les illusions perdues, Honoré de Balzac


Eve était une grande brune, aux cheveux noirs, aux yeux bleus. Quoiqu’elle offrit les symptômes d’un
caractère viril, elle était douce, tendre et dévouée. Sa candeur, sa naïveté, sa tranquille résignation à une vie
laborieuse, sa sagesse que nulle médisance n’attaquait avaient dû séduire David Séchard. Aussi, depuis leur
première entrevue, une sourde et simple passion s’était-elle émue entre eux, à l’allemande, sans
manifestations bruyantes ni déclarations empressées. Chacun d’eux avait pensé secrètement à l’autre, comme
s’ils eussent été séparés par quelque mari jaloux que ce sentiment aurait offensé. Tous deux se cachaient de
Lucien, à qui peut-être ils croyaient porter quelque dommage. David avait peur de ne pas plaire à Eve, qui,
de son côté, se laissait aller aux timidités de l’indigence. Une véritable ouvrière aurait eu de la hardiesse, mais
une enfant bien élevée et déchue se conformait à sa triste fortune. Modeste en apparence, fière en réalité, Eve
ne voulait pas courir sus au fils d’un homme qui passait pour riche. En ce moment, les gens au fait de la
valeur croissante des propriétés, estimaient à plus de quatre-vingt mille francs le domaine de Marsac, sans
compter les terres que le vieux Séchard, riche d’économies, heureux à la récolte, habile à la vente, devait y
joindre en guettant les occasions. David était peut-être la seule personne qui ne sût rien de la fortune de son
père. Pour lui, Marsac était une bicoque achetée en 1810 quinze ou seize mille francs, où il allait une fois par
an au temps des vendanges, et où son père le promenait à travers les vignes, en lui vantant des récoltes que
l’imprimeur ne voyait jamais, et dont il se souciait fort peu. L’amour d’un savant habitué à la solitude et qui
agrandit encore les sentiments en s’en exagérant les difficultés, voulait être encouragé ; car, pour David, Eve
était une femme plus imposante que ne l’est une grande dame pour un simple clerc. Gauche et inquiet près de
son idole, aussi pressé de partir que d’arriver, l’imprimeur contenait sa passion au lieu de l’exprimer. Souvent
le soir, après avoir forgé quelque prétexte pour consulter Lucien, il descendait de la place du Mûrier jusqu’à
l’Houmeau, par la porte Palet ; mais en atteignant la porte verte à barreaux de fer, il s’enfuyait, craignant de
venir trop tard ou de paraître importun à Eve qui sans doute était couchée. Quoique ce grand amour ne se
révélât que par de petites choses, Eve l’avait bien compris ; elle était flattée sans orgueil de se voir l’objet du
profond respect empreint dans les regards, dans les paroles, dans les manières de David ; mais la plus grande
séduction de l’imprimeur était son fanatisme pour Lucien : il avait deviné le meilleur moyen de plaire à Eve.
Pour dire en quoi les muettes délices de cet amour différaient des passions tumultueuses, il faudrait le
comparer aux fleurs champêtres opposées aux éclatantes fleurs des parterres. C’était des regards doux et
délicats comme les lotos bleus qui nagent sur les eaux, des expressions fugitives comme les faibles parfums
de l’églantine, des mélancolies tendres comme le velours des mousses ; fleurs de deux belles âmes qui
naissaient d’une terre riche, féconde, immuable. Eve avait plusieurs fois déjà deviné la force cachée sous cette
faiblesse ; elle tenait si bien compte à David de tout ce qu’il n’osait pas, que le plus léger incident pouvait
amener une plus intime union de leurs âmes.
Lucien trouva la porte ouverte par Eve, et s’assit, sans lui rien dire, à une petite table posée sur un X,
sans linge, où son couvert était mis. Le pauvre petit ménage ne possédait que trois couverts d’argent, Eve les
employait tous pour le frère chéri.

  • Que lis-tu donc là ? dit-elle après avoir mis sur la table un plat qu’elle retira du feu, et après avoir
    éteint son fourneau mobile en le couvrant de l’étouffoir.
    Lucien ne répondit pas. Eve prit une petite assiette coquettement arrangée avec des feuilles de vigne, et
    la mit sur la table avec une jatte pleine de crème.
  • Tiens, Lucien, je t’ai eu des fraises.
    Lucien prêtait tant d’attention à sa lecture qu’il n’entendit point. Eve vint alors s’asseoir près de lui, sans
    laisser échapper un murmure ; car il entre dans le sentiment d’une soeur pour son frère un plaisir immense à
    être traitée sans façon.
  • Mais qu’as-tu donc ? s’écria-t-elle en voyant briller des larmes dans les yeux de son frère.

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