Les illusions perdues, Honoré de Balzac

  • Rien, rien, Eve, dit-il en la prenant par la taille, l’attirant à lui, la baisant au front et sur les cheveux,
    puis sur le cou, avec une effervescence surprenante.
  • Tu te caches de moi.
  • Eh ! bien, elle m’aime !
  • Je savais bien que ce n’était pas moi que tu embrassais, dit d’un ton boudeur la pauvre soeur en
    rougissant.
  • Nous serons tous heureux, s’écria Lucien en avalant son potage à grandes cuillerées.
  • Nous ? répéta Eve. Inspirée par le même pressentiment qui s’était emparé de David, elle ajouta : –
    Tu vas nous aimer moins !
  • Comment peux-tu croire cela, si tu me connais ?
    Eve lui tendit la main pour presser la sienne ; puis elle ôta l’assiette vide, la soupière en terre brune, et
    avança le plat qu’elle avait fait. Au lieu de manger, Lucien relut la lettre de madame de Bargeton, que la
    discrète Eve ne demanda point à voir, tant elle avait de respect pour son frère : s’il voulait la lui
    communiquer, elle devait attendre ; et s’il ne le voulait pas, pouvait-elle l’exiger ? Elle attendit. Voici cette
    lettre.
     » Mon ami, pourquoi refuserais-je à votre frère en science l’appui que je vous ai prêté ? A mes yeux,
    les talents ont des droits égaux ; mais vous ignorez les préjugés des personnes qui composent ma société.
    Nous ne ferons pas reconnaître l’anoblissement de l’esprit à ceux qui sont l’aristocratie de l’ignorance. Si je ne
    suis pas assez puissante pour leur imposer monsieur David Séchard, je vous ferai volontiers le sacrifice de ces
    pauvres gens. Ce sera comme une hécatombe antique. Mais, cher ami, vous ne voulez sans doute pas me faire
    accepter la compagnie d’une personne dont l’esprit ou les manières pourraient ne pas me plaire. Vos flatteries
    m’ont appris combien l’amitié s’aveugle facilement ! M’en voudrez-vous, si je mets à mon consentement une
    restriction ? Je veux voir votre ami, le juger, savoir par moi-même, dans l’intérêt de votre avenir, si vous ne
    vous abusez point. N’est-ce pas un de ces soins maternels que doit avoir pour vous, mon cher poète,
    LOUISE DE NEGREPELISSE ? « 
    Lucien ignorait avec quel art le oui s’emploie dans le beau monde pour arriver au non, et le non pour
    amener un oui. Cette lettre fut un triomphe pour lui. David irait chez madame de Bargeton, il y brillerait de la
    majesté du génie. Dans l’ivresse que lui causait une victoire qui lui fit croire à la puissance de son ascendant
    sur les hommes, il prit une attitude si fière, tant d’espérances se reflétèrent sur son visage en y produisant un
    éclat radieux, que sa soeur ne put s’empêcher de lui dire qu’il était beau.
  • Si elle a de l’esprit, elle doit bien t’aimer, cette femme ! Et alors ce soir elle sera chagrine, car toutes
    les femmes vont te faire mille coquetteries. Tu seras bien beau en lisant ton Saint Jean dans Pathmos ! Je
    voudrais être souris pour me glisser là ! Viens, j’ai apprêté ta toilette dans la chambre de notre mère.
    Cette chambre était celle d’une misère décente. Il s’y trouvait un lit en noyer, garni de rideaux blancs, et
    au bas duquel s’étendait un maigre tapis vert. Puis une commode à dessus de bois, ornée d’un miroir, et des
    chaises en noyer complétaient le mobilier. Sur la cheminée, une pendule rappelait les jours de l’ancienne
    aisance disparue. La fenêtre avait des rideaux blancs. Les murs étaient tendus d’un papier gris à fleurs grises.
    Le carreau, mis en couleur et frotté par Eve, brillait de propreté. Au milieu de cette chambre était un guéridon
    où, sur un plateau rouge à rosaces dorées, se voyaient trois tasses et un sucrier en porcelaine de Limoges. Eve


couchait dans un cabinet contigu qui contenait un lit étroit, une vieille bergère et une table à ouvrage près de
la fenêtre. L’exiguïté de cette cabine de marin, exigeait que la porte vitrée restât toujours ouverte, afin d’y
donner de l’air. Malgré la détresse qui se révélait dans les choses, la modestie d’une vie studieuse respirait là.
Pour ceux qui connaissaient la mère et ses deux enfants, ce spectacle offrait d’attendrissantes harmonies.
Lucien mettait sa cravate quand le pas de David se fit entendre dans la petite cour, et l’imprimeur parut
aussitôt avec la démarche et les façons d’un homme pressé d’arriver.

  • Eh ! bien, David, s’écria l’ambitieux, nous triomphons ! elle m’aime ! tu iras.
  • Non, dit l’imprimeur d’un air confus, je viens te remercier de cette preuve d’amitié qui m’a fait faire de
    sérieuses réflexions. Ma vie, à moi, Lucien, est arrêtée. Je suis David Séchard, imprimeur du roi à
    Angoulême, et dont le nom se lit sur tous les murs au bas des affiches. Pour les personnes de cette caste, je
    suis un artisan, un négociant, si tu veux, mais un industriel établi en boutique, rue de Beaulieu, au coin de la
    place du Mûrier. Je n’ai encore ni la fortune d’un Keller, ni le renom d’un Desplein, deux sortes de puissances
    que les nobles essaient encore de nier, mais qui, je suis d’accord avec eux en ceci, ne sont rien sans le
    savoir-vivre et les manières du gentilhomme. Par quoi puis-je légitimer cette subite élévation ? Je me ferais
    moquer de moi par les bourgeois autant que par les nobles. Toi, tu te trouves dans une situation différente. Un
    poète n’est engagé à rien. Tu travailles à acquérir des connaissances indispensables pour réussir, tu peux
    expliquer tes occupations actuelles par ton avenir. D’ailleurs tu peux demain entreprendre autre chose, étudier
    le Droit, la diplomatie, entrer dans l’Administration. Enfin tu n’es ni chiffré ni casé. Profite de ta virginité
    sociale, marche seul et mets la main sur les honneurs ! Savoure joyeusement tous les plaisirs, même ceux
    que procure la vanité. Sois heureux, je jouirai de tes succès, tu seras un second moi-même. Oui, ma pensée
    me permettra de vivre de ta vie. A toi les fêtes, l’éclat du monde et les rapides ressorts de ses intrigues. A moi
    la vie sobre, laborieuse du commerçant, et les lentes occupations de la science. Tu seras notre aristocratie,
    dit-il en regardant Eve. Quand tu chancelleras, tu trouveras mon bras pour te soutenir. Si tu as à te plaindre
    de quelque trahison, tu pourras te réfugier dans nos coeurs, tu y trouveras un amour inaltérable. La protection,
    la faveur, le bon vouloir des gens, divisés sur deux têtes, pourrait se lasser, nous nous nuirions à deux ;
    marche devant, tu me remorqueras s’il le faut. Loin de t’envier, je me consacre à toi. Ce que tu viens de faire
    pour moi, en risquant de perdre ta bienfaitrice, ta maîtresse peut-être, plutôt que de m’abandonner, que de me
    renier, cette simple chose, si grande, eh ! bien, Lucien, elle me lierait jamais à toi, si nous n’étions pas déjà
    comme deux frères. N’aie ni remords ni soucis de paraître prendre la plus forte part. Ce partage à la
    Montgommery est dans mes goûts. Enfin, quand tu me causerais quelques tourments, qui sait si je ne serai
    pas toujours ton obligé ? En disant ces mots, il coula le plus timide des regards vers Eve, qui avait les yeux
    pleins de larmes, car elle devinait tout. – Enfin, dit-il à Lucien étonné, tu es bien fait, tu as une jolie taille, tu
    portes bien tes habits, tu as l’air d’un gentilhomme dans ton habit bleu à boutons jaunes, avec un simple
    pantalon de nankin ; moi, j’aurais l’air d’un ouvrier au milieu de ce monde, je serais gauche, gêné, je dirais
    des sottises ou je ne dirais rien du tout : toi, tu peux, pour obéir au préjugé des noms, prendre celui de ta
    mère, te faire appeler Lucien de Rubempré ; moi, je suis et serai toujours David Séchard. Tout te sert et tout
    me nuit dans le monde où tu vas. Tu es fait pour y réussir. Les femmes adoreront ta figure d’ange. N’est-ce
    pas, Eve ?
    Lucien sauta an cou de David et l’embrassa. Cette modestie coupait court à bien des doutes, à bien des
    difficultés. Comment n’eût-il pas redoublé de tendresse pour un homme qui arrivait à faire par amitié les
    mêmes réflexions qu’il venait de faire par ambition ? L’ambitieux et l’amoureux sentaient la route aplanie, le
    coeur du jeune homme et de l’ami s’épanouissait. Ce fut un de ces moments rares dans la vie où toutes les
    forces sont doucement tendues, où toutes les cordes vibrent en rendant des sons pleins. Mais cette sagesse
    d’une belle âme excitait encore en Lucien la tendance qui porte l’homme à tout rapporter à lui. Nous disons
    tous, plus ou moins, comme Louis XIV : L’Etat, c’est moi ! L’exclusive tendresse de sa mère et de sa soeur,
    le dévouement de David, l’habitude qu’il avait de se voir l’objet des efforts secrets de ces trois êtres, lui
    donnaient les vices de l’enfant de famille, engendraient en lui cet égoïsme qui dévore le noble, et que madame


de Bargeton caressait en l’incitant à oublier ses obligations envers sa soeur, sa mère et David. Il n’en était rien
encore ; mais n’y avait-il pas à craindre, qu’en étendant autour de lui le cercle de son ambition, il fût
contraint de ne penser qu’à lui pour s’y maintenir ?
Cette émotion passée, David fit observer à Lucien que son poème de Saint Jean dans Pathmos était
peut-être trop biblique pour être lu devant un monde à qui la poésie apocalyptique devait être peu familière.
Lucien, qui se produisait devant le public le plus difficile de la Charente, parut inquiet. David lui conseilla
d’emporter André de Chénier, et de remplacer un plaisir douteux par un plaisir certain. Lucien lisait en
perfection, il plairait nécessairement et montrerait une modestie qui le servirait sans doute. Comme la plupart
des jeunes gens, ils donnaient aux gens du monde leur intelligence et leurs vertus. Si la jeunesse, qui n’a pas
encore failli, est sans indulgence pour les fautes des autres, elle leur prête aussi ses magnifiques croyances. Il
faut en effet avoir bien expérimenté la vie avant de reconnaître que, suivant un beau mot de Raphaël,
comprendre c’est égaler. En général, le sens nécessaire à l’intelligence de la poésie est rare en France, où
l’esprit dessèche promptement la source des saintes larmes de l’extase, où personne ne veut prendre la peine
de défricher le sublime, de le sonder pour en percevoir l’infini. Lucien allait faire sa première expérience des
ignorances et des froideurs mondaines ! Il passa chez David pour y prendre le volume de poésie.
Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrassé qu’en aucun moment de sa vie. En
proie à mille terreurs, il voulait et redoutait un éloge, il désirait s’enfuir, car la pudeur a sa coquetterie aussi !
Le pauvre amant n’osait dire un mot qui aurait eu l’air de quêter un remercîment ; il trouvait toutes les
paroles compromettantes, et se taisait en gardant une attitude de criminel. Eve, qui devinait les tortures de
cette modestie, se plut à jouir de ce silence ; mais quand David tortilla son chapeau pour s’en aller, elle
sourit.

  • Monsieur David, lui dit-elle, si vous ne passez pas la soirée chez madame de Bargeton, nous pouvons
    la passer ensemble. Il fait beau, voulez-vous aller nous promener le long de la Charente ? nous causerons de
    Lucien.
    David eut envie de se prosterner devant cette délicieuse jeune fille. Eve avait mis dans le son de sa voix
    des récompenses inespérées ; elle avait, par la tendresse de l’accent, résolu les difficultés de cette situation ;
    sa proposition était plus qu’un éloge, c’était la première faveur de l’amour.
  • Seulement, dit-elle à un geste que fit David, laissez-moi quelques instants pour m’habiller.
    David, qui de sa vie n’avait su ce qu’était un air, sortit en chanteronnant, ce qui surprit l’honnête Postel,
    et lui donna de violents soupçons sur les relations d’Eve et de l’imprimeur.
    Les plus petites circonstances de cette soirée agirent beaucoup sur Lucien que son caractère portait à
    écouter les premières impressions. Comme tous les amants inexpérimentés, il arriva de si bonne heure que
    Louise n’était pas encore au salon. Monsieur de Bargeton s’y trouvait seul. Lucien avait déjà commencé son
    apprentissage des petites lâchetés par lesquelles l’amant d’une femme mariée achète son bonheur, et qui
    donnent aux femmes la mesure de ce qu’elles peuvent exiger ; mais il ne s’était pas encore trouvé face à face
    avec monsieur de Bargeton.
    Ce gentilhomme était un de ces petits esprits doucement établis entre l’inoffensive nullité qui comprend
    encore, et la fière stupidité qui ne veut ni rien accepter ni rien rendre. Pénétré de ses devoirs envers le monde,
    et s’efforçant de lui être agréable, il avait adopté le sourire du danseur pour unique langage. Content ou
    mécontent, il souriait. Il souriait à une nouvelle désastreuse aussi bien qu’à l’annonce d’un heureux
    événement. Ce sourire répondait à tout par les expressions que lui donnait monsieur de Bargeton. S’il fallait
    absolument une approbation directe, il renforçait son sourire par un rire complaisant, en ne lâchant une parole
    qu’à la dernière extrémité. Un tête-à-tête lui faisait éprouver le seul embarras qui compliquait sa vie

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