Les illusions perdues, Honoré de Balzac
Les illusions perdues, Honoré de Balzac
- En vérité, dit-elle, vous me rendez toute honteuse ; mais, puisque nous nous confions nos sentiments,
je vous dirai que je n’ai jamais de ma vie pensé à un autre qu’à vous. J’ai vu en vous un de ces hommes
auxquels une femme peut se trouver fière d’appartenir, et je n’osais espérer pour moi, pauvre ouvrière sans
avenir, une si grande destinée.
- Assez, assez, dit-il en s’asseyant sur la traverse du barrage auprès duquel ils étaient revenus, car ils
allaient et venaient comme des fous en parcourant le même espace.
- Qu’avez-vous ? lui dit-elle en exprimant pour la première fois cette inquiétude si gracieuse que les
femmes éprouvent pour un être qui leur appartient.
- Rien que de bon, dit-il. En apercevant toute une vie heureuse, l’esprit est comme ébloui, l’âme est
accablée. Pourquoi suis-je le plus heureux ? dit-il avec une expression de mélancolie. Mais je le sais.
Eve regarda David d’un air coquet et douteur qui voulait une explication.
- Chère Eve, je reçois plus que je ne donne. Aussi vous aimerai-je toujours mieux que vous ne
m’aimerez, parce que j’ai plus de raisons de vous aimer : vous êtes un ange et je suis un homme.
- Je ne suis pas si savante, répondit Eve en souriant. Je vous aime bien…
- Autant que vous aimez Lucien ? dit-il en l’interrompant.
- Assez pour être votre femme, pour me consacrer à vous et tâcher de ne vous donner aucune peine dans
la vie, d’abord un peu pénible, que nous mènerons.
- Vous êtes-vous aperçue, chère Eve, que je vous ai aimée depuis le premier jour où je vous ai vue ?
- Quelle est la femme qui ne se sent pas aimée ? demanda-t-elle.
- Laissez-moi donc dissiper les scrupules que vous cause ma prétendue fortune. Je suis pauvre, ma
chère Eve. Oui, mon père a pris plaisir à me ruiner, il a spéculé sur mon travail, il a fait comme beaucoup de
prétendus bienfaiteurs avec leurs obligés. Si je deviens riche, ce sera par vous. Ceci n’est pas une parole de
l’amant, mais une réflexion du penseur. Je dois vous faire connaître mes défauts, et ils sont énormes chez un
homme obligé de faire sa fortune. Mon caractère, mes habitudes, les occupations qui me plaisent me rendent
impropre à tout ce qui est commerce et spéculation, et cependant nous ne pouvons devenir riches que par
l’exercice de quelque industrie. Si je suis capable de découvrir une mine d’or, je suis singulièrement inhabile à
l’exploiter. Mais vous, qui, par amour pour votre frère, êtes descendue aux plus petits détails, qui avez le
génie de l’économie, la patiente attention du vrai commerçant, vous récolterez la moisson que j’aurai semée.
Notre situation, car depuis long-temps je me suis mis au sein de votre famille, m’oppresse si fort le coeur que
j’ai consumé mes jours et mes nuits à chercher une occasion de fortune. Mes connaissances en chimie et
l’observation des besoins du commerce m’ont mis sur la voie d’une découverte lucrative. Je ne puis vous en
rien dire encore, je prévois trop de lenteurs. Nous souffrirons pendant quelques années peut-être ; mais je
finirai par trouver les procédés industriels à la piste desquels je suis depuis quelques jours, et qui nous
procureront une grande fortune. Je n’ai rien dit à Lucien, car son caractère ardent gâterait tout, il convertirait
mes espérances en réalités, il vivrait en grand seigneur et s’endetterait peut-être. Ainsi gardez-moi le secret.
Votre douce et chère compagnie pourra seule me consoler pendant ces longues épreuves, comme le désir de
vous enrichir vous et Lucien me donnera de la constance et de la ténacité…
- J’avais deviné aussi, lui dit Eve en l’interrompant, que vous étiez un de ces inventeurs auxquels il faut,
comme à mon pauvre père, une femme qui prenne soin d’eux.