- Voilà un jeune homme heureux, disait un fils de famille qui avait assisté à la lecture, il est joli garçon,
il a du talent, et madame de Bargeton en est folle ! - La plus belle femme d’Angoulême est à lui, fut une autre phrase qui remua toutes les vanités de son
coeur.
Il avait impatiemment attendu l’heure où il savait trouver Louise seule, il avait besoin de faire accepter le
mariage de sa soeur à cette femme, devenue l’arbitre de ses destinées. Après la soirée de la veille, Louise
serait peut-être plus tendre, et cette tendresse pouvait amener un moment de bonheur. Il ne s’était pas
trompé : madame de Bargeton le reçut avec une emphase de sentiment qui parut à ce novice en amour un
touchant progrès de passion. Elle abandonna ses beaux cheveux d’or, ses mains, sa tête aux baisers
enflammés du poète qui, la veille, avait tant souffert ! - Si tu avais vu ton visage pendant que tu lisais, dit-elle, car ils étaient arrivés la veille au tutoiement, à
cette caresse du langage, alors que sur le canapé Louise avait de sa blanche main essuyé les gouttes de sueur
qui par avance mettaient des perles sur le front où elle posait une couronne. Il s’échappait des étincelles de tes
beaux yeux ! je voyais sortir de tes lèvres les chaînes d’or qui suspendent les coeurs à la bouche des poètes.
Tu me liras tout Chénier, c’est le poète des amants. Tu ne souffriras plus, je ne le veux pas ! oui, cher ange,
je te ferai une oasis où tu vivras toute ta vie de poète, active, molle, indolente, laborieuse, pensive tour à
tour ; mais n’oubliez jamais que vos lauriers me sont dus, que ce sera pour moi la noble indemnité des
souffrances qui m’adviendront. Pauvre cher, ce monde ne m’épargnera pas plus qu’il ne t’épargne, il se venge
de tous les bonheurs qu’il ne partage pas. Oui, je serai toujours jalousée, ne l’avez-vous pas vu hier ? Ces
mouches buveuses de sang sont-elles accourues assez vite pour s’abreuver dans les piqûres qu’elles ont
faites ? Mais j’étais heureuse ! je vivais ! Il y a si long-temps que toutes les cordes de mon coeur n’ont
résonné !
Des larmes coulèrent sur les joues de Louise, Lucien lui prit une main, et pour toute réponse la baisa
long-temps. Les vanités de ce poète furent donc caressées par cette femme comme elles l’avaient été par sa
mère, par sa soeur et par David. Chacun autour de lui continuait à exhausser le piédestal imaginaire sur lequel
il se mettait. Entretenu par tout le monde, par ses amis comme par la rage de ses ennemis dans ses croyances
ambitieuses, il marchait dans une atmosphère pleine de mirages. Les jeunes imaginations sont si
naturellement complices de ces louanges et de ces idées, tout s’empresse tant à servir un jeune homme beau,
plein d’avenir, qu’il faut plus d’une leçon amère et froide pour dissiper de tels prestiges. - Tu veux donc bien, ma belle Louise, être ma Béatrix, mais une Béatrix qui se laisse aimer ?
Elle releva ses beaux yeux qu’elle avait tenus baissés, et dit en démentant sa parole par un angélique
sourire : – Si vous le méritez… plus tard ! N’êtes-vous pas heureux ? avoir un coeur à soi ! pouvoir tout
dire avec la certitude d’être compris, n’est-ce pas le bonheur ? - Oui, répondit-il en faisant une moue d’amoureux contrarié.
- Enfant ! dit-elle en se moquant. Allons, n’avez-vous pas quelque chose à me dire ? Tu es entré tout
préoccupé, mon Lucien.
Lucien confia timidement à sa bien-aimée l’amour de David pour sa soeur, celui de sa soeur pour David,
et le mariage projeté.
- Pauvre Lucien, dit-elle, il a peur d’être battu, grondé, comme si c’était lui qui se mariât ! Mais où est
le mal ? reprit-elle en passant ses mains dans les cheveux de Lucien. Que me fait ta famille, où tu es une
exception ? Si mon père épousait sa servante, t’en inquiéterais-tu beaucoup ? Cher enfant, les amants sont à
eux seuls toute leur famille. Ai-je dans le monde un autre intérêt que mon Lucien ? Sois grand, sache
conquérir de la gloire, voilà nos affaires !
Lucien fut l’homme du monde le plus heureux de cette égoïste réponse. Au moment où il écoutait les
folles raisons par lesquelles Louise lui prouva qu’ils étaient seuls dans le monde, monsieur de Bargeton entra.
Lucien fronça le sourcil, et parut interdit, Louise lui fit un signe et le pria de rester à dîner avec eux en lui
demandant de lui lire André Chénier, jusqu’à ce que les joueurs et les habitués vinssent. - Vous ne ferez pas seulement plaisir à elle, dit monsieur de Bargeton, mais à moi aussi. Rien ne
m’arrange mieux que d’entendre lire après mon dîner.
Câliné par monsieur de Bargeton, câliné par Louise, servi par les domestiques avec le respect qu’ils ont
pour les favoris de leurs maîtres, Lucien resta dans l’hôtel de Bargeton en s’identifiant à toutes les jouissances
d’une fortune dont l’usufruit lui était livré. Quand le salon fut plein de monde, il se sentit si fort de la bêtise de
monsieur de Bargeton et de l’amour de Louise, qu’il prit un air dominateur que sa belle maîtresse encouragea.
Il savoura les plaisirs du despotisme conquis par Naïs et qu’elle aimait à lui faire partager. Enfin il s’essaya
pendant cette soirée à jouer le rôle d’un héros de petite ville. En voyant la nouvelle attitude de Lucien,
quelques personnes pensèrent qu’il était, suivant une expression de l’ancien temps, du dernier bien avec
madame de Bargeton. Amélie, venue avec monsieur du Châtelet, affirmait ce grand malheur dans un coin du
salon où s’étaient réunis les jaloux et les envieux. - Ne rendez pas Naïs comptable de la vanité d’un petit jeune homme tout fier de se trouver dans un
monde où il ne croyait jamais pouvoir aller, dit Châtelet. Ne voyez-vous pas que ce Chardon prend les
phrases gracieuses d’une femme du monde pour des avances, il ne sait pas encore distinguer le silence que
garde la passion vraie du langage protecteur que lui méritent sa beauté, sa jeunesse et son talent ! Les
femmes seraient trop à plaindre si elles étaient coupables de tous les désirs qu’elles nous inspirent. Il est
certainement amoureux, mais quant à Naïs… - Oh ! Naïs, répéta la perfide Amélie, Naïs est très-heureuse de cette passion. A son âge, l’amour d’un
jeune homme offre tant de séductions ! on redevient jeune auprès de lui, l’on se fait jeune fille, on en prend
les scrupules, les manières, et l’on ne songe pas au ridicule… Voyez donc ? le fils d’un pharmacien se donne
des airs de maître chez madame de Bargeton. - L’amour ne connaît pas ces distances-là, chanteronna Adrien.
Le lendemain, il n’y eut pas une seule maison dans Angoulême où l’on ne discutât le degré d’intimité
dans lequel se trouvaient monsieur Chardon, alias de Rubempré, et madame de Bargeton : à peine coupables
de quelques baisers, le monde les accusait déjà du plus criminel bonheur. Madame de Bargeton portait la
peine de sa royauté. Parmi les bizarreries de la société, n’avez-vous pas remarqué les caprices de ses
jugements et la folie de ses exigences ? Il est des personnes auxquelles tout est permis : elles peuvent faire
les choses les plus déraisonnables ; d’elles, tout est bienséant, c’est à qui justifiera leurs actions. Mais il en est
d’autres pour lesquelles le monde est d’une incroyable sévérité ; celles-là doivent faire tout bien, ne jamais ni
se tromper, ni faillir, ni même laisser échapper une sottise ; vous diriez des statues admirées que l’on ôte de
leur piédestal dès que l’hiver leur a fait tomber un doigt ou cassé le nez ; on ne leur permet rien d’humain,
elles sont tenues d’être toujours divines et parfaites. Un seul regard de madame de Bargeton à Lucien
équivalait aux douze années de bonheur de Zizine et de Francis. Un serrement de main entre les deux amants
allait attirer sur eux toutes les foudres de la Charente.
David avait rapporté de Paris un pécule secret qu’il destinait aux frais nécessités par son mariage et par
la construction du second étage de la maison paternelle. Agrandir cette maison, n’était-ce pas travailler pour
lui ? tôt ou tard elle lui reviendrait, son père avait soixante-dix-huit ans. L’imprimeur fit donc construire en
colombage l’appartement de Lucien, afin de ne pas surcharger les vieux murs de cette maison lézardée. Il se
plut à décorer, à meubler galamment l’appartement du premier, où la belle Eve devait passer sa vie. Ce fut un
temps d’allégresse et de bonheur sans mélange pour les deux amis. Quoique las des chétives proportions de
l’existence en province, et fatigué de cette sordide économie qui faisait d’une pièce de cent sous une somme
énorme, Lucien supporta sans se plaindre les calculs de la misère et ses privations. Sa sombre mélancolie
avait fait place à la radieuse expression de l’espérance. Il voyait briller une étoile au-dessus de sa tête ; il
rêvait une belle existence en asseyant son bonheur sur la tombe de monsieur de Bargeton, lequel avait de
temps en temps des digestions difficiles, et l’heureuse manie de regarder l’indigestion de son dîner comme
une maladie qui devait se guérir par celle du souper.
Vers le commencement du mois de septembre, Lucien n’était plus prote, il était monsieur de Rubempré,
logé magnifiquement en comparaison de la misérable mansarde à lucarne où le petit Chardon demeurait à
l’Houmeau ; il n’était plus un homme de l’Houmeau, il habitait le haut Angoulême, et dînait près de quatre
fois par semaine chez madame de Bargeton. Pris en amitié par monseigneur, il était admis à l’Evêché. Ses
occupations le classaient parmi les personnes les plus élevées. Enfin il devait prendre place un jour parmi les
illustrations de la France. Certes, en parcourant un joli salon, une charmante chambre à coucher et un cabinet
plein de goût, il pouvait se consoler de prélever trente francs par mois sur les salaires si péniblement gagnés
par sa soeur et par sa mère ; car il apercevait le jour où le roman historique auquel il travaillait depuis deux
ans, L’Archer de Charles IX, et un volume de poésies intitulées Les Marguerites, répandraient son nom dans
le monde littéraire, en lui donnant assez d’argent pour s’acquitter envers sa mère, sa soeur et David. Aussi, se
trouvant grandi, prêtant l’oreille au retentissement de son nom dans l’avenir, acceptait-il maintenant ces
sacrifices avec une noble assurance : il souriait de sa détresse, il jouissait de ses dernières misères. Eve et
David avaient fait passer le bonheur de leur frère avant le leur. Le mariage était retardé par le temps que
demandaient encore les ouvriers pour achever les meubles, les peintures, les papiers destinés au premier
étage : car les affaires de Lucien avaient eu la primauté. Quiconque connaissait Lucien ne se serait pas
étonné de ce dévouement : il était si séduisant ! ses manières étaient si câlines ! son impatience et ses
désirs, il les exprimait si gracieusement ! il avait toujours gagné sa cause avant d’avoir parlé. Ce fatal
privilége perd plus de jeunes gens qu’il n’en sauve. Habitués aux prévenances qu’inspire une jolie jeunesse,
heureux de cette égoïste protection que le Monde accorde à un être qui lui plaît, comme il fait l’aumône au
mendiant qui réveille un sentiment et lui donne une émotion, beaucoup de ces grands enfants jouissent de
cette faveur au lieu de l’exploiter. Trompés sur le sens et le mobile des relations sociales, ils croient toujours
rencontrer de décevants sourires ; mais ils arrivent nus, chauves, dépouillés, sans valeur ni fortune, au
moment où, comme de vieilles coquettes et de vieux haillons, le Monde les laisse à la porte d’un salon et au
coin d’une borne. Eve avait d’ailleurs désiré ce retard, elle voulait établir économiquement les choses
nécessaires à un jeune ménage. Que pouvaient refuser deux amants à un frère qui, voyant travailler sa soeur,
disait avec un accent parti du coeur : – Je voudrais savoir coudre ! Puis le grave et observateur David avait
été complice de ce dévouement. Néanmoins, depuis le triomphe de Lucien chez madame de Bargeton, il eut
peur de la transformation qui s’opérait chez Lucien ; il craignit de lui voir mépriser les moeurs bourgeoises.
Dans le désir d’éprouver son frère, David le mit quelquefois entre les joies patriarcales de la famille et les
plaisirs du grand monde, et, voyant Lucien leur sacrifier ses vaniteuses jouissances, il s’était écrié : – On ne
nous le corrompra point ! Plusieurs fois les trois amis et madame Chardon firent des parties de plaisir,
comme elles se font en province : ils allaient se promener dans les bois qui avoisinent Angoulême et longent
la Charente ; ils dînaient sur l’herbe avec des provisions que l’apprenti de David apportait à un certain endroit
et à une heure convenue ; puis ils revenaient le soir, un peu fatigués, n’ayant pas dépensé trois francs. Dans
les grandes circonstances, quand ils dînaient à ce qui se nomme un restaurât, espèce de restaurant champêtre.
