Les illusions perdues, Honoré de Balzac

  • Stanislas, dit du Châtelet à monsieur de Chandour, Bargeton vient sans doute vous demander raison
    des propos que vous tenez sur Naïs. Venez chez votre femme, et conduisez-vous tous deux en
    gentilshommes. Ne faites point de bruit, affectez beaucoup de politesse, ayez enfin toute la froideur d’une
    dignité britannique.
    En un moment Stanislas et du Châtelet vinrent trouver Bargeton.
  • Monsieur, dit le mari offensé, vous prétendez avoir trouvé madame de Bargeton dans une situation
    équivoque avec monsieur de Rubempré ?
  • Avec monsieur Chardon, reprit ironiquement Stanislas qui ne croyait pas Bargeton un homme fort.
  • Soit, reprit le mari. Si vous ne démentez pas ce propos en présence de la société qui est chez vous en
    ce moment, je vous prie de prendre un témoin. Mon beau-père, monsieur de Nègrepelisse, viendra vous
    chercher à quatre heures du matin. Faisons chacun nos dispositions, car l’affaire ne peut s’arranger que de la
    manière que je viens d’indiquer. Je choisis le pistolet, je suis l’offensé.
    Durant le chemin, monsieur de Bargeton avait ruminé ce discours, le plus long qu’il eût fait en sa vie, il
    le dit sans passion et de l’air le plus simple du monde. Stanislas pâlit et se dit en lui-même : – Qu’ai-je vu,
    après tout ? Mais, entre la honte de démentir ses propos devant toute la ville, en présence de ce muet qui
    paraissait ne pas vouloir entendre raillerie, et la peur, la hideuse peur qui lui serrait le cou de ses mains
    brûlantes, il choisit le péril le plus éloigné.
  • C’est bien. A demain, dit-il à monsieur de Bargeton en pensant que l’affaire pourrait s’arranger.
    Les trois hommes rentrèrent, et chacun étudia leur physionomie : du Châtelet souriait, monsieur de
    Bargeton était absolument comme s’il se trouvait chez lui ; mais Stanislas se montra blême. A cet aspect
    quelques femmes devinèrent l’objet de la conférence. Ces mots : – Ils se battent ! circulèrent d’oreille en
    oreille. La moitié de l’assemblée pensa que Stanislas avait tort, sa pâleur et sa contenance accusaient un
    mensonge ; l’autre moitié admira la tenue de monsieur de Bargeton. Du Châtelet fit le grave et le mystérieux.
    Après être resté quelques instants à examiner les visages, monsieur de Bargeton se retira.
  • Avez-vous des pistolets ? dit Châtelet à l’oreille de Stanislas qui frissonna de la tête aux pieds.
    Amélie comprit tout et se trouva mal, les femmes s’empressèrent de la porter dans sa chambre à coucher.
    Il y eut une rumeur affreuse, tout le monde parlait à la fois. Les hommes restèrent dans le salon et déclarèrent
    d’une voix unanime que monsieur de Bargeton était dans son droit.
  • Auriez-vous cru le bonhomme capable de se conduire ainsi ? dit monsieur de Saintot.
  • Mais, dit l’impitoyable Jacques, dans sa jeunesse il était un des plus forts sous les armes. Mon père m’a
    souvent parlé des exploits de Bargeton.
  • Bah ! vous les mettrez à vingt pas, et ils se manqueront si vous prenez des pistolets de cavalerie, dit
    Francis à Châtelet.
    Quand tout le monde fut parti, Châtelet rassura Stanislas et sa femme en leur expliquant que tout irait
    bien, et que dans un duel entre un homme de soixante ans et un homme de trente-six, celui-ci avait tout
    l’avantage.


Le lendemain matin, au moment où Lucien déjeunait avec David, qui était revenu de Marsac sans son
père, madame Chardon entra tout effarée.

  • Hé ! bien, Lucien, sais-tu la nouvelle dont on parle jusque dans le marché ? Monsieur de Bargeton a
    presque tué monsieur de Chandour, ce matin à cinq heures, dans le pré de monsieur Tulloye, un nom qui
    donne lieu à des calembours. Il paraît que monsieur de Chandour a dit hier qu’il t’avait surpris avec madame
    de Bargeton.
  • C’est faux ! madame de Bargeton est innocente, s’écria Lucien.
  • Un homme de la campagne à qui j’ai entendu raconter les détails avait tout vu de dessus sa charrette.
    Monsieur de Nègrepelisse était venu dès trois heures du matin pour assister monsieur de Bargeton ; il a dit à
    monsieur de Chandour que s’il arrivait malheur à son gendre, il se chargeait de le venger. Un officier du
    régiment de cavalerie a prêté ses pistolets, ils ont été essayés à plusieurs reprises par monsieur de
    Nègrepelisse. Monsieur du Châtelet voulait s’opposer à ce qu’on exerçât les pistolets ; mais l’officier que l’on
    avait pris pour arbitre a dit qu’à moins de se conduire comme des enfants, on devait se servir d’armes en état.
    Les témoins ont placé les deux adversaires à vingt-cinq pas l’un de l’autre. Monsieur de Bargeton, qui était là
    comme s’il se promenait, a tiré le premier, et logé une balle dans le cou de monsieur de Chandour, qui est
    tombé sans pouvoir riposter. Le chirurgien de l’hôpital a déclaré tout à l’heure que monsieur de Chandour aura
    le cou de travers pour le reste de ses jours. Je suis venue te dire l’issue de ce duel pour que tu n’ailles pas chez
    madame de Bargeton, ou que tu ne te montres pas dans Angoulême, car quelques amis de monsieur de
    Chandour pourraient te provoquer.
    En ce moment, Gentil, le valet de chambre de monsieur de Bargeton, entra conduit par l’apprenti de
    l’imprimerie, et remit à Lucien une lettre de Louise.
     » Vous avez sans doute appris, mon ami, l’issue du duel entre Chandour et mon mari. Nous ne recevrons
    personne aujourd’hui ; soyez prudent, ne vous montrez pas, je vous le demande au nom de l’affection que
    vous avez pour moi. Ne trouvez-vous pas que le meilleur emploi de cette triste journée est de venir écouter
    votre Béatrix, dont la vie est toute changée par cet événement et qui a mille choses à vous dire ? « 

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