- Heureusement, dit David, mon mariage est arrêté pour après demain ; tu auras une occasion d’aller
moins souvent chez madame de Bargeton. - Cher David, répondit Lucien, elle me demande de venir la voir aujourd’hui ; je crois qu’il faut lui
obéir, elle saura mieux que nous comment je dois me conduire dans les circonstances actuelles. - Tout est donc prêt ici ? demanda madame Chardon.
- Venez voir, s’écria David heureux de montrer la transformation qu’avait subie l’appartement du
premier étage où tout était frais et neuf.
Là respirait ce doux esprit qui règne dans les jeunes ménages où les fleurs d’oranger, le voile de la
mariée couronnent encore la vie intérieure, où le printemps de l’amour se reflète dans les choses, où tout est
blanc, propre et fleuri. - Eve sera comme une princesse, dit la mère ; mais vous avez dépensé trop d’argent, vous avez fait des
folies !
David sourit sans rien répondre, car madame Chardon avait mis le doigt dans le vif d’une plaie secrète
qui faisait cruellement souffrir le pauvre amant : ses prévisions avaient été si grandement dépassées par
l’exécution qu’il lui était impossible de bâtir au-dessus de l’appentis. Sa belle-mère ne pouvait avoir de
long-temps l’appartement qu’il voulait lui donner. Les esprits généreux éprouvent les plus vives douleurs de
manquer à ces sortes de promesses qui sont en quelque sorte les petites vanités de la tendresse. David cachait
soigneusement sa gêne, afin de ménager le coeur de Lucien qui aurait pu se trouver accablé des sacrifices
faits pour lui.
- Eve et ses amies [Coquille du Furne : amis.] ont bien travaillé de leur côté, disait madame Chardon. Le
trousseau, le linge de ménage, tout est prêt. Ces demoiselles l’aiment tant qu’elles lui ont, sans qu’elle en sût
rien, couvert les matelas en futaine blanche, bordée de lisérés roses. C’est joli ! ça donne envie de se marier.
La mère et la fille avaient employé toutes leurs économies à fournir la maison de David des choses
auxquelles ne pensent jamais les jeunes gens. En sachant combien il déployait de luxe, car il était question
d’un service de porcelaine demandé à Limoges, elles avaient tâché de mettre de l’harmonie entre les choses
qu’elles apportaient et celles que s’achetait David. Cette petite lutte d’amour et de générosité devait amener les
deux époux à se trouver gênés dès le commencement de leur mariage, au milieu de tous les symptômes d’une
aisance bourgeoise qui pouvait passer pour du luxe dans une ville arriérée comme l’était alors Angoulême.
Au moment où Lucien vit sa mère et David passant dans la chambre à coucher dont la tenture bleue et
blanche, dont le joli mobilier lui était connu, il s’esquiva chez madame de Bargeton. Il trouva Naïs déjeunant
avec son mari, qui, mis en appétit par sa promenade matinale, mangeait sans aucun souci de ce qui s’était
passé. Le vieux gentilhomme campagnard, monsieur de Nègrepelisse, cette imposante figure, reste de la
vieille noblesse française, était auprès de sa fille. Quand Gentil eut annoncé monsieur de Rubempré, le
vieillard à tête blanche lui jeta le regard inquisitif d’un père empressé de juger l’homme que sa fille a
distingué. L’excessive beauté de Lucien le frappa si vivement, qu’il ne put retenir un regard d’approbation ;
mais il semblait voir dans la liaison de sa fille une amourette plutôt qu’une passion, un caprice plutôt qu’une
passion durable. Le déjeuner finissait, Louise put se lever, laisser son père et monsieur de Bargeton, en
faisant signe à Lucien de la suivre. - Mon ami, dit-elle d’un son de voix triste et joyeux en même temps, je vais à Paris, et mon père
emmène Bargeton à l’Escarbas, où il restera pendant mon absence. Madame d’Espard, une demoiselle de
Blamont-Chauvry, à qui nous sommes alliés par les d’Espard, les aînés de la famille des Nègrepelisse, est en
ce moment très-influente par elle-même et par ses parents. Si elle daigne nous reconnaître, je veux la
cultiver beaucoup : elle peut nous obtenir par son crédit une place pour Bargeton. Mes sollicitations pourront
le faire désirer par la Cour pour député de la Charente, ce qui aidera sa nomination ici. La députation pourra
plus tard favoriser mes démarches à Paris. C’est toi, mon enfant chéri, qui m’as inspiré ce changement
d’existence. Le duel de ce matin me force à fermer ma maison pour quelque temps, car il y aura des gens qui
prendront parti pour les Chandour contre nous. Dans la situation où nous sommes, et dans une petite ville,
une absence est toujours nécessaire pour laisser aux haines le temps de s’assoupir. Mais ou je réussirai et ne
reverrai plus Angoulême, ou je ne réussirai pas et veux attendre à Paris le moment où je pourrai passer tous
les étés à l’Escarbas et les hivers à Paris. C’est la seule vie d’une femme comme il faut, j’ai trop tardé à la
prendre. La journée suffira pour tous nos préparatifs, je partirai demain dans la nuit et vous
m’accompagnerez, n’est-ce pas ? Vous irez en avant. Entre Mansle et Ruffec, je vous prendrai dans ma
voiture, et nous serons bientôt à Paris. Là, cher, est la vie de gens supérieurs. On ne se trouve à l’aise qu’avec
ses pairs, partout ailleurs on souffre. D’ailleurs Paris, capitale du monde intellectuel, est le théâtre de vos
succès ! franchissez promptement l’espace qui vous en sépare ! Ne laissez pas vos idées se rancir en
province, communiquez promptement avec les grands hommes qui représenteront le dix-neuvième siècle.
Rapprochez-vous de la cour et du pouvoir. Ni les distinctions ni les dignités ne viennent trouver le talent qui
s’étiole dans une petite ville. Nommez-moi d’ailleurs les belles oeuvres exécutées en province ? Voyez au
contraire le sublime et pauvre Jean-Jacques invinciblement attiré par ce soleil moral, qui crée les gloires en
échauffant les esprits par le frottement des rivalités. Ne devez-vous pas vous hâter de prendre votre place
dans la pléiade qui se produit à chaque époque ? Vous ne sauriez croire combien il est utile à un jeune talent
d’être mis en lumière par la haute société. Je vous ferai recevoir chez madame d’Espard ; personne n’a
facilement l’entrée de son salon, où vous trouverez tous les grands personnages, les ministres, les
ambassadeurs, les orateurs de la chambre, les pairs les plus influents, des gens riches ou célèbres. Il faudrait
être bien maladroit pour ne pas exciter leur intérêt, quand on est beau, jeune et plein de génie. Les grands
talents n’ont pas de petitesse, ils vous prêteront leur appui. Quand on vous saura haut placé, vos oeuvres
acquerront une immense valeur. Pour les artistes, le grand problème à résoudre est de se mettre en vue. Il se
rencontrera donc là pour vous mille occasions de fortune, des sinécures, une pension sur la cassette. Les
Bourbons aiment tant à favoriser les lettres et les arts ! aussi soyez à la fois poète religieux et poète royaliste.
Non-seulement ce sera bien, mais vous ferez fortune. Est-ce l’Opposition, est-ce le libéralisme qui donne les
places, les récompenses, et qui fait la fortune des écrivains ? Ainsi prenez la bonne route et venez là où vont
tous les hommes de génie. Vous avez mon secret, gardez le plus profond silence, et disposez-vous à me
suivre. Ne le voulez-vous pas ? ajouta-t-elle étonnée de la silencieuse attitude de son amant.
Lucien, hébété par le rapide coup d’oeil qu’il jeta sur Paris, en entendant ces séduisantes paroles, crut
n’avoir jusqu’alors joui que de la moitié de son cerveau ; il lui sembla que l’autre moitié se découvrait, tant
ses idées s’agrandirent : il se vit, dans Angoulême, comme une grenouille sous sa pierre au fond d’un
marécage. Paris et ses splendeurs, Paris, qui se produit dans toutes les imaginations de province comme un
Eldorado, lui apparut avec sa robe d’or, la tête ceinte de pierreries royales, les bras ouverts aux talents. Les
gens illustres allaient lui donner l’accolade fraternelle. Là tout souriait au génie. Là ni gentillâtres jaloux qui
lançassent des mots piquants pour humilier l’écrivain, ni sotte indifférence pour la poésie. De là jaillissaient
les oeuvres des poètes, là elles étaient payées et mises en lumière. Après avoir lu les premières pages de
l’Archer de Charles IX, les libraires ouvriraient leurs caisses et lui diraient : Combien voulez-vous ? Il
comprenait d’ailleurs qu’après un voyage où ils seraient mariés par les circonstances, madame de Bargeton
serait à lui tout entière, qu’ils vivraient ensemble.
A ces mots : – Ne le voulez-vous pas ? il répondit par une larme, saisit Louise par la taille, la serra sur
son coeur et lui marbra le cou par de violents baisers. Puis il s’arrêta tout à coup comme frappé par un
souvenir, et s’écria : – Mon Dieu, ma soeur se marie après-demain !
Ce cri fut le dernier soupir de l’enfant noble et pur. Les liens si puissants qui attachent les jeunes coeurs
à leur famille, à leur premier ami, à tous les sentiments primitifs, allaient recevoir un terrible coup de hache.
- Hé ! bien, s’écria l’altière Nègrepelisse, qu’a de commun le mariage de votre soeur et la marche de
notre amour ? tenez-vous tant à être le coryphée de cette noce de bourgeois et d’ouvriers que vous ne
puissiez m’en sacrifier les nobles joies ? Le beau sacrifice ! dit-elle avec mépris. J’ai envoyé ce matin mon
mari se battre à cause de vous ! Allez, monsieur, quittez-moi ! je me suis trompée.
Elle tomba pâmée sur son canapé. Lucien l’y suivit en demandant pardon, en maudissant sa famille,
David et sa soeur. - Je croyais tant en vous ! dit-elle. Monsieur de Cante-Croix avait une mère qu’il idolâtrait, mais pour
obtenir une lettre où je lui disais : Je suis contente ! il est mort au milieu du feu. Et vous, quand il s’agit de
voyager avec moi, vous ne savez point renoncer à un repas de noces !
Lucien voulut se tuer, et son désespoir fut si vrai, si profond, que Louise pardonna, mais en faisant sentir
à Lucien qu’il aurait à racheter cette faute. - Allez donc, dit-elle enfin, soyez discret, et trouvez-vous demain soir à minuit à une centaine de pas
après Mansle.
Lucien sentit la terre petite sous ses pieds, il revint chez David suivi de ses espérances comme Oreste
l’était par ses furies, car il entrevoyait mille difficultés qui se comprenaient toutes dans ce mot terrible : – Et
de l’argent ? La perspicacité de David l’épouvantait si fort, qu’il s’enferma dans son joli cabinet pour se
remettre de l’étourdissement que lui causait sa nouvelle position. Il fallait donc quitter cet appartement si
chèrement établi, rendre inutiles tant de sacrifices. Lucien pensa que sa mère pourrait loger là, David
économiserait ainsi la coûteuse bâtisse qu’il avait projeté de faire au fond de la cour. Ce départ devait
arranger sa famille, il trouva mille raisons péremptoires à sa fuite, car il n’y a rien de jésuite comme un désir.
Aussitôt il courut à l’Houmeau chez sa soeur, pour lui apprendre sa nouvelle destinée et se concerter avec
elle. En arrivant devant la boutique de Postel, il pensa que, s’il n’y avait pas d’autre moyen, il emprunterait au
successeur de son père la somme nécessaire à son séjour durant un an.
- Si je vis avec Louise, un écu par jour sera pour moi comme une fortune, et cela ne fait que mille francs
pour un an, se dit-il. Or, dans six mois, je serai riche !
Eve et sa mère entendirent, sous la promesse d’un profond secret, les confidences de Lucien. Toutes
deux pleurèrent en écoutant l’ambitieux ; et, quand il voulut savoir la cause de ce chagrin, elles lui apprirent
que tout ce qu’elles possédaient avait été absorbé par le linge de table et de maison, par le trousseau d’Eve, par
une multitude d’acquisitions auxquelles n’avait pas pensé David, et qu’elles étaient heureuses d’avoir faites,
car l’imprimeur reconnaissait à Eve une dot de dix mille francs. Lucien leur fit alors part de son idée
d’emprunt, et madame Chardon se chargea d’aller demander à monsieur Postel mille francs pour un an. - Mais, Lucien, dit Eve avec un serrement de coeur, tu n’assisteras donc pas à mon mariage ? Oh !
reviens, j’attendrai quelques jours ! Elle te laissera bien revenir ici dans une quinzaine, une fois que tu l’auras
accompagnée ! Elle nous accordera bien huit jours, à nous qui t’avons élevé pour elle ! Notre union tournera
mal si tu n’y es pas… Mais auras-tu assez de mille francs ? dit-elle en s’interrompant tout à coup. Quoique
ton habit t’aille divinement, tu n’en as qu’un ! Tu n’as que deux chemises fines, et les six autres sont en grosse
toile. Tu n’as que trois cravates de batiste, les trois autres sont en jaconas commun ; et puis tes mouchoirs ne
sont pas beaux. Trouveras-tu dans Paris une soeur pour te blanchir ton linge dans la journée où tu en auras
besoin ? il t’en faut bien davantage. Tu n’as qu’un pantalon de nankin fait cette année, ceux de l’année
dernière te sont justes, il faudra donc te faire habiller à Paris, les prix de Paris ne sont pas ceux d’Angoulême.
Tu n’as que deux gilets blancs de mettables, j’ai déjà raccommodé les autres. Tiens, je te conseille d’emporter
deux mille francs.
En ce moment David, qui entrait, parut avoir entendu ces deux derniers mots, car il examina le frère et la
soeur en gardant le silence. - Ne me cachez rien, dit-il.
- Eh ! bien, s’écria Eve, il part avec elle.
- Postel, dit madame Chardon en entrant sans voir David, consent à prêter les mille francs, mais pour
six mois seulement, et il veut une lettre de change de toi acceptée par ton beau-frère, car il dit que tu n’offres
aucune garantie.
La mère se retourna, vit son gendre, et ces quatre personnes gardèrent un profond silence. La famille
Chardon sentait combien elle avait abusé de David. Tous étaient honteux. Une larme roula dans les yeux de
l’imprimeur. - Tu ne seras donc pas à mon mariage ? dit-il, tu ne resteras donc pas avec nous ? Et moi qui ai
dissipé tout ce que j’avais ! Ah, Lucien, moi qui apportais à Eve ses pauvres petits bijoux de mariée, je ne
savais pas, dit-il en essuyant ses yeux et tirant des écrins de sa poche, avoir à regretter de les avoir achetés.
